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RP6 03v

De la caverne nous sommes
Les riches brigands fameux !
La terreur des gentilshommes
Ayant l'or de leurs aïeux.
 
5 Avec sagesse et vaillance
Nous savons, loin de tout bruit
Manier l'épée, la lance
Quand vient l'heure de minuit.
 

(On reprend :) De la caverne, etc.

 
(10 A la fin du couplet, on ajoute :)
Ah ! nous voilà !
 
Profitant de la nuit sombre
Vaillants amis combattons (1° voix)
Demain reposant à l'ombre
15 Tout le jour nous dormirons. (2° voix)
 
Employons notre jeunesse
A nous former un trésor
Afin que dans la vieillesse
Nous puissions nager dans l'or. (les 2 voix)
 

20 (Oh là ! De la caverne, etc.)

 

ABRAMIN jette aux pieds de son épouse de riches objets, principalement des habits et des jouets d'enfants, puis, s'asseyant auprès d'elle, il dit :

 

Eh bien ! Susanna, es-tu contente ? Dimas sera vêtu comme un prince et tu n'auras pas de peine à l'amuser. (Susanna regarde les 25 objets d'un air triste.) Tu n'as pas l'air satisfaite ! c'est par trop fort ! Si j'avais su, je ne me serais pas chargé de toutes ces babioles.

 

SUSANNA

 

Comment veux-tu que je me réjouisse, puisque Dimas est malade ? 30 Guéris mon enfant et tu me verras sourire.

 

ABRAMIN

 

J'ai fait ce que j'ai pu : combien de fois n'ai-je pas emmené Dimas à Jérusalem pour le faire soigner par les plus habiles médecins ? Tous les remèdes sont inutiles ; alors laisse-moi tranquille 35 et ne me parle plus d'une maladie qui me cause autant de désespoir qu'à toi... (Il se lève précipitamment et, se penchant vers le berceau :) Faut-il que j'aie un fils lépreux !... Ah ! moi qui fondais tant d'espérances sur lui !...

 

TORCOL, ricanant.

 

40 Il n'y a pas de quoi se désoler, n'as-tu pas de bons aides ? Izarn et moi savons bien te donner un coup de main sans que ton fils s'en mêle. Si tu ne reconnais pas les services que nous te rendons pour faire les brigandages, c'est de la pure ingratitude.

  

IZARN, frappant sur l'épaule de son compagnon.

 

45 Camarade, fais pas la mauvaise tête, le chef ne nous dit

 

 

 

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RP6 04r

pas d'injures. Je regrette aussi que Dimas soit lépreux, il est bien constitué ; je suis sûr que pas un ne lui aurait été comparable pour escalader les murs, faire sauter les serrures, et surtout pour manier l'épée afin de se faire obéir des rebelles.

 

5 ABRAMIN

 

Taisez-vous, manants, mon fils ne vous regarde pas, je vous défends de parler de lui pour insulter à la douleur de sa mère.

 

SUSANNA

 

Abramin, toi qui comprends ma douleur, comment as-tu fait 10 pleurer tant de pauvres mères ? Tous ces objets, tu ne les as pas dérobés sans répandre du sang. Autrefois j'aurais souri en écoutant le récit de tes forfaits, mais depuis que je souffre, je ne puis prendre plaisir à la souffrance des autres.

 

15 ABRAMIN

 

Heureusement que tu n'es pas venue aujourd'hui dans la ville de Bethléem, ton coeur aurait été ému de compassion ; le mien pourtant si dur a frémi d'indignation en voyant une telle barbarie, car je ne répands le sang que pour défendre ma vie ; 20 ceux qui veulent bien dormir tranquillement tout le temps que je vide leurs coffres n'ont rien à craindre de moi. Je suis le plus pacifique des hommes et mon épée n'a jamais blessé un innocent.

 

TORCOL, vivement.

 

25 Excepté moi, le jour ou plutôt la nuit que tu m'en as déchargé un coup sur l'épaule, parce que je ne décampais pas assez vite d'une tourelle où je trouvais quantité de trésors. Va donc, toi qui te dis le plus pacifique des hommes, je regrette d'avoir mis mes cheveux blancs à ton service, car tu ne les 30 respectes guère.

  

ABRAMIN, avec ironie.

 

Tu ne l'avais pas volé, mon coup d'épée ; je suis tout prêt à recommencer si tu ne m'obéis pas au premier signe. Je me moque pas mal de la couleur de ta perruque, j'ignorais 35 que tu l'eusses mise à mon service ; tu peux la garder pour le tien, car je n'en ai que faire, ma superbe chevelure noire, qui me donne quelque ressemblance avec les dieux de l'Olympe, me suffit. Quant à la tienne, qui ressemble à de la filasse, elle n'est bonne qu'à jeter au feu.

 

TORCOL, en colère.

 

40 C'est par trop fort, je vais me venger de cette insulte.

Il allonge la main sur un amas de bouteilles vides, en prend une et veut la jeter à la tête du chef. Izarn accourt pour défendre celui-ci.

 

ABRAMIN, saisissant avec force le bras de Torcol.

 
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RP6 04v

Bouge si tu peux !....

 

Torcol crie et se débat pendant qu'Izarn lui ôte la bouteille de la main.

 

SUSANNA s'élance vers le berceau.

 

5 Taisez-vous, de grâce, vous avez réveillé Dimas. (Elle le prend entre ses bras.)

 

IZARN, à Torcol.

 

Tu n'as pas raison, Torcol, de te révolter contre le chef ; c'est un brave qui nous comble de biens, regarde, c'est à lui que nous devons ces riches uniformes qui nous feraient bien prendre pour les descendants 10 du Roi Salomon ; c'est encore à lui que nous devons toutes ces bouteilles qui nous ont fait tant de fois lever le coude, et toi, par un excès d'ingratitude, tu t'en sers pour te venger de l'auteur de notre bonne fortune.

 

TORCOL

 

15 Garde tes sermons pour toi, laisse-moi tranquille, je sais bien ce que j'ai à faire. Je consens à ne pas me venger, mais c'est par grandeur d'âme et pas par force.

  

Il va s'asseoir avec Izarn dans un coin de la grotte, tous deux se mettent à fumer leurs pipes.

 

20 ABRAMIN, s'approchant de Susanna.

 

Tu ne sais pas endormir mon fils, donne-le-moi, je vais lui chanter un refrain capable de lui faire rêver la gloire et la bravoure.

Il prend l'enfant et, marchant d'un pas saccadé, il chante ce qui suit.

 

 

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25 Gloire immortelle
De nos aïeux
Sois-nous fidèle
Et vivons comme eux
 

Enflamme nos coeurs. (bis, bis)

 

30 Rendant Dimas à sa mère, ABRAMIN dit :

 

Vois-tu, il dort déjà, je reconnais en lui un brave digne de moi. Quel malheur que Dimas soit lépreux ! ! !... (Il se frappe la tête du poing.)

 

SUSANNA

 

Ne pense plus à cela, tu me défendais tout à l'heure de t'en parler ;

 
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RP6 05r

dis-moi plutôt ce qui s'est passé à Bethléem aujourd'hui.

 

ABRAMIN

 

Il s'est passé un événement capable de faire détester Hérode, car sur son ordre, tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous ont 5 été impitoyablement massacrés sous les yeux et dans les bras de leurs mères.

 

SUSANNA, pressant Dimas avec effroi.

 

Est-ce possible ? Ah ! je ne puis croire à une telle barbarie ! Pauvres mères, elles vont mourir de douleur.... Pour moi, je 10 serais déjà morte si mon trésor m'avait été ravi.....

  

ABRAMIN

 

Ce que je t'ai dit est vrai ; d'ailleurs tous ces objets doivent te le prouver. J'ai pu m'en emparer sans peine, car personne ne faisait attention à moi.

 

15 SUSANNA

 

Mais quel motif a poussé le roi à commettre une action aussi basse et aussi criminelle, pourquoi a-t-il frappé de mort tous les innocents ?

 

ABRAMIN

 

20 On ne sait pas au juste la raison de ce forfait ; chacun l'explique à sa manière. Il y en a qui disent que des rois étrangers en sont la cause, étant venus demander à Hérode l'endroit où se trouvait le nouveau roi des Juifs, parce qu'ayant vu son étoile, ils voulaient l'adorer. 25 Hérode se voyant un rival, et voulant à tout prix s'en débarrasser, après bien des recherches inutiles pour le découvrir, il s'est décidé à faire mourir tous les enfants, sûr par ce moyen d'exterminer le descendant de David.

 

SUSANNA, pensive.

 

30 Quelle étonnante histoire ! Un enfant qui reçoit les adorations de rois étrangers, qui fait trembler Hérode sur son trône.... Ne serait-ce pas le Messie attendu par les Juifs ?

 

ABRAMIN

 

Je ne sais ; dans tous les cas son empire n'existera jamais, 35 puisqu'il vient d'être massacré. Le dieu qui me protège est Mercure et je n'en reconnais point d'autres ; en son nom et pour son honneur, je vais entreprendre de nouveaux exploits. (Se levant, il prend ses armes et dit à ses compagnons :) Allons, amis, partons !.... (Ils sortent.)

 

[Scène 3]

 
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RP6 05v

SUSANNA, examinant les objets qui sont jetés à terre.

 

Quelle richesse ! Quelle profusion ! Vraiment, je suis la plus heureuse des femmes ! (Elle se met un bracelet de perles fines, puis tout à coup jetant les yeux vers son enfant, elle arrache ses parures et, poussant du pied l'amas de trésors, elle s'écrie :) Non, je ne suis pas heureuse !... La vue des richesses m'éblouit un instant, mais je les déteste, ces trésors qui ne peuvent rendre la santé à mon fils.

Qu'ai-je fait au Ciel pour être ainsi plongée dans la douleur ? Peut-être les crimes d'Abramin ont-ils attiré sur nous la vengeance 10 divine. Ah ! si je connaissais l'endroit où Dieu réside, faudrait-il traverser les mers, j'irais me jeter à ses pieds, lui demander la vie de mon enfant, le pardon pour les désordres d'Abramin et Dieu ne repousserait pas la prière d'un coeur de mère qui se confierait en Lui....

15 Je sens qu'Il doit être infiniment bon, l'Etre inconnu qui m'a créée, et je voudrais le connaître, je voudrais lui abandonner Dimas afin qu'Il en fasse un vaillant guerrier dans son royaume, car je désire le bonheur de mon fils plus que le mien propre et, pour le voir heureux, je donnerais mille fois ma vie.

20 Mais mon esprit s'égare.... jamais je ne quitterai la grotte du désert, jamais le Dieu que je cherche n'entendra ma prière... Il faudrait que Lui-Même s'abaisse jusqu'à moi pour que mon désir ne soit pas chimérique.... Une mère seule peut former un tel rêve. Hélas, pourquoi 25 n'est[il] pas réalisable !... (Elle pleure.)

 

[Scène 4]

 

On frappe légèrement à la porte, SUSANNA lève brusquement la tête et dit d'une voix assurée :

Qui va là ?

 

SAINT JOSEPH

 

Ce sont de pauvres voyageurs fatigués qui vous demandent l'hospitalité 30 pour cette nuit.

  

SUSANNA

 

Cette caverne n'est pas une auberge, passez votre chemin, nous ne logeons pas de voyageurs.

 

LA SAINTE VIERGE

 

35 Au nom de votre enfant, si vous êtes mère, ne nous refusez pas l'abri que nous sollicitons.

 

SUSANNA entrouvre la porte. Apercevant Marie qui tient l'Enfant Jésus, elle dit d'une voix attendrie :

 

Au nom de mon fils, je ne puis rien refuser ; on voit que vous 40 êtes mère, vous aussi, car vous connaissez trop bien la faiblesse d'un coeur maternel.

 

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