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De Pauline à Mme Guérin - Août (?) 1882.

De Pauline à Mme Guérin. Août (?) 1882.

 

Tante chérie, ma seconde petite Mère,

Laissez moi venir épancher mon coeur dans le vôtre si doucement maternel ! Il est des moments dans la vie qui réclament plus spécialement le conseil, l'appui, les tendres caresses d'une Mère, et où saurai-je ­trouver ces bienfaits autre part que sur vos genoux ?...

O ma chère Maman du Ciel ! lorsque tu nous quittas, il y a bientôt cinq ans, au moment d'abandonner l'exil pour la Patrie, t’en souvient-il,   N'est ce pas ma Tante chérie que tu favorisas d'un dernier et suprême regard ?

Ta belle âme était presque là haut, à jouir de Dieu et de ses délices ineffables ; de ta douce et sainte voix, il ne restait plus qu'un soupir [1v°]. Et voilà que tout à coup, ton visage se colore, se ranime soudain... Un sourire vient naître sur tes lèvres mourantes, et de tes yeux éteints jaillit encore une dernière flamme, un dernier regard d'amour !

Mère, pourquoi ce bel adieu ne fut il pas pour nous ?   Ah ! je l'ai compris... tu cherchais ton image ! Tu cherchais un coeur maternel ! aussi dévoué, aussi tendre que le tien pour y déposer tes pauvres petits enfants, pour les lui donner.

Douce Maman : Merci ! Nous recueillons maintenant les fruits de ton dernier sourire, nous vivons depuis 5 ans des tendresses de ton dernier regard !...............................................

O ma Tante chérie, de quelle reconnaissance ne déborde pas mon coeur en écrivant ces souvenirs ! La vie s'avance... et à mesure qu'elle s'avance je comprends mieux, j’apprécie davantage vos soins et votre amour ! Que le bon Dieu et Maman vous rendent en bénédictions vos si doux bienfaits !

Mais, en laissant grandir ma gratitude, Tante bien aimée, hélas, j'ai grandi aussi ! Le passé est bien loin déjà, ce passé plein d'amour et de joie ! Le présent m'offre encore des charmes, mais l'Avenir, la vie il faut la commencer enfin ! Oh comme en ce moment j'ai besoin de [2 r°] me sentir entre vos bras !

L'Avenir ! ce mot enchanteur qui fait rêver tant de jeunesses... je l'ai rêvé, il m'a séduite aussi ! Je l'ai regardé sous tous ses jours, sous toutes ses formes, et je l’ai aimé, je l'ai choisi du côté du Ciel !

La douce voix qui s'était fait entendre à mon coeur, le jour de ma première Communion a grandi avec les années (Pauline pensait à la vie religieuse dès avant sa première communion, le 2 juillet 1872). Je l'écoutais toujours avec bonheur, c'était quelque chose de si suave, de si beau. Et cette voix disait toujours : « Viens, viens à moi je te veux pour moi... Regarde ta faiblesse, puis regarde le monde. Mon enfant je ne t'ai pas faite pour le monde... ».

Chère Tante, après de mûres réflexions, après les plus sages conseils il faut enfin céder à l'appel divin, il faux commencer la vie ! Ah ! prêtez moi votre coeur bien aimé pour y cacher les larmes d'une sépara­tion bien amère, mais aussi pour puiser là le soutien, la force et le courage que réclament mon sacrifice.

Je ne puis ce soir vous donner d'autres détails, demain de vive voix, je vous expliquerai tout, je voulais seulement vous préparer et me préparer un peu moi même à cette ouverture pénible et j'ai pris la plume pour aider ma voix.

Adieu ma petite Tante chérie, mais non, au revoir toujours ! partout mon coeur sera près du vôtre... et toute la vie je resterai

Votre enfant gâtée !...

Pauline