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De Marie Guérin à Thérèse - 10 juillet 1889

 

De Marie Guérin à Thérèse.

10 juillet 1889

Ma Thérèse chérie,

Ta petite Marie a obtenu la permission de t'écrire sans que sa lettre soit lue. Je vois vraiment là la volonté du bon Dieu qui veut que j'aille chercher des consolations dans le cœur de ma petite Thérèse. Si tu savais comme je te remercie d'avoir voulu que je me confie à Céline, je t'ai obéi le soir même, je lui ai découvert toute mon âme, il n'y a pas une ombre qui lui soit cachée, j'ai tout jeté dans son cœur, pour elle maintenant mon âme est un livre ouvert. Quel baume pour mon pauvre cœur, je me sens comprise, aimée et consolée!!! Je ne sais pas comment j'ai pu vivre jusqu' ici toujours renfermée en moi, sans avoir personne à qui confier mes peines; il fallait que j'attende quinze jours les consolations du Carmel, et en une demi-heure on ne peut dire que le plus pressé, il y a toujours des petites souffrances du cœur qui ne sont qu'un détail et que je compare aux épines qui quoique petites vous blessent plus profondément que les grandes, mais celles-là on n'a pas le temps de les dire, il faut les garder pour soi.

Ma petite sœur chérie, je vais te dire une chose qui va te faire bien plaisir, je suis bien moins scrupuleuse. Il y a cependant un point sur lequel j'ai été bien tourmentée. C'était la veille d'une de mes communions, je craignais ou plutôt j'étais sûre d'avoir commis mon péché (tu comprends n'est-ce pas) : je trouvais que je n'étais pas digne d'aller recevoir le bon Dieu et je n'avais pas pu trouver maman pour lui faire part de mes inquiétudes, alors j'ai tout dit à Céline. Ai-je bien fait je n'en sais rien? J'ai toujours fait assez de réflexions sur ce sujet, je craignais que cela ne donne des pensées à Céline, je croyais qu'il ne fallait peut-être pas dire ses péchés à tout le monde, et puis comme Mr l'abbé Domin (Aumônier des Bénédictines) m'avait défendu de parler à Jeanne de mes scrupules, la défense était peut-être aussi bien pour Céline? Enfin ma petite Thérèse, si tu veux me donner quelques renseignements sur cette affaire ce sera un grand poids de moins sur ma conscience. Je ne veux pas te laisser croire que je suis dans une inquiétude mortelle, oh! non je suis très modérée, je ne me tracasse pas outre mesure; seulement je serai bien heureuse d'avoir ton approbation. Petite sœur bien-aimée, tu peux m'écrire sans crainte, ta lettre sera pour moi seule. Oh! que je t'aime!!!

Permets-moi de te le dire, cela soulage tant mon cœur. Oh oui ! j'ai un cœur que je ne sens que trop, il a trop d'ardeur, quand il aime, son amour n'a plus de bornes; par moments je sens que mon corps est trop étroit pour le contenir. Il y a entre nous une affection qui n'est pas de la terre, c'est par les liens de l'âme que nous sommes unies; que cette affection-là est douce; rien ne peut la dépeindre, le mot sœur qui est pourtant un des plus doux noms n'est pas l'expression qu'il faut employer.

Eh bien oui, ma petite Thérèse, le bon Dieu se plaît à briser mon pauvre cœur ; quand Il veut me faire souffrir c'est toujours de ce côté qu'Il se tourne. Mon partage ce sont les souffrances intérieures, par moments je me sens comme abandonnée à moi-­même, je ressens un mortel ennui, il ne faut pas croire que j'aime la vie, non on n'y rencontre que des déceptions. Il y a des personnes qui seraient à leur bonheur si elles étaient dans un château et qu'elles auraient tout à souhait; qu'elles viennent donc à ma place je leur cède volontiers, pour moi il n'y a pas de lieu où je sois plus heureuse qu'aux Buissonnets.

Je voudrais bien que tu recommandes au bon Dieu ma vocation; prie surtout pour cela, je vois que je ne suis pas au bout de mes souffrances. Si le bon Dieu veut me prendre dans ses filets comme tu me l'as déjà dit, je m'y jette avec amour. Je n'ai qu'une peur c'est de me tromper ; les épreuves commencent mais ne sont pas terminées, je ne vois pas l'avenir d'un œil très gai. Je suis dans un moment de très grand dégoût, je n'ai de courage pour aucune chose; moi qui désirais tant communier plus de deux fois par semaine, cette semaine que cela m'est accordé je ne trouve aucun goût à la communion; je dirai même que mes actions de grâces sont on ne peut plus arides.

Petite sœur chérie, je me recommande à tes prières, et te dis que je t'aime de tout mon cœur.

Embrasse bien pour moi tes sœurs.

Présente mon respect à la Mère Marie de Gonzague et à la mère Geneviève

Marie

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