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De Mme Guérin à son mari - 7 septembre 1880.

De Mme Guérin à son mari. 7 septembre 1880.

 

St Ouen le Pin le 7 Septembre 1880

Mon Cher petit Mari

C'est pour toi notre première pensée ce Matin, à peine avons nous fait notre premier déjeuner que je me mets bien vite à t'écrire. J'attends ta lettre avec bien de l'impatience, je voudrais savoir comment tu vas. J'espère avoir de bonnes nouvelles et cependant j'ai peur... Je vais te dire comment nous avons employé notre temps jusqu'ici. Hier nous avons eu une journée très orageuse, mais seulement quelques gouttes d'eau, nous sommes allées nous promener dans les cours. Pauline et les petites cueillaient des noisettes et sautaient, très légèrement des rances de foin. Pauline a l'air bien [l v°] heureux, elle est gaie comme un petit pinçon. Elle prend aujourd'hui ses dix neuf ans, aussi je me suis empressée ce matin de lui offrir un bouquet. Maman a pris quatre trui­tes dans ses filets. Mais j'oublie de te dire que cette nuit nous avons eu un grand orage. L'eau tombait à torrents, je pensais aux malheureux filets à bonne maman et je croyais ce matin les trouver entraînés, mais pas du tout, il y avait même une truite qui était prise. Nous avons entendu bien longtemps le tonnerre jusqu'après minuit, heureusement les coups n'étaient pas très rapprochés, j'entendais tout mon petit monde dormir autour de moi, cela me faisait plaisir.  J'espère que tu as passé une bonne nuit, c'est sur cela que je compte pour te remettre.   Si tu peux nous envoyer du beau temps, nous serons bien heureux, car nous serions tous désolés si le mauvais temps continuait.   Cependant nous avons nos ouvrages et aussi des livres et avec cela une charmante compagnie ainsi le temps passe vite. Pauline fait la lecture de [2r°] Paul et Virginie (de Bernardin de Saint-Pierre), qu'elle ne connaît pas. Nous avons à la campagne une bibliothèque montée, tu le vois.

Je prévois de loin et je vais déjà te parler de notre retour jeudi soir ; c'est qu'au milieu de tous les plaisirs, je n'oublie jamais l'heureux moment de te revoir et de t'embrasser. Veux tu quand tu en trouveras l'occasion demander à M. Martin la permission de garder Pauline à dîner jeudi soir. Ses soeurs viendraient la chercher après dîner. Pour la cuisine je suis convenue avec Aimée de mettre un filet de boeuf mariné. Qu'elle achète avec cela des prédommés (haricots verts à gros grains) ou des haricots. Je pense que pour le dessert, j'aurai encore des poires mûres. Je t'ennuie avec tous ces détails je crois bien, moi qui aurais si bien voulu t'écrire pour te distraire, je m’aperçois que ma lettre n'est guère amusante. J’aurais pourtant été si contente de te voir faire de bonnes petites risées en en faisant la lecture. C'eut été une vraie récompense pour ta petite femme.   Demain c'est le Jour de la Nativité et nous espérons aller à la messe.   Papa nous [2 v°] apporte à l'instant un petit merle qu'il vient de tuer, il l'offre à Pauline en l'honneur de son anniversaire. Tout le monde sait qu'aujourd'hui Pauline a ses dix neuf ans, et dame nous fêtons un peu. Cette après midi Jeanne et Marie doivent chanter devant bon papa la Charbonnière et la Meunière. On a même retrouvé à cet effet un apollon rose qui date du jeune temps de bonne maman Fournet. Si tu voyais cette taille comme elle est drôlement faite, tu ne pourrais t'empêcher de rire.

Je reçois ta lettre à l'instant, et le facteur attend après la mienne. Je ne puis donc rien te dire que de t'engager à bien te soi­gner et à me donner de tes nouvelles demain sans faute.

Je t'embrasse bien fort, bien fort, de tout mon coeur.

Ta femme toute dévouée

C. Guérin

Mille amitiés à la famille Maudelonde, et bonjour à Aimée.

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