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De Pauline à Mme Guérin - Eté 1882 (?)

De Pauline à Mme Guérin. Eté 1882 (?)

 

Ma petite Tante chérie,

Je viens vous dire le bonjour promis. J'ai bien pensé à vous depuis votre départ (Les Guérin sont à Saint Ouen le Pin). Vous savez que mon coeur ne vous quitte jamais !

Tout le monde va bien là bas dans les champs ?... Ici je connais une petite personne qui a souvent mauvaise tête (Pauline souffre de fréquentes migraines) mais il ne faut pas s'en plaindre, c'est le défaut des bons coeurs.

Rien de nouveau aux [1 v°] Buissonnets depuis Dimanche. Ses habitants bénissent le soleil et le ciel bleu de se montrer si propices à nos chères absentes, voilà tout ! J'oublie le retour de papa qui peut encore se compter comme une nouvelle et une heureuse nouvelle. Il est ici d'hier. Son voyage a été des plus heureux ! Dimanche l'a vu au Mesnil-Hubert près de Condé, (Mesnil-Hubert-sur-Orne) où il est allé trouver un ancien vicaire d'Alençon curé de cet endroit (l'abbé Prudent-Philéas Daubichon). Ce prêtre l'a reçu à bras ouverts, ils ont renoué connaissance et pris chacun une bonne dose de contentement. Papa nous amusait hier par son récit. Ecoutez le plus drôle : Le bon curé l'invite à dîner et va trouver sa cuisinière pour lui faire les recommandations d'usage : « Mais Monsieur le Curé, répond la brave fille, vous [2 r'] oubliez que vous devez aller à un retour de noces, vous l'avez promis hier !

Oh ! c'est vrai, je l'avais oublié ! Comment faire ?

Ce n'est pas difficile, emmenez votre Monsieur, on l'invite aussi, quelqu'un est venu me le dire tout à l'heure... ».

Après quelques délibérations voilà papa parti au retour de noces ! En considération du Curé, chacun lui fit le meilleur accueil ! « Les amis des amis sont encore des amis » lui répondit gracieusement le Marié à ses excuses de politesse. Puis on lui donna une place d'hon­neur, on le servit toujours le premier (après le Curé je pense) et tout le monde l'entoura de mille prévenances, lui adressa quantité de remer­ciements et félicitations pour son acceptation amicale, auxquels, il répon­dit par maints compliments et flatteries. J'ai oublié le reste... mais voilà le plus amusant.

[2v°] De retour au presbytère, papa resta tout le reste de l'après­-midi avec Monsieur le Curé, visita sa paroisse, admira les beautés de son petit territoire, qui paraît il eût fait oublier le paradis terrestre à nos premiers Parents chassés de l'Eden. Puis le Soleil se coucha sur ce lieu de délices, et en attendant Josué (dont la prière « arrêta » le soleil: cf. Jos. 10, 12 13), les deux amis rentrèrent à la maison. Josué ne vint pas ! Chacun en prit bravement son parti.

 

Papa coucha au presbytère de Mesnil-Hubert, et ne partit que le lendemain au retour du soleil.

Voilà toute l'histoire. Conclusion : Une visite de Monsieur le Curé du Paradis Terrestre aux locataires des Buissonnets, près Lisieux, très­ prochainement, ce mois ci peut être…

En attendant, ma bonne petite Tante, je vous dis adieu. Pardon­nez moi ce babillage, je trouble sans doute votre douce paix ! Là bas dans vos solitudes vous ne devez souhaiter que la conversation des petits oiseaux ! Je les supplie de vous charmer jusqu'à Vendredi. Si réelle­ment leurs chants [2v°tv] pouvaient vous dire ma tendresse Mais j'ai plus de confiance dans ma plume, et je dépose mon coeur sur ce papier, vous priant de l'ouvrir et d'en prendre tout l'amour.

Votre petite fille reconnaissante

Pauline

[1v° tv] Bonjour aux grands Parents ; mille souhaits de bonheur à tous

[2r° tv] Marie ne peut pas écrire, elle embrasse bien sa Tante et veut faire concurrence à son petit Paulin pour la chérir et lui donner toute la reconnaissance de son coeur.

Je n'ai pas le temps de tenir à ma promesse pour ma petite Marie.

Je lui envoie une image en remplacement de la lettre.