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Sr Françoise Thérèse à Mère Agnès de Jésus - 7 novembre 1920

Sr Francoise Thérèse Martin à sa sœur Mère Agnès de Jésus

V + J  ! De notre monastère de Caen ce 7 Novembre 1920

Très chère et si aimée petite Maman,

Vois-tu cette même date de ma lettre volée, c'est pour te donner l'illusion qu'elle n'est pas perdue que je vais la refaire de mon mieux pour te faire plaisir et te consoler car te savoir de la peine est le comble pour moi de l'affliction;(mais une fois pour toutes, petites sœurs si tendrement aimées jamais ! jamais ! ces indignes postes ne recevront mes lettres, trois qu'elles m'ont volées, c'est plus que suffisant pour leur dire un éternel adieu). J'en souffrirai certainement beaucoup surtout au moment de vos fêtes où il me faudra nécessairement vous arriver en retard, étant plus que jamais à la merci de la divine Providence pour les occasions (au fond que c'est doux) mais au moins, je suis sûre que mes vœux vous parviendront tôt ou tard et voilà à quoi je suis résolue de tendre de toutes mes forces; ainsi prévenues, je compte que vous n'en souffrirez pas, petites Sœurs chéries, cela me suffit ! du reste vous savez très bien que mes pauvres souhaits exprimés sur le papier ne sont qu'une ombre, qu'une très faible image du trésor de tendresse ineffable que Jésus a déposé dans mon pauvre coeur si petit et si grand tout à la fois et pourtant si aimant que Lui seul est capable de vous le révéler; c'est pour cela que souvent je communie à vos intentions, seul moyen de payer toutes mes dettes qui se multiplient sans cesse envers vous, petites sœurs très chères, avec Jésus, je suis riche et je puis vous rendre tout, puisqu'il est Tout.

J'entrais en Avent le coeur bien gros, lorsque ta lettre et ta délicieuse poésie de Noël sont arrivées fort à propos pour me consoler, Maman aimée; oui certes, elle sera chantée à ma grande satisfaction et bien douce surprise pour notre bonne Mère et la Communauté.- Voici mes résolutions de retraite

En gardant rigoureusement la modestie des yeux, je ne serais plus tentée de m'occuper de ce qui ne me regarde pas et par contre cette mortification continuelle qui me tiendra parfaitement unie avec Notre Seigneur, me rendant douce et humble de coeur comme Lui, je ne serai plus portée à juger défavorablement le cher prochain, puisque je ne veux plus rien voir, ni me mêler de quoique ce soit, mais m'appliquer uniquement à plaire à mon Bien-Aimé.- C'est ainsi que ma vie sera toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ et que, comme ma Thérèse chérie (ma sainte idéale) je pourrai dire: "Depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse voir". Vous avez rompu mes liens Seigneur, je vous offrirai un sacrifice de louange et j'invoquerai votre Nom.

En vieillissant, je vois toujours plus que tous les honneurs humains ne sont que vanité et affliction d'esprit, aussi ma vie dans l'ombre effacée, me plaît, elle se passe presque entièrement dans notre chère petite cellule, à faire des reprises pour la lingerie, tout en chantant quelques strophes des poésies aimées de ma petite maman, de ma Thérèse chérie, de sa petite Voie très aimable et toujours plus goûtée et vécue, comme elle "je ne garde plus de troupeau, désormais tout mon exercice est d'aimer" "Je planais tellement au dessus de toutes choses que je m'en allais fortifiée des humiliations". Cette pensée me plait extrêmement et me fortifie dans les occasions fréquentes où je me vois propre à rien, mise au rebut (ma vraie place que j'aime et je chéris). J'ai beaucoup souffert de mon infériorités j'ai senti très vivement l'isolement du coeur, de tout... à présent (grande grâce) de la retraite, son fruit très délicieux, c'est à peine si tout ce fatras vient effleurer, mon âme  ! Dites un peu, petites Sœurs si vous ne reconnaissez pas là, l'ouvrage de notre Sainte chérie qui me prépare au goût du divin Voleur (notre Aigle adoré) qui viendra bientôt fondre sur cette très indigne et misérable proie de son amour afin d'assister au Ciel aux fêtes de la Béatification de Celle qu'Il daigne appeler (la joie de son Coeur Sacré) Bien loin d'être en deuil, ni même une ombre aux fêtes d'ici bas, la fin de l'exil d'une de nous sera un bonheur pour vous, surajouté parce qu'alors surtout, les cœurs seront d'en haut ce qui est le propre de nos splendides fêtes religieuses (images parfaites) de la beauté sans égale et sans nom des Cieux.

En somme toute, voilà le plus intime de ma lettre si indignement volée ou plutôt oublions, mais laissons en cette fête du Ciel et de la terre les tristesses de l'exil pour respirer l'air pur de notre vraie Patrie auprès du berceau de notre Dieu aimé; quels souhaits plus doux, plus dignes d'envie que l'amour pouvons-nous échanger entre nous, Sœurs uniquement chéries puisque tout est là, tout se résume à ce seul mot Amour! et que lui seul demeure éternellement parce qu'il est le Verbe incarné qui a apporté le feu du Ciel sur la terre pour brûler toutes les âmes et faire autant de brasiers qu'il y a de coeur. Ah  ! si les hommes voulaient se laisser faire, s'ils comprenaient l'Amour dans cet adorable et tout aimable petit Enfant qui nous tend les bras dans sa crèche comme Il le fera plus tard sur la Croix, la terre serait déjà le Ciel.

Hélas ! je mange le Feu chaque matin et mon glaçon de coeur reste glaçon. Jésus s'enfonce et fait son œuvre secrètement j'en suis sûre, aussi, je ne crains rien tant que de perdre une communion, depuis qu'elles sont quotidiennes, je n'en ai perdu qu'une seule parce que j'étais trop souffrante; ces jours derniers, j'ai bien failli la perdre encore me trouvant mal juste au moment d'aller recevoir mon hostie, mais l'air pris dans le cloître me remit assez et profitant de la bonne aubaine que j'ai chaque jour depuis plus de deux mois, de conduire une chère petite sœur très infirme, dans sa chaise roulante, je fais l'office du diacre en lui passant sous le menton une pale; dites, si c'est dévot, je ne donnerais pas ma place pour un empire. Je me glisse donc prestement devant la première voiture car on allait enlever l'agenouilloir et je vole mon Jésus, avec Lui, ô bonheur je reprends notre petite roulotte pour faire mon office habituel, tout s'est passé à merveille j'en ai eu de la chance !

Nous avons toutes plus ou moins un air de grippe, mais très bénigne, après les grands froids, le dégèle amène toujours des misères.

Et mon petit Carmel en est-il exempt? Je souffre doublement dans la saison rigoureuse de vous savoir des cloîtres ouverts à tous les vents: tu vas encore me dire que je radote, ma chère aînée, pourtant, conviens que j'ai raison pour cela au moins, il y a de quoi vous rendre toutes malades et être très funeste pour les jeunes sœurs, avec les santés d'à présent.

Que le groupe est donc beau! A la bonne heure, ça n'a plus l'air d'une descente de croix, voilà ce que je rêvais, c'est parfait! sera-t-il colorié ? qu'en dit Mgr et Mr Dubosq ainsi que de l'idéal portrait de Thérèse exhalant le dernier soupir ? - Les lettres spirituelles de Mgr Gay sont elles éditées? vous ne m'avez pas répondu à ce sujet! Merci de vos vœux, sœurs tant aimées, les pauvres miens ne vous arriveront que mercredi; je souffre extrêmement de ce retard, vous savez que c'est l'infidélité de la poste qui en est la seule cause; aussi mon coeur déborde de tendresse et d'amour pour mon trio plus cher que ma vie.

Sr Francoise-Thérèse Martin

D.S.B

 Mr Tardy a vu le système de notre grille, nos Srs tourières sont dans l'admiration de ses travaux pour notre sainte petite Sœur, c'est de toute beauté! ainsi prenons patience, tout va bien qui finit bien......

Merci pour la vue de Bethléem, je voudrais bien aussi le joli groupe pour notre stéréoscope, s'il vous plaît! tout me fait plaisir.