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De Pauline à Louise Magdelaine - 4 avril 1877.

 

De Pauline à Louise Magdelaine. 4 avril 1877.

 

Mercredi 4 avril 1877.

Ma chère petite Louise

Je ne veux pas manquer à ma promesse quoique cela me paraisse un peu étrange d’écrire à une personne que j’ai vue il y a à peine deux jours (arrivée en vacances le 2 avril, Pauline ne rentrera au Mans que le 17). Cependant j’avoue que je serais la plus attrapée s’il fallait en faire le sacrifice. C’est donc avec grand plaisir que je viens parler un peu avec vous. Ma chère petite Louise j’espère que vous allez être contente, sinon je me consolerai en pensant qu’il y en aura toujours eu une de nous deux à se distraire et à s’en réjouir.

Je commence par vous dire que c’est aujourd’hui Mercredi, vous voyez que je commence ma lettre bien tôt, mais je profite d’un bon moment qui peut-être ne se renouvellera pas pendant toutes les Vacances. Thérèse et Céline sont dans le jardin [l v°], elles s’amusent à faire des bulles de savon, Maman est occupée à sermonner Léonie, Marie vient de sortir à l’instant pour aller travailler en bas avec ma petite Mère, Papa est au pavillon, enfin je suis dans une solitude complète et je n’entends rien que ma plume qui court sur mon papier. Je vais donc pouvoir tout à mon aise, penser à ma chère Visitation et parler à ma petite Louise. La politesse exige que je commence par faire les compliments d’usage, je vous aborde :«Bonjour, ma petite Louise Comment allez-vous ?. . . Le mal de dents est-il guéri ?. . . Et ma sœur Louise de Gonzague (Sœur Louise de G. Vétillart, directrice du pensionnat) comment se porte-t-elle ? combien elle doit être tranquille maintenant. . . Ma sœur Marie Aloysia. Est-elle encore souffrante ? Si vous la voyez, dites lui que je n’ai pas encore eu le temps de l’oublier. . . . Mille choses gracieuses et aimables à toutes mes maîtresses ….

[2 r°] Pourrais-je vous avoir un instant ? Prenez cette chaise……. .

Approchez-vous donc plus que ça, on dirait que vous avez peur de moi, je n’ai pourtant pas changé de figure il me semble. . . . Ah nous voilà installées, ne perdons plus temps. . . A quoi employez-vous vos journées ? J’espère que vous voyez souvent ma sœur Marie de Sales (Sœur Marie-François de Sales). Je désire que vous lui disiez que dans quelques années elle aura une nouvelle novice, devinez qui ? ­Comme Madame de Sévigné je vous le donne en 10, en 30 et même en cent ?. . . Marie ? non. . . Léonie ? non. . . moi, vous, alors?. . . Pas plus. . . Eh bien, cette nouvelle postulante c’est, c’est, c’est. . . Mademoiselle. . . Thérèse Martin. . . Voici les motifs qui la conduiront. Hier soir, elle m’a fait tous ses aveux, il y avait à en mourir de rire. « Moi je serai religieuse dans un cloître parce que Céline veut y aller, [2v°] et puis aussi, ma Pauline, faut bien apprendre à lire aux gens, vois-tu ? mais c’est pas moi qui leur fera la classe parce que ça m’ennuierait trop, c’est Céline, moi je serai la Mère, je me promènerai toute la journée dans le cloîtrage, et puis, j’irai avec Céline, on jouera au sable et puis à la poupée. . . » J’ai bien vite abattu ses châteaux en Espagne. ‑ « Tu crois donc, ma pauvre Thérèse, que tu parleras toute la journée, sais-tu bien qu’il faudra te taire ? » ‑ « Vrai. . . Ah ! bien alors tampis, je ne dirai rien. . . » - « Que feras-tu donc alors ? » ‑ « C’est guère embarrassant, va, je prierai le bon Jésus, mais comment donc faire pour le prier sans rien dire, moi je ne sais pas, qui donc me montrera puisque je serai la mère, dis? »

J’avais une envie de rire épouvantable. Cependant je tenais mon sérieux. Elle me regardait avec un air pensif. Sa petite figure avait une expression si candide, tout ce qu’elle me disait partait [3 r°] si bien du fond du cœur qu’il était impossible de n’y pas prendre intérêt. Enfin, après avoir réfléchi quelques instants, elle fixe ses grands yeux bleus sur moi et souriant d’un air malin, fait gesticuler ses petits bras comme une grande personne et me dit : « Après tout, mon petit Paulin, c’est pas la peine de se tourmenter déjà, je suis trop petite, vois-tu. Quand je serai grande comme toi et comme Marie, avant d’entrer dans le cloîtrage on me dira comment faire ? … » - « C’est ça mon bébé chéri, lui ai-je répondu en la couvrant de baisers - maintenant il est tard, allons au dodo je vais te déshabiller. . . Passe encore quelques bonnes nuits avant de t’appeler ma Sœur Marie Aolysia (c’est ce nom qu’elle a choisi), tu as encore le temps d’y penser. » Là-dessus nous sommes montées toutes les deux, je 1’ai couchée et ne se souvenant déjà plus de ce qu’elle m’avait dit, elle s’est endormie en paix et sans en penser plus long. . . Que je voudrais donc bien que ce petit ange-là ne grandisse pas. C’est si beau une petite âme qui n’a (3v°) jamais offensé le bon Dieu. . . Aussi j’aime beaucoup avoir ma Thérèse près de moi, il me semble qu’avec elle aucun malheur ne peut m’atteindre. . . .

Dans ce moment-ci il tonne bien fort, ma solitude m’effraie un peu, le vent souffle avec violence. Le bon Dieu qui n’a point sujet d’être content de moi, pourrait bien me faire mourir, mais je ne sais pourquoi je n’ai pas peur de la mort. J’espère que N. S. aura pitié de moi, car, après tout, quand je l’offense, ce n’est pas volontairement. . . je veux donc bien m’en aller s’il le veut, mais je désirerais être prévenue un quart d’heure avant, afin de me préparer pour ne pas rester trop longtemps dans le terrible milieu, si encore j’y trouvais ma Tante, il me semble que les plus grandes souffrances me paraîtraient douces, mais comme elle est dans le Paradis, et que je ne trouverais personne de ma connaissance je préfère m’imposer des pénitences sur la terre ou plutôt [4 r°] recevoir avec joie les petites souffrances que le bon Dieu m’enverra. . . Mais je suis si bête pourtant. . . . Je dis de belles paroles, je forme dans mon esprit, dans ma pauvre tête une foule de projets pour devenir une sainte . . mais attendez un instant, le Ciel tout à l’heure calme et serein se couvre de nuages, une averse tombe et tout est abattu. . . Voilà ma petite Louise la photographie de mon âme, comparez-la maintenant avec la vôtre et défendez-vous si vous le pouvez d’un sentiment d’orgueil . . . je crois que vous faites la neuvaine avec ma Sœur Louise de Gonzague. Que faut-il que je vous dise de mes prati­ques d’humilité. . . J’en fais bien les quatre à la Sainte Trinité, mais il m’est impossible de faire les autres, je n’ai pas le courage d’aller me faire dire des sottises, d’un autre côté comment voulez-vous [4v°l s’humilier profondément lorsque toute la journée depuis le matin jusqu’au soir on est embrassée, choyée, gâtée . . . je n’entends que ces mots: « Ah! quel bonheur que Pauline soit là, qu’on est heureux maintenant. Mon petit Paulin, viens me parler un peu, me dit maman, cela va me faire du bien. . . oh ! que je serais heureuse de t’avoir toujours près de moi » ‑ Et Marie « C’est à mon tour maintenant, Pauline vient avec moi dans le jardin. » Et Thérèse, Céline. . . qui sont pendues à mon cou, si bien que j’en ai mal à la tête. Au milieu de tout cela comment voulez-vous trouver des occasions de pratiquer l’humilité, pour moi je ne peux pas, dites-le à ma Sœur Louise de Gonzague. J’espère que la Ste Vierge ne m’en voudra pas. . . . mais cela n’empêche point que j’ai un chagrin terrible d’être si mauvaise et d’avoir une tante si sainte.

Adieu ma chère petite Louise ne m’imitez pas prier [4v° tv] un peu N. S. pour moi, afin que je devienne bonne

Votre amie

Pauline enf. de Marie

[3r°tv] J’espère que je tiens à mes promesses, en voilà un journal. . . . Si cela vous ennuie ne me répondez pas, je vous ai écrit pour vous distraire et vous amuser ! je serai bien contente si vous me répondez mais ne vous gênez pas le moins du monde et surtout ne vous donnez pas mal à la tête pour moi. . . Voici mon adresse: Mlle P. Martin, rue St Blaise 36, Alen­çon Orne.

[3 v° tv] N’oubliez pas ma chère petite Louise de bien embrasser ma Sœur

Louise de Gonzague pour moi, dites-lui, que je suis désolée de ne pas rentrer comme tout le monde mais que toute la maison est contre moi et qu’il est impossible de combattre comme je l’avais espéré. Maman et Marie surtout sont implacables.

[4r°tv] Dites à ma Sœur Marie Aloysia que j’ai un chagrin FOU de ne plus pouvoir lui parler et d’être arrivée sotte à la maison . . . embrassez-‑la pour moi de tout votre cœur et ramassez tout ce que vous avez de tendresse pour lui dire les choses les plus affectueuses de ma part. J’ai fait toutes ses commissions à Marie qui pense souvent à sa chère Maîtresse et ne l’oublie pas surtout près du bon Dieu, elle me charge de lui dire tout ce que je pourrai trouver de plus aimable, ainsi qu’à ma Sœur Louise de Gonzague et de plus je ne trouve point de choses aimables pour interpréter les sentiments des autres. . . Mon cœur a bien assez et même bien trop des siens. [1r° tv ] Maman veut absolument me garder 8 jours de plus je rentrerai de Lundi en huit, c’est bien ennuyeux mais il n’y a pas moyen de la décider, elle m’a trouvé très mauvaise mine. . . Mes migraines sont continuelles maintenant, le mal de tête ne me quitte pour ainsi dire plus. . . Si le bon Dieu me prenait dans son Paradis je serais trop heureuse, mais je ne suis pas prête d’y aller. . encore heureux si St Pierre veut m’ouvrir la porte. . . . . . je ne lui demanderai qu’une chose c’est de ne pas mettre sa clef dans la serrure afin que je puisse entrevoir le bon Dieu et ma chère Tante et ceux que j’aime, ils ne me verront pas eux, mais qu’est-ce que cela fait ? Ils ne s’occupent guère de moi.

[1v° ‑tv] Tout le temps de mes Vacances, j’aurai la grande consolation de porter sur moi le Christ de ma chère Tante, je ne le quitte pas un seul instant c’est je crois le plus grand bonheur que Maman m’ait jamais fait …

C’est absolument comme si j’étais avec ma Tante, elle me suit partout, et N. S, elle et moi sommes heureux de passer ces 15 jours ensemble, nous nous réunissons souvent pour parler des choses du ciel, mais c’est si beau que je n’y comprends rien, enfin je n’ai pas besoin de comprendre après tout.... pourvu que j’aime le bon Dieu de tout mon cœur, et que je le serve n’est-ce pas tout ce qu’il faut?

[2r° tv] Je vous charge, ma chère petite Louise de dire à Notre Mère que je pense bien souvent à elle, Maman et Marie ont été touchées de son affectueux souvenir et de toutes les bontés qu’elle a eues pour moi. Que le bon Dieu lui rende tout cela à cette bonne mère !

[2 v° tv] Thérèse vous envoie une petite lettre, elle en est ravie et se croit très savante.

Marie vous envoie mille baisers.

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