Imprimer

De Sr Agnès de Jésus à M. et Mme Guérin - 6 décembre 1896

A M. et Mme Guérin   6 décembre 1896

 

Lisez cette lettre toute entière avant de déchiffrer le petit billet au crayon.

Personnelle

J.M.J.T.

Jésus

Mes chers Parents.

Notre Mère me permet de vous écrire sans lui montrer ma lettre, elle se doute bien que cette année encore vous remplirez à Noël ses alpar­gates (sandales à semelles de corde) au coin du feu... Entre parenthèse je demande à ma bonne Providence qui est mon Oncle de remplir seulement une des nôtres de sous. J'en ai bien besoin... Je l'en remercie d'avance en l'embrassant moult fois et lui souhaitant une meilleure santé.

Ma Tante me choisira, je l'espère, le jouet demandé (pour un petit neveu de Mère Marie de Gonzague) et aussi un sac de bonbons de [I v°] chocolat qui servira bien à l'infirmière pour aider un peu notre bonne Mère à retrouver son appétit. Pour le Benjamin je voudrais bien comme l'année dernière un petit sac pour mettre dans ses alpargates au nom de ses bons Parents. Il faut bien quelquefois gâter un peu les enfants. Je suis pourtant bien sévère d'habitude. Cette pauvre petite, je l'ai fait bien souffrir, mais pour son bien... elle le reconnaît, maintenant que son envolée vers Dieu est bien prise ! Je profite de la permission de Notre Mère pour vous confier un petit secret : depuis les élections, avec la permission du Supérieur, je m'occupais encore pour la direction de la petite sœur du voile blanc (Sr M.Madeleine) il me semblait pour plusieurs raisons vraiment graves qu'elle en avait besoin. Mais ayant enfin reconnu qu'elle n'en profitait pas assez pour m'exposer à de si grands périls, je l'ai abandonnée dernièrement. Sr M. de l'Euch. étant à la vaisselle hier et avant-hier avec cette pauvre enfant, ne cessa de l'entretenir de la perfection, de sa propre expérience des infidélités qui rendent l'âme si malheureuse, de sa répugnance d'aller s'ouvrir à Sr Th. de l'Enft J., de son triomphe enfin et de son bonheur actuel. C'était fait, Sr M. Madeleine semblait gagnée et prenant la main de son ange de compagne, elle lui dit avec sincérité. - Eh bien non, je ne veux pas rester seule ainsi à bouder dans mon petit coin, je ferai comme vous : et malgré mes répugnances invincibles, j'irai trouver celle que Notre Mère nous a pour ainsi dire donnée pour Maîtresse. Vous m'y conduirez mardi jour de l'Immaculée Conception. - C'est entendu. -

Voilà donc deux enfants radieuses. Sr M. de l'Euch. vient me conter tout cela, je lui cachai mon émotion. Je trouvais qu'elle avait accompli une merveille, car je ne vous ai pas dit et je ne pour­rais même pas vous faire comprendre à quel point Sr M.M. est éloignée de Sr Th. de l'Enft J., se sentant devinée jusqu'au fond de l'âme et obligée par suite de faire bonne guerre à la nature. Pendant un an je l'avais obligée, étant Prieure, d'aller chez elle une demi-heure le Dimanche et je sais ce qui en est.

Oui mais notre petit héros avait compté sans Grappin ! la nuit porte de noirs conseils et le lendemain matin hélas ! la résolution de la pauvre âme tentée, était prise inébranlable, de ne point aller trouver Sr T. de I'Enft J. « N'y étant pas obligée par l'autorité, disait-elle, non je n'irai pas, ne m'en parlez plus. Quand Notre Mère nous la donnera pour Maîtresse ouvertement alors j'irai, mais pas avant. »

Voilà donc mon prédicateur bien désolé et j'avoue, je l'étais aussi ... pendant le silence avant Matines, les larmes me venaient aux yeux en voyant et constatant combien il est difficile de faire du bien !

Pour répondre à un petit billet de Sr M. de l'E. qui me donnait les derniers détails de l’affaire, je pris la plume à mon tour et lui répondis que le bon Dieu la bénirait, mais qu'elle n'oublie pas de prier pour moi, parce que mon coeur était bien gros de voir que tous mes efforts n'aboutissaient à rien en tant de circonstances. Mais enfin, ajoutai je, à vous ma pauvre petite, j'espère avoir fait un peu de vrai bien, parce que [3 v°] vous avez le coeur droit et qu'on peut justement vous appliquer le v. du psaume : « La lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le coeur droit.

Voilà le second petit mot qu'elle me répondit, et qui me fit, je vous l'avoue, verser de douces larmes ; je vous l'envoie pour votre consolation à tous deux, mes bien chers Parents. Oh ! oui, réjouissez vous parce que votre chère enfant deviendra une Sainte. Elle est venue hier soir 5 décembre, anniversaire de la mort de Mère Geneviève, avec moi, frapper par deux fois à la porte de Mère Geneviève, à l'autel où est (conservé) son cœur, lui disant naïvement : « Ma bonne Mère, ne m'oubliez pas, faites que je sois reçue pour la profession »... Chère petite, oui elle restera dans [4r°] cet asile béni et je ne serais pas étonnée quand plus tard, Dieu lui confierait de grandes choses.

Voilà mes chers Parents ce que je voulais vous dire, ne me parlez pas de cela au parloir, je désire qu'elle ne le sache pas ; il est si facile de perdre la simplicité religieuse, et la candeur d'une âme qui s'ignore elle même a quelque chose de si attrayant ! Tandis que se sentant admirée tous ces charmes s'évanouissent. Je ne sais si je me fais bien comprendre, j'écris si vite et je suis si pressée.

Je vous embrasse bien fort …je vous aime oh ! je ne doute pas que [4 v°] ces détails intimes ne vous intéressent ! J'espère que le bon Dieu me pardonnera d'avoir agi avec ruse pour vous les faire connaître, N. Mère étant persuadée que je vous écris pour le jouet.

Ah ! Notre Mère me pardonnera elle même un jour ! Que de choses seront découvertes à ce dernier jour ! Je m'en réjouis car tout en étant bien imparfaite, je ne cherche au fond que la Gloire de mon Jésus.

A bientôt !

Votre pauvre enfant

Sr Agnès de Jésus

Un gros baiser à ma petite Léonie. Qu'elle m'apporte elle même sa petite layette.

[4 v°tv] Notre Mère permet que je vous envoie la vie du P. Chicard. N'en passez rien, elle est très intéressante. Cela désennuiera mon Oncle. Avez vous encore H. Suzo?

[1 r°tv.] Avez vous de nouveaux documents sur D. Vaughan?

Retour à la liste des correspondants