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La vie intérieure du couple

 

Extraits de la préface de la traduction anglaise de la Correspondance Familiale "A Call to a deeper love", publié par Alba House.
Texte de Frances Renda, psychanalyste.

Zélie

Martin

 

medaille-mariage

Louis

Martin

 

A travers les âges, bien des saints ont été inspirés pour conduire les fidèles vers une compréhension et à un amour plus profonds de Dieu. Les bienheureux Louis et Zélie Martin, en tant que couple marié et parents de 8 enfants, occupent une position unique dans cette lignée de saints et de saintes. Leur mission est un appel retentissant à la nouvelle évangélisation, un appel à une perception renouvelée du sacrement de mariage et de la vocation de parent dans une famille. Nous commençons à peine à découvrir leur don aux fidèles du XXIe siècle. A travers eux nous est donnée la grâce de grandir dans le cadre de la spiritualité du mariage et de la condition de parent.

Le socle du mariage de Louis et de Zélie a été une forte implication dans les valeurs chrétiennes de leur foi. Ils n'ont jamais abandonné leur idéal d'amour élevé, rayonnant l'un pour l'autre le visage du Christ malgré les rudes épreuves et les tragédies qu'ils ont eu à traverser. Ils se sont stimulés l'un l'autre pour vivre une vie sainte, s'impliquant pour s'aider dans cet effort. C'est au cours de ce parcours conjugal qu'ils ont chacun touché leurs limites et perçu leur propres faiblesses, tout en s'embarquant dans un honnête travail d'amour et de transformation. C'est en explorant leur correspondance que nous pouvons avoir de profonds aperçus de la vie de Louis et de Zélie Martin. Nous les découvrons comme des modèles pour les couples mariés d'aujourd'hui : ils encouragent à approfondir l'amour conjugal et à partager cet amour avec les enfants, la famille et les voisins.

Louis et Zélie Martin ont vécu des vies ordinaires en des temps extraordinaires. Leur histoire commence sur le Pont St-Léonard qui traverse la Sarthe à Alençon. Comme ils se croisent en traversant le pont, Zélie entend une voix intérieure lui disant: " Voici l'homme que j'ai préparé pour toi." Inspirée par l'Esprit Saint, leur rencontre n'était pas accidentelle. Et comme toute traversée d'un pont conduit d'un endroit précis vers une autre destination, leur rencontre providentielle, suscitée par l'amour divin, les conduira de la vie qu'ils menaient à une nouvelle vie d'époux dans le Christ. Après les formalités de la présentation mutuelle, tous deux ont grandi dans la conscience de leur amour l'un pour l'autre, et ils ont répondu à la grâce reçue pour un but encore à définir.

Ils ont considéré leur mariage comme un appel à la sainteté. Trois mois après leur rencontre, le 13 Juillet 1858 à minuit, Louis et Zélie se marient à l'église Notre-Dame d'Alençon dans une cérémonie aux bougies, entourés par la famille et les amis. L'abbé Frédéric Hurel, curé de la Paroisse St-Léonard et directeur spirituel de Louis, leur sert de témoin. Après l'échange des promesses de mariage, Louis offre à Zélie en signe d'amour et d'engagement, une médaille d'argent (voir la photo ci-dessus) où sont gravées les images de Sara et de Tobie, deux figures bibliques issues du livre de Tobie. Geste discret mais expression puissante des sentiments intérieurs de Louis, geste symbolique communiquant à l'assemblée présente à la fois ce qu'il y avait dans son coeur et comment il avait l'intention de vivre son mariage avec Zélie.

Ce cadeau était le fruit de la prière.  Louis avait compris à travers l'histoire de Tobie, de son fils, et de sa bru Sara que Dieu les guiderait, lui et Zélie, tout au long de leur mariage, et qu'ils recevraient de lui tout ce qu'il auraient besoin pour guérir de l'aveuglement et des démons qui les affligeraient, comme dans le récit biblique. Ils étaient appelés par le sacrement de mariage à se comporter comme l'ange Raphaël dans ce récit, comme un ange pour la vie de l'autre, s'engageant à rapprocher l'autre de Dieu.

Louis comprit aussi à travers le personnage de Raphaël que Dieu accorde ce dont nous avons besoin si nous lui demandons et restons ouverts à ce qu'il donne. Louis comprit également la nécessité de faire de Dieu une priorité de sa vie. Par ce récit du livre de Tobie, Louis confia son projet de placer la charité au centre de sa vie et, à l'image du père de Tobie, de nourrir les pauvres, vêtir ceux qui sont nus, enterrer les morts et être juste à l'égards de ses employés. Tout comme Zélie, Louis avait la conviction profonde que la confiance et la totale conformité à la volonté de Dieu seraient les piliers de leur foi. Ainsi, leur mariage tracerait la route de leur itinéraire spirituel avec l'union avec Dieu dans l'amour.

Dix-neuf ans plus tard, dans une lettre à Pauline, Zélie décrira la journée de son mariage et la visite à sa soeur Marie-Dosithée, la tante de Pauline, à la Visitation du Mans :

"J'ai été la voir pour la première fois à son monastère le jour de mon mariage ; je puis dire que j'ai pleuré ce jour‑là toutes mes larmes, plus que je n'avais jamais pleuré dans ma vie, et plus que je ne pleurerai jamais; cette pauvre soeur ne savait comment me consoler. Je n'avais pourtant pas de chagrin de la voir là, non, au contraire, mais j'aurais voulu y être aussi; je comparais ma vie à la sienne et les larmes redoublaient. Enfin, pendant bien longtemps, je n'avais mon esprit et mon cœur qu'à la Visitation, (…) j'aurais voulu cacher ma vie avec la sienne. Toi qui aimes tant ton père, ma Pauline, tu vas penser que je lui faisais de la peine et que je lui en avais fait le jour de mon mariage ?  Mais non, il me comprenait et me consolait de son mieux, car il avait des goûts semblables aux miens; je crois même que notre affection réciproque s'en est trouvée augmentée, nos sentiments étaient toujours à l'unisson et il me fut toujours un consolateur et un soutien."  Dès le début de leur mariage, Louis était là pour Zélie, compréhensif, aidant et prenant soin d'elle.

Un peu plus tard, en un geste d'amour en vers sa femme et un don total de lui-même, Louis abandonna son travail d'horloger et renonça à son expression artistique pour seconder Zélie dans son entreprise de dentelle. Il devint un homme d'affaire, représentant l'entreprise à Paris, achetant les fournitures, écoulant la dentelle dans des magasins et auprès de client particuliers. Cela dut être très difficile pour lui de renoncer à son être artistique profond pour se retrouver sur la route, loin de sa femme et de ses enfants, et encore plus difficile quand les enfants étaient jeunes et très malades. Il savait alors que Zélie elle-même était sur la route, tôt les matins froids d'hiver ou tard la nuit pour visiter un enfant malade en nourrice, mais il a donné et donné encore, généreusement.

A travers ces années de mariage, Louis a fidèlement vécu une relation complémentaire avec Zélie et au jour le jour, il a été dirigé par les mots de l'archange Raphaël dans l'histoire de Sara et Tobie. Zélie raconte dans ses lettres que Louis l'apaisait et la rassurait. Il l'a supportée comme un partenaire à part entière dans l'éducation des enfants et dans l'entreprise de dentelle.

Zélie écrit à Pauline en CF 192 que Louis la comprend – et nous constatons à quel point c'était pour elle un cadeau signifiant, elle qui n'avait jamais eu cette compréhension de la part de ses père et mère (CF 15). Et justement, ce qui se révèle dans la lettre que Zélie écrit à son frère alors qu'elle est à la mort (CF 216), ce sont les besoins qu'elle porte depuis l'enfance. Elle écrit:

"Enfin, j'ai pu rester dans le lit, à la condition d'y être comme assise. Quand le sommeil voulait venir, le mouvement imper­ceptible que je faisais sans doute réveillait toutes les souf­frances. Il a fallu gémir toute la nuit. Louis, Marie et la bonne sont demeurés près de moi. Ce pauvre Louis, de temps en temps, me prenait dans ses bras comme une enfant."

Ce fut le dernier cadeau d'amour de Louis à Zélie mourante. Quand Raphaël, dans le récit biblique, déclare son identé d'ange envoyé par Dieu, il dit à Tobie et à son fils  : "Dieu m'envoya en même temps pour te guérir, ainsi que ta belle-fille Sarra " (Tobie 12,14 texte de la Tob). Nous comprenons que Louis fut l'ange Raphaël envoyé pour guérir Zélie en l'apaisant et la rassurant pendant les nombreux chagrins de leurs 19 années de vie commune.

En méditant cette image très prenante de Louis tenant Zélie dans ses bras comme un petit enfant, alors qu'elle agonise, nous voyons Louis l'aimer et la chérir comme elle n'a jamais été aimée et chérie enfant. Louis, dont la vie était centrée sur le Christ pour le laisser agir à travers lui, a compris l'appel au mariage et est devenu pour Zélie le visage du Christ. Il a aimé et chéri Zélie avec l'amour du Christ. Dans cette lettre de Zélie, nous sommes témoins du dernier voyage de Zélie, des bras de son mari aux bras de Dieu dans un éternel embrassement.

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Louis et Zélie ont vécu 19 ans une relation de couple à la fois heureuse et remplie d'amour, mais aussi de moments de peine, extrêmement stressants et tragiques. Il ont eu neuf enfants en 13 ans, dont trois sont mort en bas-âge : Marie-Joseph-Louis à 5 mois, Marie-Joseph-Jean-Baptiste à 8 mois et Marie-Mélanie-Thérèse à 7 semaines. Un quatrième enfant est mort dans la petite enfance : Marie-Hélène, à l'âge de 5 ans et 4 mois. Des cinq filles qui ont survécu, toutes ont approché la mort de près dans l'enfance: Marie, Pauline, Léonie, Céline and Thérèse. Ces traumatismes répétés, ces pertes que Louis et Zélie ont expérimentées pendant 14 ans, ont été très douloureuses et débilitantes. On peut lire dans les lettres de Zélie sa longue bataille avec l'anxiété et la dépression, réactions caractéristiques à un traumatisme répété.

La troisième enfant, Léonie, a souffert de sa naissance à l'âge adulte, et a frôlé la mort à quelques reprises avant d'atteindre ses deux ans. Cette enfant difficile a souffert de plusieurs maladies chroniques ; cependant son comportement d'opposition, ses explosions de colère incontrôlées, ses changements d'humeur, ses pauvres relations avec ses pairs et son inhabilité à fonctionner en milieu scolaire ont occasionné beaucoup de souffrance et de frustration pour elle et sa famille. Elle était une enfant renfermée avec une pauvre estime de soi, et ressentait de manière chronique qu'elle n'avait pas sa place. Avec les instruments contemporains de diagnostic et une évaluation psychologique moderne moderne pour évaluer son comportement symptomatique, la possibilité d'abus serait une piste importante à évaluer. En effet, l'ensemble des symptômes manifestés par Léonie sont caractéristiques d'un abus physique ou émotionnel. Ceci, Zélie ne l'a compris que cinq mois avant sa mort, lorsque Marie l'a informée que la domestique Louise Marais abusait de Léonie (CF 193).

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Dans leur ensemble, la correspondance du couple, 218 lettres de Zélie et 16 lettres de Louis, est riche en aperçus sur leur vie et leur spiritualité. Les lettres donnent couleur et texture aux petits faits de la vie, rendant palpables les incidents décrits par Zélie, donnant aux lecteurs accès à une intimité, une honnêteté, qui n'étaient pas destinées au large public. Par ailleurs, ces lettres enrichissent notre compréhension du couple charismatique qui a donné la vie à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, leur dernier enfant et la plus grande sainte des temps modernes. Leur correspondance souligne que la sainteté est un projet familial des parents et des enfants, immergés en un Dieu d'amour.

Zélie revient à la vie dans ses lettres : sa voix forte témoigne d'une femme d'affaires très capable, d'une femme à la foi profonde et confiante en Dieu, d'une bonne mère généreuse qui s'implique profondément, d'une épouse ouverte à la transformation, d'une jeune épousée effrayée et immature devenant le coeur et l'âme de sa famille, du cadeau d'amour imprévu fait à Louis sur le pont traversant la Sarthe à Alençon.

En contraste, dans les 16 lettres qui nous restent de lui, Louis est placé dans l'ombre, sans voix, laissant le lecteur s'interroger sur le rôle qu'il a joué dans la vie de la famille Martin. Cependant, en lisant de près, nous constatons que Zélie se reporte à Louis dans 120 de ses lettres, le faisant revivre pour nous et éclairant son rôle significatif de mari et de père dans la famille.

Zélie nous révèle plusieurs dimensions de Louis...

C'est un homme sensible, écrit-elle, un mari et un père aidant, plein de passion, décrit à travers une large palettes d'émotions. Il aime jouer et a le sens de l'humour, toujours patient et compréhensif envers les besoins de sa femme et de ses enfants. (CF 52, CF 68, CF 201). Un homme qui prend en charge, offrant son support et sa force dans diverse situations (CF 128, CF 129, CF 146, CF 157). Un homme consacré à sa famille et à celle de Zélie qu'il a accepté comme la sienne (CF 33, CF 75 and CF 77). Un homme qui fut un partenaire à part entière dans l'éducation des enfants, constamment présent et sensible à leurs besoins (CF 53, CF 61, CF 91, CF 96, CF 98).

Louis était aussi un habile homme d'affaire, qui possédait un portefeuille important. Il a investi dans l'immobilier, détenant plusieurs propriétés. De sorte que grâce à ses succès financiers, il a pu prendre sa retraite à un âge précoce, assurant la sécurité financière de la famille tout en continuant à donner largement à ceux qui supportaient les pauvres et aux missions étrangères (CF 114).

Il aimait les gens. Il avait à Alençon plusieurs amis d'enfance intimes avec lesquels il est resté proche. Ces amitiés ont certainement aidé à combler le vide laissé dans sa jeune vie d'adulte par la mort de ses soeurs et de son frère. Il faisait partie avec eux du Cercle Catholique, des Conférences de St Vincent de Paul et de l'Adoration Nocturne. Ce groupe d'hommes et de femmes vivaient des vies très équilibrées, travaillant de concert dans l'apostolat laïque catholique pour rendre le Christ présent, se réunissant et se supportant mutuellement, et priant ensemble (CF 172, CF 198, CF 212).

Louis entretenait une relation profonde avec Dieu, renouvelant quotidiennement son amour de l'Eucharistie et le partageant avec sa famille, ses amis et les pauvres. Il vivait dans le monde tout en étant immergé dans le Christ (CF 116, CF 175).

Louis a expérimenté plusieurs pertes dans sa vie et dans les 10 dernières années de son mariage, soit la seconde moitié de ses 19 ans de vie de couple, il a expérimenté l'affreuse douleur de perdre la moitié de sa famille: sa femme et 4 enfants, tout en affrontant avec peine et terreur la possibilité de perdre aussi ses autres enfants.

A l'époque des maladies infantiles, il a pris la décision, en 1868, d'envoyer les deux aînées en pension pour soulager Zélie du stress énorme qu'elle affrontait elle-même. Cela aussi fut  une perte pour les deux parents, bien sûr, mais le sacrifice en valait la peine aux yeux de Louis. En 1871, sensible à l'énorme fardeau de Zélie et à son anxiété, Louis a vendu son entreprise d'horlogerie pour être libre pour se consacrer totalement à l'entreprise de dentelle de Zélie, avec son temps et son expérience des affaires.

En 1877, après la mort de Zélie, Louis, exprimant de nouveau son amour désintéressé pour ses enfants, abandonna sa vie à Alençon pour déménager à Lisieux, pour vive près du frère de Zélie, Isidore, de sa femme Céline et de leurs enfants, pour faire partie de leur vie familiale. Ceci apporta à Louis et à ses enfants la stabilité et la chaleur d'une famille élargie. Ce sacrifice, qui était don se soi, signifia pour lui qu'il ne vivrait plus proche de sa mère, de sa famille et de ses amis. Il abandonna son travail social et apostolique, tout comme ses amis, et ses relations dans la vie religieuse qui l'avaient encouragé et supporté par la prière et la direction spirituelle – comme les Clarisses. Il renonça aussi à son ermitage du Pavillon.

Vers la fin de sa vie, dans la cinquantaine et la soixantaine, Louis devint plus vulnérable. Il subit sa première attaque en 1887, à 63 ans. On est témoin, à cette époque, de sa générosité héroïque dans l'offrande de chacune de ses filles au Christ pour la vie religieuse, générosité qui le laisse sans le support qu'il avait prévu et dont il aura désespérément besoin avec l'âge.

En étudiant cette vie, nous réalisons que le don total que Louis a fait de lui même et de manière répétée, l'a conduit, à travers sa propre Passion, à donner sa vie pour les autres. Sa transformation de la souffrance de sa vie en énergie d'amour a aussi grandement influencé Thérèse, sa dernière enfant. Elle a compris et intériorisé la spiritualité de son père, qui est la base de la doctrine spirituelle pour laquelle elle a été proclamée Docteur de l'Église par le Pape Jean-Paul II le 19 octobre 1997.

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Louis et Zélie constituent pour nous un modèle de couple pour approfondir constamment notre compréhension du mariage, un appel à la conversion au Christ, un appel à refléter l'amour du Christ, en un mot, un appel à un amour plus profond. Ils nous font signe de les rejoindre dans le sacerdoce des laïcs reçu au baptême, de remettre au Dieu d'amour miséricordieux notre mariage, notre famille et le monde autour de nous, et de construire ainsi une civilisation de l'amour.

En regardant le mariage de Louis et de Zélie, nous comprenant qu'il était un cadeau de Dieu à l'Église. Leur amour l'un pour l'autre a été fécond bien au-delà de tout ce qu'ils ont pu accomplir par leur propre sainteté ! Ils nous invitent à être attentifs, à accepter Dieu comme présent dans les évènements de nos vies, aussi confus et douloureux qu'ils puissent être, dans la totale confiance.

 

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