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Marie par le P. Piat - chap. 1


Extraits de la biographie de Marie Martin rédigée par le P. Stéphane-Joseph Piat, franciscain (1899-1968). Le livre, épuisé, a été publié par l'Office Central de Lisieux en 1967. Ces extraits sont mis en ligne avec la gracieuse autorisation de l'Office Central de Lisieux.

Le Père Piat a longuement rencontré les soeurs de Thérèse au parloir et a en obtenu des informations très précises ; on le consulte encore aujourd'hui en s'appuyant sur la rigueur de ses dates et des évènements mentionnés.

 

Les années d'etudes

 

 

Chez Louis et Zélie Martin, c'est la petite Marie qui ouvrit la série des neuf naissances qui peupleraient le foyer. Le 22 février 1860, après une chaude alerte de santé, Mme Martin met au monde une fille, baptisée le jour même en l'église Saint-Pierre de Montsort, et placée sous le patronage de la Vierge. Radieux, le papa déclare au prêtre qui administre le sacre­ment : « C'est la première fois que vous me voyez pour un baptême, ce ne sera pas la dernière. » Marie-Louise eut pour parrain et marraine le grand-père Guérin et la grand- mère Martin.

La petite, que sa mère se fait une joie de nourrir elle-même, est robuste autant que ravissante. Son éveil sera précoce. On le suit à la piste dans les sou­venirs qu'elle notera comme dans la correspondance de Mme Martin. A 3 mois, elle tient sur les jambes. A 4 ans, « elle commence déjà à épeler passablement ». Elle s'agenouille, matin et soir, sur la commode, devant la Madone, pour ébaucher ses premières prières. Elle se recueille avec son père devant la Vierge qui domine le jardin du Pavillon et qui, bientôt, viendra présider à la vie familiale. Cette statue lui semble de dimensions insolites : « C'est comme chez M. le Curé », remarque-t-elle, avec une moue qui, déjà, trahit la raisonneuse de demain. Placée à l'école de la Providence, elle progresse, mais n'apprécie guère le milieu. Elle s'intéresse davantage aux apprêts culinaires qui signalent l'arrivée de l'oncle Guérin. Le croquis tracé d'elle à cinq ans, par la plume mater­nelle, éclaire déjà tout son destin : « Marie est jolie, mais trop timide, cela lui fait tort, car elle n'est pas du tout méchante et a grand-peur d'offenser le bon Dieu. Elle ressemble à ma sœur du Mans, qui pleu­rait, étant toute petite, lorsqu'on lui parlait de mariage. Marie en ferait bien autant. »

Déjà, elle « enfile des perles à sa couronne » : actes de vertu, actes d'amour, qu'elle dénombre avec soin. Elle parlera longtemps de cette soucoupe en peau d'orange, royal cadeau de son père : un chef- d'œuvre, estimait-elle, et qu'elle céda sans broncher sur le désir de Pauline, « pour avoir le Cel (le Ciel) ». Mais que la servante ne s'avise pas de la régenter de façon tyrannique, comme elle a coutume de faire à ses sœurs. La réponse éclate aussitôt : « Je suis bien libre, moi. » Louise Marais se venge en l'appe­lant : « Je suis bien libre », ce qui prend des allures de définition.

Les gestes d'indépendance de Marie ne se comptent plus. A la messe, on l'invite à baisser la tête quand retentit la sonnette de l'élévation ; elle regimbe et fixe l'Hostie, d'un regard chargé de tendresse. Sur la rue, elle refuse de saluer les passants, amis de la famille : cela lui semble formalité inutile. « Tu ne te feras jamais aimer », lui dit sa mère. - « Peu importe, du moment que toi, tu m'aimes. »

Se rendant à l'église de Montsort un jour de Pâques, l'enfant passe près d'un dépôt de chaux entouré d'un tas de sable. Elle s'approche, Louise l'arrête : « Attention, ça brûle ! » Il n'en faut pas plus pour qu'elle monte sur le talus qui cède sous ses pas. Elle n'a que le temps de se dégager, en poussant des cris désespérés, mais les bottines toutes pimpantes sont complètement rongées.

A l'école, Marie sort bec et ongles pour défendre Pauline, si douce, si émotive, contre les taquineries des compagnes. Ses manques de souplesse lui valent, au réfectoire, la punition infamante du chapeau de gendarme, mais elle l'expédie d'un geste prompt, jusqu'à ce qu'on le lui attache solidement. Certain jour, elle quitte l'école, indignée, parce que, par temps de pluie, on veut l'envoyer en promenade sans manteau. On comprend l'appréciation donnée par la maman à Mme Guérin, le 14 avril 1868 : « Marie a un carac­tère très spécial et volontaire. C'est la plus belle, mais je la voudrais plus docile ». Notons la suite, qui révèle un aspect très humain du caractère pater­nel : « Quand vous m'écrirez, ne me parlez pas de ce que je vous dis sur cette enfant, d'ailleurs si bien douée, mon mari ne serait pas content, c'est sa bien-aimée. »

Est-ce à son occasion que surgit un jour, plus animé que de coutume, un léger débat entre époux ? Mme Martin avait montré quelque mécontentement. Restée seule avec elle, Marie, surprise et peinée, lui demande : « Est-ce que c'est cela qui s'appelle faire un mauvais ménage » ? La maman la rassura en riant : « Ne crains pas, j'aime beaucoup ton père. » Le soir, elle transmettait à celui-ci la naïve réflexion, qui les dérida longuement : « Nous n'avons qu'à

bien nous tenir », conclurent-ils. Les enfants sont parfois de terribles observateurs.

Au fait, il était difficile de trouver un cœur plus tendre que ne l'avait cette fillette pour ses parents. Littéralement, elle raffolait d'eux. Ils étaient tout pour elle. Avec une franchise absolue, elle leur découvrait ses moindres fredaines. La maman joue à merveille de cette sensibilité frémissante. Elle guide l'examen du soir. Marie n'a-t-elle point commis telle ou telle faute ? S'il advient qu'ayant répondu négativement, la fillette se souvienne ensuite de quelque méfait, elle descend toute en pleurs : « Mon âme est tachée ; le bon Dieu n'est plus dans mon cœur. » Et sa mère doit mettre toute sa tendresse à calmer cet effroi et à ramener l'incident à ses justes proportions.

Cette politique de confiance réciproque aide à liqui­der les situations troubles dont sont victimes tant de jeunes âmes. La petite lui ayant découvert cer­tains propos, certaines attitudes suspectes de quelques condisciples, Mme Martin forme doucement sa con­science, l'initiant à la plus délicate pureté. Elle la prépare elle-même à recevoir le sacrement de péni­tence. « Elle me contait, déclarera plus tard Sœur Marie du Sacré-Cœur, cette histoire qui me faisait dresser les cheveux sur la tête : « Il y avait une enfant qui n'osait pas dire ses péchés, et quand elle venait à confesse, le prêtre voyait sortir de sa bouche la tête d'un gros serpent. Puis, aussitôt, elle dispa­raissait. Enfin, un jour, elle eut le courage d'avouer ses fautes, et le gros serpent sortit tout entier, et, à sa suite, une multitude de petits serpents, car, lorsqu'on a chassé le plus gros, les autres s'en vont tout seuls, comme par enchantement. » J'avais retenu cela et, pour rien au monde, je n'aurais voulu cacher un péché. »

La leçon était bien dans le style du temps ; l'exem­ple en question traînait dans tous les recueils de ser­mons où les prédicateurs puisaient schémas et clichés de retraites. Heureusement, Mme Martin avait l'art d'adoucir, à force de confiance, ce qu'un tel enseigne­ment pouvait comporter d'angoissant pour une ima­gination puérile. Elle précisait bien que le reptile venimeux, c'était le péché mortel, dont l'accusation est obligatoire au point que l'omettre volontairement rendrait la confession invalide.

Marie croyait en sa mère. A travers ses paroles, elle aspirait, elle buvait les convictions religieuses qui nourrissaient son âme pour la vie. Elle communiait aussi aux larmes maternelles. C'est elle qui nous a transmis l'image de Mme Martin penchée, à dix-huit mois de distance, sur le cercueil de ses deux petits Joseph, posant sur leur front une couronne de roses blanches et gémissant devant leurs cadavres : « Mon Dieu, faut-il mettre cela dans la terre ? Mais, puisque vous le voulez, que votre volonté soit faite ! »

A la rentrée scolaire d'octobre 1868, M. Martin confie ses deux aînées, respectivement âgées de 8 ans et demi et de sept ans, au pensionnat annexé à la Visi­tation du Mans. Cela allégera la tâche de son épouse et elles se formeront là-bas sous le regard vigilant de leur tante, Sœur Marie-Dosithée. Celle-ci, au cours de quelques entretiens au parloir, avait pris sur l'aînée de ses nièces un ascendant fait d'admiration et de tendresse. Elle lui avait remis une image représen­tant Jésus récoltant des lys. Composition sulpicienne qu'agrémentait un texte de même venue : « Bien­heureux le lis resté sans tache jusqu'à l'heure de la moisson ; sa blancheur brillera éternellement au para­dis ». L'enfant était tombée extasiée devant cette médiocre gravure. Au verso, elle écrivit : « Souvenir de ma tente du Mare, je la garderai toujours ». Il y avait là une influence à exploiter.

Le monastère du Mans, érigé en 1822, grâce à un groupe de visitandines venues de Blois, s'était sub­stitué à celui que la Révolution avait détruit. Il comptait entre cinquante et soixante religieuses et avait alors pour Supérieure Mère Thérèse de Gonzague de Freslon, à qui succéderait Mère Marie de Chantal Fleuriot. L'aumônier était l'abbé Boulangé, ami personnel de dom Guéranger, qui aimait lui rendre visite et confier à la Vierge miraculeuse priée dans la chapelle son œuvre de restauration monas­tique. Le pensionnat, qui serait fermé en 1878, ne compta jamais plus de cinquante élèves. Parmi les maîtresses, il faut nommer Sœur Marie Aloysia Vallée, qui eut de remarquables affinités d'âme avec Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, et que les jeunes filles Martin aimeront appeler plus tard tante Aloysia. A signaler aussi Sœur Marie-Colombe Cox, professeur de dessin et d'histoire naturelle, qui alliait à une haute oraison un zèle apostolique dévorant et qui mobi­lisait la générosité et les talents de ses élèves en faveur d'une « œuvre des partants », créée au profit de cinquante-quatre missionnaires, dont une douzaine d'évêques. Les fillettes qui embarquaient à Alençon, en ce début d'octobre 1868, ne risquaient donc pas de s'étioler en serre chaude, malgré l'exiguïté du cadre et le petit nombre de leurs condisciples.

Voyager a du charme, quand on est jeune, mais quitter le foyer est un sacrifice cruellement ressenti. Le déchirement n'est pas moins aigu pour les parents. A l'heure des adieux, Marie fond en larmes. Elle se ressaisit et observe, non sans finesse, le couvent et les élèves, dont beaucoup appartiennent au milieu aristocratique. Eveillée très tôt au sens de l'égalité, elle s'étonne de voir dans un cloître des pianos, pour elle signes de l'opulence. A table, elle doit manger de tout, « même du gras », ce qui lui soulève le cœur. Et puis, il y a ces grilles, symboles de la vie en cage. Quelle épreuve pour son goût de l'indépendance !

Il faut croire, l'amitié de Pauline aidant, et l'affection de sa tante, que la fillette put surmonter ses répu­gnances, car, le 29 novembre 1868, Sœur Marie Dosithée la montre « très habituée et remplie de bonne volonté », encore que « difficile », et d'une « originalité de nature qui demande beaucoup de soins ». Elle sera bientôt reçue dans le groupe des « enfants de Jésus ». C'est qu'elle a de l'énergie à revendre. Conduite chez le dentiste, quand on l'invite à offrir ses souffrances pour l'âme de son parrain récemment décédé, elle subit stoïquement plusieurs extractions. Le praticien avouera n'avoir jamais rencontré, à cet âge, patiente si résolue. Elle était prête à affronter derechef le redoutable davier. Quand on écarta toute nouvelle intervention, elle en exprima des regrets : « C'est dommage ! Ce pauvre bon-papa n'aurait plus été en purgatoire. »

C'est pour sa tante qu'il lui faut bientôt prier. Marie-Louise Guérin, plus couramment appelée Elise, portait en sa médiocre santé le contrecoup des péni­tences excessives accomplies dans sa jeunesse et les suites d'une tuberculose dont elle s'était relevée comme par miracle. Il lui avait fallu des prodiges de courage pour forcer la porte du cloître. L'âme domptant le corps, elle avait assumé la Règle en son intégralité. Dom Guéranger l'appréciait comme une moniale exemplaire. L'année 1868 vit réapparaître des acci­dents pulmonaires, qui inquiétèrent de plus en plus l'entourage.

Désespérant de son rétablissement, on voulut lui ménager une dernière consolation : celle d'assister à la première communion de sa nièce. La cérémonie serait anticipée de deux ans. L'aumônier se portait garant et des connaissances religieuses et des bonnes dispositions de Marie, qui brillait à la fois par la sûreté de ses réponses et par l'intelligence de ses questions, laissant loin derrière elle ses compagnes plus âgées. « Je ne me contentais pas de bien appren­dre le catéchisme, lisons-nous dans l'autobiographie ; je faisais beaucoup de pratiques pour que le petit Jésus soit bien heureux dans mon cœur, qu'il s'y trouve bien reçu, car je pensais dans l'intime de mon âme qu'il avait fait croire à tout le monde que ma tante allait mourir, justement parce qu'il était pressé de se donner à moi, et cette pensée me comblait de joie. » Thérèse n'eût pas dit mieux.

Marie prend en mains la cause de la guérison de Sœur Marie-Dosithée. Elle est sûre de son affaire. A l'infirmière qui déclare, conformément à la doctrine de saint François de Sales, qu'il faut vouloir avant tout la volonté de Dieu, elle réplique presque indignée : « Mais, ma sœur, si je faisais comme cela, je n'arriverais à rien ! Je ne parle pas au bon Dieu de sa volonté ; je tâche de changer sa volonté ». Que répondre à cette logique enfan­tine ? Elle triomphera infailliblement, relevant de la foi qui transporte les montagnes.

Notre pensionnaire a pris pour avocat saint Joseph, son favori. Il y avait, dans le jardin, au lieu dit « la petite bergerie », une statue du Patriarche, dans une niche entourée de jasmin. Marie souffrait de la voir solitaire et comme abandonnée. Elle ramassait des fleurs, les enfilait en forme de couronnes et les offrait à son intercesseur. Toutes les récréations y passaient. L'autorité dut rappeler à l'enfant que le jeu collectif avait, lui aussi, ses moments de priorité.

Les nouvelles devenant plus alarmantes, Marie fixait saint Joseph d'un œil réprobateur et suppliant. « Et quand je l'avais regardé ainsi, soit pour le gronder, soit pour le remercier, écrira-t-elle, je m'en allais toute rassurée et convaincue que ma tante guérirait. » Dieu n'y put résister. Sœur Marie-Dosithée pourra assister à la première communion de sa nièce ; son état s'amé­liorera progressivement.

Dans ce climat traversé d'inquiétude se poursui­vait la préparation du grand jour. Les lettres de Mme Martin encourageaient de loin les efforts de sa fille. Celle-ci les gardait comme un joyau. Elle les montrait mystérieusement à ses maîtresses, qui admi­raient les dons d'éducatrice de cette mère et la pro­fondeur de sa vie intérieure.

Dans sa préparation à la première communion, il y a des ombres au tableau. L'effort d'introspection pour atteindre à la pureté totale n'est pas sans péril pour un tempéra­ment nerveux et hyperémotif. Marie passe par une crise de scrupules, qui l'amène à confier à sa maî­tresse les pensées les plus extravagantes et les craintes les moins fondées. Le thème de la chasse aux serpents, qu'elle a trop bien retenu, lui en fait voir d'imaginaires, qui la poursuivent partout. La sagesse du confesseur, qui arrête d'autorité le flot des aveux et la fièvre des examens, l'obéissance de la pénitente, qui s'incline sans comprendre, exorcisent le mauvais charme. Il ne restera que de rares séquelles auxquelles Sr Marie-Dosithée fera allusion, quatre ans plus tard, invitant à écarter l'obsession, en évi­tant de trop parler à l'enfant de son âme et de ce ce qui la souille. Dans les desseins de Dieu, il était bon que Marie ait fait l'expérience de cette torture intérieure. Cela lui vaudra un jour de pouvoir aider Thérèse à triompher de semblable infirmité.

Les cérémonies du 2 juillet 1869 eurent lieu dans la chapelle extérieure, où les parents avaient accès. Se trouvait là tout un rassemblement de noms réputés et de toilettes distinguées. Cependant, pour Marie, M. et Mme Martin éclipsaient toutes les vedettes de la haute société : « Papa était en effet très beau et d'une distinction naturelle rare. Maman avait une robe de soie noire toute simple, mais son air noble et digne la paraît à mes yeux d'un éclat sans égal. Oh! que je me trouvais privilégiée d'être leur enfant! »

Au cours de la cérémonie, il revint à Marie, comme elle l'avait secrètement désiré, de réciter l'acte de foi. Puis elle fit sa première communion et, suivant son expression, se recueillit de son mieux « comme une enfant ». Les fillettes en blanc regagnèrent ensuite le cloître intérieur ; le repas festif se prit sur une table où couraient des guirlandes de jasmin. La fête s'acheva dans l'intimité, non sans que Marie ait versé quelques larmes sur la fin de ce qui était « la plus belle journée de sa vie ».

« Le lendemain, écrit-elle, on nous rendit à nos parents. Ah ! ce lendemain, qu'il fût empreint pour moi de mélancolie ! J'avais donc retrouvé papa et maman, moi qui souffrais tant d'en être séparée! Avec eux il me semblait être au Ciel, mais ce Ciel devait être bien court, puisque, le soir-même, ils devaient nous quitter. Aussi mon bonheur était loin d'être complet. Nous fîmes une promenade à la cam­pagne. Bientôt je me vis dans un champ de grandes pâquerettes et de bleuets. Mais pour les cueillir, il fallait quitter la main de mon père chéri. Je préférais rester près de lui. Je le regardais, je regardais maman... Il y avait dans mon petit cœur de 9 ans des abîmes d'amour et de tendresse pour eux. »

La joie des parents n'était pas moins vive. « Si vous saviez, écrit Mme Martin de sa fille, comme elle était bien disposée ; elle avait l'air d'une petite sainte. M. l'Aumônier m'a dit qu'il était fort satis­fait d'elle, il lui a décerné le premier prix de caté­chisme. J'ai passé au Mans les deux plus belles journees de ma vie, j'ai rarement ressenti autant de bonheur. Ma sœur se trouvait mieux. Marie me disait quelle avait tant prié pour sa tante qu'elle était sûre que le bon Dieu l'exaucerait.»

Effectivement, la Visitandine entrera bientôt en convalescence. Plus tard, proche de la mort, elle pourra dire à sa nièce : « C'est à toi que je dois sept années de vie ». Quant à Marie, elle témoignera sa gratitude à saint Joseph en adoptant, pour la confirmation, le nom de Joséphine.

Un carnet, dit de « deuxième communion », et qui se réfère soit à la sortie de juillet, soit à la rentrée d'octobre 1869, analyse cinq instructions et trois con­férences données par le P. Mathieu. Résumé d'enfant, mais clair, appliqué, retenant l'essentiel. Beaucoup plus remarquable l'exposé de la retraite prêchée en juin 1872, par un Capucin, le P. Benoît-Joseph. Le péché, la souffrance, la mort, la confession, la vanité du monde, en constituent les sujets majeurs. Arsenal alors classique des grandes vérités, qui impressionne fortement la jeune auditrice et semble avoir rallumé en elle une brève flambée de scrupules.

La perspective de la première communion une fois évanouie, qui avait tenu l'enfant en haleine et allégé le sacrifice de l'exil, la nostalgie du foyer paternel se fait lancinante. Marie soupire quand les sonneries de cloches évoquent celles d'Alençon. Elle envie les oiseaux qui peuvent retrouver leur nid, et jusqu'aux chiffonniers qui, la hotte pleine, regagnent leur logis. « Il me serait impossible, avouera-t-elle un jour, de dire à quel point j'ai souffert d'être séparée de mes parents, c'est en vain que j'essaye­rais d'expliquer ce martyre. Ah ! si je n'avais pas eu ma tante à qui je ne voulais pas faire de peine, jamais je ne serais restée sept ans derrière des grilles...»

Les vacances, huit jours le 1er janvier, quinze à Pâques, six à huit semaines en fin d'année scolaire, sont attendues avec avidité. Dans une scène d'har­monie imitative, Marie mine à l'avance pour Pauline sa cadette les épisodes joyeux de ce retour au pays de Cocagne : l'arrivée de la maman au parloir, la sonnette du tour qui alerte la maîtresse, les longs baisers des retrou­vailles, puis le halètement de la locomotive qui s'ébranle, l'appel des stations, le paysage aimé qu'on guette de la portière, l'arrêt en gare d'Alençon, toute la famille qui se précipite pour accueillir les voya­geuses.^. Impossible de traduire cette ivresse. Mais les joies n'ont qu'un temps ; il faut s'armer à nouveau des livres et des cartables. La fillette, le regard embrumé, dit adieu à son père : elle n'est pas encore installée dans le train que la voilà muée en Madeleine pleureuse.

Les lettres de Mme Martin mettent du baume sur la plaie. Elles ont un charme exquis. Les événements du foyer s'y déroulent comme en un film aux épi­sodes multiples. Les réponses de l'enfant, toutes ruis­selantes de tendresse, sont pleines de ces effusions auxquelles se complaisait un romantisme attardé. Elles relatent avec une belle franchise les écarts de con­duite comme les succès scolaires. Ceux-ci sont des plus brillants. Assez régulièrement, chaque trimestre, Marie se voit décerner la croix d'excellence, l'ins­cription au tableau d'honneur, et l'une ou l'autre des «décorations », comme on les appelle : rubans de différentes couleurs, selon les matières, et qu'on porte en bandoulière, le dimanche aux offices. « Je réus­sissais bien dans mes études, constate notre pension­naire. Une année je remportai neuf prix. C'était beau pour la Visitation où l'on ne donnait que des récom­penses absolument méritées. Mais cela me coûtait

tant d'aller les chercher que mon plaisir en était diminué de moitié, parce qu'il me fallait traverser toute la noble assemblée des religieuses, réunies pour cette fête dans leur grande salle de récréation, « la Chambre », et j'étais très intimidée », Certain jour qu'en lui remettant le ruban, la première maîtresse lui glissait à l'oreille : « Par indulgence », cette fille à l'âme fière se refusa à le porter. « Je ne veux pas me parer, protesta-t-elle, de ce que je n'ai pas tout à fait mérité. »

Mieux que dans les hommages officiels, la qualité du travail se traduit dans les résultats durables. On constate chez Marie un style aisé, la composition facile, une orthographe irréprochable, l'écriture lisible sans être belle, la ponctuation correcte, exception faite du point et virgule totalement ignoré, des con­naissances variées et bien assimilées, bref les bases d'une culture limitée mais solide.

La conduite était-elle à l'avenant ? Il y avait bien des négligences et des sautes d'humeur, mais rache­tées par la promptitude de l'aveu. « C'était un besoin pour moi de m'accuser, après j'avais l'âme en paix. » Sœur Marie-Dosithée souscrit entièrement à l'appré­ciation de sa nièce. C'est le 12 février 1872. La petite a alors 12 ans : « Que je l'aime donc, Marie ! Que c'est une bonne enfant ! Quelle candeur ! Quelle droiture et sincérité ! C'est ravissant. Presque tous les jours, je la vois courir après moi et s'accuser de ses manquements, et sans en être priée, bien entendu. » L'adolescence, en cette nature ennemie du con­formisme, amène des saillies et des boutades qui ne seront pas toujours du goût de l'excellente religieuse. La fillette se fait rabrouer quand elle confie une de

ses pensées étranges. « Je trouve qu'il y a beaucoup de répétitions de mots dans l'Evangile ; notre maî­tresse de style nous enseigne pourtant à les éviter. » Ou quand elle a eu l'idée saugrenue de réciter le Pater à l'envers, « pour voir le diable », selon le pro­cédé suggéré par une de ses compagnes. Evidemment, elle ne vit rien et n'en fut pas marrie, ayant pris certaines garanties pieuses pour conjurer l'astuce du malin.

Un certain autel de Notre-Dame des Sept Douleurs avait le don de déplaire à cette écolière trop critique. La Vierge avait un air si pitoyable ! Les fleurs arti­ficielles paraissaient si minables ! Et il lui fallait, avec sa tante, épousseter toutes ces pauvres choses que la Visitandine déclarait « splendides ». Nos modernes, faut-il le dire, se rangeraient au jugement de l'enfant. Celle-ci cherchait à exprimer sa mauvaise humeur. Elle eut ce trait de génie : « Ce n'est pas pour les saints, c'est pour nous qu'on met des fleurs à leur autel. Vous voyez bien, ma tante, on les tourne de notre côté, et la Vierge n'a que les fils de fer ». Cette fois, Sœur Marie-Dosithée fit preuve d'humour : « Pourquoi ne pas mettre ta robe à l'envers, afin que le beau côté soit tourné vers toi » ?

A vrai dire, la toilette n'intéressait guère notre pensionnaire. Passe encore pour l'uniforme, mais les habits de fantaisie qu'on arborait en vacances lui faisaient horreur, et par-dessus tout « les petites voilettes de tulle blanc » qui ne servent qu'à « faire la belle ». A la première communion de Léonie, elle en aura, de colère, le visage cramoisi, et il faudra la libérer de ce qu'elle nomme un « masque à la mode ». On renoncera également à l'habiller de blanc pour

la procession du 15 août. S'exhiber dans un défilé lui semblait une inconvenance.

Ses remarques déroutaient par un je ne sais quoi d'inattendu où la candeur s'accompagnait parfois de profondeur. On fait devant elle l'éloge de Pauline et de ses charmes précoces. « Mais il y en a bien d'autres qui sont aussi gentilles », se récrie-t-elle aussitôt. On s'étonne, on la croit jalouse, on la reprend. « Pour­tant, dit-elle, je pensais qu'il fallait écarter les com­pliments qu'on nous prodiguait. » Ne faisant qu'un avec sa sœur, elle croyait poli de renvoyer l'éloge.

L'intention n'est pas toujours aussi droite, et les éducateurs savent le déceler. Marie racontera la leçon d'humilité que lui fit M. Martin, lors d'une prome­nade dans les prairies d'un modeste domaine appelé « Roulée ». Ayant constitué un joli bouquet, elle dit à son père : « Je vais l'emporter à la Visitation, en souvenir de Roulée ». - « C'est cela... et puis tu feras avec tes amies des embarras, en leur montrant des fleurs de ta propriété. » Le rouge vint au front de l'enfant, et le bouquet fut aussitôt jeté dans l'herbe, en châtiment de la vanité ou, ce qui est plus pro­bable, par dépit de la voir découverte.

Au fond, rien de grave, en tout cela. En juillet 1872, Mme Martin peut écrire à son frère : « Je suis bien contente de Marie, qui est vraiment ma consolation, elle a des goûts qui ne sont pas du tout mondains, elle est même trop sauvage, trop timide. Si cela ne change point, elle ne se mariera jamais, car elle a des inclinations bien opposées. »

 

C'est au foyer familial, installé, depuis juillet 1871, rue Saint-Biaise, que la fille aînée s'épanouissait en plénitude, penchée sur les berceaux, attentive aux premiers pas et aux essais studieux des plus jeunes. Très intuitive, n'avait-elle pas, à 10 ans, lors d'une visite à Mélanie-Thérèse, placée en nourrice, deviné que la petite était insuffisamment alimentée et littéralement affamée ? Elle alerta sa mère, mais c'était trop tard. L'enfant, ramenée à la maison, ne tarderait pas à mourir. Plus cruel encore avait été pour Marie le décès d'Hélène, sa filleule. Quand elle apprit la nouvelle, en pension, elle poussa un cri de douleur. Ce deuil lui vaudra, le 4 janvier 1873, d'être la marraine de Thérèse. Aussi l'entourera-t-elle d'une affection inquiète. Elle tremble devant ses débuts difficiles. La joie de ses vacances est d'aller la voir à Semallé, chez la « petite Rose », où le lait frais et le pain noir ont plus de saveur que tous les mets alençonnais. Nous retrouverons tous ces souvenirs, idéalisés par l'alchimie de la mémoire, dans le récit que la Carmélite rédigera en 1909.

Elle-même va bientôt défrayer la chronique. Le 3 avril 1873, on doit la mettre à l'infirmerie du pensionnat pour une fièvre tenace qui fait craindre la typhoïde. Le 5, elle est ramenée rue Saint-Biaise où sa mère l'installe en sa propre chambre. « J'avais le délire, écrit-elle, et ma tête était comme un poids énorme que je ne pouvais remuer. J'entendis un jour le médecin dire à maman : « Cette enfant a dû prendre du chagrin, car c'est plutôt une fièvre bilieuse qu'une fièvre typhoïde. C'est le chagrin qui est la cause de cette maladie. » Je me disais tout bas : « C'est bien vrai, cela. Et j'étais presque contente qu'on ait des preuves de mes peines si amères. Maman me soigna, pendant cette maladie, comme une mère seule peut le faire. Elle passait des heures près de mon lit à me distraire, à m'écouter, malgré tout le travail dont elle était accablée. C'est alors que j'eus le temps de lui ouvrir mon cœur tout entier et qu'elle comprit tout ce que j'avais souffert loin d'elle. »

La correspondance maternelle confirme ces confi­dences : « C'est une enfant d'une tendresse de cœur extraordinaire. Elle n'a pu encore s'habituer en pen­sion, elle ne pouvait souffrir la privation de ne pas nous voir, elle m'a raconté des choses, à ce sujet, qui me fendent l'âme». La situation s'aggrave. Les nuits sont traversées de délires où la malade se croit Tharcisius portant l'Hostie aux prisonniers. Il faut la veiller sans désemparer. Le père, désolé, ne quitte pas son chevet. Pauline doit passer au Mans les vacances de Pâques. Mme Martin est écartelée entre les exigences du travail et celles de sa fille qui ne veut qu'elle comme infirmière. Après un temps de paroxysme, le mal se stabilise pendant plusieurs semaines, la faiblesse devient inquiétante, la courbe thermique reste dans la zone dangereuse.

Pour arracher au Ciel la guérison de l'enfant pré­férée, celle qu'il nomme sa « grande » ou encore « le diamant », « la bohémienne », le papa fait à pied et à jeun le pèlerinage de la butte de Chaumont où un thaumaturge vient en aide aux fiévreux. Il a gain de cause. Les bulletins de santé deviennent opti­mistes. D'étranges fringales marquent chez la patiente un retour de vitalité. Il faut résister à ses caprices, et le papa y montre quelque faiblesse. Le 22 mai voit la première sortie pour la messe de l'Ascension. Les forces reviennent au galop.

Ce n'est toutefois qu'en octobre que la conva­lescente reprend le chemin du Mans. Par égard pour sa tante, et faisant violence à son cœur, elle avait décliné l'offre maternelle d'achever son cycle scolaire à Alençon. En vérité, elle ne trouvait aucune pension comparable à la Visitation.

Le retard des études fut allègrement rattrapé, si si l'on en juge par les dix-huit nominations et les neuf prix qui sanctionneront cette nouvelle étape. Et pourtant, une préoccupation soudainement éveillée eût pix compromettre cet effort. Parmi les nouvelles élèves figurait une certaine Edith, de famille aristocratique, fine, distinguée, l'air angélique, dont Marie s'éprit follement. Sa belle simplicité faillit y sombrer. « J'aurais voulu, dit-elle, être noble aussi, avoir comme elle un château et un parc, me promener le soir en rêvant sous des bosquets enchanteurs, connaître le monde dont je comprenais pourtant la vanité. » En proie à cette passion, elle en vient à regretter que sa mère n'ait pas du sang bleu dans les veines. Elle est flattée d'entendre une grande dame la désigner comme l'amie de sa fille. Hélas ! Edith sera bientôt retirée de pension par ses parents qui craignent pour elle une vocation religieuse.

La perspective de la séparation est cruellement ressentie. A la retraite de fin d'année, en même temps qu'elle dit sa joie d'être reçue enfant de Marie le 2 juillet, notre héroïne avoue les crises de mélan­colie qui la secouent. Elle a des accents douloureux. Elle gémit sur « les affections les plus légitimes brisées ». Heureusement qu'il y a l'espé­rance de se revoir au Ciel ! En attendant, on s'écrit, et pour donner à ses lettres un tour plus spirituel, la jeune fille étudie la correspondance de Mme de Sévigné. C'est le cas de répéter : « Je vous le donne en cent... je vous le donne en mille !... » Elle, la sauvage, se fait photographier, pour envoyer à Edith un souvenir impérissable. Dans cette ambiance, la coquetterie marque des points. La tante s'en émeut, qui supprime le col de dentelle et veut le cou dégagé. « A la façon des guillotines », gémit cette pauvre Marie, qui se voit aussi interdire par l'austère Visitandine certaines sorties jugées trop mondaines.

Les conseils maternels freinent sagement cette érup­tion de sensibilité. L'idylle innocente ira s'atténuant lentement. Onze ans plus tard, avant d'entrer au Carmel, Marie retrouvera l'amie d'antan engagée dans les liens du mariage. Elle sera la première à sourire de ses ferveurs juvéniles. « Mes rêves de grandeur et de noblesse étaient dépassés. »

L'année scolaire 1874-1875 fut sans histoire. Ce devait être la dernière. Aussi la retraite finale, du 8 au 10 juin, prit-elle des allures de veillée d'armes avant le retour définitif au foyer. Le prédicateur la centre sur le don total à Jésus, ce qui ne peut manquer de rouvrir le conflit intérieur entre la nature et la grâce. « J'ai été créée pour l'infini, et rien de mortel ne peut satisfaire mon cœur. Les affections de la terre ne sauraient ni le remplir ni contenter le besoin qu'il éprouve, sans cesse, le besoin d'aimer un être infini... » L'image d'Edith plane sur le débat : « C'est en vain

que je cherche le bonheur dans les choses d'ici-bas. Une voix intérieure me dit qu'il ne se trouve qu'au ciel. »

En avançant dans la vie (elle n'a pas 16 ans), l'adolescente se rend compte qu'une amitié trop natu­relle refroidit son amour pour Dieu. De là, des accès de désenchantement, que colore la pensée de l'Eternité, chère aux Martin. « Souvent le temps me paraît bien long, la vie me semble triste... l'avenir m'inquiète! Alors le désir de mourir m'envahit. On m'a répété tant de fois que la terre n'était qu'une vallée de larmes. » Notre petite romanesque va-t-elle succom­ber au « mal du siècle » ? Non, sa foi est de bon métal. Les résumés aussi précis qu'élégants qu'elle fait des instructions la montrent soucieuse de dépister et de refouler ses défauts. Après avoir récapitulé ces sept ans de grâces, elle prend des résolutions très concrètes pour livrer victorieusement le combat de la charité. Elle met aussi au point dans le détail le règlement qu'elle compte s'imposer à Alençon et les directives qu'elle suivra dans l'éducation de ses sœurs. La rêveuse aux étoiles garde les pieds fermement plantés au sol.

Sœur Marie-Dosithée la dépeint comme « une grande demoiselle belle et bien faite... une très bonne fille », qu'elle voudrait seulement « plus pieuse ». Marie, qui a récolté six premiers prix, quitte la Visi­tation le 2 août 1875. Elle verse des larmes, mais à la façon de Gargantua, mêlant la joie de naître à la liberté aux pleurs répandus sur les études expirées. Elle emportait du pensionnat un solide bagage de connaissances profanes et une formation religieuse de premier plan. Elle s'était aussi pénétrée, sans peut-être

s'en rendre compte, des éléments essentiels de la spi­ritualité de saint François de Sales : culte de l'humi­lité, confiance en Dieu, conformité et abandon à sa volonté. A travers les péripéties de l'existence, ces principes sauveurs surnageront toujours. Les plus perspicaces de ses maîtresses, en dépit du mutisme de leur élève sur un tel sujet, avaient discerné en elle un germe certain de vocation.