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Récits divers du voyage à Rome (copiés par Céline)


Récit de monsieur A. Dufour de la Thuillerie, Caen.

Récit de l'abbé A.C. Hamel

 


Notes de voyage envoyées par Mr de la Thuillerie ancien magistrat

au Journal « L’Avenir du Calvados »

Partis à 6h.1/2 du matin de Paris, 197 pèlerins se retrouvaient le soir à Lucerne où ils passèrent la nuit. Le lendemain le train se remettait en marche par un temps assez médiocre.
Aujourd’hui, jeudi, temps irréprochable.
Je ne me rappelle plus si je vous ai parlé de notre arrêt à Lorette, samedi soir ; de la nuit étonnante passée dans des lits et chambres quelconques, voire dans des vestibules d’auberges, comme votre serviteur.
Lorette, pittoresquement assise sur une colline parsemée de mûriers déjà bien dépouillés et d’oliviers qui tranchent par leur verdure cendrée sur le reste de la végétation roussie par l’automne, domine la plaine de Castelfidardo, ainsi qu’une large vallée s’étendant jusqu’à la mer entre les collines de Lorette et un autre mamelon qui tombe en falaise dans l’Adriatique.
Pittoresque cette petite ville avec les femmes au bizarre et éclatant costume ; pittoresque aussi la traversée des Apennins que nous exécutons dans la journée du Dimanche, toujours par notre train spécial qui nous débarque le soir à Rome.


Depuis ce moment nous sommes transformés en errants et divisés en 4 ou 5 groupes d’une quarantaine de personnes, tantôt à pied, plus souvent en voitures, on visite avec acharnement.
Aujourd’hui, (Vendredi 18 nov. ) le soleil s’est mis un peu de la partie et, des loges du Vatican que nous visitions, on pouvait enfin voir, sous son bel aspect, la campagne de Rome et les gracieuses montagnes de la Sabine et du Latium.
Aujourd’hui messe et vêpres à St Pierre pour la fête de la Dédicace. Chants merveilleux et voix superbes, toujours à la hauteur de leur réputation.
…Hélas ! on est en train de moderniser Rome pour en faire une grande capitale. Quant aux costumes si fièrement portés naguère par les Contadini et les Trantiverni, on ne les voit plus que dans les ateliers de peinture.
   La majorité des pèlerins part lundi matin pour une excursion de deux jours à Naples.

Rome 20 Novembre
   Nous avons eu ce matin le bonheur d’avoir une audience du St Père. Après avoir assisté à sa Messe, en même temps que des pèlerins du Diocèse de Nantes, nous avons pu, diocésains de Bayeux et de Coutances, passer les uns après les autres devant le Souverain-Pontife, qui nous tendait sa main à baiser.
  Chacun était nommé et présenté par Mgr l’Evêque de Coutances pour la Manche, ou par M. l’abbé Révérony pour le Calvados. Le Saint-Père, entouré de Mgr Germain, de Mgr Lecoq, de M.M ; Legoux, vicaire de Coutances , et Révérony, vicaire général de Bayeux, trouvait pour tous quelque parole bienveillante, en donnant sa bénédiction.
   M. Benoît a offert le volume imprimé, pour être envoyé au Pape, par les ouvriers typographes de l’Association chrétienne de Caen et a obtenu pour nos œuvres une bénédiction et un encouragement particuliers.
   Toute la matinée, il est tombé des torrents d’eau.

Gênes. Dimanche soir 27 nov. Nous voilà à notre dernière étape en Italie. Nous quittions Rome jeudi dernier au matin pour arriver coucher à Florence, après un arrêt de 2 ou 3 heures à Assise (3 kil. de la gare) où nous avons visité l’église toute remplie des souvenirs de St François. Cette église ogivale est triple : crypte, église inférieure et église supérieure. Dans la crypte, reliques du saint que nous avons pu vénérer.
  Après quoi nous sommes allés prier sur le tombeau de Ste Claire dans l’église qui lui est dédiée. De la terrasse du couvent, dont l’église St François n’est qu’une annexe, il y a, paraît-il une vue merveilleuse ; je dis, « paraît-il », car par le bon plaisir du gouvernement, le couvent est maintenant laïcisé, c’est-à-dire confisqué  et fermé au public.
  Heureusement, du parvis de l’église Ste Claire, on peut prendre à peu près la revanche et le point de vue est admirable. Très pittoresque, cette petite ville d’Assise, coquettement campée sur un coin de colline toute mouchetée d’oliviers. Ainsi d’ailleurs se groupent presque toutes les petites villes de cette région des Apennins, couronnant quelque mamelon de verdure, ou blotties dans un versant de montagne.


   En descendant d’Assise et, avant de monter en wagon, visite à Ste Maria-degli-Angeli, voisine de la gare, où chacun veut aller prier dans la petite maison de la Portioncule maintenant transformée en chapelle et occupant le centre de l’église.
  Le temps était beau et clair ce jour-là ; mais hélas ! quel lendemain ! Vendredi à Florence ; pluie torrentielle du matin au soir. Aussi l’impression laissée par cette ville charmante eût-elle été loin de la vérité si hier matin, par suite d’un de ces brusques changements de temps fréquents  dans les pays méridionaux, le ciel ne s’était éclairci, et c’est avec regret que chacun quittait, vers 4 heures, Florence, la ville des arts, saluant une dernière fois, des portières du wagon, Ste Marie des Fleurs, sa coupole aux lignes si pures, son admirable campanile et la haute tour du vieux château.

  Le soir nous étions à Pise pour dîner. Ce matin, visite à la vieille cathédrale de marbre, au
 Baptistère, à la tour penchée qui tient bon depuis plus de six siècles, et vite en route pour Gênes.
   Bien belle route de Pise à Gênes, en corniche sur la mer ; mais bien plus belle serait-elle  si elle traversait moins de souterrains. A peine, entre deux galeries, a-t-on le temps d’admirer une échappée sur la mer baignant le pied des promontoires rocheux ou de jeter, du côté opposé, un coup d’œil sur une petite ville resserrée entre deux versants couverts d’oliviers, d’orangers et de haies d’aloès.

 …Vous ai-je parlé de la matinée de dimanche passée à Pise et de notre arrivée à Gênes le soir même ?  Promenade dans les quartiers neufs, au milieu des gracieuses habitations construites depuis quelques années sur les hauteurs dominant cette vieille ville, au milieu de beaux jardins formant terrasse, d’où la vue est admirable.
  Après déjeuné, embarquement pour Nice, où nous devons arriver pour dîner à 6 heures.

  Le ciel, d’abord un peu brumeux, est devenu ensuite d’une pureté admirable, nous faisant voir de Gênes et Nice, entre les innombrables souterrains de la voie, des sites ravissants et un coucher de soleil tout à fait méditerranéen ; puis, de Nice à Marseille, les perspectives les plus délicieuses encore de la baie de Nice, d’Antibes, de Cannes, de Saint Raphaël.
Hélas ! le temps s’obscurcissant de nouveau, nous n’avons eu de l’éblouissant panorama de N. D. de la Garde qu’un aspect bien beau encore, mais incomplet, en l’absence d’un ciel sans nuages, compagnons nécessaires là plus que partout ailleurs.

Nos prières à la Bonne Mère, pour la France qui a si grand besoin de sa protection, n’ont pas été moins ferventes pendant la bénédiction qui nous a été donnée, précédée de quelques paroles de circonstance prononcées avec chaleur par Mgr de Coutances.   

  A partir de Marseille, mauvais temps et froid croissant depuis ce matin jusqu’à notre arrivée à Lyon par une pluie battante. Nous sommes quand même déterminés à monter demain matin à Fourvières avant le déjeuner suivi aussitôt du dernier départ pour Paris. L’arrivée à Paris est fixée à minuit 25.

 

Extraits de « l’Indicateur de Bayeux » par Mr l’abbé A.C. Hamel pro-secrétaire de l’Évêché

Un "pro-secrétaire" est un adjoint du secrétaire général de l'Évêché.
L’abbé Hamel n’a pas toujours fait le même parcours que les Martin – ni mêmes hôtels.

Souvenirs du voyage de Rome en novembre 1887

8 novembre

Hier à Paris, tous les 200 pèlerins, nous avons été exacts. A 6 heures nous nous trouvons à la gare de l’Est. La gare est grande, le jour n’est pas levé. Aussi, nous cherchons. Enfin, on nous indique la salle : « de Paris à Mulhouse ». Nous sommes rassemblés et nous avons notre billet circulaire.

L’appel : « En wagon » retentit. Nous montons . Nous sommes huit par wagon, même en seconde classe (Nous n’étions que 7 dans notre wagon : M. l’abbé Moulin, vicaire de St Désir de Lisieux – Mr Gosset – M. et Mme Besnard – M. Louis Martin – Mlles Thérèse et Céline Martin ; tous de Lisieux)

Le 1er arrêt sérieux doit avoir lieu à Bâle. Il faut donc songer au repas de midi. L’agence Lubin y a pourvu. Nous déjeunerons en wagon. – Nous recevons chacun un sac en papier qui, lié avec une ficelle. Voici l’inventaire du sac : demi bouteille de vin, du gigot, du poulet, du fromage, une poire, du pain, un cornet de papier contenant du sel.

Nous nous arrêtons à Vesoul, juste le temps de parcourir la principale rue et de visiter les principales églises.

Nous voici à la frontière suisse. Delle est la dernière gare française.

A 8 heures nous arrivons à Bâle.

A 9h. ½, nous montons en wagon. Les wagons de l’Etat nous abandonnent et nous trouvons préparés à nous recevoir des wagon suisses. – Bien confortables ces wagons suisses à trois compartiments par voiture de chacune 24 personnes, avec un chemin permettant de circuler d’un compartiment à l’autre.

Lucerne - 1 heure du matin. Le temps de courir à son hôtel. Tous les pèlerins de Bayeux sont à l’hôtel du Lac : voisin de la gare, les fenêtres donnent sur le lac, l’électricité est à tous les étages, chambres magnifiques, même au troisième.


Deuxième journée.

A 6 heures, il faut vite se lever, déjeuner, aller si on le veut, visiter le fameux lion de Lucerne et courir à la gare. En route pour Milan.

Inutile de décrire la Suisse… depuis 7 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir, nous avons joui du merveilleux spectacle de cette grande nature.

Que dire de Lugano baignée par son lac…

Nous sommes en Italie, voici Chiasso. Là les ennuis inséparables de la douane, on entend le cri : « Fortenza ». Il faut sortir, descendre ses sacs, les ouvrir… et une douzaine d’hommes ont jailli pendant 30 minutes.

Nous sommes à Milan – Demain nous visitons Milan et allons coucher à Venise.

Milan La gare est monumentale, éclairée par la lumière électrique, des voitures nous attendent et nous conduisent dans nos hôtels respectifs. Après notre repas du soir, nous visitons la galerie de Victor-Emmanuel, éclairée à l’électricité. C’est une galerie vitrée, formant une croix avec une coupole au milieu. Elle a 50 m. de haut sous la coupole, 32 m. dans les autres parties, largeur 14 m. L’aspect de cette galerie est féerique : ornée de statues de grands hommes qui doivent s’étonner de se trouver l’un auprès de l’autre : Savonarole, Cavour, Visconti, Raphaël et le Dante, avec sa sombre figure, etc.

De chaque côté, se trouvent des magasins, des cafés, des librairies, etc. On nous regarde passer : francesi, des français, on se retourne pour mieux nous considérer !


Troisième journée

Le lendemain : visite à la cathédrale. Son aspect extérieur est admirable. C’est le plus grand édifice religieux construit en marbre.

Le nombre de statues s’élève à 6,000. Toutes sont exécutées avec un fini remarquable. Même les plus petits bas-reliefs placés au sommet du Dôme, lesquels n’ont guère chance d’être vus, placés qu’ils sont dans les galeries extérieures, sont de véritables chefs-d’œuvre.

A l’intérieur, les voûtes sont élevées, on croirait voir une dentelle de pierres, mais en réalité, ce sont des peintures qui simulent des rosaces et la voûte est unie et non sculptée.

Nous sommes dans l’octave de St Charles, patron de Milan. Le corps du Saint est exposé dans la crypte. Le visage est noirci par les années et sensiblement déformé par la mort. Le corps est couvert de magnifiques ornements pontificaux.

Tous s’arrêtent devant la statue de St Barthélemy écorché. C’est admirable d’exactitude. La chair et les veines apparaissent dénudées, la peau arrachée et rejetée comme un manteau et le visage retombe à mi-corps.

Nous faisons l’ascension du Dôme. On arrive au sommet par 484 marches. Le point de vue est au-dessus de toute expression.

Les aiguilles couronnées de statues, les arcades ornées de toutes les fleurs de la création semblent un immense jardin.

Les galeries extérieures, couvertes de marbre, peuvent contenir 30.000 personnes

Au loin, nous découvrons les montagnes, le lac et la ville de Lugano. C’est admirable !

Campo Santo – C’est ainsi que se nomme le cimetière.

A l’entrée se trouve un immense monument en forme de croix ; au centre, une coupole, au-dessus de la coupole, des statues ou des cadres portant le nom des hommes illustres. Sous la coupole, des caveaux destinés à recevoir le corps des grands hommes de Milan.

A gauche, dans une aile, nous voyons des tombeaux avec des statues qui sont de vrais chefs-d’œuvre. Ici, c’est une mère tenant son enfant et entrouvrant la porte d’un caveau où se trouve le corps de son époux.

Là, l’épopée d’une autre mère qui a perdu son époux, ne vit plus que pour son fils, et voit ce fils enlevé à son amour. Elle succombe à la douleur et s’envole vers le ciel. Alors elle voit venir à sa rencontre ceux qu’elle a tant pleurés et si fidèlement aimés. Ce drame en trois tableaux, arrache des larmes.

A droite se trouve le quartier réservé aux Juifs. Nous descendons dans le cimetière. Oui, c’est bien la poésie de la mort ! Quelles admirables statues en marbre ! On voit une jeune veuve déposer, sur le tombeau de son époux de quelques jours, ses vêtements de joie. Elle a maintenant le sévère habit des veuves, sa mantille paraît être une vraie dentelle, et c’est du marbre !

Puis, cette jeune fille restée seule : un mur, la mort, la sépare de son père et de sa mère, et la survivante jette pieusement des fleurs, ses prières, vers ceux qui ne sont plus. – Et cette autre dont les doigts crispés s’enfoncent dans sa poitrine : l’illusion est complète. On dirait une étoffe, c’est une œuvre de marbre !

On dirait que, sous les ciseaux de ces artistes, le marbre s’attendrit, s’humanise, tant il se prête à exprimer l’angoisse de ces éplorées. Comment pourrait-on passer, sans s’y arrêter un instant, devant la colonne sur laquelle se tient un enfant, petit ange enlevé tôt à la terre et dont la main mignonne envoie un gracieux baiser à ceux qui le pleurent…

Saint Ambroise. - L’Eglise est intéressante par son ancienneté. On y voit une couronne de porphyre soutenant le serpent d’airain. Ce serait, d’après la légende, le serpent que Moïse éleva dans le désert. C’est un petit serpent inoffensif aux formes raides.

Il faut partir. A la gare, une foule nombreuse est venue voir les pèlerins français. On nous dévisage.

… Voici un extrait curieux d’un journal de Venise, annonçant notre arrivée de Milan à Venise. Tous les journaux ne sont pas parfaitement renseignés comme on va le voir :
« Hier soir, dit la Gazette vénitienne, à 10 heures, comme nous l’avons annoncé, sont arrivés à Venise 200 pèlerins français qui sont tous ou à peu près tous du département de la Manche. Trois d’entre eux sont des hauts dignitaires de l’Eglise, savoir : deux évêques, un vicaire Général, des laïques et quelques signores… Ce sont toutes personnes riches qui voyagent en train spécial composé entièrement de wagons de première classe. » Nous voilà tous devenus millionnaires !

Venise Nous arrivons dans la fameuse ville de Venise par un viaduc long de plusieurs kilomètres et jeté sur l’Adriatique.

Quarante gondoles nous attendent. La gondole est un bateau effilé à l’avant et à l’arrière, d’une dizaine de mètres de long. Les deux extrémités sont pontées. A l’arrière se tient le gondolier. Il dirige avec un aviron sa rapide embarcation. Rien n’est curieux comme le cri des gondoliers s’avertissant mutuellement de leur approche, pour empêcher deux barques de se heurter dans le labyrinthe étroit où elles se dirigent en tous sens. Au milieu de la gondole deux sièges, qui peuvent se recouvrir d’une toiture, le soir et quand la pluie tombe. La gondole est entièrement noire : noire est sa coque, noirs ses sièges, et la toiture est voilée d’une tenture noire. On dirait un long cercueil voguant sur les flots.

Cette sombre couleur date de la République. Autrefois, les gondoliers ornaient leurs gondoles, ainsi les plus riches attiraient à eux les clients, les pauvres mouraient de faim. La République décréta que toutes les gondoles seraient pareilles. Depuis lors, toutes les gondoles prirent cette couleur lugubre, qui a été fidèlement conservée. C’est l’explication qui nous a été donnée par notre gondolier. La gondole noire n’a –t-elle pas son motif poétique ? Elle ressort merveilleusement sur les flots azurés de l’Adriatique.

Venise est bâtie sur une série d’îlots. Dans cette ville étrange, les omnibus sont des bateaux à vapeur, les fiacres des gondoles. Beaucoup de Vénitiens n’ont vu que les chevaux de bronze de St Marc. Actuellement il y a 3 chevaux à Venise. Ils sont respectueusement conservés au jardin des plantes à titre de curiosité, comme à Paris, au jardin des plantes, on conserve des ours, des lions ou des tigres. Mais ces heureux fainéants ne sont ni montés, ni attelés. On ne sait pas à Venise ce qu’est une voiture.

A notre arrivée, il fait nuit. Nous parcourons les canaux tantôt larges, tantôt étroits qui nous conduisent à l’Hôtel de la Lune. Dans cet hôtel tout porte le blason lunaire : les verres, les assiettes jusqu’aux mottes de beurre qu’on vous sert au repas.


Quatrième journée

Le jeudi nous visitons Venise. Nous descendons par de petites ruelles percées à l’arrière des maisons. Nous voyons le marché avec son assemblement attrayant de légumes, de fruits, de viandes, de poissons… etc.

St Marc. – L’intérieur est d’une richesse qui approche de la profusion : partout des marbres, des statues, de peintures des grands Maîtres : … Le Titien, Canova etc.

Le Palais des Doges est un monument tellement grandiose, si riche, qu’on doit renoncer à en faire la description. Il faut voir les Salles du Vote, des Ambassadeurs, du Conseil des Dix, le Sénat au plafond d’or, aux parois recouvertes de toiles immenses représentant les gloires de Venise, la Reine de l’Adriatique. Chaque tableau est une merveille ; il faudrait de longues pages pour le décrire.

Mais comme l’horreur touche de près à ces magnificences ! Voilà la Salle du Jugement. puis cette autre Salle où trois juges masqués décidaient du sort de l’accusé. Etait-il condamné par ces juges mystérieux, il passait par le pont des soupirs ; c’était la mort assurée. Il descendait dans les cachots souterrains au niveau de la mer, où l’air ne pouvait pénétrer. L’un de ces cachots était situé dans une partie où l’eau filtrait à travers les murailles. L’eau montait, montait toujours. Le mort venait lente ou rapide suivant l’énergie ou les forces du condamné. S’il pouvait se tenir debout, c’était la mort lente ; si non, le malheureux, vaincu par la faiblesse ou par l’horreur d’une vie si atroce, était noyé par la mer, plus douce pour lui que la rigueur de ses juges.

Sur le côté longeant le canal, à la partie inférieure du pont des Soupirs, se trouve une pierre, seuil de la mort. La victime était étendue sur la terre, la pierre servait de billot, la hache faisait son office ; alors, le sang coulait par une fente pavée vers trois trous ouverts sur le canal. Le corps était jeté par une lucarne dans la mer.

De quelles inexprimables angoisses ces sombres lieux ont été les muets témoins ! Que de larmes ils ont vu couler ! Que de soupirs – les derniers – ils ont entendu ! eux seuls pourraient le dire. On ressent un serrement de cœur, une indicible émotion à la vue de ces horribles cachots.

Autour de la place St Marc se trouvent les galeries du palais royal entourées de colonne. L’œil est ébloui à la vue des magasins où s’étalent les magnifiques objets qui font le principal commerce de Venise : objets de verre, statuettes charmantes en marbre blanc, d’une infinie délicatesse et d’une perfection inimitable.

Il ne faut pas oublier les pigeons de St Marc. Entre les colonnettes innombrables de la place St Marc, sur le fier lion de Venise, partout, sur les statues des Saints et des grands hommes, on aperçoit des pigeons. Ils ont droit de liberté et même d’insolence., les passants s’en aperçoivent souvent. Le pigeon est sacré à Venise. Même un riche original a légué une rente destinée à leur nourriture. Tous les monuments de Venise leur servent de domicile. Au coup de 2 heures, ces fidèles volatiles accourent de tous côtés et reçoivent le grain. Pour eux, deux heures ne sont pas seulement l’heure du repas. Sur la place St Marc vous voyez des marchands qui vous offrent, moyennant dix centimes, des cornets de maïs. Les pigeons reconnaissent leurs amis et viennent leur faire la cour et prendre dans leurs mains, le grain acheté pour eux. Ce serait un sacrilège de tuer un de ces oiseaux ; aussi ils se multiplient à l’indéfini.

Nous jetons un rapide coup d’œil sur les palais. Le soir, les gondoliers viennent donner un aubade sous les fenêtres des hôtels où sont descendus les pèlerins français.

(Note de Céline : Nous sommes montées jusqu’au haut du Campanile de St Marc. Napoléon avait fait cette ascension à cheval ? L’escalier intérieur n’est pas, en effet composé de marches, mais de plan incliné)

 

Cinquième journée

Le lendemain, vendredi, retour à la gare par le bateau à vapeur. Adieu Venise, adieu Reine de l’Adriatique, autrefois la ville libre. Ton sort actuel est figuré par la statue de Victor-Emmanuel. Le Roi est à cheval, deux immenses bas-reliefs en bronze montrant d’un côté Venise libre avec son diadème de Reine des mers ; de l’autre côté, Venise enchaînée dont l’épée est brisée. Est-ce une flatterie à l’endroit de Victor-Emmanuel ? ou bien le Vénitien a-t-il voulu pour considérer ses gloires passées, pour vivre de souvenirs, et ses défaites pour en pleurer ? Adieu, Venise, adieu, tes palais qui se reflètent dans les eaux, adieu à tes gondoles ; ton souvenir restera dans nos cœurs, étranges sans doute, mais ineffaçables.

Padoue… possède aussi les reliques de St Luc et de St Matthias apôtres, et une des peintures de la « Madone » sortie du pinceau de St Luc.

Bologne Foule immense. Tout Bologne est à la gare pour voir des pèlerins français. Le soir, nous visitons la ville. Toutes les maisons sont entourées de portiques. Chaque rue présente donc l’aspect d’une forêt de colonnes.


Sixième journée

Samedi 12 novembre

Nous avons vénéré les reliques de Ste Catherine de Bologne. La sainte est assise dans un fauteuil. Son visage, ses mains sont noircis par le temps. Cette sainte était musicienne, on conserve son violon. Elle était peintre, on montre ses tableaux. Elle a écrit, on montre un de ses livres.

Bologne possède aussi le tombeau de Saint Dominique, l’illustre fondateur des Frères prêcheurs.

Nous sommes arrivés le soir à Lorette, où nous avons vénéré l’auguste demeure, témoin du théâtre de l’Incarnation.

…Les journaux de Venise nous ont appris qu’un tremblement de terre s’est fait sentir pendant une de nos nuits passées à Milan. Nous l’ignorions.

Lorette - Nous sommes à Lorette. La ville est bâtie au sommet d’une haute colline. Nous trouvons à la gare des voitures de tout style. La meilleure ne vaut pas nos carrioles. Aussi nous sommes secoués, jetés de droite à gauche, au gré des pierres dont la route est encombrée. C’est à croire que les ressorts sont inconnus dans ce pays.

Nous sommes heureux. On a dû nous loger un peu partout. Les lits sont généralement d’une largeur monumentale : vrais lits de famille, ils peuvent contenir 3 ou 4 personnes. Nous avons pris possession de nos chambres et nous descendons à la Basilique pour vénérer la « Santa Casa ».


Septième journée

Dimanche 13 novembre

Le Dimanche, la Sainte Messe a été célébrée dans la Santa Casa, par Mgr de Coutances.

Toute la ville de Lorette, les habitants des villages voisins s’étaient donné rendez-vous pour assister aux messes des pèlerins français.

Impossible de se figurer l’étrangeté de cette assistance à la messe. Chacun des fidèles choisit son autel, et cet autel est aux assistants aussi bien et plus qu’au prêtre qui célèbre. Les marches, même les plus élevées, sont remplies et le prêtre a peine à se mouvoir. Ajoutez à cela une dévotion bruyante et très démonstrative : les Italiens prient haut, se frappent la poitrine, se signent, baisent la chasuble. Toutes ces démonstrations nous étonnent, mais c’est fait de si bon cœur !

Et les costumes, qu’ils sont étranges ! là tous les hommes sont drapés dans un manteau. Les femme ont la tête couverte d’un long foulard rouge, leurs jupons sont rouges et, à la taille, elles portent un tricot de laine blanche, chose incroyable, la crinoline bannie de Paris, après avoir ravagé la province, s’est exilée à Lorette. Elle a mis son temps à faire un si long voyage, mais elle est arrivée , et nous avons vu avec stupéfaction plusieurs crinolines se pavaner fièrement à Lorette.

Il faut repartir et quitter cette bonne population qui nous a reçus avec tant de simplicité et de bonté. En route pour Rome !
Arrêts de quelques instants à Foligno. Après dix minutes de chemin de fer, nous entendons enfin le cri : « Roma ». C’est Rome.Il est nuit, on nous conduit à l’hôtel de Milan, de la Minerve ou du Sud. Les pèlerins de Bayeux sont en grande partie à l’hôtel de Milan, situé en face de la Chambre des Députés.


Huitième journée

Lundi 14 novembre

Voici l’ordre de nos journées : déjeuné à 9 heures, à 10 heures nous visitons la ville jusqu’à 9 heures du soir.

En général, les églises de Rome sont, à l’extérieur d’un aspect peu monumental et même très pauvre. L’intérieur est d’une richesse dont nous n’avons aucune idée. Partout des marbres précieux, des tableaux de grands Maîtres. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans le pays des arts.

Sainte Agnès hors-les-murs. Là repose le corps de la sainte au nom si doux et celui de son Emérentienne.

St Martial. – Dans la crypte, on voit la prison de St Paul, la colonne où il fut attaché et les chaînes dont il fut entouré. C’est de là que le grand Apôtre écrivit : Verbum Dei non est alligatum, la parole de Dieu n’est pas enchaînée. L’apôtre prouva la vérité de cette parole en convertissant St Martial, son gardien, avec toute sa famille. On montre le puits où le Saint puisa l’eau nécessaire au Baptême.

La Trinité des Monts, église française, bâtie par la France. Un des pilastres porte l’écusson aux trois fleurs de lys de nos rois. Auprès, se trouve la Villa Médicis ou l’Académie Française de peinture à Rome.

Eglise des Capucins, place Barberini. L’église possède plusieurs toiles magnifiques. On nous a fait descendre dans le cimetière. C’est effrayant et lugubre. Quatre salles souterraines composent ce cimetière unique au monde. Là, sont rangés les ossements de deux mille religieux. On voit leurs crânes symétriquement rangés les uns sur les autres. Aux voûtes, des arabesques, des lustres : ce sont des ossements. Quelques religieux sont couchés dans leurs habits monastiques (ou debout), le crucifix sur la poitrine, attendant la résurrection.

St André della-fratte. Conversion de Ratisbonne.


Mardi 15 novembre

Nous avons visité les Forum de Trajan, d’Auguste, de Nerva.

Le Colysée Monument grandioses. Ses ruines ont un cachet de puissance, malgré les ravages que le temps, les barbares et les riches familles romaines ont exercé sur ce colosse. On a bâti avec ses pierres des forteresses et des palais et cependant on est écrasé à la vue des immenses blocs de pierres qui surplombent à une hauteur prodigieuse.

Les souvenirs du passé se dressaient vivants. Il y a des siècles dans cette arène, des gladiateurs se déchiraient les uns les autres, on combattait contre les bêtes féroces pour le plus grand plaisir du peuple-roi. Ils tombaient en saluant le monstre impérial qui les faisait mourir, d’autres sont tombés, c’était nos pères dans la foi. Leurs yeux ne cherchaient pas l’Empereur, ils regardaient le ciel et voyaient descendre sur leurs têtes la couronne que procure le martyre !

Il paraît qu’à notre occasion plusieurs personnes ont été arrêtées. Nous n’avons rien entendu et pourtant notre groupe assez nombreux a circulé en tous sens dans la ville. Un journal de Rome nous trouve « bonne figure » et nous regarde comme des gens « cossus ».


Rome, Vendredi 18 novembre

St Jean de Latran est l’église épiscopale du pape. C’est là que les Souverains Pontifes viennent prendre possession de leur Siège. Cette Basilique est la première des églises de Rome et du monde. Aussi, le clergé du Latran a la prééminence sur le clergé des autres églises. est-il nécessaire de rappeler que, depuis Henri IV les Souverains de France sont, de droit, chanoines du Latran. Cette tradition a été conservée jusqu’à la Révolution. La Restauration rétablit l’usage ancien. L’empereur Napoléon, Mac Mahon furent réintégrés dans les privilèges. Et M. Grévy ? Nous aurions été curieux de voir la stalle de notre vénérable Président.

Les reliques de cette église sont d’une grande richesse. Citons : la table sur laquelle Notre –Seigneur célébra la dernière Cène – la coupe dans laquelle, le poison fut offert à St Jean – le sang de St Charles Borromée : une partie de la chaîne de St Jean ? amené d’Ephèse à Rome ; une partie du vêtement de pourpre dont N.S. fut habillé par dérision.

La même basilique prétend posséder : la plaque sur laquelle les soldats ont joué les vêtements du Sauveur - le … (?) de la Samaritaine ; la colonne fondue (?) du Temple de Jérusalem, etc.

A côté encore, le baptistère bâti par Constantin et la chapelle de St Jean Baptiste. Dans cette chapelle les femmes ne peuvent entrer. Aussi on peut se figurer combien furent intriguées nos visiteuses ! Qu’ont-elles dû penser en se voyant exclues et condamnées à rester à la porte pendant que nous avions nos entrées franches ! Nous avons pu contenter leur légitime curiosité et leur apprendre que les Italiens agissent ainsi par courtoisie envers St Jean. Il a été décapité à cause d’une femme. On ne veut pas offenser le Saint Précurseur par la présence de celles qui sont du sexe d’Hérodiade.

Auprès de la Basilique on voit la ‘scala santa’, nous pénétrons dans l’oratoire appelé « Sancta Sanctorum ». Là nous avons vénéré l’image de N.S. peinte sur bois, commencée par St Luc et terminée par les Anges.

St Paul hors les Murs, splendide église reconstruite par Léon XII et par Pie IV. Cette église est l’une des plus riches du monde. Elle a 5 nefs séparées par des colonnes en granit rose. Autour des nefs, de magnifiques médaillons en mosaïque représentant les Papes…  L’église est pavée en marbre. Sous le Maître-autel on conserve la moitié du corps de Saint Pierre et de Saint Paul. Au-dessus, s’élève un baldaquin soutenu par quatre colonnes de porphyre.

Sur la Voie Appienne, nous voyons rapidement l’église « Domine, quo vadis. »

Saint Pierre. –Il faudrait un volume pour décrire ce monument. La place St Pierre est vaste et magnifique. L’église apparaît au loin avec ses colonnades, on dirait une église de grandeur moyenne. Approchez-vous encore, l’illusion continue. Gravissez les marches qui conduisent à la façade, vous n’avez encore qu’un soupçon, pas la réalité. Placez-vous au pied d’une des colonnes, à quelle hauteur arrivez-vous ? Même au sommet de la base, maintenant regardez le faîte, vous êtes écrasé.

Pour construire le colosse il a fallu 3 siècles, il a fallu, pour en diriger les travaux, des génies comme Bramante, Raphaël, Peruzzi, Michel-Ange, Maderno.

Entrons dans l’intérieur. Tout est si bien combiné qu’on a l’illusion d’une église de moyenne grandeur. On aperçoit deux bénitiers soutenus par des anges-enfants ; mesurez-les ils ont 2 mètres. La longueur de l’édifice est de 187 m. la hauteur de la grande nef 45 m. ; largeur 25 m. La coupole a 117 m. de haut jusqu’à la voûte de la lanterne, et le sommet de la Croix est à 133 m. 69. Aux quatre angles de la coupole, sont les évangélistes en mosaïque : ils ont sept mètres. La plume de St Luc mesure six pieds. A l’extrémité de l’abside, on voit la chaire de St Pierre. Cette chaire pèse 219.161 livres.

Visite des musées du Vatican. Sculptures d’une beauté indescriptible. Peintures : il suffit de mentionner les … de Raphaël , les tableaux du même, la Transfiguration, la dernière Communion de St Jérôme du Dominiquin.


Rome – Dimanche 20 Novembre.

Ce matin, nous avons eu le bonheur d’être reçus par le St Père.

Le Souverain pontife a bien voulu permettre aux pèlerins de Bayeux, de Coutances et de Nantes d’assister à sa messe.
A 7h. ½ nous montons les escaliers du Vatican. Sur chaque palier se trouve un Suisse revêtu du pittoresque costume dessiné par Michel-Ange.
La chapelle où le Souverain pontife va célébrer la messe est assez vaste, elle est recouverte de tentures de soie rouge et, à la partie supérieure de magnifiques tapisseries.
Près de l’autel prennent place NN.SS. les évêques de Vannes, de Nantes, de Coutances, de Séez. Un banc est réservé aux vicaires généraux.
A 8 heures, la porte donnant sur les appartements pontificaux s’ouvre. On voit apparaître quatre Suisse ou gendarmes, des prélats. Enfin, un frémissement parcourt l’assemblée et involontairement un cri s’échappe de toutes les poitrines : le Pape, le Pape !
Le Souverain Pontife est d’une haute stature courbé par l’âge. Sa figure est pâle, sur sa soutane blanche est jeté un grand manteau rouge.

Tous, nous nous agenouillons et le Saint Père asperge d’eau bénite la nombreuse assistance. Ensuite il se met à genoux et récite, dans le Missel, les prières de la préparation à la messe. Il est revêtu de ses ornements pontificaux et commence le Saint Sacrifice.

La voix du Pontife est cassée, mais il articule fortement chaque syllabe et nous ne perdons pas un mot des prières liturgiques. L’assistance est trop considérable, aussi le Souverain Pontife s’est vu dans l’impossibilité de donner la Ste Communion. Les pèlerins, avertis la veille au soir, avaient pu communier aux messes matinales. Le Souverain Pontife a assisté à genoux, presque sans s’appuyer sur le coussin placé devant lui, à messe d’action de grâces célébrée par un prélat de sa maison. Après cette seconde messe, le St Père se retire.

Notre audience va commencer. Les pèlerins de Coutances sont appelés. Mgr l’évêque de Coutances présente ses diocésains au Saint Père. Notre tour arrive. Mr l’abbé Révérony, délégué par Mgr de Bayeux, s’avance le premier.

Le St Père est assis sur un trône. Autour de lui, se tiennent les évêques français dont j’ai cité les noms. Après avoir accompli, autant que le permet l’étroitesse de l’appartement où le Pontife nous reçoit, M. l’abbé Révérony adresse quelques paroles au St Père. Il exprime les regrets de notre évêque qui n’a pu se trouver en ce jour, auprès de Sa Sainteté et lui présenter les pèlerins de Bayeux. M. le Vicaire général renouvelle au St Père les sentiments d’attachement, de respect, de vénération, de l’évêque, du chapitre de l’église Cathédrale, des prêtres, des Communautés religieuses, des fidèles de notre diocèse, et pour tous, il demande une bénédiction particulière.

Le St Père s’informe avec la plus grande bienveillance de notre évêque et dit à son endroit quelques paroles affectueuses.

M. l’abbé Révérony offre alors au St Père le don jubilaire du diocèse de Bayeux.. Il le présente comme un témoignage de l’amour des fidèles du diocèse de Bayeux pour le Souverain Pontife, tous ont contribué à ce don, qui représente plus de 6,000 journées d’ouvrières. Le Souverain Pontife a pris lui-même le rochet : « Oh ! j’en sais quelque chose, a-t-il dit, les journaux en ont beaucoup parlé ! » Il a examiné le travail en connaisseur, louant la délicatesse de l’exécution, admirant les écussons. M. Révérony a présenté M. Lefébure de Paris, artiste et surtout excellent chrétien. Le Souverain Pontife a dit : « Vous êtes de Paris, et le travail ? - Le travail, Très Saint Père a été exécuté à Bayeux. » Pendant ce dialogue, le Saint Père examinait tous les détails du rochet. Il s’est tourné vers l’un des assistants et lui a dit : « Vous le placerez à un poste d’honneur et sous cristal. »

Rochet de Léon XIII

Nous lisons dans le journal de Rome « La Voce della Verita » l’article élogieux que nous sommes heureux de reproduire :

Rome, le 23 novembre 1887
Hier, M. Lefébure s’est concerté avec le Comité de l’Exposition Vaticane pour choisir la place où devra figurer le superbe chef d’œuvre sorti de sa fabrique de Bayeux, magnifique rochet qui a été présenté dimanche au St Père à l’audience des pèlerins français. C’est un travail très minutieux, dont l’exécution a nécessité huit mille journées de travail ; il est du style Louis XIV. Il porte, au milieu, les armoiries du St Père, au-dessous se trouvent celles de l’évêque de Bayeux ; à droite et à gauche, celles des principales villes du diocèse qui ont contribué à cette offrande. Sa Sainteté, en accueillant ce précieux don, a daigné exprimer sa haute satisfaction à M. Lefébure, que lui présentait M. Révérony, vicaire général, et dire que le rochet serait un des plus beaux objets de l’Exposition ; qu’il était digne d’être placé auprès de la tiare du diocèse de Paris.
Tous les pèlerins ont ensuite défilé devant le Souverain Pontife qui a eu pour chacun un mot aimable et une bénédiction. Nous sommes rentrés heureux d’avoir pu vénérer le successeur de Pierre, d’avoir pu contempler ce vieillard qu’un rien briserait et qui cependant attire toute nation et qui voit tous ces hommes s’incliner avec respect sous sa main bénissante. Il es Roi dépouillé, il n’a plus de troupes, mais il a pour lui un caractère sacré, il a pour le protéger et lui servir d’auréole, cette parole de Jésus : Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise. Dans ce vieillard nous avons reconnu un autre Pierre, un autre Christ, et nos cœurs ont bondi d’allégresse en recevant sa paternelle bénédiction.
Audience accordée par Léon XIII aux Pèlerins de Bayeux
Nous devons à une gracieuse communication, de pouvoir reproduire quelques lignes d’une lettre adressée par M. l’Abbé Révérony à sa Grandeur Mgr l’Evêque de Bayeux :
Rome, 20 Novembre 1887
« Nous sortons de l’audience. Nous avons assisté à la Messe du St Père… Rien de touchant comme la manière dont Léon XIII célèbre.. C’est une piété pleine de grandeur qui remue jusqu’au fond de l’âme. Après la Messe, chaque diocèse a défilé, pèlerin par pèlerin, devant Sa Sainteté. Chacun s’est agenouillé aux pieds du Pape, pour recevoir sa bénédiction, qu’il donnait avec l’accent et la grâce des plus paternels. M. Lefébure et M. l’abbé Hamel portaient le rochet dans son écrin… Le St Père s’est fait donner ses lunettes, a déplié lui-même le rochet, l’a longuement admiré et a ordonné de lui-même qu’une place d’honneur lui fût assignée à l’exposition. »


Rome – Naples – 21-22 Novembre.

Nous partons de Rome à 6 heures du matin, et nous arrivons à Pompéi à 1 heure.

Pompéi. Pendant le trajet qui sépare la station de Pompéi des ruines, le guide nous raconte l’histoire des villes englouties par les éruptions du Vésuve.

Il suffit de rappeler que Pompéi, ville de 25 à 26.000 âmes fut détruite par un tremblement de terre (63 ans après Jésus-Christ) Rebâtie en peu de temps, elle fut ensevelie par une éruption du Vésuve. La ville resta enfouie sous des amas de sable jusqu’en 1512. En creusant un aqueduc, on découvrit le Forum et un Temple ; plus tard (1748) nouvelles découvertes. Sous la domination française, les fouilles furent organisées, et depuis elles n’ont pas été interrompues. Maintenant la plus grande partie de la ville est à ciel ouvert.

Nous entrons par la porte Marine, car autrefois la mer baignait les murs de Pompéi. Maintenant elle en est éloignée de plusieurs kilomètres. Nous trouvons le Musée. Là sont les seuls habitants de cette ville funèbre. On voit plusieurs cadavres moulés. Ils ont conservé les dernières crispations de la douleur dans lesquelles la mort les a saisies et fixées pour jamais. Nous voyons les squelettes des chevaux et autres animaux qui n’ont pu fuir le torrent embrasé ; des fruits, des poires, des œufs, des amphores admirablement conservés.

Nous suivons la première rue qui se présente à nous. Les rues sont étroites et gardent l’ornière qu’elles avaient quand le char du riche Diomède les a parcourues pour la dernière fois. Ces rues sont bordées de trottoirs élevés. Quand l’eau tombait – comme elle tombe au moment où nous visitons Pompéi – les rues devenaient une rivière. Alors, malheur au voyageur maladroit qui regardait en haut, il mettait le pied dans des flaques d’eau et se mouillait jusqu’au genou. Pour éviter cet inconvénient, on marchait sur les trottoirs et, de distances en distances une grosse pierre était jetée au milieu de la voie et permettait de franchir la rue d’un côté à l’autre.

Les maisons, les Temples sont conservés. Les maisons sont petites, on voit un peuple qui vivait au dehors. Les bains apparaissent avec leurs peintures, fraîches encore malgré les 18 siècles qui sont passés depuis les catastrophes. Nous voyons les magasins des marchands d’huile, de vin, avec les comptoirs et les immenses amphores … dans le marbre. Nous admirons les bassins en beau marbre blanc, les admirables mosaïques. Voici les temples où sont encore quelques colonnes et statues, le théâtre, l’amphithéâtre avec ses gradins ; au milieu l’immense bassin où se donnaient des combats navals. Voici la Bourse où les Wilson d’alors tripotaient sur les valeurs du temps.

Nous parcourons successivement les rues qui sont reconstruites, portant un nom. Les maisons ont leur numéro. Si les habitants pouvaient revivre ils retrouveraient facilement leur demeure. Mais non, nous avons vu plusieurs d’entre eux à l’entrée, ils sont dans leur linceul de pierre.

Nous franchissons la porte d’Herculanum. Les murailles de la ville sont bien conservées. C’est là, si je ne me trompe, qu’on a retrouvé le squelette du fonctionnaire romain. Les habitants, pour la plupart, avaient pu fuir ; lui, victime du devoir, était resté à son poste et y avait trouvé la mort.

L’allée des tombeaux est bordée de monuments funéraires. On peur lire le nom de ceux qui dorment sous le marbre que le volcan n’a pu leur ravir. Mais heureux fut Diomède et sa famille. Se croyant en sûreté, il se réfugia dans sa maison de campagne, proche des murailles de Pompéi ; il s’enferma dans ses caves magnifiques, espérant que l’éruption serait de courte durée, mais le fléau déjoua les combinaisons de Diomède, et on a retrouvé son cadavre et le corps de ceux qui, avec lui, avaient cherché le salut dans les caves souterraines et voûtées. Ces caves sont immenses et pouvaient contenir de nombreuses amphores de vin.

Pompéi à en juger par les peintures que l’on voit sur les murs, était une ville de plaisir. Son sort a été le même que celui de Sodome. Nous sortons des ruines de cette ville infortunée. Au loin, nous voyons le Vésuve avec son éternelle aigrette de fumée blanche. Il semble contempler son œuvre, ce volcan qui fut probablement le justicier de Dieu.

Naples Le proverbe dit : voir Naples et mourir. Naples, de l’ancien couvent des chartreux confisqué par la Révolution, offre un admirable point de vue. A nos pieds, nous apercevons la grande ville, dont les maisons sont bâties en amphithéâtre, la mer l’entoure comme d’une ceinture azurée. Le soleil, un blanc soleil l’éclaire et la fait resplendir. Oui, Naples est admirable. Nous n’avons passé qu’une nuit à Naples et nous avons fait connaissance avec un fléau que nous n’avions pas rencontré jusqu’ici : je veux parler des moustiques.

Mardi soir, nous sommes repartis.


Rome, 23 Novembre

Nous sommes à Rome, nous bouclons nos valises et demain nous allons coucher à Florence.

Assise – Nous sommes partis de Rome, hier, à 6 h. du matin. A midi, nous apercevions Assise. La ville d’Assise est complètement bâtie aux flancs d’une montagne et dominée par les ruines d’un château-fort. D’Assise, on jouit d’un point de vue magnifique : à nos pieds une vallée plantée d’oliviers, coupée par le lit desséché d’un torrent. Au loin, des montagnes.

Nous visitons d’abord les églises élevées en l’honneur de St François. Ces églises sont au nombre de trois superposées : d’abord, l’église souterraine. C’est là que repose St François. Le corps est enfermé dans un tombeau près duquel des lampes brûlent sans cesse.

Nous visitons successivement les deux autres églises. L’église supérieure est très belle et ornée de riches peintures. La Révolution italienne, marchant sur les traces de la Révolution française n’a pas respecté les souvenirs attachés aux cloîtres, aux églises franciscaines d’Assise, et maintenant ces lieux si vénérables sont une propriété nationale.

Assise possède aussi le sanctuaire où l’on vénère les reliques de Ste Claire. Nous avons contemplé le visage de la sainte. Son corps est parfaitement conservé et, n’était la teinte noire que le temps a imprimée aux reliques, on dirait que la Sainte n’est morte de d’hier.

Enfin, nous sommes entrés dans la célèbre église de la Portioncule. On voit dans la Basilique, la petite chapelle que St François reçut des Bénédictins, toute délabrée, et qu’il restaura de ses mains. C’est à cette chapelle qu’est attachée l’indulgence de la Portioncule. On montre aussi, dans l’église, la chambre où mourut St François. La cellule est étroite et digne de celui qui avait contracté des noces mystiques avec la pauvreté.

Les Pères Françiscains nous ont conduit au jardin des Roses. Un jour, St François, poussé par son amour pour la pénitence, se roule les épaules nues sur un massif de rosiers, afin que leurs épines, pénétrant dans son corps, lui fissent souffrir des tourments dont son âme était insatiable. Les rosiers furent teints du sang de St François. Depuis, ils ont perdu leurs épines et ont conservé, sur leurs feuilles des taches ; ce sont les gouttes du sang de François d’Assise. Si on transplante un de ces rosiers, il prend racine, mais bientôt les épines repoussent. Il n’y a que dans le jardin mystique de la pénitence, que les roses n’ont pas d’épines.

Nous remontons en wagon et, à 10 heures, nous arrivons à Florence, après avoir contourné le beau lac Trasimène, où jadis Annibal fit éprouver un dur échec aux armées romaines.

Florence - est une belle ville, aux rues larges et bien pavées. Les habitants ne sont pas déguenillés comme dans les autres villes italiennes que nous avons parcourues.

Nous avons visité la Cathédrale. L’aspect extérieur est magnifique. Le monument est revêtu du sommet à la base, de marbre de diverses couleurs et ornée de fraîches peintures. Mais l’intérieur ne répond pas aux promesses de l’extérieur et on éprouve une déception en pénétrant sous les voûtes froides d’une austérité qui approche du dénûment. La coupole est belle et ornée de fresques.

Sainte-Croix est le Panthéon Florentin. Là, nous avons admiré les tombeaux des grands hommes de Florence : Michel-Ange, le Dante, Galilée, la famille Bonaparte, dont le nom figure au livre d’or de Florence, possède une chapelle où sont enterrés plusieurs de ses membres.

Florence a plusieurs musées d’une richesse inconcevable. La visite de ces musées a absorbé la plus grande partie de notre temps. Mais, comme ce temps passé dans la contemplation des chefs d’œuvre n’est pas regretté ! Les musées des Offices et du palais Pitti contiennent des toiles des plus grands Maîtres : de Raphaël, d’André del Sorte, de Carlo Dolci. On y voit des statues anciennes, des bustes des empereurs de Rome. C’est avec une vive curiosité que nous apercevons les figures de Néron, Domitien, Auguste, Caracalla etc.

Intéressant aussi, bien que moins riche, le musée de St Marc. C’est un ancien couvent de Dominicains volé par la Révolution. Les cloîtres , le réfectoire sont peints par fra Angelico de Fiesole. Chaque cellule possède un tableau de ce peintre angélique. On montre la cellule de St Antonin, plusieurs objets lui ayant appartenu. A voir encore la cellule de Savonarole, dont la Révolution a fait un de ses martyrs et auquel elle a élevé un monument. La cellule du moine contient encore le bureau sur lequel travaillait Savonarole, le crucifix devant lequel il priait et, ce que je recommande aux Révolutionnaires qui font au célèbre Dominicain l’injure de le peindre pour un des leurs, le cilice et les instruments de pénitence avec lesquels il châtiait son corps par amour pour Dieu.


Pise 27 novembre

Nous quittons Florence et, à 4 heures du soir, nous arrivons à Pise. Pise est une ville appelée « morte », morte. Elle n’est pas morte, mais tranquille. Les rues sont belles, les quais sont gais et l’Arno roule à pleins bords au milieu de la cité.

Nous avons ce matin (27 novembre) visité la cathédrale. C’est un monument splendide à l’intérieur comme à l’extérieur. C’est une des rares églises d’Italie que nous avons admiré sans restriction.

Je ne parle pas de la fameuse Tour penchée, tout le monde la connaît. C’est une merveille de voir cette tour dont l’inclinaison est de quatre mètres, qui semble menacer ruine et qui a défié le temps. Ce soir, nous arrivons à Gênes la superbe. Elle mérite son nom, car c’est une grande et belle ville. Il me sera impossible de vous écrire de nouveau, car nous partons demain de bonne heure.

 

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