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Témoin 10 - Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

TÉMOIN X

MARIE DES ANGES ET DU SACRÉ‑COEUR, O.C.D.

Nous avons déjà présenté Marie-Jeanne-Julie de Chaumontel (1845‑1924), vol 1, pp. 408‑409. Rappelons seulement ici que, professe du Carmel de Lisieux en 1868, elle avait eu la grâce d'y être formée à la vie religieuse par la vénérée mère Geneviève de Sainte‑Thérèse, fon­datrice du monastère, et qu'elle fut char­gée de la formation de la future Sainte Thérèse de l'Enfant‑lésus de 1888 à1892 . Elle mourut en 1924, le 24 novembre, qui était alors le jour de la fête de Saint Jean de la Croix.

 

La déposition qui va suivre est pres­que deux fois plus étendue que celle de 1911. C'est toujours avec la même sim­plicité que s'exprime soeur Marie des Anges, mais elle s'étend plus longuement sur les vertus de son ancienne disciple, son esprit carmélitain, sa constance et sa force dans l'exercice de la perfection et sur son union continuelle avec Dieu qui la rendait suavement disponible pour exercer une charité fraternelle empreinte de délicatesse et de serviabilité à l'égard de toutes.

Elle avait été frappée des paroles  adressées par le Pape Benoît XV au cé­lèbre P. Matheo, de la Congrégation des Sacrés Coeurs de Picpus, à propos de soeur Thérèse: « C'est sa mission d'ap­prendre aux prêtres à aimer Jésus ­Christ » (p. 865).

Soeur Marie des Anges conclut ainsi: « Il en est pour moi, lorsque je considère la Servante de Dieu, ce qu'il en est pour tout oeil qui regarde les étoiles du ciel: plus il les fixe et plus il en décou­vre. Ainsi plus je contemple cette âme, plus je la reconnais et la proclame une sainte » (p. 906).

 

Le témoin déposa les 7‑10 septembre 1915 au cours des sessions 43ème‑45ème (pp. 859‑907 de notre Copie publique).

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

[Session 43: ‑ 7 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 [859][Le témoin répond correctement à la première demande].

 

 [Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Jeanne de Chaumontel, en religion soeur Marie des Anges et du Sacré‑Coeur, religieuse professe du Car­mel de Lisieux. Je suis née à Montpin­çon, diocèse de Bayeux, le 24 février 1845 de Amédée de Chaumontel et de Elisabeth Gaultier de Saint Basile. J'ai fait profession le 25 mars 1868.

 

  [Le témoin répond correctement de la troi­sième à la cinquième demande inclusivement].

 

 [Réponse à la sixième demande]:

Je ne crois pas qu'aucun de ces mau­vais sentiments, [860] capables de fausser la vérité, m'anime en aucune manière, et je témoigne en toute sincérité et li­berté.

 

  [Réponse à la septième demande]:

J'ai connu la Servante de Dieu, d'a­bord, lorsque, âgée d'environ huit ou neuf ans elle venait au parloir du Carmel voir soeur Agnès de Jésus, sa soeur qui était entrée chez nous en 1882. Ensuite, je l'ai connue plus intimement lorsqu'elle est entrée elle‑même au Carmel, où j'ai été pendant quatre ans sa maîtresse de noviciat (1888‑1892). Ensuite j'ai quitté cette charge, mais j'ai continué de par­tager la vie commune avec soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus jusqu'à sa mort.

 

 [Réponse à la huitième demande]:

Même du vivant de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, j'avais pour elle une pro­fonde affection, à cause de sa ferveur angélique, mais surtout depuis sa mort ma dévotion envers elle s'est grande­ment augmentée par la connaissance que j'ai acquise de la puissance de son inter­cession. Je désire vivement sa béatifi­cation, d'abord, pour la gloire de Dieu, puis pour la gloire de l'Église, de la France, du diocèse et de notre Ordre.

 

 [Réponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été directement témoin de la vie de la Servante de Dieu avant son entrée au Carmel. Ce que j'en sais, je l'ai appris ou par la lecture de l'«His­toire d'une âme » ou par les conversa­tions de nos soeurs en [861] récréation. Ce témoignage indirect n'est sans doute pas utile dans la Cause, puisque les mê­mes faits peuvent être bien mieux ex­pliqués par ses soeurs qui ont vécu avec elle, à cette époque.

 

  [Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu entra au Carmel le 9 avril 1888; elle était âgée de 15 ans. J'étais, à cette époque, maîtresse des novices. Dès son entrée, la Servante de Dieu surprit la communauté par sa tenue empreinte d'une sorte de majesté à la­quelle on était loin de s'attendre dans une enfant de 15 ans. Elle se mit à tous ses devoirs avec une grâce charmante, fut le modèle du noviciat et dépassa tou­tes ses compagnes par sa vertu. Elle prit l'habit le 10 janvier 1889 et fit profession le 8 septembre 1890.

[Ces dates de prise d'habit et de profession étaient‑elles normales quant à la Règle et aux coutumes du monastère ?]:

Il y avait bien quelques mois de retard, soit pour la prise d'habit, soit pour la profession. Ces délais lui furent imposés par les supérieurs, à raison, je crois, de son jeune âge et nullement par un motif quelconque de mécontentement re­latif à sa conduite.

 [Puis le témoin poursuit]:

Elle fut remplie d'égards pour moi; son obéissance était aussi prompte qu'a­veugle. Elle avait une telle intuition de la vertu et de la perfection religieuses, qu'il n'y avait, pour ainsi dire, qu'à l'instruire de la [862] Règle, des Consti­tutions et des usages propres à notre saint Ordre, pour qu'elle s'en acquitte immédiatement dans la perfection. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais fait un vrai reproche. Je l'ai donc eue près de quatre ans au noviciat, que je quittai cinq mois après sa profession. Chargée du novi­ciat, à son tour, ce dont elle était bien digne, elle s'en acquitta, comme la re­ligieuse la plus expérimentée, quoiqu'elle ne fût chargée de cet office qu'à titre d'auxiliaire. Elle eût été aussi bien ca­pable de remplir n'importe quel office de la communauté, même la charge de prieure.

Après sa profession, elle resta, selon nos usages, au noviciat pendant trois ans. Je ne me souviens pas bien si elle sortit du noviciat ensuite. Elle exerça plusieurs fonctions ordinaires dans la communauté, comme de portière, de sa­cristine, de lingère, etc. Elle s'acquittait parfaitement de tous ses devoirs.

 

 [Réponse à la treizième et à la quatorzième demande]:

Il n'est pas, à ma connaissance, que la Servante de Dieu ait jamais commis le moindre manquement volontaire. Dès l'âge de huit ans que je connus cette enfant de bénédiction, elle m'apparut être plutôt un ange du ciel qu'une pe­tite fille de la terre. L'Esprit Saint re­posait en elle, Dieu la possédait déjà et l'on eût dit qu'un ange gardait l'en­trée de cette petite âme, toute enveloppée d'une atmosphère céleste, tant elle était calme et silencieuse, recueillie et réfléchie. On se sentait [863] en présence d'une enfant qui n'était pas ordinaire et qui était destinée à entraîner les âmes à Dieu par la simplicité de sa sainteté qui consista surtout dans la pratique héroï­que des vertus communes. C'est ce qui fut le cachet de sa vie, et elle suivit en tout point cette conduite jusqu'à sa mort.

 

  XV- XX  [Réponse de la quinzième à la vingtième de­mande inclusivement]:

La foi de la Servante de Dieu brilla dès sa plus tendre enfance, dans son amour de la prière, des fêtes sacrées, des offices divins, des lectures pieuses, surtout de l'Imitation de Notre Seigneur et du saint évangile. A son entrée au Carmel, sa foi se manifesta dans la joie qu'elle éprouva d'avoir enfin trouvé le

 

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lieu de son repos après lequel elle avait tant soupiré et qui n'était pour elle que la maison de Dieu et la porte du ciel.

Dès le principe, elle n'y vient que sur­naturellement, n'y voyant que Dieu, en tout et en tous. Elle ne considérait que Notre Seigneur en l'autorité; ce n'était pour elle que l'image du crucifix, et n'aurait‑il été que de cuivre elle lui au­rait donné le plus profond respect, tout autant que s'il eût été d'or.

Sa foi si éclairée ne lui fit voir que la volonté de Dieu dans la grande épreuve de la maladie de son père: elle l'adorait avec un redoublement d'amour. Plus les souffrances et les humiliations augmen­taient, et plus elle embrassait généreu­sement les unes et les autres. En cette immense peine, comme en toutes les croix de sa vie religieuse, elle goûta toujours une paix profonde, [864] ce qui explique son calme imperturbable, alors qu'on lui apportait les nouvelles les plus poignantes. C'est à l'occasion de cette douleur, qu'elle disait un jour à mère Agnès de Jésus: «Tout chante en mon coeur comme en celui de sainte Cécile »  @Source pre.@.

 

La foi inspiratrice de sa vie, de ses écrits, de ses poésies fut soumise à bien des épreuves, à de cruelles tentations très longues et terribles: « Voilà des mois que je la souffre—disait‑elle—et j'at­tends encore l'heure de ma délivrance. Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l'obscuri­té... »; et le démon, pour la désespérer plus encore, lui disait: «Une nuit plus profonde t'attend encore, celle du néant.»@MSC 6,2@

C'est sans doute de ces heures d'an­goisse extrême que le bon Dieu fit jail­lir sur elle ces flots de lumière qui de­vaient lui donner l'intelligence de sa « petite voie d'abandon et d'enfance spi­rituelle » qu'elle a si  admirablement pra­tiquée, enseignée à ses novices, décou­verte à toutes les âmes qui lisent sa vie et laissée surtout aux « petites âmes » comme une doctrine de simplicité et d'amour, laquelle devait lui attirer l'ad­miration universelle de nos saints Pères, les papes Pie X et Benoît XV, de car­dinaux, d'évêques, de religieux, prêtres, missionnaires des plus savants, dont l'un me disait au parloir: « avoir trouvé dans la lecture de sa vie ce qu'il cherchait en vain depuis longtemps.»

Notre Saint Père le pape Benoît XV, parlant à un religieux fort dévot à soeur Thérèse, le révérend père Matheo, de l'Ordre de Picpus, lui dit au printemps dernier, en [865] parlant d'elle: «C'est sa mission d'apprendre aux prêtres à aimer Jésus‑Christ.»

 

La Servante de Dieu portait sur elle le texte du Credo qu'elle avait écrit de son sang.

Elle avait toujours aussi le saint évan­gile afin de l'avoir sans cesse à sa dispo­sition; elle en faisait ses délices, et c'est là qu'en ses peines, en toute circonstance, elle allait puiser la lumière et la consola­tion comme la force dont elle avait besoin. Elle avait une intelligence rare des saintes Ecritures; du reste, on en peut juger, par sa manière de les expli­quer et d'en découvrir le sens dans 1'« His­toire de son âme », que l'on peut dire être une merveille, car ces pages entraî­nantes n'ont été qu'un jet de sa plume, n'ayant jamais fait de brouillon.

 

Elle voyait Dieu dans toute la nature dont les beautés lui découvraient l'amour infini et élevaient son âme vers lui. Je puis affirmer que la Servante de Dieu mit héroïquement en pratique du­rant sa courte vie si bien remplie, ces paroles de notre sainte Règle: «Armez-­vous partout du bouclier de la foi, afin que vous puissiez amortir toutes les flè­ches de feu que l'ennemi vous tire sans cesse, car, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » @Règle du Carmel@.

Ce bouclier sacré ne la quitte jamais; avec lui elle triomphe de tout ce qui aurait pu l'empêcher d'arriver au degré de sainteté  admirable auquel elle est parvenue en si peu de temps.

 

  XXI [Réponse à la vingt-et-unième demande]:

 [866] Guérie par Notre ‑ Dame des Victoires, elle eut toujours pour la Sainte Vierge une tendre dévotion. Elle aurait voulu être prêtre, parce qu'elle aurait « si bien parlé d'elle! » @DEA 21-8@. Elle trouvait qu'on la montrait plutôt reine que mère... Elle ne comprenait pas que l'on dise qu'elle éclipserait tous les saints comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles: «Que c'est étrange — disait-elle—, une mère qui éclipse ses enfants!... moi, je pense tout le contraire!... » @DEA 21-8@.

Le chapelet, le Souvenez‑vous étaient ses prières quotidiennes. Son premier cantique qu'elle composa fut en son honneur, c'était: «Le lait virginal de Marie » @PN 1@, et de même, son dernier, inti­tulé: «Pourquoi je t'aime, ô Marie »@PN 54@

 

Saint Joseph lui était aussi particu­lièrement cher; elle lui demandait sur­tout que la sainte communion fût ac­cordée fréquemment au Carmel de Li­sieux. Elle fut exaucée par le décret de Léon XIII; elle fit aussi un cantique en l'honneur de saint Joseph.@   PN 14@

Les saints anges eurent aussi leur part en ses poésies, car elle les aimait d'une tendre piété.

Elle aimait par‑dessus tout le saint Evangile, les livres saints, le Cantique des Cantiques, les oeuvres de saint Jean de la Croix. Un jour, je ne sais si elle avait 17 ans, elle me parla de certains passages de sa mysticité avec une intel­ligence tellement au‑dessus de son âge, que j'en restai tout étonnée.

Peu de temps après sa sortie du novi­ciat, elle me dit en licence, des choses magnifiques qu'elle exprimait [867] plus tard dans son splendide cantique: «Vi­vre d'amour.»@PN 17@

 

 [Suite de la réponse à la vingt-et-unième demande]:

Postulante et novice, sa piété se mon­tre dans les petites fêtes de Noël et de Pâques et autres encore, si gracieuse­ment et poétiquement préparées et com­posées par mère Agnès de Jésus. C'était ravissant de voir et d'entendre la Ser­vante de Dieu les réciter, tant par l'ex­pression de sa physionomie angélique

 

TÉMOIN 10; Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

que par le ton de piété si pénétré qui traduisait les sentiments de son coeur. C'était à faire venir les larmes aux yeux. Un jour de Noël que, représentant la Sainte Vierge, elle tenait l'Enfant Jésus dans ses bras, il eût été vivant, qu'elle n'eût pas été plus recueillie et touchée.

 

  XXII     XXVI  [Réponse de la vingt‑deuxième à la vingt-sixième demande inclusivement]:

La confiance de la Servante de Dieu n'était que le sentiment pratique de sa foi en la bonté infinie de [868] Dieu qui l'avait enveloppée dès le berceau. Elle l'avait tellement expérimentée que son âme était envers Dieu semblable à celle d'un petit enfant à l'égard du plus tendre père et qui se laisse porter en ses bras s'abandonnant à lui pour tout ce qui le concerne.

Aussi, les difficultés ne l'effrayaient pas, comme elle l'a prouvé dans toutes celles qu'elle rencontra pour sa vocation, car sa confiance se basait sur la certitude profonde qu'elle avait de la fidélité de Dieu à la secourir.

Ce fut donc cette confiance aveugle qui lui donna le courage  admirable dont elle fit preuve dans son pèlerinage à Rome, ne se laissant intimider par au­cune des contradictions qu'elle rencon­tra, et qui eussent déconcerté tant d'au­tres âmes.

 

C'est encore cette même espérance qui la soutint toute sa vie, tant à son entrée au Carmel, durant son postulat, son noviciat qui ne manquèrent pas d'épreu­ves, que pendant sa maladie et jusque  dans les bras de la mort.

 

A son retour de Rome, elle n'eut chaque jour que de nouvelles déceptions; elle croyait recevoir sans délai la permis­sion d'entrer au Carmel, mais Noël se passa et « Jésus—dit‑elle—laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard » @MSA 67,2@

Cependant elle ne cessa d'espérer con­tre toute espérance, parce que, disait-elle, « pour une âme qui a de la foi égale seulement à un grain de sénevé Dieu fait des miracles pour l'affermir » @MSA 67,2@. Ce fut pour elle l'en‑[869]seignement de cette épreuve.

 

Dans la maladie de son vénérable père, sa confiance ne s'altéra pas. Elle mit cette épreuve au nombre des jours de grâces et la souligna au nom de « grande richesse » @MSA 83,2@

Elle avait une confiance illimitée dans la prière, et disait souvent que Dieu l'avait toujours exaucée, qu'il ne pouvait rien refuser à une prière fervente.

 

Elle ne doutait jamais de la miséri­corde divine. Tout enfant, elle aimait à prier pour les pécheurs, comme elle le fit en particulier pour le grand cri­minel Pranzini, condamné à mort pour ses meurtres épouvantables. Elle avait la certitude d'être exaucée tant elle avait confiance en la miséricorde: elle deman­dait un seul signe de repentir et l'on sait qu'il fut accordé.

 

Elle ne craignait pas la mort qui était, disait‑elle, «le seul moyen d'aller à Dieu » @Source pre.@, ni le purgatoire qu'elle me dit un jour « être le cadet de ses soucis » @Source pre.@

Elle écrivait à mère Agnès de Jésus: « Ah! dès à présent, je le reconnais, toutes mes espérances seront comblées... Oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs... » @LT 230@. Notre Seigneur disait un jour à Sainte Mechthilde: « C'est un grand plaisir pour moi que les hommes attendent de moi de grandes choses... Il est impossible que l'homme ne reçoive pas ce qu'il a cru et espéré... C'est pourquoi il lui est utile d'espérer beaucoup de moi et de se confier en moi.» Ces paroles de Notre Seigneur sont bien l'expli‑[870]cation des merveilles qu'il opère dans l'univers par soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus depuis sa mort.

Où pourrais-je mieux placer qu'ici les paroles suivantes que Pie X dit, dans une audience privée, à un haut personnage de la noblesse romaine, en parlant de la Servante de Dieu: « Il est extraordinaire de voir la condescendance que Notre Seigneur témoigne à tous les désirs de cette âme.»

Mademoiselle de Mérode, Donna Lancellotti, a écrit ces paroles de Pie X, les tenant d'un personnage distingué, son parent.

 

 XXVII- XXXI  [Réponse de la vingt‑septième à la trente-et-unième demande inclusivement]:

Dès sa plus tendre enfance, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aima Dieu de l'amour le plus ardent, comme tout le dit dans 1'« Histoire d'une âme.»

Elle pratiqua héroïquement la mortification du coeur dès son postulat, sachant que le plus petit fil, aussi bien qu'une chaîne, empêche l'oiseau de voler.

Elle eut, j'en fus témoin, bien à lutter pour ne pas laisser son coeur s'attacher, surtout à sa Mère Prieure qu'elle aimait beaucoup, mais Dieu l'aida, permettant que celle‑ci n'eût pour elle que des sévérités, qui brisaient son coeur d'autant plus qu'elle ne pouvait saisir, en sa façon d'agir envers elle, qu'un sentiment humain qu'elle gardait au fond de son coeur. Elle n'allait donc plus à elle que religieusement autant qu'affectueusement, se privant de toute satisfaction naturelle, de sorte que sa tenue fut fort édifiante.

 

[871] La Servante de Dieu avait une grande crainte des plus petites fautes, et cette parole: « Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine » lui fit un jour verser bien des larmes, jusqu'à ce qu'elle fût consolée par l'explication qui lui en fut donnée.

Elle allait à Dieu par pure foi, acceptant gaiement les désolations spirituelles, les offrant à Dieu pour qu'il donnât ses consolations aux âmes qu'elle pourrait gagner ainsi à son amour.

 

Tout ce qui avait rapport à Dieu faisait ses délices, au Carmel comme en son enfance. Sa joie était d'orner l'autel du noviciat, dédié à l'Enfant Jésus, et le comble de son bonheur fut pour elle d'être chargée de fleurir la pieuse statue de l'Enfant Jésus de notre cloître: de quel esprit intérieur elle animait tous ces soins donnés à son divin Roi.

Elle chérissait la solitude, comprenant admirablement cette parole: « Le royaume de Dieu est au‑dedans de vous », et

 

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ces autres qu'elle a si bien chantées dans son cantique «Vivre d'amour »: « Si quel­qu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui... et nous ferons en lui notre de­meure.»

Elle mettait en pratique ce conseil de l'imitation de Jésus‑Christ: « Fermez sur vous la porte de votre coeur, et appelez à vous Jésus votre bien‑aimé »!

@Imit. Liv.1,ch.20@ Etant sacristine, elle ne touchait aux vases sacrés qu'avec redoublement de ferveur, se souvenant de cette parole: « Soyez saints, vous qui touchez les va­ses du Seigneur ».@*Is.52-11@ et @ MSA 79,2@

[872] Sa dévotion suprême était la Sainte Face de Notre Seigneur qui lui redisait tout l'amour dont il l'avait ai­mée dans sa Passion. C'est en la contem­plant qu'elle s'enflamma d'amour et de zèle pour le salut des âmes. Elle l'avait toujours devant elle dans son livre d'of­fice et dans sa stalle pendant son oraison. Elle était suspendue aux rideaux de son lit pendant sa maladie; sa vue l'aida à soutenir son long martyre. Elle pouvait lui redire cette strophe si touchante du cantique qu'elle avait composé en son honneur

« Mon amour découvre les charmes de tes yeux embellis de pleurs.

Je souris à travers mes larmes, quand je contemple tes douleurs.»@PN 20@

Un autre de ses plus beaux cantiques, dédié au Sacré‑Coeur, nous dit encore quelle dévotion elle avait pour le Coeur de Jésus qu'elle disait être « tout son appui et dont l'amour si tendre l'aimait malgré sa faiblesse » @Source pre @. Elle le trouvait dans l'Eucharistie où il ne la quittait jamais: aussi communier tous les jours était‑il son rêve. Monsieur l'abbé Youf, qui avait en si grande estime cette âme privilégiée, lui accorda cette faveur pen­dant plusieurs mois.

N'est‑ce pas un séraphin qui parle lorsqu’elle dit, dans le onzième chapitre de sa vie, avoir trouvé sa vocation, que sa vocation est l'amour, qu'elle a trouvé sa place au sein de l'Église, que c'est Dieu qui la lui a donnée, que dans le coeur de l'Église... elle sera l'amour!...

Elle disait à notre mère, quelques jours avant sa mort: « Une seule attente fait battre mon coeur, c'est [873] l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner... ma petite voie aux âmes va commencer... Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre!... » @DEA 17-7@ Voici la pensée qui se présente à moi au sujet de la Servante de Dieu: dans le coeur de soeur Thérèse de l’Enfant Jésus, l'amour divin à été sur la terre un feu caché sous les cendres de la vie obs­cure du Carmel. Après s'être déjà choisi sainte Mechtilde, sainte Gertrude et la bienheureuse Marguerite‑Marie pour ré­véler au monde l'amour dont il l'aime, Notre Seigneur ne veut‑il pas se servir de la Servante de Dieu pour en incendier la terre? Ce qui pourrait confirmer ma pen­sée serait l'extrait d'une lettre d'un prê­tre de l'Argentine, monsieur Augustin Barréro de Buenos Aires, 1914, et dont voici quelques passages:

« Comme je remercie le bon Dieu du bien qu'il fait de par le monde par l'apos­tolat posthume de sa petite Servante... La voilà prêchant à tous à la fois, dans leur propre langue, l’Evangile du salut, la petite voie d'enfance spirituelle. Quel miracle de la toute puissance divine que cette Pentecôte renouvelée et agrandie! Quelle leçon pour notre siècle orgueilleux, et aussi pour nous, ministres du Seigneur, et qui pour atteindre les âmes, comptons plus sur notre science que sur notre sain­teté!....»

 

L'amour de Dieu développa, dans le coeur de la Servante de Dieu, celui des pauvres et de tous ceux qui souffraient. Sa grande joie était qu'on lui confiât le soin de porter l'aumône aux malheureux qui venaient tendre la main.

[874] Cette charité grandit dans son coeur avec l'âge et s'épanouit au Carmel. Dès son entrée elle montra une charité touchante au noviciat, dans le bien qu'elle s'employa à faire à une de ses compa­gnes. Avec quelle charité ne me consolait-elle pas aussi dans bien des difficultés que je rencontrais et qu'elle sentait m'être si pénibles!

Déjà, elle avait à coeur la conversion des pécheurs, et entreprit celle de l'in­fortuné père Hyacinthe, auquel elle pen­sait encore à la fin de sa vie, offrant pour lui sa dernière communion.

 

Je ne me souviens pas l'avoir jamais en­tendue dire un seul mot contre la charité, ni jamais une réponse amère si parfois on lui disait quelque chose de pénible.

Avait‑on besoin d'elle pour quelque service, elle ne témoignait jamais ni en­nui, ni fatigue. Frappait‑on à la porte de sa cellule, alors qu'elle était le plus occu­pée, elle n'allait pas moins répondre en souriant.

Elle aimait à mettre au service des soeurs ses petits talents de peinture et de poésie; elle y consacrait joyeusement ses temps libres, et les donnait tellement aux autres que pour elle‑même elle n'en trou­vait plus.

Elle s'offrait pour tous les travaux pé­nibles, pour le lavage surtout s'ingéniait à se renoncer, allant à l'eau froide l'hiver, ce qui lui coûtait beaucoup, et l'été, au contraire, elle restait de préférence à la buanderie. Là, elle souffrait en silence que la soeur qui était vis‑à‑vis d'elle lui lan­çât au visage, sans s'en apercevoir, l'eau sale du linge qu'elle lavait.

 

Elle observa aux récréations, comme ail­leurs, le [875] point suivant de nos Cons­titutions: «Qu'elles n'aient aucune ami­tié en particulier et qu'elles s'aiment toutes, en général, comme Notre Sei­gneur Jésus‑Christ le commande à ses apôtres... Le point de s'aimer les unes les autres en général est de grande im­portance » @Constitutions de 1582@

 

Aux récréations, elle ne recherchait pas la société de ses soeurs, selon la nature, malgré son affection pour elles. Elle s'im­posait ce sacrifice pour que sa charité si vive envers sa famille du Carmel n'en souffrit pas. Au sortir d'une retraite, elle arriva à la récréation sans avoir été dire un seul bonjour à sa chère petite mère Agnès de Jésus, ce dont celle‑ci eut une grosse peine. Elle espérait au moins qu'elle se mettrait auprès d'elle, mais il n'en fut rien, elle alla se placer près de la premiè­re venue. Cela fut raconté à mère Gene­viève qui la gronda, lui disant que ce n'é­

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

tait pas entendre la vraie charité. Le père Auriault, auquel je citais ce fait me dit: « Oh! je trouve cela magnifique! », et la religieuse ancienne, qui me le racon­ta, me disait tout dernièrement encore: « Soeur Thérèse est une âme qui a une mission sublime à remplir dans la sainte Eglise »; et elle m'ajouta, en parlant de la perfection de la Servante de Dieu: « Vraiment, on n'a jamais vu cela.»

Elle supportait en silence tout ce qui lui était un sujet d'exercice, et triompha d'une antipathie naturelle envers une soeur ainsi qu'elle le raconte elle‑même, le dé­mon lui faisant voir en elle tant de cô­tés désagréables: aussi ne céda‑t‑elle pas à la tentation, se disant que la charité ne consiste pas seulement dans les senti­ments, mais dans les oeuvres. Elle agit donc avec cette soeur, comme avec la personne [827] la plus aimée, et lui rendit tous les services en son pouvoir. Elle pria pour elle, offrit à Dieu les vertus et les mérites de cette religieuse: « Je sentis— dit‑elle—que cela réjouissait grandement mon Jésus ». Elle souriait à cette soeur quand elle était tentée de lui répondre désagréablement et changeait de conver­sation. Cette soeur lui demanda un jour ce qui pouvait l'attirer ainsi vers elle qu'elle lui faisait un si beau sourire cha­que fois qu'elle la rencontrait... « Ah— dit‑elle—ce qui m'attirait, c'était Jésus caché dans le fond de son coeur » @MSC 14,1@

 

Elle demanda, d'elle‑même, à être com­pagne d'emploi avec une soeur près de laquelle l'attendait un véritable et diffi­cile apostolat. Quelle patience et quelle charité n'eut‑elle pas à pratiquer sur ce terrain hérissé de plus d'une épine! Mais elle travailla avec tant de bonté, d'in­telligence et de sagesse, qu'elle parvint à lui faire beaucoup de bien.

Elle pratiqua un autre acte de charité héroïque dont fut témoin la communauté, dans le service qu'elle s'offrit à rendre à la bonne soeur Saint‑Pierre qui ne mar­chait qu'avec des béquilles. Il fallait la conduire à la fin de l'oraison du soir, du choeur au réfectoire, ce qui n'était pas petite affaire! Quelle occasion de patience ne trouva‑t‑elle pas là! Elle fit tout pour contenter la pauvre infirme, poussant la vertu jusqu'à s'offrir à lui couper son pain.

Je fus encore témoin de sa charité lors­que l'influenza vint jeter la consternation dans la communauté, lui prenant trois victimes. Toutes les sœurs, sauf deux ou [877] trois étaient alitées. L'office était suspendu: c'était un silence de mort dans la communauté. Soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus se multiplia alors près des soeurs malades et mourantes, ainsi qu'à la sacristie, avec un calme, une présence d'esprit et une intelligence qui n'étaient point ordinaires. Notre supérieur mon­sieur Delatroëtte, qui avait été si hostile à son entrée, en fut frappé chaque fois qu'il venait voir ses filles. Il entrevit dès lors en cette enfant un sujet de grande espérance pour l'avenir de la commu­nauté.

 

C'était fort touchant encore de voir de quelle tendre charité elle entourait, mal­gré les peines qu'elle lui faisait bien sou­vent, la bonne mère Marie de Gonzague. La Servante de Dieu, avec sa finesse d'es­prit remarquable, saisissait les lacunes qui s'unissaient à tant de belles qualités en cette mère que nous aimions malgré tout. Se rendant parfaitement compte de ce qui la faisait souffrir, elle savait, par ses ma­nières enfantines, l'envelopper de tendres­se, la consoler, l’éclairer, et nulle parole ne pouvait mieux être appliquée à la Ser­vante de Dieu que celle‑ci: « La vérité sort de la bouche des enfants.» Ce fut surtout à l'occasion d'une élection qu'elle savait avoir été très pénible à la malheu­reuse mère, qu'elle lui écrivit une lettre fort belle, paraît‑il, laquelle fut une bonne semence jetée dans son coeur.

 

[Session 44: ‑ 9 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[881 ] [Réponse de la trente-septième à la trente‑huitième demande in­clusivement]:

La prudence de la Servante de Dieu était celle d'un vieillard qui a expérimen­té la vie avec ses épreuves. Elle observait tout, réfléchissait profondément, l'oeil toujours fixé sur le bon Dieu.

Elle était d'une grande réserve en tou­tes choses, en ses paroles comme en ses moindres actes, dans les petites et les grandes difficultés qui se multiplièrent sous ses pas.

 

Sa prudence se manifesta dans les dif­ficiles négociations qu'elle eut à faire pour sa vocation. Dans ces conjonctu­res, elle recourait à la prière, mettait sa confiance en Dieu, ne s'impatientait pas et n'avait point de paroles amères pour ceux qui contrariaient son désir. Il lui fallut une grande énergie, comme elle le dit elle‑même, pour oser parler au Pape, alors qu'elle n'était qu'une enfant de quatorze ans.

A son entrée au Carmel, elle usa d'une grande réserve, pour ne pas s'attacher humainement à sa Mère Prieure; puis, lorsque des peines lui vinrent de cette pau­vre mère, elle agit toujours comme si de rien était, lui souriant malgré tout et lui rendant le même respect.

Témoin, parfois, de pénibles difficultés que mère Marie de Gonzague suscitait à mère Agnès de Jésus, devenue Prieure, la Servante de Dieu en souffrait cruelle­ment, mais gardait le silence. Un jour cependant, elle me dit, le coeur plein de larmes: «Je comprends maintenant ce que Notre Seigneur a souffert de voir souf­frir sa mère pendant sa passion » @Source pre.@

 

[882] Au noviciat, elle montra une grande prudence pour faire du bien à l'une de ses petites compagnes, dont le caractère faisait craindre des indiscré­tions. Ayant elle‑même expérimenté ce que souffre une âme du manque de li­berté dans les affaires de conscience, elle s'employa avec autant de prudence que de sagesse pour épargner cette souffrance à ses novices. Je fus témoin de sa pruden­ce en cela, lorsque j'étais sacristine: elle me demandait de faire passer en secret au confessionnal des novices qui n'osaient en demander la permission à mère de Gonzague.

Elle n'allait au parloir que par charité. Là, si on lui demandait ses conseils, elle

 

Témoin 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

les donnait avec simplicité et humilité et se montrait toujours, comme partout, un ange de paix.

Elle aimait la solitude, sa petite cellule; elle avait vraiment le mépris du monde et était «personne d'oraison » comme le demandent nos saintes Constitutions @Ste Térèse d’Avila@

 

 [Réponse à la trente‑neuvième et à la quarantième de­mande]:

La Servante de Dieu n'a cessé de prati­quer la justice envers Dieu et les saints par le culte qu'elle leur rendait. Les céré­monies, les fêtes, la fréquentation des sacrements, tout la ravissait. Au Carmel, elle eut pour l'office divin la plus grande dévotion. « L'office divin—disait‑elle à la fin de sa vie—était mon bonheur et mon martyre à la fois par mon grand dé­sir de le bien réciter et de n'y pas faire de fautes. Je ne crois pas que l'on puisse plus que moi désirer de réciter parfaite­ment l'office et [833] de bien y assister au choeur » @DEA 6-8@

 

Elle a toujours été très soumise à la di­rection de ses supérieurs et confesseurs qu'elle avait en grande estime, et qui eux-mêmes lui en rendaient une toute sem­blable.

Elle pratiqua la justice dans sa manière de comprendre et de pratiquer le silence, car elle l'observait selon ce point de notre sainte Règle: « L'ornement et les parures de la justice, c'est le silence » @Règle du Carmel@

 

 [Réponse à la quarante-et-unième demande]: l

La mortification de la Servante de Dieu fut héroïque, car elle la fit consister sur­tout dans le support des mille et mille pe­tites souffrances qui composent la vie re­ligieuse et dans l'aménité constante à l'égard de toutes, malgré les heurts con­tinuels que l'on rencontre sans cesse dans les communautés même les plus parfaites, par suite de la différence des caractères et de l'éducation. La Servante de Dieu supportait tout en silence. Jamais elle ne se plaignait de rien, ni du chaud ni du froid, bien qu'on sût plus tard qu'elle avait souffert de ce dernier à en mourir. Elle prenait les choses, comme on les lui donnait, soit pour le vêtement, soit pour la nourriture. Sur ce dernier point elle eut beaucoup à souffrir, car elle n'avait souvent que des restes, alors qu'à son âge si tendre, elle aurait eu besoin d'être soutenue par une nourriture très forti­fiante, ainsi qu'il doit être fait pour tout sujet si jeune et d'une santé aussi frêle et délicate.

 

[884] [Suite de la réponse à la quarante-et-unième demande]:

Elle ne mit donc pas sa mortification dans les grandes austérités, qu'elle eût beaucoup aimées, si elle en avait eu la permission, mais dans lesquelles l'amour propre et l'orgueil trouvent souvent leur pâture. Elle la plaça surtout dans le re­noncement à elle‑même et à sa propre vo­lonté. Du reste, c'est ce qu'elle avait compris dès son enfance: elle s'effor­çait déjà de briser sa volonté, sa sensibili­té, de retenir une parole inutile et mille autres choses de ce genre.

Arrivée au Carmel, elle se mit à l'oeu­vre, et je puis affirmer que ses débuts furent bien pénibles. Il lui en coûtait beau­coup d'aller arracher des herbes au jar­din, où je l'envoyais tous les jours à 4 heures et demie pour prendre l'air, mais elle se gardait bien de me le dire, d'autant plus que c'était une belle occasion pour elle de rencontrer Notre Mère, qui ne man­quait pas de l'humilier en lui disant: « Qu'est‑ce donc qu'une [885] novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade ?... » Et elle l'entendait dire encore: « Cette enfant ne fait absolument rien.» Et plus tard elle remerciait Notre Mère de cette éducation si précieuse.

 

Notre mère lui ayant reproché son peu de dévouement dans les offices, elle se crut obligée de travailler dans ses temps libres sans le dire à personne.

Lorsqu'elle allait en direction chez Notre Mère, alors que c'était mère Agnès qui était prieure (et ce qui lui arrivait moins souvent qu'aux autres soeurs), si la por­tière ou quelqu'autre soeur venait la dé­ranger, elle ne se plaignait jamais, bien qu'au fond elle en souffrît sensiblement.

Cette mortification fidèle et constante dans laquelle elle grandit et qui s'étendit à toute sa vie, nous donna de la voir tou­jours sourire à la souffrance.

 

Deux mois avant sa mort, mère Agnès de Jésus, entendant louer sa patience, vint la visiter un jour, ayant le désir de la surprendre en un moment de crise; au même instant son visage prit une ex­pression de joie et s'anima d'un céleste sourire. Elle lui demanda qu'elle en pou­vait être la cause; elle lui répondit: « C'est parce que je ressens une vive douleur, je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil » @CSG @,

Elle disait encore: « Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas et j'ai du mal à comprendre comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne toujours sans [886] aucun mélange de tristesse » @HA 12@

 

 [Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Dès sa petite enfance, la Servante de Dieu parvint à dominer sa nature et à conserver son humeur égale et bien­veillante.

Au Carmel, sa force se montra dès le début dans son énergie à supporter les austérités de la Règle et les désolations spirituelles. Elle accepta avec courage les sévérités de sa mère prieure. Malgré l'il­lusion de plusieurs soeurs sur la manière dont elle fut traitée et qui la croyaient gâtée de toutes façons, elle était en réali­té très éprouvée par Notre Mère. Quand elle la rencontrait, elle n'en recevait que des reproches qu'elle supportait en si­lence. Pendant ses directions, où elle restait près de notre Mère pendant une heure, elle était grondée presque tout le temps, et ce qui lui faisait plus de peine, c'était de ne pas comprendre le moyen de se corriger des défauts qu'on lui repro­chait.

La Servante de Dieu avait ce principe qu'il faut aller jusqu'au bout de ses for­ces avant de se plaindre. « Je puis encore marcher—disait‑elle—je dois être à mon devoir » @HA 12@

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Le jour de son entrée au Carmel, elle entendait les sanglots de sa famille, lors­qu'elle se rendit à la porte de clôture. Elle ne versa pas une larme, mais son coeur battait si fort qu'elle se demanda si elle n'allait point en mourir. Notre mère sainte Thérèse dit que « lorsqu'elle s'arracha des bras de son père elle sentit [887] ses os se briser » @Vida 4-1@; que devait-ce être pour cette enfant de 15 ans à qui le bon Dieu demandait d'imposer pour la troisième fois un tel sacrifice à son véné­rable père?

Elle était encore postulante lorsque son père fut atteint d'une paralysie qui, cher­chant à se fixer au cerveau, faisait crain­dre un affreux malheur. La Servante de Dieu me surprit lorsque, dans cette circonstance, elle me dit, en jetant un regard angélique vers le ciel: «Je souf­fre beaucoup, mais je puis souffrir encore davantage » @MSA 73,1@. Quelque temps après sa prise d'habit, cette épreuve fut à son comble: « Je ne pouvais plus — écrit-elle —dire alors: Je pourrais souffrir davantage, » @MSA 73,1@

 

Dans toutes ses épreuves, la Servante de Dieu souffrait dans le silence, comme Notre Seigneur durant sa passion. En contemplant sa divine Face, elle compre­nait « qu'une âme sans silence est une ville sans défense et que celui qui garde le silence garde son âme» @Source pre.@.

 

 [Réponse à la quarante-troisième demande]:

La Servante de Dieu fut, au Carmel, comme en son enfance, enveloppée d'une atmosphère d'innocence et de candeur qui imposait la réserve et le respect.

Sa compagne de première communion, pensionnaire avec elle à la communauté des bénédictines, mademoiselle Louise Delarue, me disait un jour qu'elle ne pou­vait oublier « l'air d'innocence et de can­deur extraordinaire de sa jeune compa­gne, extraordinaire », répétait‑elle, en ap­puyant bien fort sur ce mot.

 

[888] Le bon curé d'Ars disait: « Le Saint Esprit repose dans une âme pure comme dans un lit de roses, et d'une âme où réside le Saint Esprit, il sort une bonne odeur, comme celle de la vigne en fleurs.» Cette admirable parole ne peut être mieux appliquée qu'à la Servante de Dieu.

Sa pureté se révélait dans tout son maintien qui fut tellement remarqué par monsieur l'abbé Youf, notre aumônier, lorsqu'il entra pour confesser les soeurs malades, qu'il nous la proposait pour mo­dèle. Et le jardinier, la voyant passer sous nos cloîtres lorsqu'il travaillait dans le préau, la reconnaissait, malgré son voile, à sa tenue, et il était très édifié de ne pas lui voir faire un pas plus vite que l'autre. Elle allait les yeux baissés et ne vivait que pour le bon Dieu. Cette béatitude: « Bienheureux les coeurs purs, parce qu'ils verront Dieu », était bien faite pour elle. Je ne puis mieux comparer la Ser­vante de Dieu qu'à ces petits ruisseaux de nos vallées qui coulent à l'ombre et sans bruit, et dont l'eau limpide n'est jamais troublée.

 

Voici un témoignage peu banal, rendu à la vertu de la Servante de Dieu par un zouave qui l'a en grande admiration: remerciant une dame qui lui avait donné 1'« Histoire d'un âme » et une relique de soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, il lui dit: « J'ai été quatre ans avec le général Gouraud, il est dans le genre de soeur Thérèse, pur comme un ange et fort comme un lion.» Cette dame des plus honorables, nous a transmis ces curieuses paroles qu'elle pensait devoir nous ré­[889] jouir.

 

 [Réponse à la quarante-quatrième demande]:

On pouvait dire de la Servante de Dieu ce mot de saint François de Sales: « Je désire fort peu de choses, et, le peu que je désire, je le désire bien peu.»

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus parle très sincèrement quand elle dit, dans son cantique «Vivre d'amour »:

«Au Coeur divin, débordant de tendresse, j'ai tout donné, légèrement je cours, je n'ai plus rien que ma seule richesse: aimer toujours!» @PN 17@

 

Pendant son postulat, elle aimait à avoir à son usage des choses soignées, et à trouver sous sa main tout ce qui lui était nécessaire pour travailler, mais, petit à petit, Jésus l'éclaira sur ce point et elle fut fidèle à la grâce. Elle fit donc avec joie le sacrifice de « sa jolie petite cruche de cellule » @MSA 74,1@ pour une autre grossière et toute ébréchée qui la rempla­ça. Elle s'éprit alors d'amour pour les objets les plus laids, les plus incom­modes. Un soir, on lui prit sa lam­pe par mégarde; elle avait précisément beaucoup à travailler, et elle fut tentée de s'impatienter; mais la lumière de la grâce l'illumina de telle sorte qu'elle se réjouit de se voir privée non seulement des choses agréables, mais même indis­pensables. Si elle ne pouvait absolument se passer de quelque objet, elle le récla­mait, mais avec humilité, comme les bons pauvres qui tendent la main pour recevoir le nécessaire.

Elle n'aurait jamais pris sur le temps du travail pour orner de fleurs la statue de l'Enfant Jésus, [890] dont la décoration lui était confiée; elle n'y consacrait que ses temps libres.

Je la surpris un soir, démontant une garniture d'autel: au lieu de couper le fil, elle le tirait doucement avec un petit outil, afin de l'utiliser encore en esprit de pauvreté.

Elle prenait ses vêtements comme on les lui donnait, sans jamais rien réclamer de plus; de même pour la nourriture.

 

Elle comprenait la pauvreté d'esprit avec une haute perfection: elle était dé­tachée des pensées personnelles qui pour­tant semblent bien être une propriété. Elle disait: « J'ai reçu la grâce de n'être pas plus attachée aux biens de l'esprit et du coeur qu'à ceux de la terre, et je trouve tout naturel que mes soeurs s'en emparent » @MSC 19,1@

La Servante de Dieu eut sans cesse de­vant les yeux ces paroles de nos saintes Constitutions: « Qu'elles aient toujours devant les yeux la pauvreté dont elles font profession, pour en épandre partout l'odeur » @Ste th. Const.@

Elle fut vraiment ce pauvre de l'Evan­gile auquel le royaume du ciel appartient.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

 [Réponse à la quarante-cinquième demande]:

Dès son entrée au noviciat, la Servan­te de Dieu me fut soumise en tout, et, dans son obéissance, comme dans ses autres vertus, elle surpassa ses compagnes. Jamais elle ne me fit une observation: son obéissance fut aussi prompte qu'a­veugle, non seulement envers moi, mais aussi envers sa mère prieure.

 

[891] Un jour, je crus lui faciliter l'orai­son, en lui suggérant une pensée, que je croyais pouvoir lui aider, mais je sus qu'elle n'était pour elle qu'une fatigue: elle ne m'en dit rien cependant, et elle se serait astreinte à méditer cette pensée si je n'avais été prévenue.

Notre Mère faisait parfois des recom­mandations dont elle‑même ne se souve­nait plus quelque temps après, ce qui faisait que des soeurs croyaient pouvoir aussi se dispenser de les suivre. Pour la Servante de Dieu il n'en était pas ainsi: elle continuait à les pratiquer fidèlement.

Etant moi‑même sortie de la charge de maîtresse des novices, j'eus quelque temps la Servante de Dieu avec moi, pour m'ai­der à la sacristie. Je pus encore admirer en cet office quelle était son humilité, sa déférence et son obéissance: elle ne se serait jamais offerte pour un travail un peu relevé; elle se tenait toute petite et n'aurait pas touché aux vases sacrés sans ma permission.

 

Mais voici l'acte d'obéissance le plus héroïque que je lui aie vu pratiquer. Le révérend père Auriault, de la Compagnie de Jésus, auquel je l'ai raconté, en était très édifié. Ce fut, lorsque la Servante de Dieu reçut de mère Marie de Gonzague, sa prieure, l'ordre très dur de ne pas re­tourner trouver au confessionnal le ré­vérend père Alexis franciscain, prédica­teur de notre retraite; c'était pourtant son droit comme celui des autres soeurs. Ce saint religieux avait mis la paix dans son âme, alors troublée par un vrai mar­tyre intérieur et il lui avait dit de revenir. Mais elle n'osa enfreindre la défense de sa Mère prieure. [892] Elle me confia sa douleur; j'en fus émue et lui conseillai d'insister auprès de notre Mère, mais pour plus de perfection elle préféra gar­der le silence, mettant en pratique ce point qui termine notre sainte Règle: « Hono­rez votre prieure avec entière humilité, la reconnaissant pour Jésus‑Christ plus que pour ce qu'elle est en soi » @Règle du Carmel@

 

C'est par ordre de l'obéissance qu'elle mit toute sa piété et son talent encore inexpérimenté à faire une fresque d'an­ges entourant le tabernacle de l'oratoire. Les fonctions qu'elle assigne à chacun d'eux expriment les désirs de son âme: chanter les louanges de Dieu, faire con­naître Dieu, comme les missionnaires, jeter des fleurs, s'effeuiller comme les roses sous les pieds de Notre Seigneur par ses mille sacrifices.

 

 [Réponse à la qua­rante‑sixième demande]:

La Servante de Dieu, dès son entrée au noviciat, mit en pratique ce point si re­commandé dans nos Constitutions et si essentiel à la perfection: « Qu'elles aient grand soin de ne point s'excuser, si ce n'est chose où il en soit besoin » @Const. De Ste Th.@.

Un jour, je la grondai au noviciat pour un petit vase cassé, et je lui dis qu'elle n'avait point d'ordre. Or elle n'était pas coupable; il lui en coûta beaucoup de ne pas me le dire, mais elle garda pourtant le silence.

Elle ne se mettait jamais en avant pour ce qui eût pu la faire paraître; elle ne don­nait son sentiment que bien humblement et seulement quand on le lui demandait. Il n'y avait en elle aucune recherche d'elle‑même, ni aucune susceptibilité.

 

[893] A la veillée qui précéda le grand jour de sa profession le démon lui sug­géra que la vie du Carmel ne lui conve­nait pas. Elle accourut humblement me découvrir sa tentation. Je la rassurai vite, mais pour mieux s'humilier, elle voulut dire aussi à notre mère Marie de Gonza­gue ce qui lui était arrivé.

 

[Session 45: ‑ 10 septembre 1915, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 

[896] [Suite de la réponse à la quarante‑sixième demande]:

Comblée des grâces de Dieu, la Ser­vante de Dieu ne se les attribuait pas; mais, comme l'humilité est la vérité, elle les reconnaissait pourtant, en rapportant à Dieu toute la gloire. Elle ne craignait pas de dire, comme la Sainte Vierge, « que le Seigneur avait fait en elle de grandes choses »; mais elle ajoutait: « et la plus grande est de m'avoir montré ma petitesse et mon impuissance à tout bien » @MSC 4,1@.

Voyant un épi de blé s'incliner par le poids de ses grains, elle disait: «Le bon Dieu m'a chargée de grains pour moi et pour bien d'autres, je veux donc m'incli­ner sous l'abondance des dons divins, reconnais‑[897]sant que tout vient d’en haut » @DEA 4-8@

Elle ne recherchait ni les regards, ni l'estime, ni les louanges des hommes, Dieu seul étant son tout.

C'est dans la méditation de la sainte Face qu'elle étudia l'humilité, et comprit mieux que jamais que la véritable gloire consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien. « Il n'y a — disait‑elle— que la dernière place qui ne soit pas va­nité et affliction d'esprit » @ Source pre. Imit Livre 3, ch. XXVII@

 

 [Réponse à la qua­rante‑septième demande]:

J'ai vu ici des religieuses vraiment ferventes et même très saintes, comme mère Geneviève, notre fondatrice, soeur Adélaïde, soeur Louise et plusieurs au­tres, mais ce n'était pas tout à fait ce que j'ai vu en soeur Thérèse de l’Enfant Jésus. En celle‑ci, jamais je n'ai pu ob­server un seul moment de défaillance, pas un murmure, pas même une expression de tristesse, et cela malgré son jeune âge et les grandes souffrances de l'âme et du corps dont elle fut éprouvée. C'était une constance de perfection et une aménité sans ombre. Je crois que c'est là une vertu héroïque.

 

 [Réponse à la qua­rante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais rien remarqué d'indiscret

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

dans sa conduite, au contraire une carac­téristique de sa vertu, c'était la simpli­cité.

 

 [Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Je n'ai pas observé personnellement au­cune mani‑[898]festation surnaturelle ex­traordinaire dans la vie de la Servante de Dieu. J'ai seulement entendu rapporter quelques faits bien certains par notre mère Agnès de Jésus et par plusieurs de nos soeurs. Ainsi vers l'âge de 10 ans, la Servante de Dieu fut favorisée de l'ap­parition de la Sainte Vierge, qui vint la guérir d'une grave maladie. Elle eut un transport d'amour pendant son noviciat, mais je n'en ai qu'une vague connais­sance: peut‑être mère Marie de Gon­zague lui avait‑elle dit de ne pas m'en parler.

Pendant sa maladie, on lui avait ap­porté des roses pour qu'elle en couvrît son crucifix, ce qui était sa dévotion. Quel­ques pétales étant tombés à terre, on les ramassait pour les jeter. Elle dit alors d'un air mystérieux: «Oh! ne les jetez pas: elles pourront faire des heureux » @DEA 14-9@

Un autre jour, elle disait à mère Agnès de Jésus: «Après ma mort vous aurez beaucoup de petites joies, à la boîte aux lettres et du côté du tour » @DEA 11-8@, paroles alors mystérieuses et qui sont aujourd'hui pleinement réalisées.

 

 [Réponse à la cinquan­tième demande]:

Je ne crois pas qu'elle ait fait aucun miracle pendant sa vie

 

 [Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

La Servante de Dieu a écrit les pages sublimes de 1'« Histoire de son âme » par obéissance, dans la simplicité et la droiture de son coeur, sans se douter que ce livre était destiné à être publié. Dieu le voulait ainsi, pour que le monde entier pût en bénéficier, comme le prouve [899] la diffusion rapide et prodigieuse de ces lignes qui ravissent les âmes et leur ap­prend à aller à Dieu par la confiance, l'amour et l'abandon. J’ignorais qu'elle eût écrit cette vie, et lorsqu'on en fit la lecture au réfectoire, je restai saisie d'étonnement et d'admiration. Quelque temps après, faisant ma grande retraite, je pris ce livre admirable. Après en avoir médité quelques pages, j'eus l'inspira­tion, à l'exemple de soeur Thérèse, de lire au hasard quelque chose dans les saints évangiles, et voici les mots sur lesquels mes yeux tombèrent: « Quel est donc celui‑ci dont on dit des choses si merveilleuses? C'est Jésus, le fils de Jo­seph, et ses soeurs sont là au milieu de nous.»

 

 [Réponse à la cinquante-deuxième demande]:

Lorsque la maladie conduisit la Ser­vante de Dieu à l'infirmerie, elle y fit voir héroïquement la vertu qu'elle avait ac­quise en santé, ce que demandent nos Constitutions.

Son courage et sa patience furent à la hauteur de ses souffrances physiques et morales, car les épreuves de l'âme fu­rent son partage jusqu'à la fin.

La communauté n'allait que rarement la voir pour ne pas la fatiguer, tant elle était faible; mais on la trouvait toujours gaie, aimable, n'ayant pour toutes ses soeurs qu'un angélique sourire.

Dieu permit que notre saint et si dé­voué docteur, monsieur de Cornière, ne pût lui donner de ces adoucissements qui eussent allégé ses cruelles souffrances. Elle les endura jusqu'à la fin dans toute leur intensité. Le médecin [900] en était très édifié et disait: « Oh! si vous saviez ce qu'elle souffre, vous ne voudriez pas la retenir sur la terre. Je ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas de la terre » @DEA 24-9@

Après avoir reçu l'Extrême‑Onction, elle disait: « J'ai trouvé le bonheur et la joie sur la terre, mais uniquement dans la souffrance, car j'ai beaucoup souffert ici‑bas; il faudra le dire aux âmes. En mon enfance, je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas en faire ma joie: c'est une grâce que le bon Dieu m'a faite plus tard »  @DEA 31-7@

Son âme était tellement livrée à l'a­mour, que la souffrance lui était devenue douce: cependant elle demandait que l'on priât pour elle, car elle sentait sa fai­blesse.

 

Elle avait vécu, comme un ange, dans notre Carmel, elle y mourrait en séraphin.

Le 30 septembre 1897, l'agonie commença à 3 heures après‑midi. La com­munauté se réunit auprès d'elle. A 7 heures du soir, les soeurs, sorties un ins­tant, furent rappelées par un fort coup de sonnette: j'accourus et arrivai à temps pour la voir encore pencher la tête à droite, remuer les lèvres, disant: « Oh! je l'aime!... Mon Dieu!... je... vous... aime! » @DEA 30-9@. Ce furent ses dernières pa­roles. Elle s'affaissa, entrouvrit les yeux, jeta un regard brillant et magnifique vers l'image de la Sainte Vierge, comme vo­yant quelque chose de surnaturel et son âme s'envola au ciel. Elle mourait d'a­mour, comme elle l'avait rêvé.

Je pensai que la Sainte Vierge était venue la chercher à l'ouverture du mois du rosaire pour la ré‑[901] compenser de la touchante piété avec laquelle elle avait employé les roses pour témoigner son amour à Notre Seigneur. Elle allait au ciel cueillir de plus belles roses que celles de la terre, afin de les jeter en pluie de grâces sur le monde entier, selon sa pro­messe.

 

 [Réponse à la cinquante-troisième demande]:

Elle fut très belle, exposée à la grille du choeur; mais cette beauté était bien faible à côté de l'extraordinaire beauté dont elle rayonnait, lorsque la commu­nauté fit la levée du corps sous le cloître, à la porte de l'infirmerie. J'en fus saisie et je me demandais si elle était réelle­ment morte: elle m'apparaissait telle­ment vivante, que je n'aurais pas été surprise de la voir sourire à son petit Jésus, en passant près de sa statue sous le cloître. Elle avait l'air d'une vierge martyre étendue sur sa châsse, plutôt que d'une pauvre carmélite sur son cer­cueil.

 

Le concours du peuple fut nombreux, mais il n'y avait là rien d'extraordinaire.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

 [Réponse à la cinquante‑quatrième et à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai pas assisté à ces diverses céré­monies; je ne crois pas, d'après ce que j'ai entendu dire, qu'il s'y soit rien passé d'extraordinaire.

 

 [Réponse à la cinquante-sixième demande]:

J'ai entendu dire qu'il y avait, au tom­beau de la Servante de Dieu, un concours considérable et toujours croissant de pèlerins.

 

[902]  [Le témoin répond ensuite à la cin­quante‑septième demande]:

J'ai dit que les aumôniers et confes­seurs du monastère avaient en singulière estime, dès son vivant, la Servante de Dieu. Ainsi, monsieur l'abbé Youf, qui la connut dès son entrée et la confessa jusqu'à sa mort. Monsieur l'abbé Bail­lon, que l'on disait être un prêtre des plus instruits du diocèse et qu'elle ai­mait à consulter, avait aussi la plus grande considération pour la Servante de Dieu. Le révérend père Armand Le­monnier la considérait aussi comme une âme prédestinée, ne parlait d'elle qu'avec un profond respect; il la nommait «la petite fleur », et il attachait une grande autorité à ses conseils.

Dans la communauté on la considérait comme un petit ange et un modèle de perfection religieuse. J'ai bien entendu de ci, de là, quelques petites récrimina­tions; mais elles provenaient plutôt des défauts de jugement ou de caractère de celles qui les faisaient.

[903] Depuis sa mort, la réputation de sainteté et de miracles de la Servante de Dieu s'est étendue au‑delà de toute me­sure. Je ne puis mieux la comparer qu'au grain de sénevé de l’Evangile, ce plus petit des grains qui s'élève comme un arbre où viennent habiter les oiseaux du ciel.

 

Son influence est bien sensible sur notre communauté. Depuis la mort de la Ser­vante de Dieu, les progrès de notre Carmel sont évidents dans la régularité, le silence et la ferveur. Un prédicateur de retraite disait à notre mère: « Ma mère, on voit qu'une sainte a passé dans votre Carmel.»

La diffusion de sa réputation de sain­teté dans le monde entier peut se mesurer au nombre d'exemplaires soit de sa vie, soit de ses souvenirs qu'il a fallu éditer, pour donner satisfaction aux demandes qui proviennent de tout l'univers. Les «Vies » se comptent par centaines de mille, et les images par millions. Du matin au soir, je ne travaille que pour elle; j'ai préparé des milliers d'images; je ne reçois guère de lettres où on ne me parle d'elle; je ne vais jamais au parloir que ce ne soit pour en entendre parler. Ses portraits, ses images, charment ceux qui les voient, entre les autres, la belle héliogravure qui est au commencement de sa vie.

Les flots de lettres, s'élevant à 500 tous les jours, témoignent de la confiance sans bornes de tous, et particulièrement des soldats, envers la Servante de Dieu. Des officiers la prennent pour protectrice de leur régiment ou de leur compagnie; c'est ainsi que le colonel [904] Etienne écrit à notre mère qu'il appelle son ré­giment le « régiment de soeur Thérèse.» Un aviateur a placé son image sur les ailes de son aéroplane. Monsieur Augustin Barréro, prêtre de l'Argentine, écrit dans une lettre que j'ai déjà citée: «L'autre jour, j'ai déjeuné à bord d'un quatre-mâts, en rade de Buenos Aires. Sa­vez‑vous ce qui a frappé mes regards en entrant dans la cabine du comman­dant ?... Le portrait de soeur Thérèse!

Il y avait, à bord, deux exemplai­res de sa vie; tous les officiers l'avaient lue et notre conversation a roulé sur elle une bonne partie du repas. Vrai! il n'y a que l'enfer où elle ne soit pas ai­mée et imitée », et j'ajouterai, moi, que je crois pouvoir dire qu'elle y fait la rage et le désespoir des démons.

 

 [Réponse à la cin­quante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu un seul mot d'opposition à la réputation de sainteté de la Servante de Dieu. Toutes les personnes que je connais, dans la communauté ou au‑dehors, lui sont profondément dé­vouées et ont un grand désir de sa béa­tification.

 

 [Réponse à la cinquante-neuvième demande]:

La première manifestation de l'influence surnaturelle de la Servante de Dieu, c'est, comme je l'ai dit, le développement évident de la ferveur religieuse dans la communauté. A diverses reprises, soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus a manifesté sa présence par des parfums miraculeux. J'en ai été moi‑même favorisée [905] plusieurs fois, une fois entre autres en préparant de petits papiers destinés à recevoir de ses reliques. Ma soeur Jeanne Marie, qui devait terminer ce travail, sentit les mêmes parfums, lorsqu'elle ouvrit le carton qui renfermait ces petits papiers. Depuis cela, voici plus de deux ans, au moment de recevoir la sainte communion, un parfum d'une odeur exquise que je ne saurais définir, m'enve­loppa si fort, que je restai saisie de sur­prise; pendant quelques jours, je sentis l'odeur de violette, en me retirant de la sainte table. Ces divers parfums m'ont été expliqués par divers événements d'é­preuves ou de consolations concernant ma famille.

Ma soeur Geneviève, ne pouvant recon­naître quel avait été le grand voile de soeur Thérèse, lui demanda de lui en donner le signe, en permettant que ce­lui‑là qu'elle poserait sur la jambe ma­lade d'une soeur de voile blanc, opérât sa guérison. Elle fut exaucée, et cette soeur, couverte d'une trentaine de furon­cles, fut tellement guérie qu'à partir de ce jour ( il y a eu 7 ans le 1er juin) elle n'a cessé de faire toute seule la cuisine, obédience si pénible qu'elle est donnée ordinairement, chaque semaine, tour à tour, à nos soeurs du voile blanc.

 

 [Réponse de la soixantième à la soixante-cinquième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été personnellement témoin d'un miracle de guérison. J'ai entendu lire les rapports très nombreux qui sont envoyés au Carmel: il y a des grâces mer­veilleuses, mais je n'ai pas retenu le détail de ces communications.

 

[906] [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

En finissant ma déposition, je dis en­core, comme au Procès Ordinaire, qu'il en est pour moi, lorsque je considère la Servante de Dieu, ce qu'il en est pour tout oeil qui regarde les étoiles du ciel: plus il les fixe et plus il en découvre.

 

TÉMOIN 10: Marie des Anges et du Sacré‑Coeur O.C.D.

 

Ainsi plus je contemple cette âme, plus je la reconnais et la proclame une sainte.

D'où a pu venir la sainteté de la Ser­vante de Dieu? Peut‑être serait‑il permis de penser qu'elle a pu prendre sa source dans les vertus de ses propres parents, remarquables par leur vie si chrétienne. Il est permis de croire aussi que la sain­teté de nos fondatrices que j'ai connues peut y être pour beaucoup. Ce qui pour­rait confirmer ma pensée, c'est qu'une nuit après la mort de notre vénérable mère Geneviève, soeur Thérèse de l'En­fant‑Jésus la vit en songe, donnant à cha­cune de ses filles quelque chose qui lui avait appartenu; elle vint à elle les mains vides, et la regardant avec tendresse, elle lui dit: « A vous, je laisse mon coeur » @MSA 79,1@

 

[907] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux deman­des précédentes. — Est ainsi terminé l'in­terrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: SOEUR MARIE DES ANGES ET DU SACRÉ-COEUR, témoin, j'ai déposé, comme ci‑dessus selon la vérité, je le ratifie et je le confirme.