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De Marie Guérin à Thérèse - 23-25 juillet 1890

 

De Marie Guérin à Thérèse.

23-25 juillet 1890

La Musse 23 Juillet 90.

Ma chère petite Thérèse,

J'ai été bien touchée de la délicatesse de Pauline à mon égard; remercie-la bien pour moi, je t'en prie; te dire ce que j'ai été heureuse de recevoir cette petite poésie qui répond si bien à mes sentiments!... Je la lis, la relis continuellement, je la savoure en un mot; et toi, ma Thérèse chérie, crois-tu que tes quelques lignes n'ont pas fait de bien à mon âme? elles m'ont servi de nourriture spirituelle aujourd'hui; quand le fiancé de Jeanne est là, les moyens d'union avec Dieu sont difficiles; aussi la méditation est-elle souvent laissée de côté; ce ne sont pourtant pas les conversations avec ce pauvre humain qui peuvent m'en tenir lieu!..

Te dire, chère petite sœur, toutes les tentations que j'éprouve depuis que je suis ici; je suis poursuivie par les mauvaises pensées, c'est un combat de tous les instants; aussi n'ai-je pas de bonheur dans mes communions, mes actions de grâces sont tièdes, je ne sens pas d'amour pour le bon Dieu. La méditation est pourtant pour moi un moment de délices, je passerais mes journées dans cet exercice; c'est une preuve de plus que je n'avance pas en vertu, l'oraison sans mortification est comme un corps sans âme! J'aime à respirer un air plus pur que celui de la terre, mais pour en retirer du fruit, il n'en est rien; il est vrai pourtant que dans mes élévations je me sens embrasée d'amour, mais une fois retournée au combat la force m'abandonne, et il ne peut y avoir de fruit sans travail. Bien souvent je me pose cette question: qu'ai-je à offrir au bon Dieu aujourd'hui? Toujours rien ou presque rien, quelquefois de petits efforts. Ma Thérèse chérie, toi qui as tant d'ardeur au service du bon Dieu d, apprends à ta petite sœur à y marcher avec courage. Je ne fais guère que de naître à la vie spirituelle, qu'ai-je fait pendant vingt années? Je me suis laissée vivre comme les mondains et le bon Dieu a été oublié. Maintenant j'ai un grand désir de l'aimer, mais il faut que ce désir fructifie; c'est au Carmel que j'ai appris à faire mes premiers pas, sera-ce là que je ferai mes derniers? Que je le voudrai !....Comment veux-tu que le bon Dieu appelle à Lui une enfant qui ne cherche pas à procurer sa gloire? si j'avais plus de volonté est-ce que cette seule pensée ne me donnerait pas plus d'ardeur à me vaincre; il faut donc que je sois une âme tout à fait tiède et lâche? Si tu savais ce que cette pensée me fait de peine parce que je sens que je suis cette âme si faible.

C'est pour la troisième fois que je me remets à ma lettre, en trois jours différents. Aujourd'hui dans une de mes promenades, j'ai rencontré toute une fourmilière. Ces petites bêtes m'ont donné beaucoup à penser et m'ont servi de modèle. Je les ai vues aller et venir avec ardeur au travail et je me suis fait cette réflexion:

Quel est le but et la récompense de leurs efforts? Elles n'en ont pas et moi qui ai un Maître divin à aimer et à servir, je reste inactive. La leçon des fourmis m'a été profitable, j'ai passé une journée bénie, aussi ce soir suis-je heureuse. Dis à ma mère chérie que j'ai une petite cellule pour moi toute seule, je m'y plais beaucoup; d'abord j'ai une vue splendide, ce qui ne nuit pas aux élévations de l'âme, et puis j'aime tant la solitude, n'est-ce pas là, plus que partout ailleurs, que l'union de l'âme avec Dieu devient plus intime. Malheureusement de ce côté je suis un peu privée, il ne m'est pas permis de me retirer dans ma chambrette autant que je le désirerais, une demi-heure au plus le soir et c'est tout.

Ma Thérèse chérie, voici les quatre pages remplies; cela me fait bien de la peine, je te parlerais indéfiniment si je m'écoutais mais j'ai à redouter le courroux de Céline; elle n'est déjà pas contente que j'aie pris un si grand format. Les yeux verts de mon mimi (Céline) sont terribles à supporter le soir.

Adieu ma petite sœur chérie, embrasse bien pour moi ma Mère chérie, dis-lui combien je l'aime; mon cœur le sent mais il ne sait l'exprimer. Je vous embrasse toutes de cœur. Nous avons reçu les photographies, celle de maman est à recommencer. Je te prie de le dire à Pauline.

Ta petite sœur

Marie du St Sacrement [Marie Guérin]

Que penses-tu de mon nom, il me plonge dans des méditations profondes! pour moi je vois là une inspiration divine, je n'en connais pas qui me fasse plus de bonheur. Quel beau titre! mais noblesse oblige! Consolons le Cœur du bon Dieu; jamais je n'avais compris encore à quels outrages Il est en butte dans le Sacrement de son amour, il faut venir dans ces pays pour en avoir des exemples continuels.

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