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De Mr. Guérin à sœur Marie de l'Eucharistie. 2 août 1897.

 

La Musse 2 Août 1897

Mon Cher petit Benjamin

Nous avons voulu profiter du départ de Jeanne et de Francis, demain mardi à 9 h 37 du matin pour t'écrire, après avoir reçu la lettre de Céline. Tu la recevras presque aussitôt que si nous t'avions écrit le matin. Francis s'est en effet décidé à rester un jour de plus à cause des inquiétudes de ta maman qui aurait été si loin de son sauveur. Nous ne nous en plaignons pas, mais les malades de Caen convoqués pour la consultation du Lundi n'ont pas dû être contents. Ta mère ne va pas mal, cela suit son cours normal, mais elle garde le lit comme toujours. Quand pourrons- nous revenir? Samedi ou Lundi. - Nous n'en savons rien. Nous désirons ardemment être rentrés. Quant au voyage de Vichy, nous sommes très perplexes. S'il arrivait malheur à notre petite reine, il faudrait revenir en toute hâte et cependant n'arriver à Lisieux qu'un jour et demi après. Je crois bien que le bon Dieu ne veut pas que je fasse ce voyage qui me coûte à tous les points de vue. En tout cas j'attendrai encore quelque temps.

Ma pensée ne quitte pas la chère petite malade; je la vois avec sa petite figure angélique attendant la mort avec joie. Je suis dans l'admiration la plus profonde devant sa sagesse si pro­fonde, sa connaissance si intime des secrets que communique l'amour divin et son courage. Non ce n'est pas du courage, car lorsqu'on a pénétré si avant dans les mystères du ciel, comme St Paul, il n'est pas étonnant que l'on aspire malgré les souffran­ces à briser les liens qui vous retiennent encore sur la terre. Quel enseignement elle nous donne cette petite fille et comme je vais graver dans ma mémoire tout ce qu'elle dit et fait pour tâcher de le reproduire au jour de ma mort. J'y marche à grands pas, je décline sur la pente rapide des années. Qu'est-ce que 10 ans, que 20 ans même ? Et pourtant après cette longue vie je n'aurai pas le bagage de cette enfant pour me présenter devant Dieu. - Heureusement que tous mes saints parents et ma petite Reine me feront la courte échelle, pendant que mes autres petites filles me pousseront par derrière - St Pierre me laissera peut-être entrer comme un âne chargé de reliques. C'est la marchandise qui sau­vera le porteur. Si j'admire ma petite Thérèse, je plains bien ses pauvres sœurs. Je sais bien que leur vertu leur fera supporter courageusement l'épreuve, mais le cœur saignera abondamment. La plus à plaindre c'est petit Paulin parce que son extrême sensibilité lui fera sentir plus rudement le coup. Témoigne-lui bien de l'affection ma chère enfant et fais tout ce que tu pour­ras pour amortir le coup... Témoigne aussi toute notre recon­naissance à la bonne Mère (Marie de Gonzague)  dont les attentions délicates en toutes choses me touchent vivement.

Je clos ma lettre, ma chérie, parce que je n'y vois plus et qu'il faut que je laisse un peu de place pour demain matin, avant 8 h, s'il y avait encore quelque chose à ajouter.

Embrasse de tout ton cœur pour ta mère et pour moi notre si chère petite Thérèse et ses sœurs et reçois pour toi les baisers les plus tendres qu'un père peut donner à sa fille bien-aimée.

I. Guérin

Nos respects les plus affectueux à la Bonne Mère.

Ce matin 3 Août. Ta Mère continue à aller mieux - Il n'y aura donc pas de complications.

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