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De Pauline à Mme Guérin - 9 août 1880.

De Pauline à Mme Guérin. 9 août 1880.

 

Lisieux 9 Août 1880

Ma petite Tante chérie,

Je viens tenir à ma promesse et vous dire un petit bonjour. Je pense que vous êtes arrivés tous là bas en bonne santé et que vous vous y maintiendrez jusqu'au retour. Quant au plaisir que vous prenez à cette heure, je n'en doute pas : la campagne doit être si jolie et les pro­menades si gaies par conséquent.

Jeanne a-t-elle revu son intime amie la Mère aux Pots et l'immobile échelle ? Elle me dira cela jeudi. J'espère que malgré toutes les distractions de St Ouen elle n'oublie pas d'apprendre son rôle ; je m'en [l v°] inquiète car je crains que ma pauvre pièce ne soit jamais sue... Nos filles sont si paresseuses ici... On aime bien à se déguiser, mais il ne faudrait pas se donner le moindre mal. Pourtant en cette vie il n'y a aucun plaisir sans peine comme dit le Proverbe et c'est vrai. J'essaierai donc de faire comprendre cela à ma petite Céline et au retour de Jeanne on verra laquelle se sera montrée la plus studieuse. Et Marie, voudrait elle avoir des nouvelles de son petit ami Zizi ? je ne l'ai pas vu depuis longtemps déjà mais je pense que les plumes allongent toujours et que la santé n'est pas plus mauvaise, du moins je n'ai point entendu parler que Mr Notta soit venu lui rendre visite.

A propos d’oiseaux, ils se laissent prendre avec la main aux Buissonnets. Papa [2r°] a encore attrapé un charmant petit rossignol aujourd'hui. Marie qui aime toujours beaucoup cette aventure là avait l'air toute joyeuse comme un enfant, le petit rossignol tout seul était transi de peur car il criait de toutes ses forces. Que la liberté a dû lui sembler douce après ces durs instants de captivité ! je n'aime pas voir les petits oiseaux prisonniers même dans une bonne main comme celle de papa, il me semble qu'ils sont si malheureux... et ce sont de si gentilles petites bêtes que les petits oiseaux ! On a rien à craindre d'eux... ce n'est pas comme les chevaux qui manquent toujours d'écra­ser Marie. Quelle brave fille que Marie en face du grand cheval de Mr Primois !

Je vous dirai ma chère petite Tante que votre grande nièce a remis la main à la bêche et au râteau aujourd'hui; les allées du jardin anglais ont leur toilette faite pour un mois au moins. Quant à la paresseuse petite naine (Pauline) comme l'appelle sa méchante grande sœur, son pinceau a encore été manié ... le fameux travail s'avance mais bien lentement, je suis presque à bout de patience. Mes deux lutins (Céline et Thérèse) sont venus me tourmenter ce matin pour que je leur donne la permission de passer la matinée avec moi. J'ai cédé et en revanche elles m'ont lu une jolie histoire pour me distraire: la Sœur de Gribouille par la Comtesse de Ségur, c'est dans le genre des deux Nigauds, ainsi j'avais de quoi rire! L'Oncle Boni (autre volume pour enfants)e est arrivé, je l'ai vu hier sur la table, ce sera encore un bon passe-temps pour nos fillettes.

Léonie a passé toute la journée dans sa petite chambre avec Thérèse seulement pour compagnie ; elle affectionne tellement sa nouvelle demeure qu'on sera bientôt obligé de lui servir là ses repas.

Voilà bien des paroles pour ne rien dire n'est ce pas ma chère Tante. Hélas ! j'aurais bien voulu vous conter des nouvelles mais comment faire, je vous ai vue et embrassée hier ? Voulez vous que je joigne à cette [2v°tv] lettre le journal d'aujourd'hui ? Mais avant de mettre mon chapeau pour courir chez Mr Bosquain je vous envoie mon plus affectueux bonsoir, je vous embrasse mille fois comme je vous aime, car il est 10 minutes moins de 10 heures et je courrais risque de vous trouver couchée au retour.

Adieu donc et bon soir ma petite Tante chérie je vous sou­haite pour le présent un heureux rêve et pour le long avenir qui s'étend depuis demain jusqu'à Vendredi, beaucoup de plaisirs et de gaieté de coeur. J'embrasse aussi et je fais le même souhait pour mes petites cousines y compris Marguerite

Votre babillarde petite nièce

Pauline

Enfant de Marie

[1r°tv] Marie se joint à moi pour faire mille amitiés à sa chère Tante et à Monsieur et Madame Fournet... Elle n'a pas le temps d'écrire, cette pauvre Marie ! Ne faut il pas que toutes les joies soient du côté de sa voleuse de petite soeur ?... Léonie, Céline, Thérèse me chargent aussi de leurs tendresses.

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