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De Céline à Thérèse - 22 juillet 1888

 

De Céline à Thérèse.
22 juillet 1888

Dimanche 22 Juillet 1888
Ma Thérèse chérie,
Comment te dire toute mon âme! Tu sais, le Dimanche est quelquefois triste, on sent le vide partout.
Oh! tu comprends ce que je veux dire... J'ai trouvé ton cahier qui parle du Ciel (cahier scolaire n°8,
pp.24ss. citant les conférences de l'abbé ARMINJON), je lis, mais ma seule consolation est de venir te
parler un peu.
Te rappelles-tu les soirées au Belvédère, nos longues causeries, nos rêves de sainteté, nos résolutions?
Nous n'avions pour témoins que les étoiles et la lune argentée. Dans ce silence profond, il n'y avait
plus que nos deux âmes, quel doux langage que le leur!
Tout dans la maison est rempli de tes souvenirs. Dans le petit cabinet de travail, tes deux tiroirs sont
restés intacts; si tu savais quel serrement de cœur quand je les ouvre, tout est rangé comme tu l'avais
mis, tes cahiers, tes livres... Dans ma chambre, ton tiroir à linge n'a pas été touché. Petite sœur bien-
aimée, je pleure en t'écrivant ces lignes.
Hier soir, j'ai cru que mon cœur allait se rompre, c'est au sujet de ce pauvre petit Père. Je lui ai mis un
cataplasme d'amidon et il m'a dit qu'il désirait se purger à cause des étourdissements qui le prenaient.
Il me semble maintenant si vieux, si usé. Si tu le voyais s'agenouiller tous les matins à la Table de
Communion, il s'appuie, s'aide comme il peut, c'est à faire pleurer. J'ai le cœur déchiré, je me figure
qu'il mourra bientôt, oh! je crois que j'en mourrais moi-même de chagrin. Cette pensée me poursuit, je
le vois sans cesse à l'heure de l'agonie, mon âme est alors tellement accablée que je ne respire plus.
Il est si bon, ah! chérie, s'il n'y a que moi pour lui refuser quelque chose, ce ne sera pas vrai. Je vais me
dépenser pour lui, si tu savais comme il me fait pitié! L'autre jour, à Paris, il aurait voulu trouver une
petite poule bassette pour Léonie qui en avait témoigné le désir.
Cependant, il s'affecte de son état; aussi je tâche de le rendre gai, je fais du mieux que je peux.
Petite sœur chérie, c'est vrai que tout passe, mais tout est si long!
Et voici que le Père recommencera à s'en aller au Canada et pour longtemps. Quel heureux moment
quand le bon Dieu nous dira : « Maintenant mon tour !»
C'est le nôtre, à présent. Ah! comme il faut bien l'employer ! Oui, il n'y a sur cette terre que la
souffrance, il ne faut pas attendre autre chose.
Ma Thérèse, cette lettre est pour toi toute seule.
Ta petite sœur qui t'aime Céline

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