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Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 11 février 1923

Sr Geneviève de la Ste Face à sa sœur Françoise Thérèse

+ Jésus                                                                                             Carmel de Lisieux

                                                                                                         le 11 Février 1923                                                                                                   

Ma petite sœur chérie,

Ta lettre a mis une grande tristesse dans mon âme, la perspective de perdre ma Léonie tant aimée est bien dure... Lorsque la séparation sera accomplie, je sens bien que je serai heureuse de te savoir au port, de te sentir tout près de moi, de te savoir loin de la triste terre, de penser que tu n'auras pas le chagrin de nous perdre ; mais pour en arriver là combien de larmes et d'angoisses seront notre partage, c'est si dur de sentir souffrir ceux que l'on aime ! Enfin, le bon Dieu sera là et notre petite Thérèse... Je veux bien souffrir, mais je ne veux pas que tu souffres, toi ma sœur chérie et je vais demander au bon Dieu que la traversée te soit douce. C'est un grand sacrifice pour moi de ne pas être auprès de toi pour te soigner... Mais, nous nous reverrons bientôt là haut...

Je pense que ma Léonie partira la première, c'est d'elle que la petite Thérèse doit avoir le plus de pitié... Après, nous suivrons, nous, à peu de distance, comme Jésus nous pourrons dire "il est utile que je m’en aille". Oui, après la Béatification, lorsque j'aurai mis ma petite Thérèse dans sa châsse que ma mission sera remplie, je crois que je ne resterai pas longtemps sur la terre.

Sr Marie du Sacré Coeur, elle, est presque infirme, elle marche difficilement bien qu'elle soit toujours debout. Il est vrai que ce sont des rhumatismes que ce n'est pas dangereux, mais ces misères sont quand même des coups de cloche qui nous annoncent que notre "maison de boue" va se détruisant.

Ma Léonie chérie, il y a quelque temps, je trouvais dure la passion que nous devons subir et l'arrêt de mort auquel nous ne pouvons pas échapper, mais le bon Dieu m'a fait sentir que "la mort des saints est précieuse à ses yeux". J'ai pensé qu'il nous faisait un grand honneur de nous donner l'occasion de lui rendre témoignage par un dernier acte coûteux, que c'était aussi une grande grâce, et depuis, j'ai voulu me réjouir de ce suprême témoignage d'amour qui me reste à lui rendre et, quand l'aspect de la mort me parait terrible, je lui fais plus bel accueil et je ne voudrais à aucun prix que ce beau témoignage m'échappe, aussi j'aime mieux passer par la mort que d'en être affranchie.

Ma petite sœur chérie, que te dirai-je à présent ? mon coeur est exilé...De quelque côté que je me tourne je sens cet exil. La Béatification de ma Thérèse chérie, loin de m’être une joie sans mélange, m'est "comme un bouquet de myrrhe..." Maintenant, il est vrai, ce ne sont plus que de petites tribulations les grandes sont passées, mais les petites sont si ombreuses, si diverses, il y a tant de travail, tant de choses coûteuses que la joie naturelle et sentie ne peut, pour ainsi dire, se faire jour. C’est le bon Dieu certainement qui arrange ainsi nos dispositions intérieures ou qui les permet pour notre bien et pour sa gloire.

Ma petite sœur chérie, je te quitte sans te quitter, je t'aime plus que je ne saurais le dire... oh! si tu savais toute la tendresse que j'ai pour toi !!

Ta petite sœur qui t'embrasse de tout son coeur

Sr Geneviève de la Ste Face

r.c.i