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De Pauline à Mme Guérin - 4 juin 1879.

De Pauline à Mme Guérin. 4 juin 1879.

Ma Chère Tante,

Il paraît que vous désirez un petit mot de vos grandes nièces ; elles vont vous satisfaire.

Nous sommes bien ingrates n'est‑ce pas de ne point avoir devan­cer votre demande ? Après un laps de temps aussi considérable, c'eût été de la première politesse d'envoyer au moins sa carte... Que voulez­-vous ma pauvre chère Tante, les jours passent vite à Lisieux... il sem­ble que vous êtes partie hier et que vous reviendrez demain (les Guérin sont en vacances à Saint Ouen le Pin), cela tient non à mon indifférence mais à tous ces petits travaux de chaque jour qui emportent le temps comme à la mécanique.

Vous me pardonnerez donc n'est‑ce pas ? d'autant mieux que [1v°] j’ai pensé déjà bien des fois à vous et que mon coeur serait prêt à vous suivre, non point seulement jusqu'à St-Ouen, mais, jusqu'aux antipodes, au bout du monde !

Maintenant que j'ai bien plaisanté, je vais vous dire un peu de sérieux. Nous avons aujourd'hui les ouvrières qui nous arrangent nos robes noires. Mais là‑bas dans votre ermitage vous ne savez peut‑être pas ce que c'est que des ouvrières ?... je vous dirai que ce sont des personnes qui se servent de petits instruments très aigus nommés dans ce pays : aiguilles, lesquelles aiguilles sont enfilées à une certaine lon­gueur de fil nommée aiguillée, laquelle aiguillée coud dans l'étoffe ce qui a été taillé et préparé par de très drôles de pinces coupantes nom­mées dans ce pays : ciseaux. De plus ces personnes, craignant d'endom­mager leurs doigts à force de pousser l'aiguille, coiffent [2r°] leur majeur d'un petit bonnet d'acier qui le garantit d'une façon merveilleuse. Voilà à peu près tous les instruments de ces personnes qu'on appelle ici : ouvrières. C'est vraiment curieux à voir... mais ma bonne Tante vous qui vivez dans la simplicité des champs, comment pouvez‑vous compren­dre tous ces ingrédients de la vie civilisée. Ah ! c'est que nous sommes dans le progrès, le progrès cette lumière du 19e siècle qui m’aveugle et me fait désirer de voir un jour comme vous le soleil seul, la verdure seule, les arbres et les plantes avec le seul progrès qu’amène le Printemps.

Je vous fais grâce du reste ma chère tante ; voici mademoiselle Pigeon qui vient de sortir à l'instant et cette visite m'a fait perdre, fort heureusement pour vous, le fil de mon raisonnement. Cette bonne Demoiselle Pigeon croiriez-vous ma chère tante, qu'elle venait nous chercher pour nous conduire au jardin de l'Étoile ? C'est bien bon de sa part; nous n'avons pu y aller comme vous le pensez à cause des ci-dessus ouvrières : Thérèse est sortie seule bien heureuse de cette occasion. Cest un bébé qui aime tellement les fleurs, à l'entendre, elle va cueillir bientôt tout ce qu'il y a de muguet au jardin de l'étoile. Monsieur Fournet est-il là ?

Gardez le secret, ma bonne tante, de grâce.

Mais, me voici, sans m'en douter à ma dernière page, faut‑il clore cette lettre si bizarre par une fin équivalente ? Non, n'est‑ce pas ? Pardonnez-moi donc ma petite Tante chérie, j'ai voulu m'amuser un peu avec vous, me récréer, cela fait du bien de rire un peu et puis, je ne suis guère coupable, Marie m'a pris toutes les nouvelles, elle s'est réservé tout le bon et m'a laissé le déchet, j’ai bien été forcée de m'en servir je vous assure que j'ai fait preuve de bonne volonté, car en prenant la plume je me demandais ce qu'elle allait pouvoir vous grif­fonner. Comme vous le voyez je l'ai fait marcher quand même et me voici au bout tout en plaisantant, en riant, en un mot, en disant rien à toutes les sauces.

Adieu ma chère Tante, nous vous attendons Vendredi sans manque. J’espère que vous vous portez tous très bien. Je vous embrasse tout particulièrement [2v°tv] le plus tendrement qu'il se peut et envoie aussi mille caresses et baisers aux chères petites Cousines, y compris les cousines Maudelonde... J'enferme aussi dans ce papier toutes sortes de bonnes choses affectueuses pour bon Papa et bonne Maman Fournet, mon Oncle et ma Tante Maudelonde.

C'est depuis un an que ma famille s'est ainsi accrue . J'en bénis le bon Dieu, en même temps que je place chèrement dans mon coeur tous ces nouveaux hôtes qui ont droit à ma tendresse.

Votre petite nièce

Pauline

[1r° tv] Papa et les petites vont très bien. Quant aux animaux de la ferme (aux Buissonnets) ils ont tous l'air de se bien porter aussi : la famille des poussins parti­culièrement est florissante, Messieurs les lapins sont encore trop délicats pour sortir du nid néanmoins ils nous laissent apercevoir leur binette. Quant aux poules de la basse cour elles traînent toujours leur huppe dans la boue (quand il y en a.) Nous en avons une en disgrâce, nous comptons l'embrocher Dimanche.

[1v° tv] Céline et Thérèse envoient mille baisers à Jeanne et à Marie.

[2r°tv] Il paraît que Madame Maudelonde n'est plus à St Ouen... Marie vient de me l'assurer je croyais bien qu'elle était partie avec vous et toute sa famille.

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