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Récréation Pieuse n° 8 , 01r

 

J.M.J.T.

[Saint Stanislas Kostka]

PERSONNAGES

 

            La Sainte Vierge et l'Enfant Jésus -- Saint Stanislas Kostka -- Saint François de Borgia, duc de Gandie, seigneur de la cour de Charles-Quint, Général des Jésuites -- Frère Etienne Augusti, 5 jeune novice.

  

[Scène 1]

 

            La scène se passe à Rome dans la chambre de saint François de Borgia. -- Il est seul et lit attentivement une lettre. -- On frappe timidement à la porte.

 

SAINT FRANCOIS DE BORGIA

 

            10 Entrez. (Apercevant un novice). C'est bien, frère Augusti, je vous attendais. (Le novice s'agenouille respectueusement devant saint François ; celui-ci lui présente un siège). Asseyez-vous, mon enfant, ce n'est point en novice que je veux vous traiter aujourd'hui, mais en confident, en ami.

  

15 FRERE AUGUSTI, restant à genoux.

 

            Mon Révérend Père, je suis confus de votre bonté ; comment pouvez-vous me traiter en ami, vous, le général de la compagnie de Jésus, vous que l'Espagne et l'Italie appellent déjà du nom de saint ? Oh ! laissez-moi à vos pieds, je ne puis vous parler autrement 20 qu'à genoux ; votre humilité ne peut me faire oublier qu'étant duc de Gandie, vous avez méprisé les grandeurs de la cour de Charles-Quint afin de venir...........

  

SAINT FRANCOIS, l'interrompant avec un ton sévère.

 

            Taisez-vous, mon frère, et que jamais de semblables paroles ne sortent 25 de vos lèvres ; si votre simplicité ne m'était connue, je vous imposerais une sévère pénitence, mais je sais que vous jugez et parlez comme un enfant. Désormais, ne faites aucun cas de ce qui brille aux yeux des hommes ; c'est Dieu qui doit nous juger ; devant Lui le pâtre est l'égal du roi, la vraie grandeur est dans la vertu et 30 non dans la noblesse de l'origine. Sachez que François de Borgia n'est pas un Saint, mais un grand pécheur, indigne d'être le disciple du Glorieux Ignace. Priez Dieu, mon fils, qu'il daigne me faire miséricorde et me rendre moins indigne de la nouvelle mission qu'Il me confie.

 
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FRERE AUGUSTI, avec anxiété.

 

            Une nouvelle mission !... O mon Père, votre Révérence va-t-elle donc quitter Rome ?....

  

SAINT FRANCOIS

 

            5 Il ne s'agit pas de quitter Rome, mais de recevoir un novice qui doit être la gloire de la compagnie de Jésus. Pour vous le faire connaître, je vais vous lire quelques passages d'une lettre du Provincial de la haute Allemagne.

  

FRERE AUGUSTI

   

            10 Mon Père, je commence à croire que vous voulez me donner une épreuve. Je ne puis comprendre comment votre Révérence daigne me choisir pour confident, moi, pauvre petit novice....

  

SAINT FRANCOIS, souriant.

 

            Non, mon enfant, ce n'est pas une épreuve ; je vous connais 15 assez pour savoir que mes confidences ne vous porteront pas à vous élever au-dessus de vos disciples. La raison qui m'oblige à vous parler intimement, la voici : Je veux que vous soyez l'ange de frère Stanislas, le novice que m'envoie le Père Canisius.

 

            Prenant la lettre, il lit les passages suivants.

            20 «L'angélique enfant que je présente à votre Révérence est le fils de Jean Kostka, seigneur de Rostkow au royaume de Pologne. La famille du jeune Stanislas est l'une des plus illustres de la monarchie, mais elle est encore plus recommandable par sa piété. Cependant, malgré les exemples de vertus que Jean Kostka 25 s'est fait honneur de donner à ses fils, ce bon seigneur ne comprend en aucune manière la pratique des conseils évangéliques et jamais [Stanislas] n'obtiendra son consentement pour entrer dans la compagnie de Jésus. J'ai cru, à raison de la distance, pouvoir l'admettre en notre noviciat de Dillingen. Des lettres du Père Antonio, directeur de l'enfant, 30 m'avaient déjà fait connaître sa sainteté, mais ce qui me ravit par-dessus tout, ce fut de voir l'angélique piété qui brillait sur le visage du jeune Stanislas et dévoilait la maturité de son âme. J'ai pu constater que la Sainteté ne se distingue pas aux cheveux blonds ou blancs. Néanmoins, j'ai voulu encore éprouver cette vocation : 35 les longues fatigues d'un voyage de deux cents lieues fait à pied par un enfant de noble condition ne me suffisaient pas. J'ai donc ordonné au jeune novice de remplir dans la maison les offices les plus bas, je l'ai fait servir à table avec les habits grossiers qui lui avaient servi pendant le voyage (afin de n'être pas reconnu, il avait quitté 40 ses vêtements de gentilhomme et s'était habillé comme un pauvre pèlerin). Aucune humiliation n'étonna le fervent novice, jamais les ordres les plus contradictoires ne parurent l'embarrasser ; sa seule réponse était d'exécuter aussitôt ce qui lui était commandé et il le faisait avec une telle promptitude que ses condisciples par une plaisanterie

 
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charmante l'ont surnommé : le Tout Puissant.

 

            «Je n'ai jamais rencontré une si aimable simplicité; si l'on parlait devant lui de sa naissance et de ses admirables vertus, il ne contredisait point et ne niait point par une fausse humilité 5 ce qui était évident, mais, souriant comme s'il se fût agi d’un autre, il ne paraissait point y prendre garde. Quelques-uns de nos Pères se sont étonnés de ce qui leur semblait être un manquement à la vertu d'humilité ; pour moi, je dois avouer à votre Révérence que la simplicité du petit frère Stanislas m'a plus instruit que 10 plusieurs traités que j'ai longuement médités et qui parlaient tous de l'humilité. Puisque cette vertu n'est autre que la vérité, je trouve que notre simple novice en possède la plénitude. D'ailleurs il témoigne un grand mépris de lui-même ; souvent il m'a répété que tous ses frères lui paraissent des anges et qu'il est indigne de vivre en une 15 telle société. J'aurais été bien heureux de donner l'habit de Jésuite à ce saint enfant, mais il m'a semblé plus prudent de l'envoyer à Rome afin qu'il reçoive notre saint habit des mains de votre Révérence ». (Saint François de Borgia pose la lettre sur la table). Le reste de cette lettre a trait aux affaires du provincialat ; cela 20 ne vous regarde pas. Maintenant, mon fils, vous allez sortir pour chercher votre nouveau frère qui doit arriver aujourd'hui ; je pense qu'il est déjà dans notre église.

  

FRERE AUGUSTI

 

            O mon Père ! comment vais-je oser lui parler ?... Quelle place 25 allez-vous lui donner dans notre maison ?... Jamais nous ne pourrons le traiter avec assez d'honneur !....

  

SAINT FRANCOIS

 

            Dieu me préserve de le traiter avec honneur ! je pourrais ainsi ruiner le bel édifice de sa perfection ; je veux, au contraire l'éprouver 30 encore et constater par moi-même les vertus que ses supérieurs ont reconnues en lui. Je vous ordonne, frère Augusti, de ne pont laisser paraître que vous avez entendu parler de sa noblesse et de ses vertus

  

FRERE AUGUSTI, se levant.

 

            Mon Père, je vous obéirai ; je vais immédiatement chercher frère 35 Stanislas.

  

SAINT FRANCOIS

 

            Introduisez-le ici ; je vais me cacher dans la chambre voisine afin d'observer ses paroles et ses manières. Après quelques instants d'entretien avec lui, trouvez un prétexte pour sortir ; alors je viendrai.

  

[Scène 2]

 

            40 Saint François Borgia sort avec frère Augusti ; après quelques minutes celui-[ci] revient.-- Ayant frappé inutilement à la porte, il entre

 

 

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accompagné de Saint Stanislas, vêtu en pauvre pèlerin.

  

FRERE AUGUSTI

 

            Notre révérend Père Général n'est pas ici ; il m'avait dit cependant de vous amener à lui... Y a-t-il longtemps, mon 5 frère, que vous attendiez dans l'église ?

  

SAINT STANISLAS

 

            Non, mon frère, il n'y a pas, je crois, plus cinq ou six heures. Si vous le permettez, je vais y retourner puisque le Père Général n'est pas chez lui.

  

10 FRERE AUGUSTI

 

            Il vaut mieux l'attendre ici, je crois qu'il ne va pas tarder ; mais vous n'avez sans doute rien pris depuis votre arrivée à Rome. Vous auriez dû faire savoir par le portier que vous étiez là.

  

SAINT STANISLAS

 

            15 Mon supérieur, le Père Canisius, m'avait dit d'attendre dans l'église que le Révérend Père François de Borgia m'envoie chercher. J'aurais cru manquer à l'obéissance en m'adressant au frère portier.

  

FRERE AUGUSTI

 

            Vous avez bien fait d'obéir, mais je vais bien vite aller trouver le 20 réfectorier afin qu'il vous donne quelque chose.

            Il sort sans écouter SAINT STANISLAS qui lui dit :

            Oh ! je vous en prie, mon frère, n'y allez pas, je vous assure que je n'ai besoin de rien.

 

[Scène 3]

 

            SAINT FRANCOIS DE BORGIA entre ; il paraît surpris en voyant 25 Saint Stanislas qui s'est mis à genoux après le départ de frère Augusti. Feignant de le prendre pour un mendiant, il lui dit sévèrement :

 

            Comment avez-vous osé pénétrer ici ? Si vous aviez besoin d'une aumône, il fallait la demander au portier, mais à votre âge vous devriez avoir honte de mendier, l'ouvrage ne manque pas dans les 30 ateliers de Rome.

  

SAINT STANISLAS

 

            Pardonnez-moi, mon Révérend Père, et ne me refusez pas l'aumône que je sollicite, celle de la dernière place dans votre sainte compagnie.

  

35 SAINT FRANCOIS

 

            L'invention n'est pas neuve ; croyez-vous être le premier aventurier que je rencontre ? (Montrant la porte du doigt). Sortez à l'instant, on [ne] reçoit pas de novices tels que vous dans la compagnie de Jésus.

 
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SAINT STANISLAS, les larmes aux yeux.

 

            O mon Père ! ayez pitié de moi, je vous promets......

  

[Scène 4]

 

            SAINT FRANCOIS à frère Augusti qui vient d'entrer après avoir frappé à la porte :

 

            5 Je ne puis me débarrasser de ce mendiant, prenez-le et mettez-le dehors.

  

FRERE AUGUSTI, très étonné.

 

            Mon Révérend Père, ce jeune homme n'est pas un mendiant, c'est le novice que vous envoie le Père Canisius.

  

10 SAINT FRANCOIS, à Saint Stanislas.

 

            Est-ce donc au noviciat que vous avez appris à pénétrer chez votre supérieur en son absence ?

  

FRERE AUGUSTI

 

            Mon Père, c'est moi qui l'ai introduit chez vous ; je l'avais laissé pour 15 aller faire une commission, je supplie votre Révérence de ne pas le punir.

  

SAINT STANISLAS

 

            Mon Révérend Père, je reconnais que je mérite d'être sévèrement puni et je vous conjure de ne pas m'épargner (Joignant les mains), mais 20 par pitié, tout indigne que je suis, gardez-moi dans votre sainte maison.

  

SAINT FRANCOIS

 

            Puisque c'est le Révérend Père Canisius qui vous envoie, je vous admets au noviciat, mais je vous préviens que je suis renseigné sur votre compte. 25 Nos pères du collège de Vienne m'ont écrit qu'étant leur élève, ils vous voyaient rarement étudier. Au lieu de prêter une sérieuse attention aux leçons de vos maîtres, vous préfériez, sous prétexte de dévotion, lire ou méditer des livres pieux. Si vous espérez continuer vos dévotions exagérées, il est inutile de reste à Rome. Ici, il faudra travailler sérieusement 30 et vous contenter des prières communes.

  

SAINT STANISLAS

 

            O mon Père ! que vous êtes bon de bien vouloir me garder ; je vous promets de vous obéir en toute chose, j'étudierai autant que vous le voudrez. Il est vrai qu'étant élève chez les Jésuites de Vienne, 35 je n'avais pas une grande assiduité au travail et surtout je manquais de facilité. Cependant à la fin de mes études, je surpassais mes condisciples ; jamais je n'ai pu m'attribuer ces petits succès, car mon infériorité m'était bien connue.

  

SAINT FRANCOIS

 

            40 Il est inutile de parler de vos succès, dites-moi plutôt quelle raison vous a porté à demander une place dans la compagnie de Jésus.

 

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