Imprimer

De Pauline à Marie - 11 mars 1877.

 

De Pauline à Marie. 11 mars 1877.

Le 11 Mars 1877

Ma petite sœur chérie

Que ta lettre était charmante, vraiment je me trouve heureuse d’avoir une sœur aînée comme toi, je t’aime ma petite Marie, cela me fait du bien de te le dire, je sais pourtant que tu n’en doutes pas, mais vois-tu mon cœur réclame sans cesse, je voudrais te témoigner mon affection, je cherche et je ne trouve que ces deux mots, je t’aime, ils sont banals hélas, mais toujours nouveaux pour une sœur !

Comme le temps passe. . . déjà 15 jours depuis la mort de ma Tante. C’est incroyable, il me semble que c’est hier. . . La Visitation ne me paraît tout de même pas aussi triste que je me l’étais imaginé, mes Maîtresses sont si bonnes pour moi. . . et ma Tante. . . mais je ne l’ai pas perdue, je la sens constamment près de moi, je la vois, je l’entends toujours, à chaque instant, le jour, la nuit, elle est là présente, me regardant avec cet air plein de bonté et de tendresse qu’elle avait le dernier jour que je l’ai vue. . . c’est un second Ange gardien !. . . je me sens heureuse quand je pense à elle, quand je parle d’elle, parce qu’alors elle entend mon pauvre cœur qui soupire après le bonheur de la revoir, elle le console et sa présence se fait sentir d’une manière plus sensible encore. . . oh ! qu’il est bon d’avoir des protecteurs au Ciel. . . Ils nous aident à traverser la vie, ils nous apprennent à aimer et à servir le bon Dieu et nous préparent une belle place là-haut ! Vraiment avons-nous le droit de nous plaindre ?

(1v°) Quel beau temps il fait aujourd’hui ma chère petite sœur,

c’est vraiment exprès pour le Dimanche de Laetare, le ciel est d’un bleu ravissant, tout invite à la joie, mais à une joie intime qui n’est pas de la dissipation, et cette joie qui est dans mon cœur, ma Tante bien-aimée l’approuve, elle la bénit, elle bénit aussi du haut du Ciel sa petite Pauline qui l’aime tant et cette bénédiction me fortifie et m’encourage. . . Le temps s’en va rapidement, ce sera bientôt à notre tour de passer de cette vie à l’autre, elle nous donne la main à tous cette chère Tante, et bientôt, oui bientôt, nous participerons à son bonheur dans ce beau Ciel que « d’ici-bas nous ne regardons qu’à genoux » (réminiscence du poème « Le chant des anges », d’A. van Hasselt, que M. Martin avait copié de sa main et qu’il aimait à réciter en famille).

Mais ce qui est pénible, ce qui brise le cœur, c’est de partir les uns après les autres, de laisser ceux qui vous sont chers dans les larmes tandis que le bonheur et la joie vont devenir votre partage. Le vide se fait si cruellement sentir dans ceux qui restent. . . il semble qu’avec le départ de cette personne si tendrement aimée vont s’évanouir toutes vos joies, toutes vos espérances, tout votre bonheur. . . Mais Dieu ne reste-t-il pas toujours avec nous. Ne doit-il pas être notre appui, notre force, notre consolation. Ne suffit-il pas à notre âme quand même tout semblerait perdu pour elle ?. . . Oh! si nous envisagions toutes choses au point de vue de la foi et de l’amour, il n’y aurait jamais de vide dans nos cœurs!. . .

(2 r°) Il y a eu jeudi huit jours, ma sœur Marie-Bernard (Maria de Castilla, dite Mariquita) a fait sa profession; la cérémonie était présidée par Monseigneur. C’était bien beau tout ce qu’il nous a dit ! Mais le sublime est trop difficile à rendre pour que j’essaie de t’en redire quelque chose. Lorsque j’ai vu reparaître ma Sœur Marie Bernard avec sa couronne de roses blanches, mon cœur s’est brisé, il me semblait revoir encore une fois ma Tante bien-aimée, non, il ne me semblait pas, ce n’était pas une fiction. . . je la voyais encore avec son air d’abandon et de confiance le sourire sur les lèvres, la couronne de roses blanches sur la tête, un crucifix entre les doigts, c’était bien elle. . . Mais ce rêve s’est bientôt évanoui, la réalité s’est présentée devant mes yeux encore tout mouillés de larmes, et sa voix, sa douce voix. Je l’ai encore entendue : elle me disait : « Ne pleure pas, réjouis-toi, car je suis heureuse près du bon Dieu et je ne t’ai pas quittée, mon enfant chérie, maintenant plus que jamais je serai avec toi. . . »

C’est bien vrai oui, elle est toujours avec moi elle ne me quitte pas je le sens bien. . . Cependant le croirais-tu, ma petite sœur chérie, tu vas me trouver bien enfant . . . je lui ai écrit une lettre, j’avais une chose importante à lui confier!. . . J’ai envoyé cette lettre à Notre Mère qui l’a mise sous l’autel du Sacré-Cœur. . . N’est-ce pas un petit miracle, je lui avais demandé une réponse par n’importe quel moyen. (2v°) je comptais l’avoir ce matin dans ma communion. . . mais ce n’est pas ce moment-là qu’elle a choisi. J’ai eu un rêve cette nuit qui m’a parfaitement donné cette réponse bien plus longuement et d’une manière plus satisfaisante que je n’avais osé l’espérer !. . .

Nous partions pour la Messe de 7 heures, c’était le matin, j’étais pour me rendre à la chapelle comme tout le monde, lorsque je l’aperçois dans le cloître de Notre-Dame des Victoires, me tendant les bras avec un sourire céleste . . . juge avec quelle joie, avec quel bonheur je m’y suis précipitée, je la couvrais de baisers je ne me possédais plus. . . Après quelques instants de stupéfaction, de surprise. . . un peu revenue à moi, je la regarde en lui disant : « Mais ma Tante, comment se fait-il que vous soyez là, vous étiez pourtant morte. . . » Pas de réponse mais toujours le même sourire. . . Après avoir fait plusieurs pas du côté du sanctuaire de N. ‑D. des Victoires, elle prend enfin la parole : « Je viens ma petite Pauline pour te donner la réponse de ta lettre, je l’ai bien trouvée sur l’autel du Sacré-Cœur, je l’ai lue tout entière sans passer un seul mot. . . »

Je suis restée avec elle pendant cinq minutes à peu près, l’écoutant avec amour et respect . . . oh!qu’elle était belle ! (tv) C’est bien sûr sa figure du Ciel. . . On la reconnaît tout de même, elle a toujours son air d’abandon, mais elle est bien plus belle, sa beauté est incomparable, il n’y a point de créatures sur la terre qui puisse l’égaler. . . Les cinq minutes ont été bien vite passées et je me suis trouvée seule. . . la vision avait disparu !

Adieu ma chère petite sœur, reçois mille bien tendres baisers de celle qui sera toujours ton amie et ta sœur chérie.

Pauline Enf de Marie,

Louise Gasse t’embrasse bien.

Retour à la liste des correspondants