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1923 Transfert des restes mortels de Thérèse au Carmel

du Cimetière de Lisieux au monastère du Carmel

Toute une aventure !


Janvier 1922   Mgr Lemonnier demande au Maire de Lisieux la permission d'exhumer les restes de Thérèse pour qu'ils soient transportés au Carmel pour y être vénérés. Lire ici sa lettre du 31 janvier 1922.

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Connaissez-vous l'histoire du reliquaire ?

La Châsse du Brésil par le P. Fernando José Guimarães


Non-culte   Avant la Béatification, la vénération des restes d'une personne morte en odeur de sainteté est interdite. Le Procès de non-culte montre que Thérèse n'a pas été vénérée à Lisieux depuis sa mort.
Refus du Maire   Il répond (sans date - mention dans une lettre postérieure) que la municipalité préfère le statu-quo du cimetière, plus favorable à la Cité. 
Mars 1923  le Maire de Lisieux n'a toujours pas répondu à Mgr Lemonnier, qui lui ré-écrit le lundi 5 mars 1923.  Il souhaite faire de l'argent avec l'exhumation de Thérèse et il a demandé aux carmélites la somme de 6 millions de francs.
Pierre Derrien, le sacristain du carmel, parcours la ville en déclarant que les carmélites ne peuvent pas payer une telle somme, et qu'on pense que le corps de Thérèse sera exhumé pour être vénéré à Alençon, sa ville natale.
Le 6 mars   Une réunion de tous les commerçants de Lisieux est organisée pour protester contre le départ éventuel de Thérèse pour Alençon le mardi 6 mars 1923.
Jeudi le 8 Mars 1923   le Maire répond enfin favorablement aux carmélites.

                              Trajet suivi par la procession 
              Photos prises ce jour-là
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Lire un récit contemporain

Compte rendu publié par M. l'Abbé Bernard, curé de Port-en-Bessin, dans la Semaine Religieuse de Bayeux et Lisieux.  

Le 26 mars 1923

A travers la Cité 

LISIEUX n'avait encore jamais connu d'animation semblable à celle qui régnait en ses murs, au matin du 26 mars, lundi saint 1923.

Depuis la veille, les trains déversent sans relâche, sur le quai de la gare, des voyageurs provenant des directions les plus variées : pèlerins de Paris, de Lorraine, de Suisse, de Bretagne, d'Anjou, de Belgique et même du Nouveau-Monde, ils se répandent en invasion pacifique à travers la cité pavoisée.

Là, de toutes parts, les décorations s'achèvent. Elle est vraiment pittoresque la petite ville normande avec ses toits à pignons, qu'encadrent des guirlandes de roses, ses drapeaux et ses étendards ondulant sous la brise, et ses banderoles porteuses d'inscriptions qui, çà et là, se balancent en travers des avenues.

Les regards sont joyeux. On se sent enveloppé d'une atmosphère de foi et de piété, et, devant les façades gracieusement fleuries, l'on croirait assister à l'éveil d'un surnaturel printemps.

Mais, pour qui ces apprêts de fête ? Quel souverain doit-on bientôt acclamer ici, à quel chef illustre tous ces étrangers viennent-ils faire escorte ?

Demandez à la foule qui se hâte dans le chemin montant, vers le cimetière qui dort, là-bas, à flanc de coteau...

Ah ! le pôle de cette inexplicable attraction, l'aimant mystérieux vers lequel convergent aujour­d'hui tous les coeurs et tous les regards, c'est l'humble tombe qui, là-haut, se blottit sous sa blanche parure, dans un modeste enclos. Une simple croix la domine, portant ce nom : «Thérèse de l'Enfant-Jésus» et plus bas, la promesse : « Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. »

C'est tout. Mais la vierge - une enfant - qui repose à l'abri de ces dalles, a conquis sur le monde un prestigieux empire. Petite fleur, jadis éclose à l'ombre de l'autel, puis bientôt flétrie par la mort, elle a, de son parfum mystique, embaumé l'univers. L'Église s'est émue. Elle a étudié le secret de sa vie, sans pouvoir dénombrer ses miracles, et, ce soir, elle doit venir réclamer à la terre son trésor pour l'enchâsser à jamais sur ses autels.

Voilà pourquoi, durant ces derniers jours, l'affluence se faisait plus continuelle auprès de ce tombeau, pourquoi, hier, les pèlerins se pressaient à l'entour avec une ferveur redoublée, anxieux d'emporter quelque débris de fleurs, de terre, ou quelque autre souvenir, de ces lieux que tant de bienfaits ont consacrés.

De tout rang, de tout âge, ouvriers, femmes du monde, simples ménagères, ils s'étaient succédé là, sur la terre nue, absorbés dans de suppliantes invocations. Puis, avant de s'éloigner, beaucoup avaient baisé ce sol, qui, pour quelques instants encore, conservait « leur chère petite Soeur Thérèse».

Le soir, quand vint l'heure de fermer les portes, il ne restait plus, sur l'emplacement, la moindre ornementation. Les centaines de couronnes et d'ex-voto divers avaient disparu : tout était devenu la proie de la dévotion populaire. Mais aujourd'hui, depuis la première heure, le cimetière est fermé au public. Des gendarmes en gardent l'entrée, ils ne livrent passage qu'à des porteurs de cartes.

La chapelle du Carmel est également consignée ; alors la foule pieuse, encouragée par un riant soleil, s'épand à travers la ville de Soeur Thérèse ; elle se porte vers les Buissonnets, le «nid gracieux de son enfance », vers les églises qu'elle a fréquentées autrefois, vers l'Abbaye des Bénédictines qui la vit faire sa première Communion. Mais elle s'attarde surtout devant la grille du Carmel pour contempler, dans la cour d'entrée, à gauche de la façade, la statue de marbre blanc-si expressive dans sa simplicité monastique - qui représente la sainte Carmélite couvrant son crucifix de roses (Cette statue est l'œuvre d'un religieux de la Grande-Trappe de Mortagne, le R. P. Marie-Bernard) : les fleurs s'y étagent autour du socle de pierre, comme pour un assaut d'amour et de confiance. Enfin, des groupes nombreux se pressent sur le chemin du cimetière ; les talus qui le bordent sont bientôt envahis, l'on s'installe dans les champs d'alentour avec sièges et provisions, décidé à attendre pendant de longues heures, et souvent en priant, le passage du cortège.


Au Cimetière


Là-haut, sur la tombe: les fossoyeurs sont à l'oeuvre depuis l'aurore pour dégager le caveau, en vue de l'exhumation.

Pendant qu'ils creusent, au cours de la matinée, voici qu'on amène une petite voiture d'infirme. C'est une fillette de douze ans, atteinte du mal de Pott, que ses parents, au prix de mille fatigues, ont transportée exprès d'Angers, pour ce jour unique, afin d'implorer sa guérison. Elle entre dans l'enclos, portée dans les bras de sa marraine. Un instant, les travailleurs ont interrompu leur besogne. Alors, avec la foi des coeurs simples qui obtient des miracles, cette femme s'approche de la fosse ; elle y couche son cher fardeau, que seulement trente centimètres de terre séparent encore du cercueil. Et elle prie avec une ferveur touchante... Au bout de quelques minutes, le pauvre petit corps, tout replié sur lui-même, se détend, et l'enfant, qui depuis bien des mois, ne pouvait plus marcher, recommence, tout près de la bienfaisante Carmélite, ses premiers pas. Cependant, le labeur a repris.

«Vers 11 heures, les dalles apparaissent, mais ordre est donné de n'en retirer aucune avant l'arrivée du clergé et des magistrats. Toutefois, les ouvriers descellent les cinq grandes pierres. Un coup de ciseau creuse une fissure. Un fossoyeur se redresse, il demande « Quelqu'un de vous porte-t-il sur lui des parfums ? » Et, sur la réponse négative de l'entourage, il continue son travail. Bientôt, la suave odeur monte plus forte, les ouvriers, agents de police, gendarmes, la constatent ; les effluves intermittents sont indéniables, c'est une odeur très caractérisée de roses fraîches. Survient le Dr Lesigne, maire de Lisieux, qui désire contrôler la marche du travail.

– « Monsieur le Maire, ne sentez-vous pas une odeur de roses ? »

A ce moment, s'exhale de la tombe un parfum plus pénétrant. Le magistrat ne saurait nier l'évidence, qu'attestent d'ailleurs tant de témoins.

– « C 'est vrai, répond-il, on a certainement placé des fleurs dans le caveau. » (Récit de M. Roger Yves dans la Croix de la Manche).

Oui, l'on avait bien placé une fleur dans le caveau, mais non point comme l'entendait le repre­sentant municipal ; c'était Thérèse, la rose embaumée, qui livrait à la terre quelques parfums du paradis.

Le mystérieux phénomène se continue pendant près de trois-quarts d'heure, puis, ce soir, pendant la procession, il se renouvellera en faveur de plusieurs privilégiés.

Vers midi, le clergé commence à pénétrer dans le cimetière : lui seul, pour l'instant, y est admis avec les autorités civiles et les délégués de la presse, ces derniers personnifiant les nuances les plus diverses de l'opi­nion, car c'est bien l'une des caracté­ristiques de la sainteté de Soeur Thérèse d'être sympathique à tous les partis.

A midi et demi, Mgr Lemon­nier, Évêque de Bayeux et Lisieux, arrive, revêtu de l'étole pastorale de drap d'or et de la grande cappa violette, suivi du représentant du Saint-Siège, le Rév. Père Rodrigue de Saint­ François de Paule, Carme déchaussé, Postulateur de la Cause; du Rév. Père Constantin de l'Immaculée­Conception, Provincial des Carmes de France, et du Rév. Père Fajella, Postulateur général des Causes de la Compagnie de Jésus. Monseigneur prend place sur un fauteuil, au bord de la fosse, d'où il peut suivre les derniers travaux de déblaiement.

A ses côtés, se tiennent MM. les Vicaires généraux, Labutte, Doyen du Chapitre et Archidiacre de Bayeux ; Quirié, Archidiacre de Lisieux et Vice-Président du Tribunal constitué en 1910 pour le Procès informatif de la Cause; Théophile Duboscq, Supérieur du Grand Séminaire et Promoteur de la Foi, chargé comme tel de veiller à l'exacte observation des règles canoniques ; Brière, Chancelier de l'Évêché. Ce dernier est assis à une petite table, pour la rédaction du procès-verbal des actes qui vont s'accomplir.

Debout, près de Monseigneur, on voit également le représentant de l'autorité civile, M. Louis Lebihan, Commissaire de Police de la ville de Lisieux, assisté d'un agent. Un peu en arrière sont quelques favorisés : les Soeurs tourières du Carmel, par exemple, M. le Chanoine Trèche, Directeur des Œuvres diocésaines, qui eut une part prépondérante dans l'organisation de la journée; M. Anquetil Député de la Seine-Inférieure, etc...

Le Tribunal ecclésiastique entre en séance : les formalités exigées par les Constitution apostoliques vont être remplies. L'Église a le scrupule de la vérité, et il n'est guère d'institution humaine qui puisse rivaliser avec Elle en fait de garanties. Après la lecture du procès-verbal de la dernière exhumation des 9 et 10 août 1917, on entend les dépositions des témoins.

M. Pierre Derrien, Sacristain du Carmel, qui veille en cette qualité à l'entretien des tombes de la Communauté, et M. Duhamel, Gardien du Cimetière, dans lequel il travaille depuis de longues années, reconnaissent par serment l'identité de la tombe de Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus. Les fossoyeurs et le marbrier rendent le même témoignage ; ils s'engagent, en outre, à exécuter fidèlement les ordres qui vont leur être donnés. Tous inscrivent ensuite leur signature sur l'acte de ces déclarations, immédiatement établi.

On peut alors procéder à l'ouverture du caveau.

Mais auparavant, Monseigneur se lève et, d'une voix grave et solennelle, fulmine l'excom­munication majeure, spécialement réservée au Souverain Pontife, contre quiconque enlèverait ou ajou­terait quoi que ce soit aux Restes de la Vénérable Servante de Dieu qui doivent être exhumés. Les cinq dalles de pierre sont ensuite facilement retirées, elles laissent à découvert, sous une couche de poussier de charbon, les épaisses poutrelles de fer qui, bloquées en plein ciment, forment au-dessus du fragile dépôt une forteresse inexpugnable.

Pendant que l'on travaille à les dégager, les portes du cimetière ont été libérées, et les pèlerins, en grand nombre, font irruption sur toutes les parties du terrain que les barrages de fils de fer leur permettent d'occuper. C'est une forêt de têtes qui émerge maintenant au-dessus de l'enclos. Chacun se presse pour ne rien perdre de l'instant décisif qui verra l'apparition du cercueil.

Des cordes sont glissées au fond du caveau, six messieurs de la ville s'en emparent, puis, avec des précautions et un respect infinis, ils amènent à fleur de terre le coffre de palissandre à poignées d'argent qui contient les ossements vénérés de la sainte Carmélite.

L'heure est impressionnante. Le silence se fait plus complet : saisi d'une intense émotion chacun se recueille et prie. Sur une plaque de cuivre se détache l'inscription :

HIC

OSSA ANCILLAE DEI

TERESIAE A PUERO JESU

DEPOSITA SUNT

DIE DECIMA AUCUSTI

MCMXVII

La précieuse bière, très alourdie par son revêtement intérieur de plomb, n'est pas endommagée : à peine si les rubans qui l'entourent se sont détendus ; les cachets de cire, apposés il y a six ans, sont intacts.

Avec des linges très blancs, on s'applique à la défaire de la poussière qui la recouvre. Aussitôt, des mains se tendent pour réclamer le tissu servant à l'opération et offrir, en échange, d'autres linges qui deviennent à leur tour d'inestimables souvenirs, que l'on se partage avec avidité.

Pendant ce temps, Monseigneur donne les instructions nécessaires à son clergé. Il l'invite à aller occuper immédiatement, dans la grande allée, en avant du char, les places qui lui sont attribuées. Il lui prescrit ensuite de psalmodier en deux chœurs, au départ du cortège, les psaumes du Commun des Vierges. Le Transfert, d'après les lois ecclésiastiques, ne comporte aujourd'hui aucun chant, aucun cantique, ni sonnerie de cloches, car l'Église n'a pas encore officiellement autorisé le culte de la prochaine Bienheureuse.

Pour finir, le cercueil, redevenu net et brillant, reçoit encore les empreintes légales du Com­missaire de police; puis de pieux laïques, qui ont revendiqué avec instances cet honneur, le soulèvent et l'emportent. Précédé de Monseigneur, des envoyés de Rome et des hauts dignitaires du Diocèse, il quitte ainsi le modeste coin de terre qui lui a servi d'asile pendant vingt-cinq ans. Il descend les marches de briques de la petite entrée, et monte l'allée transversale jus­qu'au rond-point où stationne le char qui doit le conduire au Carmel.

Il semblerait alors que la nature ait voulu adresser à la virginale dépouille un éclatant et suprême adieu. Un soleil de feu embrase l'horizon, irradiant cette admirable vallée de l'Or­biquet qui encercle avec tant de charme le cimetière de Lisieux. Tout est lumière et douceur dans ce décor de printemps et, sur les ossements glorifiés de l'angélique sainte, quelques rayons plus purs se jouent en auréole. Enfin, le char s'ébranle, la petite Reine s'éloigne pour toujours, accomplissant dans la splendeur son dernier voyage. 

Le char qui doit la ramener à travers la ville et jusqu'au lieu de son repos, est entière­ment drapé de blanc. C'est un corbillard, mais tout neuf, comme le tombeau de la résurrection. Par la blancheur de son dôme et de ses panaches, les riches broderies de ses tentures, le sourire des portraits de l'aimable Carmélite, qui apparaissent à la place habituelle des écussons, il offre l'aspect d'un char de triomphe. Il est tiré par quatre chevaux blancs, caparaçonnés de même couleur et guidés par des piqueurs en uniforme chamarré. Le cercueil est voilé d'un magnifique drap d'or, doublé de soie rouge, que le soleil se plaît à rendre étincelant.

Devancé par le clergé et immédiatement suivi de la famille, le char s'avance jusqu'à la porte du cimetière. C'est là que le cortège s'organise dans sa forme définitive.


Le Cortège


En tête, derrière les gendarmes et les agents chargés d'assurer le libre accès de la voie, marchent le suisse de la paroisse Saint-Jacques avec le porte-croix et les acolytes. Après eux, viennent les jeunes garçons des écoles chrétiennes de la ville, les membres des patronages, avec clairons et drapeaux, et les sociétés de gymnastique de Lisieux. Puis, les élèves des divers pensionnats de filles.

Rien de gracieux comme la blanche apparition des petits orphelins qui les suivent, en longues tuniques romaines avec un nimbe doré dans les cheveux, les garçons tenant des palmes et les petites filles des lys. « Ils ressemblaient, dit un témoin, à ces enfants qui, sur les toiles des maîtres, accompagnent le dernier chemi­nement de sainte Cécile vers les Catacombes. »

Derrière eux, voici maintenant les Congré­ganistes de la Sainte Vierge avec leurs bannières, rubans bleus et voiles blancs ; la Jeunesse Catho­lique féminine, etc... Ensuite, les enfants de choeur, plus de cent vingt groupés sur deux rangs de chaque côté de la chaussée, les petits en soutanes et camails rouges, les grands en longues aubes avec ceintures de drap d'or.

Et finalement, le clergé : près de trois cents prêtres du diocèse, en habit de chœur, des cha­noines d'Évreux et de Séez, plusieurs curés de Paris, des membres de presque tous les diocèses de France, appartenant aux divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Le continent américain, lui-même, y figure dans la personne de plusieurs de ses prêtres. A leur suite, s'échelonnent les religieux, de toutes robes, de toutes familles Franciscains, Dominicains, Pères de l'Assomption, Prémontrés, Trappistes, jésuites, Carmes Dé­chaussés, etc...

Au milieu de la voie, se distinguent les prélats en mantelletta violette : Mgr Crépin, Supérieur des Chapelains de Montmartre, Mgr Moïse Cagnac, Chanoine de la Métropole de Bourges, entourant S. G. Mgr Chauvin, Evêque d'Évreux, qu'accompagnaient aussi son Chancelier et le Chanoine Archiprêtre de sa Cathédrale.

En arrière, on reconnaît le Révérend Père Postulateur, le Provincial des Carmes de France et son Secrétaire. Enfin, présidant l'imposante procession, apparaît: entre ses deux archidiacres et immédiatement avant le char, Mgr Lemonnier drapé dans l'ampleur majestueuse de sa grande cappa.

Le char, ah ! la céleste vision ! C'est bien lui, dans sa blancheur de neige, qui attire tous les regards et toutes les pensées, lui qui fait battre tous les coeurs de la plus religieuse émotion. A son passage, le silence s'établit, solennel et prenant. Les fronts s'inclinent, les paupières se mouillent, bien des genoux fléchissent et l'on prie avec une ferveur contenue qui n'en est que plus saisissante.

Dans cette foule compacte, venue des quatre points cardinaux et de tous les degrés de l'échelle sociale, un même souffle surnaturel enveloppe toutes les âmes. Bien des grâces sont obtenues, des impressions inoubliables ressenties. « Quand, sur la route du cimetière, raconte une femme du monde – une parisienne – je vis apparaître ma petite Thérèse, je me suis mise à genoux et je l'ai suppliée de m'accorder la conversion de mon mari. La chère sainte m'a exaucée. J'ai eu la joie pour Pâques de le conduire à la sainte Table, lui qui ne s'était pas approché des Sacrements depuis plus de trente ans.» «La petite Soeur était là, au milieu de nous », attestent les uns. « On priait, on se sentait détaché de la terre », avouent les autres. «C'était un avant-goût du Ciel... », conclut un ancien combattant.

Au milieu de douze religieuses qui, de chaque côté du char, lui servent d'assistantes, Thérèse s'avance, à la joie de tous. C'est un épisode de l'Apocalypse, une scène du cortège de l'Agneau vainqueur.

Encadrant la troupe virginale, cet autre fleuron de la couronne historique de l'Église, la Che­valerie, elle aussi est à l'honneur. A côté des religieuses, et les protégeant contre les remous possibles de la foule, défilent en leur tenue guerrière des officiers qui sont accourus jusque des frontières lorraines pour former une haie glorieuse à celle qui fut leur « douce Protectrice des champs de bataille ». Derrière le char, vient la famille de la Bienheureuse, avec au premier rang Mme La Néele, sa cousine germaine. A la suite, se pressent les membres de toutes les communautés religieuses de la ville, Petites Soeurs des Pauvres, Hospitalières, Soeurs de la Providence, de la Miséricorde, du Refuge, etc... Puis, martelant un pas de parade, fièrement sanglés dans leur uniforme kaki, voici des soldats américains. Drapeau en tête – qu'arbore le capitaine Huffer, vice-commandant de l'American Legion de Paris – fusil sur l'épaule, ils sont là au nom de leur grand pays pour témoigner à la « petite Fleur de Jésus » du dévouement qui s'attache à sa mémoire, là-bas, dans le Nouveau Monde. Et pourtant, quelques-uns d'entre eux sont de religion protestante...

On reconnaît encore une vingtaine de délégations de tout ordre et de toute provenance les cheminots catholiques, par exemple, avec leurs étendards aux mille couleurs, les élèves du Collège Saint-François de Sales d'Évreux, les membres du Sou­venir Français, de l'Association Catholique de la jeunesse fran­çaise. Toutes ces mâles pha­langes de jeunes gens et d'hom­mes récitent, comme on le fait dans les premiers rangs, le cha­pelet, que le peuple reprend sur les bords du trottoir. Et, pour achever, suit une foule innom­brable qui se presse en rangs épais. Le cortège couvre une longueur de plus de deux kilo­mètres. Il progresse au son des Ave, dans un recueillement pro­fond, et c'est un spectacle unique.

Pour cette cérémonie, quasi improvisée (car jusqu'aux der­niers jours de graves difficultés sont venues l'entraver), organisée à la hâte, dans laquelle ne résonnent ni musique, ni chants, ni cloches, ni rien de ce qui excite l'enthousiasme populaire; pour cette cérémonie où l'on n'entend que le murmure des prières, cinquante mille personnes sont accourues. Elles sont là, confondues dans la même piété, entourant les restes de cette enfant que bientôt, au signal de l'Église, toutes les voix proclameront Bienheureuse, mais que les coeurs seuls peuvent acclamer aujourd'hui. C'est le triomphe de la foi. Renan avait affirmé dans ses Études d'Histoire religieuse : « La sainteté est un genre de poésie fini comme tant d'autres. Il y aura encore des saints canonisés à Rome, mais il n'y en aura plus de canonisés par le peuple. » Pouvait-on rêver plus éclatant démenti que la manifestation de ce jour ?... Mais, comme pour donner plus de poids à la réfutation, car d'ordinaire, nul n'est prophète en son pays, ce peuple admirateur, c'est ici, avec les fidèles du monde entier, le peuple même de Lisieux, celui qui a vu Thérèse grandir et mourir.

Sur tout le parcours, une affluence considérable est massée ; les talus gazonnés qui bordent, en dehors de la ville, le chemin du cimetière, disparaissent sous des grappes de fidèles ; partout où un être humain a pu s'accrocher, il l'a fait. Là, sur une pente à l'écart, se tient un pèlerin des environs. Par suite d'une opération, il a le bras droit complètement ankylosé, impossible à lui de s'en servir.

Alors, il est venu trouver « la petite sainte » avec l'espoir d'être guéri. Voici le char. Vers elle il jette sa muette prière, et la « petite Reine » l'exauce... quand il descend de la colline, il peut de nouveau remuer le membre endolori, et, dès le lendemain, il est en état de re­prendre son travail, abandonné pendant de longues semaines.

D'autres encore emporte­ront, ce soir, le secret de leur guérison. Tels, ce grand blessé de guerre, qui en était arrivé depuis quinze mois, après des opérations successives, à ne plus pouvoir marcher, et qui re­couvrait subitement, à Lisieux, l'usage de ses jambes; cette dame venue de Paris avec une grave affection d'estomac, ne lui permettant plus, sans souf­france, d'absorber aucune nourriture, et qui s'en retourne rétablie, capable de s'alimenter normalement. Telle enfin cette jeune fille aveugle dont les yeux se rouvriront à la lumière devant le Carmel, à l'heure même où les saintes Reliques v reviendront.

Cependant, la procession s'allonge à travers la ville. Elle passe devant l'église Saint-Jacques, la paroisse de la future Bienheureuse, dont le perron disparaît sous une affluence de spectateurs. Par la Grande-Rue elle gagne la place Thiers : la voici dans l'axe de la belle cathédrale gothique, celle de Saint-Pierre, toute surprise du spectacle inattendu qui se déroule devant ses parvis. Ces rues de Lisieux, où, morte, elle attire d'innombrables multitudes, la petite Thérèse Martin les a bien souvent dans son enfance parcourues à pied avec son père et ses soeurs. Beaucoup de ceux qui suivent aujourd'hui son char de triomphe ont pu la rencontrer alors, gracieuse fillette, ayant « du ciel dans le regard », mais se perdant, très douce et inaperçue, dans le nombre des promeneurs. Et tous ceux qui la croisaient ainsi avec une paisible indifférence, étaient bien loin de supposer qu'un jour, à cette inconnue, ils élèveraient des autels.

Après une courte averse, qui ne jeta d'ailleurs aucun désarroi dans la fête, le ciel était redevenu serein. Les rues du Bouteiller, du Rempart, Gustave-David, conduisent le cortège jusqu'à l'Abbaye des Bénédictines, sur la paroisse Saint-Désir. Voici la porte que Thérèse, il n'y a pas quarante ans, franchissait chaque matin en tenue d'écolière, la chapelle qui l'accueillit à l'aube du 8 mai 1884, dans sa blancheur céleste de première communiante. Aujourd'hui, les vieux murs se sont ornés d'une parure de jeunesse pour la voir passer, toute blanche encore, mais dans un décor d'apothéose. Là-bas, derrière la grille de leur grand parloir, les moniales béné­dictines sourient à la glorieuse enfant qui s'arrête un instant devant leur monastère, tandis que les plus anciennes invoquent tout bas, par avance, une Bien­heureuse à qui elles firent la classe.

Enfin, par la Grande-Rue, la rue Pont-Mortain, la rue d'Alençon, la place Fournet, on atteint la rue de Livarot. Toutes les fenêtres, fleuries et pavoi­sées, sont constellées de têtes. Par endroits, les couleurs natio­nales se mêlent très heureuse­ment à celles du Saint-Siège. La rue Pont-Mortain, sur toute sa longueur, est d'un effet merveil­leux : avec ses guirlandes et ban­deroles aériennes, elle ressemble à un portique immense et très chatoyant.

 

Au Carmel

 

A 4 heures, la tête du cortège arrive en face du Carmel. Le sombre et modeste corbillard qui en sortait, au matin du 4 octobre 1897, conduit par le Supérieur du Monastère et suivi seulement de quelques parents et amis de celle qui se nommait Thérèse de l'Enfant-Jésus, avait alors large place pour évoluer à l'aise. Mais aujourd'hui, c'est une foule énorme que le service d'ordre doit endiguer pour permettre au char funèbre, devenu triomphal, de regagner la grille d'entrée. A cette grille, on se cramponne avec empressement, pour apercevoir jusqu'au bout le glorieux convoi.   

La chapelle, toute resplendissante de mille feux, ne s'ouvre qu'au clergé. Sur le perron, six messieurs de la société lexovienne sont en attente. D'un puissant effort, tandis que prières et invocations s'égrènent avec ferveur, ils enlèvent le lourd cercueil, et, précédés de Mgr Lemonnier, de Mgr Chauvin et des prélats, ils l'introduisent dans le sanctuaire. « Move te Sancta Dei... Entrez main­tenant, Sainte de Dieu. Hâtez-vous vers la demeure qui vous est préparée. Le peuple fidèle suit vos pas avec allégresse.» Et vous, « Chrétiens, d'un coeur unanime, ces dépouilles chéries, acclamez-les de vos joyeux cantiques.»

L'orgue tout neuf, qui vibre pour la première fois, salue l'entrée de la petite sainte par une marche triomphale, suivie bientôt de l'hymne Jesu Corona Virginum, premier prélude, semble-t-il, de la toute prochaine Béatification. Les Reliques recouvertes d'un drap d'or sont déposées sur un socle tendu de blanc, tout en haut de la nef, à l'entrée du choeur. C'était là que souvent, aux jours de son enfance, Thérèse était venue s'agenouil­ler, jetant un regard d'envie vers l'aus­tère grille des Carmélites...

Monseigneur donne, en terminant, sa solennelle bénédiction. Il annonce pour le lendemain la Reconnaissance des Restes, strictement privée; puis le calme descend sur la petite chapelle, où la Bienheureuse de demain, entourée de fleurs, va passer sa nuit comme une veillée des armes auprès du Tabernacle.

Au dehors, la foule s'écoulait pen­sive... Tout à l'heure, à l'instant même où le corps de l'aimable Vierge avait touché le seuil de la chapelle, le ciel, rembruni par l'orage, s'était merveilleusement éclairci et chacun y voyait de doux présages pour l'avenir.

Puis, dès le soir, sept trains supplémentaires dispersaient en partie les pèlerins à travers la France, mais tous les coeurs demeuraient empreints du souvenir impérissable de cette journée. Devant le Carmel, plusieurs s'attardaient en prières et, bien tard dans la nuit, on voyait encore des ombres s'agenouiller sur le pavé, devant les portes hermétiquement closes, pour y mur­murer longuement de ferventes supplications.


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