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Témoin 21 - Marie de la Trinité O.C.D.

TÉMOIN XXI

MARIE DE LA TRINITÉ ET DE LA SAINTE FACE, O.C.D.

Le 17ème témoin du Procès Ordinaire réapparaît ici comme premier témoin du Procès «Continuatif », 21ème de la sé­rie de ceux qui durent déposer au Pro­cès Apostolique. Nous avons déjà dit à plusieurs reprises qu'il s'agit du témoin le plus qualifié, le seul vraiment impor­tant du Procès « Continuatif », qui a donné un des témoignages les plus va­lides de tout le Procès.

 

Il s'agit de la novice de prédilection, bien connue, de Thérèse. Elle s'appelait dans le monde Marie-Louise-Joséphine Castel. Née à Saint‑Pierre‑sur‑Dives (diocèse de Bayeux) le 12 août 1874, après un essai au Carmel de l'avenue de Messine à Paris, elle entrait au Car­mel de Lisieux en 1894 et y fit profes­sion le 30 avril 1896. Elle y mourut au cours de la tragédie de la dernière guerre, le 16 janvier 1944.

 

Sa déposition, une des plus longues de tout le Procès Apostolique, est sé­rieuse et détaillée. Même si elle répète des données, des paroles, des faits déjà déposés au premier Procès, elle s'efforce de le faire d'une façon nouvelle, et son témoignage est si frais qu'il donne l'im­pression de révéler de l'inédit.

Marie de la Trinité, comme elle le dépose elle‑même en commençant, vécut « dans une grande intimité» avec Thé­rèse pendant trois ans et quelques mois (cfr. p. 1216). C'est ainsi qu'elle peut témoigner l'avoir vue « toujours fidèle en toutes choses» (p. 1218), «avec un air si recueilli qu'on pouvait juger qu'elle ne perdait pas la présence de Dieu » (ib.). La vue de cette union si intime avec Dieu était le fondement et le se­cret de l'efficacité de la formation spi­rituelle que Thérèse donnait à sa novice, ce qui faisait la valeur et la force de sa pédagogie. On peut considérer le té­moignage de Marie de la Trinité comme un véritable exposé de cette pédagogie, surnaturelle au cent pour cent, mais basée sur des principes et des expérien­ces qui démontraient « une prudence et une maturité de jugement bien au‑dessus de son âge » (p. 1248).

 

On retrouve ci et là dans la déposi­tion du témoin des faits et des expressions sympathiques, déjà connues par les Conseils et Souvenirs de l'ancienne édi­tion de l'Histoire d'une âme. Marie de la Trinité les avait notés aussitôt après la mort de Thérèse, « bien avant qu'il fut question du Procès même informatif » (p. 1235), et cela donne une valeur spé­

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

ciale aux paroles de la religieuse qui sait bien que Thérèse, quand elle lui par­lait, révélait son âme, son expérience religieuse, ce qu'elle‑même pratiquait avant de le conseiller aux autres (cfr. pp. 1221, 1230, 1255).

Nous constatons avec plaisir que le témoin souligne la vie toute ordinaire de Thérèse, exempte de ces faits cha­rismatiques que la vie des saints offre habituellement à notre admiration: «sa vie, ici‑bas, ne sortit pas de l'ordinaire; c'est là son cachet particulier qui la rend imitable et accessible à tous » (cfr. pp. 1273‑1274). Mais cet « ordinaire » est vertu héroïque. Marie de la Trinité re­lève de façon excellente les caractères de l'héroïsme de cette vie ordinaire, en deux pages qui sont parmi les meilleures du Procès (cfr. pp. 1272‑1273). Elle y sou­ligne avec exactitude à quel point une fidélité continuelle était difficile à une époque où, au Carmel de Lisieux, tout semblait propre à l'anéantir. La divi­sion, le caractère de mère Marie de Gon­zague, un certain relâchement qui s'était introduit, ne favorisaient certainement pas le maintien d'une ferveur toujours en éveil. Thérèse avait marché à contre-courant avec humilité, charité et force, pratiquant moment par moment ce qu'elle avait recommandé au témoin: « Quand toutes manqueraient à la Rè­gle, ce n'est pas une raison pour nous justifier. Chacune devrait agir comme si la perfection de l'Ordre dépendait de sa conduite personnelle » ( p. 1219).

 

Le témoignage de Marie de la Trinité présente, avec réalisme, une sainteté faite de simplicité et de force dans la ligne de l'Évangile. Une sainteté parfai­tement accessible aux personnes de n'importe quel état ou condition. C'est pourquoi son contenu est un des plus valides et des plus actuels du Procès de Thérèse de l'Enfant‑lésus.

Les dernières pages ont trait à la re­nommée de sainteté toujours croissante de Thérèse, qui « faisait elle‑même sa propagande» (p. 1290).

Le témoin a déposé du 23 au 28 sep­tembre 1916, au cours des sessions 61­65 et sa déposition se trouve aux pages 1215‑1300 de notre Copie publique.

 

[Session 61: ‑ 22 septembre 1916, à 2h. de l'après‑midi]

[1215] [Le témoin répond correctement à la première demande]. 

[Réponse à la seconde demande]

Je m'appelle Marie‑Louise Castel, en religion [1216] soeur Marie de la Trini­té. Je suis née à Saint‑Pierre‑sur‑Dives le 12 août 1874, de Victor Castel insti­tuteur et de Léontine Lecomte. Je suis religieuse professe au Carmel de Lisieux, sous le nom de soeur Marie de la Trinité.

 

 [Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 

[Réponse à la sixième demande]:

Mon témoignage est parfaitement libre, et je ne crois subir l'influence ni d'aucun sentiment intérieur ni d'aucune pression extérieure qui puisse m'empêcher de dire la vérité.

 

[Réponse à la septième demande]:

Lorsque j'entrai au Carmel comme no­vice, le 16 juin 1894, la Servante de Dieu, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, y était déjà depuis six ans. Mère Agnès de Jésus qui était alors prieure, me la donna comme « ange » selon la coutume de notre Ordre, pour qu'elle m'initiât aux pra­tiques extérieures de la Règle. En même temps elle me recommanda de prendre ses conseils pour ma formation, comme si elle eût été maîtresse de noviciat. Je suivis ce conseil et vécus dans une grande intimité avec la Servante de Dieu jus­qu'à sa mort, c'est‑à‑dire pendant trois ans et quelques mois.

 

 [Réponse à la huitième demande]:

J'ai pour la Servante de Dieu une grande affection, une grande reconnaissance et une grande dévotion.

Ma reconnaissance et mon affection sont motivées [1217] par tout le bien qu'elle m'a fait; j'ai pour elle de la dé­votion parce que je l'ai vue pratiquer les vertus comme une sainte. Je désire beau­coup sa béatification pour qu'elle devien­ne, d'une façon autorisée par l'Église, le modèle des âmes qui sont appelées à servir Dieu dans la simplicité des voies ordinaires

 

 [Ré­ponse de la neuvième à la onzième demande inclusivement]:

Je n'ai pas été témoin direct de la vie de la Servante de Dieu avant l'année 1894, date de mon entrée au Carmel. Cepen­dant durant les trois ans que nous vé­cûmes ensemble, la Servante de Dieu m'en­tretint souvent, sur mes instances, des par­ticularités de son enfance, de sa jeunesse dans le monde, et de ses premières années au Carmel. Ce qu'elle m'en a dit se trou­ve relaté par elle avec une entière con­formité dans 1'« Histoire d'une âme.»

 

 [Réponse à la douzième demande]:

Quand j'entrai au Carmel en 1894, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était dé­jà professe depuis quatre ans; elle aurait donc dû, d'après nos règles, sortir du no­viciat l'année précédente, car nous restons au noviciat trois ans après la profession. Néanmoins je la trouvai encore parmi les novices. Mère Marie de Gonzague, qui était alors maîtresse des novices, m'ex­pliqua que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait demandé, par humilité, à res­ter au noviciat. D'autre part, mère Agnès de Jésus, alors prieure, accéda volontiers à cette demande parce qu'elle pensait que soeur Thérèse pourrait avoir ainsi une très heureuse influence sur les novices. En 1896, mère Marie de Gonzague redevint prieure, [1218] mais conserva en même temps la charge de maîtresse des novi­ces; elle conserva soeur Thérèse de l'En­fant Jésus au noviciat, de sorte que soeur Thérèse y demeura dans cette situation un peu spéciale jusqu'à sa mort en 1897.

 

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Je lui ai vu exercer les emplois de por­tière, puis de sacristine, fonction dont on la déchargea quelques mois avant sa mort. Elle était aussi, comme je viens de l'ex­pliquer, équivalemment maîtresse des no­vices. Sans entrer dans le détail de ses vertus, je puis dire ici qu'elle m'édifia beaucoup par la perfection attentive avec laquelle elle s'acquitta de ces différentes fonctions.

 

 [Réponse à la treizième demande]:

Je puis répondre en un mot à cette question: je n'ai jamais saisi la moindre défaillance dans la Servante de Dieu sur quelque point que ce soit.

 

 [Réponse à la quatorzième demande]:

Sur cette question d'ensemble, je ne puis que renouveler ce que je viens de dire: c'est que je l'ai toujours vue fidèle en tou­tes choses.

 

 [Réponse à la quinzième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus agis­sait en toutes choses avec tant de per­fection et avec un air si recueilli qu'on pouvait juger qu'elle ne perdait pas la présence de Dieu. Ce qui rendait héroïque cet esprit de foi, c'était le désarroi dans lequel vivait la communauté en ce temps-là. N'ayant d'autre stimulant que sa foi et son amour pour Dieu, vivant dans un milieu plutôt relâché, elle [1219] mérita vraiment la louange adressée au Juste dans l'Ecclésiastique: « Qui a pu violer la loi et ne l'a pas violée, faire le mal et ne l'a pas fait » @*Eccli. 31,10@.

Elle me disait: « Quand toutes man­queraient à la Règle, ce n'est pas une rai­son pour nous justifier. Chacune devrait agir comme si la perfection de l'ordre dépendait de sa conduite personnelle » @Source pre.@  comme aussi des autres paroles du témoin.

J'admirais sa foi en ses supérieurs. Quels qu'ils fussent, elle traitait avec eux comme avec Dieu même. Quand mère Marie de Gonzague était prieure, soeur Thérèse me reprenait quand il m'arrivait de critiquer sa conduite et de l'appeler « le loup » (surnom que nous lui avions donné entre novices): « C'était bon quand elle n'était pas prieure—me disait‑elle—, mais à présent qu'elle a le sacrement de l'autorité, nous devons la respecter. Si nous agissons envers elle avec esprit de foi, le bon Dieu ne permettra jamais que nous soyons trompées. Même à son insu elle nous donnera toujours la ré­ponse divine » 

Un jour elle me rencontra allant en di­rection chez mère Marie de Gonzague. Elle me dit: « Avez‑vous pensé à prier pour recommander votre direction au bon Dieu? C'est très important pour obtenir que les paroles de la mère prieure soient pour vous l'organe de la volonté de Dieu.»

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus eut à subir de terribles tentations contre la foi. Un jour qu'elle me parlait des ténèbres dans lesquelles était son âme, je lui dis toute étonnée: « Mais ces cantiques si lumineux que vous composez démentent ce que vous me dites! » Elle me répon­dit: « Je chante ce que je veux croire, mais c'est sans aucun sentiment. Je ne voudrais même pas vous dire jusqu'à quel point la nuit est noire dans mon â­me, de crainte de vous faire partager mes tentations.» Elle ne m'aurait pas fait cette confidence que jamais je ne m'en serais douté, la voyant parler et agir comme si elle avait été gratifiée de consolations spirituelles.

 

[Réponse à la seizième demande]:

La Servante de Dieu s'efforçait de for­mer ses novices à l'esprit de foi qui l'a­nimait elle‑même. Sur ce point, elle ne voulait supporter aucune négligence de ma part. Un jour, elle me reprit sévè­rement de ce que mon lit était mal fait: «Vous donnez là une preuve que vous n'êtes guère unie au bon Dieu. Si vous aviez fait le lit de l'Enfant Jésus, est‑ce ainsi que vous l'auriez fait? Qu'êtes‑vous donc venue faire au Carmel, si vous n'a­gissez pas avec esprit intérieur ? Mieux au­rait valu pour vous rester dans le monde pour vous rendre au moins utile par quelques oeuvres extérieures.» Mais aus­sitôt qu'elle me voyait reconnaître mes torts son ton s'adoucissait, et elle me par­lait comme une sainte des mérites de la foi, des âmes que nous sauvons par no­tre fidélité, des marques d'amour que nous pouvons donner au bon Dieu.

Je retirais toujours un grand profit spi­rituel de mes épanchements d'âme avec elle: «La principale cause de vos souf­frances—me disait‑elle—vient de ce que vous regardez trop les choses du côté de la terre et pas assez avec esprit de foi: vous recherchez trop vos satisfactions. Savez-vous quand vous trouverez le bonheur? C'est quand [1221] vous ne le cherche­rez plus. Croyez‑moi, j'en ai fait l'ex­périence.»

 

[Session 62: ‑ 25 septembre 1916, à 9h. et 2h. de l'après‑midi]

 [1227] [Réponse à la dix‑septième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait pour la Face adorable de Jésus un culte tout spécial; elle voyait en elle le miroir des humiliations et des souffrances de Jésus durant sa passion. La vue de cette divine Face allumait dans son âme un désir passionné de lui ressembler, ainsi qu'elle me l'exprimait. Très heureuse de voir ses deux novices, soeur Gene­viève et moi, partager cette dévotion, elle composa pour nous trois une con­sécration à la Sainte Face. Elle me com­posa aussi un cantique sur le même sujet. Ces deux pièces ont été imprimées dans l'édition complète de 1'« Histoire d'une âme» page 308 et 381 (édition in 8° de 1914) @PN 20@. Le Chemin de la Croix avait aussi beau­coup d'attrait pour son âme; elle ai­mait à le faire le plus souvent possible « autant—me disait‑elle—pour le bien personnel qu'elle en retirait que pour

 

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délivrer par ce moyen les âmes du pur­gatoire.»

Son esprit de foi se révéla surtout dans son emploi de sacristine. Je me suis trou­vée quelquefois avec elle pendant qu'elle préparait les ornements et les vases sa­crés pour la messe du lendemain, et j'étais vivement édifiée de voir avec quelle foi, quel respect, quel soin elle s'en acquittait. Elle m'exprimait son bonheur d'avoir, comme les prêtres, le privilège de toucher les vases sacrés, de préparer, comme Ma­rie, les langes de l'Enfant Jésus. Elle les baisait avec amour, ainsi que la grande hostie qui allait être consacrée.

 

[1228] [Réponse à la dix-huitième demande]:

Son désir de la sainte communion é­tait intense. Elle enviait le sort de ceux qui communient tous les jours, car, en ce temps‑là, la communauté n'avait pas ce privilège. Pour se consoler de cette privation, elle demandait avec foi au bon Dieu de rester dans son coeur d'une com­munion à l'autre: « Ah!—lui disait‑elle— je ne puis recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire, mais, Sei­gneur, n'êtes‑vous pas tout puissant ? restez en moi comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hos­tie » @Pri 6@

 [Comment avez‑vous connaissance de cette demande de la Servante de Dieu? Pen­sez‑vous que la Servante de Dieu ait eu la ferme conviction de la continuation de cette présence? La Servante de Dieu a‑t‑elle ja­mais expliqué le mode de cette présence? ‑ Réponse]:

C'est dans son acte de consécration à l'Amour miséricordieux que la Servante de Dieu a formulé cette prière explici­tement. Elle le composa en juin 1895; elle m'en fit part à la fin de novembre de la même année. Elle me dit à ce sujet que rien n'est impossible à la toute puis­sance de Dieu et qu'il ne lui aurait pas inspiré cette demande s'il n'avait vou­lu la réaliser. Dans le cantique «,J'ai soif d'amour » qu'elle me composa pour ma profession (30 avril 1896), elle exprime la même pensée dans ces vers:

 « Toi, le grand Dieu que tout le ciel adore,

Tu vis en moi, prisonnier nuit et jour » @PN 31@,

Elle m'expliqua à ce sujet que c'était à dessein qu'elle avait mis: «tu vis en moi prisonnier » et non pas: « tu vis pour moi prisonnier », ce qui aurait pu s'enten­dre [1229] de la présence du divin prison­nier au saint tabernacle, et qu'elle avait voulu exprimer sa confiance dans la réa­lisation de la prière dont il s'agit. Elle me disait aussi, à la même occasion: «Pour ses petites victimes d'amour, le bon Dieu fera des prodiges; mais habituelle­ment ils s'opéreront dans la foi, autrement elles ne pourraient pas vivre. »

Elle ne m'a jamais expliqué le mode de cette présence, et je ne crois pas qu’elle-même se soit jamais préoccupée de rechercher quel était ce mode de présence. ­

 

 [Suite de la réponse à la dix‑huitième demande]:

Un jour de communion, comme la Ser­vante de Dieu était très fatiguée, mère Marie de Gonzague, prieure, voulut lui faire prendre un remède avant la messe. Dans sa douleur de perdre la sainte com­munion, soeur Thérèse la conjura avec larmes de lui permettre de retarder jus­qu'après la messe l'absorption de ce re­mède. Elle plaida si bien sa cause qu'elle obtint ce qu'elle demandait, et même, depuis ce jour, fut aboli l'antique usage de perdre la communion en pareil cas.

Un jour je rencontrai la Servante de Dieu sous le cloître: son recueillement me frappa; elle semblait porter quelque cho­se de précieux qu'elle abritait soigneuse­ment avec son scapulaire. Au moment où je la croisai, elle me dit, à voix bas­se, d'un ton ému: « Suivez‑moi, je porte Jésus! »  Elle venait de retirer de la ta­ble de communion la petite plaque dorée sur laquelle elle avait découvert une par­celle assez notable de la sainte hostie. Je la suivis jusqu'à la sacristie où, après qu'elle eut déposé son trésor, elle me fit mettre à genoux près d'elle pour prier jusqu'à ce qu'elle [1230] pût le remettre au prêtre qu'elle avait fait avertir.

 

 [Le témoin ré­pond qu'il n'a rien de particulier sur ce point‑là].

[Réponse à la vingtième demande]:

Les livres de la Sainte Ecriture, et par­ticulièrement les Saints Evangiles faisaient ses délices. Leur sens caché devenait lu­mineux pour elle,et elle les interprétait admirablement. Dans ses conversations, dans mes directions avec elle, toujours quelque passage de ces livres divins ve­naient comme de source à l'appui de ce qu'elle me disait: c'était à croire qu'elle les savait par coeur.

 

La Servante de Dieu avait une grande dévotion à l'office divin. Elle y était si recueillie, qu'elle me disait y faire quel­quefois plus facilement oraison qu'à l'o­raison même. Sa tenue était irréprocha­ble. Elle me faisait souvent des recom­mandations à ce sujet en y attachant une grande importance. Je dois remarquer que, sur ce point comme sur tous les autres, ce qu'elle me recommandait n'é­tait que la description de sa propre con­duite. Elle me disait donc: « Si vous aviez audience à la cour d'un roi terrestre, tous vos mouvements seraient étudiés; combien plus devez‑vous être réservée en présen­ce du Roi des rois! Se priver, à cause de cette divine présence, de remuer, de toucher soit à son visage, soit à ses vê­tements, fait extrêmement plaisir au bon Dieu, parce qu'il voit qu'on fait cas de lui et qu'on l'aime.»

 

 [Réponse à la vingt‑et‑unième demande]:

[1231] La dévotion de la Servante de Dieu envers la Sainte Vierge était tou­chante. Ses rapports avec elle étaient ceux d'une enfant avec la mère la plus ché­

 

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rie. Elle disait agréablement: « J'aime à cacher mes peines au bon Dieu, car, avec lui, je veux toujours avoir l'air heureuse de tout ce qu'il fait. Mais à la Sainte Vierge, je ne cache rien, je dis tout.»

Pendant sa dernière maladie, elle souffrait un véritable martyre. Comme elle ­était restée plus calme pendant une heure, mère Agnès de Jésus lui dit: «Vous a­vez moins souffert, n'est‑ce pas? » ‑ « Oh non tout autant—répondit‑elle—mais c'est à la Sainte Vierge que je me suis plainte.»

Quand j'étais en direction avec elle et que j'avais des choses coûteuses à lui di­re, elle me conduisait devant la statue mi­raculeuse qui lui a souri dans son enfance, et me disait: «Ce n'est pas à moi que vous allez dire ce qui vous coûte, mais à la Sainte Vierge ». Je m'exécutais et elle écoutait près de moi ma confidence. Ensuite elle me faisait baiser la main de Marie, me donnait ses conseils, et la paix renaissait dans mon âme.

La Servante de Dieu avait un culte pour les saints anges et particulièrement pour son ange gardien qu'elle aimait à invo­quer souvent. Elle me disait que c'était par respect pour lui qu'elle s'efforçait d'a­voir une tenue toujours digne, qu'elle é­vitait de plisser le front ou de contrac­ter son visage. Elle me reprenait si je ne l'imitais pas en cela: « Le visage est le reflet de l'âme—me disait‑elle—; il doit toujours être calme, comme celui d'un petit enfant, toujours content, même lors­que [1232] vous êtes seule, parce que vous êtes constamment en spectacle à Dieu et aux anges.»

Elle avait une affection filiale pour notre Mère Sainte Thérèse et notre Père Saint Jean de la Croix. Les oeuvres de ce dernier l'avaient particulièrement ravie; elle méditait de mémoire de longs passages du Cantique Spirituel et de la Vive Flamme et me disait, qu'au moment de ses grandes épreuves, ces ouvrages l'avaient réconfortée et lui avaient fait un bien immense.­

Elle m'a dit avoir demandé à tous les saints de l'adopter pour enfant et de lui obtenir leur double amour pour le bon Dieu; en retour, elle leur avait abandonné la gloire qu'ils lui feraient acquérir. Par­mi ses privilégiés, elle me citait Saint Jo­seph, les Saints Innocents, sainte Agnès, sainte Cécile, le bienheureux Théophane Vénard et la bienheureuse Jeanne d'Arc. Elle aimait à m'entretenir des vertus ca­ractéristiques de chacun pour m'exciter, comme elle, à les imiter.

 

 [Réponse à la vingt‑deuxième demande]:

Jamais la Servante de Dieu, pour s'en­courager à souffrir ou à travailler, n'en­visageait les consolations ou les intérêts terrestres. Jamais non plus elle ne nous proposait de pareils motifs pour nous sou­tenir dans nos efforts. Les intentions qui lui étaient les plus ordinaires et qui l'ex­citaient davantage à la générosité étaient de gagner des âmes au bon Dieu, de faire plaisir au bon Dieu; elle aspirait aus­si à la vie du ciel, mais elle aimait à ré­péter souvent qu'elle n'envisageait pas le ciel comme un lieu de repos et de jouis­sance, mais plutôt comme un état où il lui serait donné d'aimer Dieu, plus par­faitement [1233] et faire plus de bien sur la terre: « Je ne me reposerai—disait­-elle—qu'après que le dernier des élus sera sauvé » @DEA 17-7@

Il me paraît impossible de pousser plus loin qu'elle ne le faisait la confiance en Dieu. Elle aimait à répéter qu'on obtient de Dieu autant qu'on en espère. Elle me disait aussi qu'elle sentait en elle des désirs infinis d'aimer le bon Dieu, de le glori­fier et de le faire aimer, et qu'elle espérait fermement qu'ils seraient tous réalisés et au‑delà; que c'était méconnaître la bon­té infinie de Dieu que de restreindre ses désirs et ses espérances. « Mes désirs in­finis—disait‑elle—sont ma richesse, et pour moi se réalisera la parole de Jésus: ' « A celui qui a on donnera et il abon­dera' (Mt. 13,12) » @MSB 4,1@

 

 [Suite de la réponse aux demandes vingt‑troisième, vingt‑quatrième et vingt-cinquième]:

Son espérance en Dieu ne connut au­cune défaillance, même quand son âme fut plongée dans les plus épaisses ténèbres, quand ses prières n'étaient pas exaucées, quand tout allait à l'encontre de ce qu'elle aurait voulu. [1234] « Le bon Dieu se lassera plutôt de m'éprouver que moi de ne pas douter de lui—me dit‑elle un jour—; quand même il me tuerait, j'es­pérerais encore en lui » @DEA 7-7@

Jamais elle n'aurait dit qu'elle souf­frait si on ne l'y avait pas obligée. « Le bon Dieu voit tout—me disait‑elle—, je m'abandonne à lui; il saura bien inspirer Notre Mère de me faire soigner si la chose est nécessaire.»

Dans sa dernière maladie, un jour qu'elle était consumée par la fièvre, l’infirmière se méprit et crut la soulager en lui mettant aux pieds une bouteille d'eau chaude. Elle me raconta ensuite qu'elle avait subi ce remède sans rien dire, mais qu'elle n'avait pu s'empêcher de s'en plain­dre à Notre Seigneur: «Mon Jésus—lui dit‑elle—, je brûle et l'on m'apporte en­core de la chaleur... Je suis heureuse pourtant de trouver l'occasion de man­quer du nécessaire afin de mieux vous ressembler pour sauver les âmes.» L'in­firmière, qui l'avait quittée, revint peu a­près rapportant une boisson rafraîchissante. « Oh! —disait‑elle à cette occa­sion—que notre Jésus est bon! qu'il est doux de se confier à lui! »  @DEA  autres paroles M.dela Trinité,avril@

 

 [Réponse à la vingt-sixième demande]:

La Servante de Dieu ne manquait pas d'apprendre à ses novices cette pratique de la confiance en Dieu et de l'espéran­ce parfaite.

Dans ma première année de noviciat je rencontrais beaucoup d'oppositions pour réussir dans ma vocation. Au moment où tout semblait désespéré, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me demanda: « Avez‑vous confiance de réussir quand même? »— « Oui—lui répondis-je—, je suis si con­vaincue que [1235] le bon Dieu me fera cette grâce que rien ne peut m'en faire douter.» « Gardez bien votre confiance— me dit‑elle résolument—, il est impossible que le bon Dieu n'y réponde pas, car il mesure toujours ses dons à notre confiance. Cependant, je vous avoue que

 

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si je vous avais vue faiblir dans votre espérance, j'aurais douté moi‑même, tel­lement tout espoir est perdu du côté humain.»

 « Quand vous êtes malade—me disait-­elle aussi—dites‑le tout simplement à la Mère prieure, puis abandonnez‑vous au bon Dieu sans trouble, soit que l'on vous soigne ou que l'on ne vous soigne pas. Vous avez fait votre devoir en le disant, et cela suffit: le reste ne vous regarde plus, c'est l'affaire du bon Dieu. S'il vous laisse manquer de quelque chose, c'est une grâ­ce, c'est qu'il a confiance que vous êtes assez forte pour souffrir quelque chose pour lui » 

 [Comment se fait‑il que vous citiez ces souvenirs mot à mot comme vous les avez énoncés au Procès Informatif?‑ Ré­ponse]:

Bien avant qu'il fût question du Procès même Informatif, aussitôt après la mort de la Servante de Dieu, j'avait mis par écrit, pour mon édification personnelle, les conseils que j'avais reçus de la Ser­vante de Dieu. De fait, je les sais par coeur et ne saurais les exprimer autre­ment.

 

 [Suite de /a ré­ponse]:

Quand j'avais des peines de famille, elle me disait: « Confiez‑les au bon Dieu et ne vous en inquiétez pas davantage: tout tournera à bien pour eux. Si vous vous en inquiétez vous‑même, le bon Dieu ne s'en inquiétera pas, et vous priverez vos parents des grâces que vous [1236] leur auriez obtenues par votre aban­don »  

Elle disait aussi, lorsque je lui mani­festais ma crainte que le bon Dieu soit fâché contre moi, à cause de mes imper­fections sans cesse renaissantes: « Celui que vous avez pris pour Epoux a, si j'ose dire, une grande infirmité: c'est d'être aveugle, et il ne sait pas le calcul. S'il voyait clair et savait calculer, croyez‑vous qu'en présence de tous nos péchés il ne nous ferait pas rentrer dans le néant ? Mais son amour le rend positivement a­veugle. Voyez plutôt: si le plus grand pé­cheur de la terre, se repentant de ses of­fenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne compte plus que sa derniè­re prière et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde » 

 

 [Réponse à la vingt-septième demande]:

La vie de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus n'a été qu'un acte d'amour pour Dieu. Elle a réalisé à la lettre le conseil de Saint Paul: « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoique vous fassiez, faites-le pour l'amour de Dieu.»

Le 29 juillet 1894, la communauté tira au sort quelques pieuses sentences. Le billet qui lui échut fut celui‑ci: « Si à chaque instant il vous était demandé que faites‑vous ? votre réponse devrait

être: J'aime! Au réfectoire?: J'aime! Au travail?: J'aime! etc. » Ce billet qu'elle garda jusqu'à sa mort, lui fit un extrême plaisir. Elle me dit: « Il est l'écho de mon âme, depuis longtemps c'est ainsi que j'en­tends l'amour et que je m'exerce à le pratiquer.»

[1237] Je disais un jour à la Servante de Dieu: «Si j'étais infidèle à la grâce, je n'irais pas au ciel tout droit! «Oh! ce n'est pas cela—me répondit‑elle—, mais c'est le bon Dieu qui perdrait de l'amour.»

 

 [Réponse à la vingt-huitième demande]:

Je racontai un jour à la Servante de Dieu certains faits de magnétisme dont j'avais été témoin. Le lendemain elle me dit: « Que votre conversation d'hier m'a fait de bien, oh! que je voudrais me faire magnétiser par Jésus! avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés de telle sorte que je ne fasse plus des actions hu­maines et personnelles, mais des actions toutes divines et dirigées par l'esprit d'a­mour.»

Elle me dit une autre fois: « A l'of­fice de Sexte, il y a un verset que je prononce toujours à contrecoeur: c'est celui‑ci: ' Inclinavi cor meum ad facien­das justificationes tuas in aeternum prop­ter retributionem '; intérieurement je m'empresse de dire: 'O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récom­pense que je vous sers, mais uniquement parce que je vous aime, et pour sauver des âmes. »

 

 [Ré­ponse à la vingt‑neuvième demande]:

La Servante de Dieu me citait souvent cette phrase de Saint Jean de la Croix: « Il est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'amour, afin que se consumant rapidement, elle ne s'arrête guère ici‑bas et arrive promp­tement à voir Dieu face à face» .@Vive">.@Vive  Flamme str 1,v.6@

Elle a avoué elle‑même, à la fin de sa vie, [1238] qu'elle ne perdait pas de vue la présence de Dieu, et il était facile de voir à son maintien toujours recueilli et au soin avec lequel elle faisait toutes ses actions, que réellement elle pensait tou­jours à Dieu. D'ailleurs, elle ne parlait jamais d'autre chose que de l'amour de Dieu ou de la perfection de nos oeuvres qui doit en être la conséquence.

 

 [Réponse à la trentième demande]:

La Servante de Dieu avait à coeur de nous communiquer ses dispositions tou­chant l'amour de Dieu. Quand elle m'y exhortait, elle le faisait avec une telle onc­tion que souvent elle en répandait des lar­mes. Elle me répétait souvent cette parole de Saint Jean de la Croix: «Au soir de cette vie, vous serez jugé sur l'amour. Ap­prenez donc à aimer Dieu comme il doit être aimé, et laissez‑vous vous‑même.» @Maximes et Avis@

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O C.D.

 

Toute sa doctrine spirituelle qu'elle ap­pelait sa « petite voie » se ramène à l'a­mour, à la confiance et à l'humilité.

On connaît son Acte d'offrande en ho­locauste à l'Amour miséricordieux. Elle me suggéra de m'offrir comme elle en vic­time à l'amour et me prépara à faire cette offrande.

 

 [Réponse à la trente­-et‑unième demande]:

De son amour pour Dieu naissait un zèle ardent pour le salut des âmes, par­ticulièrement pour les âmes des prêtres. C'est pour eux spécialement qu'elle avait embrassé sa vie de carmélite. Elle me di­sait qu'en priant [1239] et en se sacrifiant pour leur sanctification, on travaillait en même temps au salut des âmes dont ils étaient chargés.

Elle avait un amour de mère pour les âmes et les appelait « ses enfants.» Elle pensait à eux continuellement et travail­lait sans relâche pour «gagner leur vie éternelle », ainsi qu'elle disait.»

Un jour de lessive, je me rendais à la buanderie sans me presser, examinant en passant les fleurs du jardin. Soeur Thérè­se de l'Enfant Jésus s'y rendait de mê­me, mais d'un pas alerte; elle m'eut bien­tôt rejointe et me dit en m'entraînant: « Est‑ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est o­bligé de travailler pour les faire vivre ? Dépêchons‑nous, car, si nous nous amu­sons, nos enfants mourront de faim ».

Une autre fois, je dis à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus en regardant le ciel: «Que nous serons heureuses quand nous serons là‑haut! » « C'est vrai —reprit‑elle —, mais pour moi, si j'ai le désir d'aller bientôt dans le ciel, ne croyez pas que ce soit pour me reposer! Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre jusqu'à la fin du monde. Après cela seulement je jouirai et me reposerai. Si je ne croyais fermement que mon désir pût se réaliser, j'aimerais mieux ne pas mourir et vivre jusqu'à la fin des temps afin de sauver plus d'âmes » 

 

 [Réponse à la trente-deuxième demande]:

La grande charité de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus pour le prochain m'avait toujours beaucoup frap‑[1240] pée. Elle la manifestait en toute occasion. Cette disposition était en elle toute surnaturelle et dérivait de l'amour de Dieu. Ainsi en était‑il en particulier de l'affection très tendre qu'elle me témoignait; nos rap­ports étaient très spirituels; elle était at­tentive à me reprendre de tous mes man­quements: « Je vous dois la vérité—me disait‑elle—, détestez‑moi, si vous le voulez, mais je vous la dirai jusqu'à ma mort.»

Réciproquement, l'affection que j'avais pour elle était aussi toute surnaturelle. Je constatais avec étonnement que plus je l'aimais, plus aussi j'aimais le bon Dieu, et quand mon amour pour elle se refroidis­sait, j'étais forcée de reconnaître que j'é­tais dans de mauvaises dispositions. Un jour elle me donna une image au verso de laquelle elle avait écrit cette sentence de notre Père Saint Jean de la Croix: « Quand l'amour que l'on porte à la créature est une affection toute spirituelle et fondée sur Dieu seul, à mesure qu'elle croît, l'amour de Dieu croît aussi dans notre âme » @Nuit liv 1 ch.4@.

Elle m'apprenait à surnaturaliser mes affections. S'apercevant que je me recher­chais auprès de notre révérende mère Agnès de Jésus, elle me dit un jour: « Vous croyez aimer beaucoup notre Mè­re? Eh! bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce n'est pas notre mère que vous aimez, c'est vous-même. Lorsqu'on aime réellement, on fait tous les sacrifices pour procurer le bon­heur de la personne aimée. Donc si vous aviez cet amour désintéressé, vous vous réjouiriez de voir notre Mère trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble qu'elle vous [1241] délaisse pour cette autre »

Le 13 juin 1897, elle m'écrivait au ver­so d'une image représentant la naissan­ce de l'Enfant Jésus: « « Que le divin petit Jésus trouve en votre âme une demeure toute parfumée des roses de l'amour; qu'il y trouve encore la lampe ardente de la charité fraternelle qui réjouira son petit coeur en lui faisant oublier l'ingratitude des âmes qui ne l'aiment pas assez» @LT 246@

 

[Session 63: ‑ 26 septembre 1916, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

 [Réponse de la trente‑troisième à la trente‑cinquième demande]:

Mieux que personne, à cause de l'in­timité de nos âmes, il m'était facile de découvrir ses actes cachés de charité. C'est ainsi que dans les travaux communs je la voyais toujours prendre de préfé­rence la part la plus difficile et la moins attrayante. Un jour je lui demandais ce qui était le mieux ou d'aller rincer le linge à l'eau froide ou de rester à laver à l'eau chaude dans la buanderie; elle me répondit: « Oh! ce n'est pas difficile à savoir! Quand cela vous coûte d'aller à l'eau froide, c'est signe que cela coûte aussi aux autres, alors allez‑y. Si au con­traire il fait chaud, restez de préférence à la buanderie. En prenant les plus mau­vaises places, on pratique et la mortifi­cation pour soi et la charité pour les autres. »

Elle me disait d'aller à la récréation, non pas dans le but de me récréer, mais pour récréer les autres: «Là, plus qu'ail­leurs peut‑être—disait‑elle—nous trou­vons des occasions de nous renoncer pour pratiquer la charité. Par exemple, si quel­qu'une vous raconte une histoire ennu­yeuse, écoutez‑la avec intérêt pour lui faire plaisir; ren‑[1245]dez‑vous agréable à toutes, vous n'y réussirez, il est vrai, qu'en vous renonçant vous‑même ».

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

            J'ai remarqué que tout ce qu'elle conseillait, elle le pratiquait elle‑même avec une perfection qui ne se démentait jamais: elle était toujours prête à se déranger pour rendre service, et elle le faisait avec un sourire si aimable qu'on aurait pu croire que c'était l'obliger que de la mettre à contribution. Elle ne disait pas qu'on la dérangeait quand on venait à contretemps et même sans raison la troubler dans son travail. C'était immédia­tement qu'elle rendait le service qu'on lui demandait. Elle avait une si grande com­plaisance que je remarquais bien des soeurs en abuser et lui demander son aide comme une chose due. C'était au point que j'en étais parfois révoltée, mais elle, elle trouvait la chose toute naturelle et  sa charité la rendait ingénieuse pour faire plaisir à tout le monde.

 

Aux approches de la fête de mère pri­eure, presque toutes les soeurs apportaient leurs cadeaux de fête à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, pour qu'elle les embellisse par quelque peinture. Chacune voulait être servie la première, et, au lieu de re­connaissance, la Servante de Dieu rece­vait souvent des reproches: «Vous avez mieux soigné l'ouvrage de ma soeur une telle..., vous avez commencé par elle, etc....» Il y en avait d'assez peu délica­tes pour exiger des peintures très com­pliquées: elle se surmenait et se fatiguait beaucoup pour les contenter, mais elle y arrivait rarement. Cependant, tous ces insuccès et ces reproches si pénibles à la nature semblaient ne pas l'effleurer: « Quand on travaille pour le bon Dieu —disait‑elle—on n'attend aucune re­connaissance de la créature, et ces reproches ne peuvent pas nous enle‑[1246]ver la paix.» A la récréation ou aux travaux communs, elle recherchait de préférence la ­ compagnie des soeurs qu'elle voyait un peu tristes et s'efforçait de les épanouir par son entrain et par les services qu'elle leur rendait. Quand elle ne pouvait y parvenir, elle priait pour elles ainsi qu'elle me le dit un jour.

Pendant deux ou trois ans, elle eut comme première d'emploi la soeur la plus exerçante qu'on puisse rencontrer: par ses nombreuses manies elle ferait per­dre la patience à un ange, il faut une vertu héroïque pour se plier à toutes ses exi­gences; c'est l'appréciation de toutes celles qui la connaissent. Toute la journée, elle étourdissait de ses sermons et de ses dis­cours qui étaient de vraies charades. Un jour qu'elle me parlait de la sorte, je lui répliquai avec quelque impatience. «Oh! ma petite soeur—me dit‑elle—, jamais soeur Thérèse de l'Enfant Jésus ne m'a parlé comme vous le faites!.» Je rendis compte de la chose à la Servante de Dieu qui me dit: « Oh! soyez bien douce avec elle, elle est malade, puis c'est de la cha­rité de lui laisser croire qu'elle nous fait du bien, et cela nous donne l'occasion de pratiquer la patience. Si déjà vous vous plaignez, vu le peu de rapports que vous avez avec elle, que diriez‑vous si vous étiez à ma place obligée de l'écouter toute la journée? Eh! bien, ce que je fais, vous pouvez le faire, ce n'est pas bien diffi­cile: il faut veiller à ne pas s'agacer inté­rieurement, à adoucir son âme par des pensées charitables; après cela on prati­que la patience comme naturellement.»

J'avoue que j'ai été si souvent édifiée de la patience et de la charité toujours égale de soeur [1247] Thérèse de l'Enfant Jésus envers cette soeur que j'estime que, pour cela seulement, elle aurait bien ga­gné d'être canonisée, car une pareille constance dans la douceur me parait im­possible sans une vertu héroïque.

La Servante de Dieu demanda et obtint d'être placée comme aide d'une soeur avec laquelle aucune n'avait pu tenir. Cette soeur, qui est maintenant retournée dans le monde, était affligée d'une noire mélancolie et d'un caractère violent. Elle fit subir bien des peines à la Servante de Dieu par ses injustices et ses paroles du­res et méchantes. Soeur Thérèse de l'En­fant Jésus supportait tout sans se plain­dre jamais, et par sa douceur apaisait sa compagne au point que celle‑ci finissait par reconnaître ses torts et s'en humiliait près d'elle. La Servante de Dieu profitait de ces bons moments pour lui remonter le moral, si bien que cette soeur avouait que personne au monde ne lui avait fait autant de bien que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

Il me reste à parler de la charité qu'elle exerça envers moi‑même, c'est bien grâce à elle que j'ai réussi à être carmélite. Mon manque de vertu, de santé, et aussi le peu de sympathie que je rencontrais dans la communauté, parce que je venais d'un autre Carmel, me créa mille difficultés presque insurmontables. Dans ces moments pénibles, seule la Servante de Dieu me consolait, m'encourageait et saisissait adroitement les occasions de plaider ma cause auprès des soeurs qui étaient con­tre moi: « Que de bon coeur je donnerais ma vie—me répétait‑elle—pour que vous réussissiez dans votre vocation!.» Elle m'avoua qu'elle comp‑[1248]tait le jour de ma profession parmi les plus beaux jours de sa vie. C'est en souvenir de ce jour qu'elle composa les poésies «Glose sur le divin » et « J'ai soif d'amour » qui ont été imprimées dans 1'« Histoire d'une âme.»

 [Réponse à la trente-sixième demande]:

La Servante de Dieu me disait qu'il fal­lait, par nos prières et nos sacrifices, ob­tenir aux âmes tant d'amour de Dieu qu'elles puissent aller en paradis sans passer par le purgatoire. Toutefois elle n'oubliait pas les défunts qui souffrent dans ce lieu d'expiation. C'est à leur in­tention qu'elle faisait, le plus souvent qu'elle le pouvait, le Chemin de la Croix. Elle eût voulu le faire tous les jours, mais elle en était quelquefois empêchée par les travaux que l'obéissance lui imposait. Elle tâchait de ne manquer aucune occasion de gagner des indulgences à leur profit; elle me recommandait d'être attentive à faire de même.

 

 [Réponse de la trente‑septième à la trente‑huitième demande inclusivement]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus fit toujours paraître une prudence et une maturité de jugement bien au‑dessus de son âge. Bien souvent, dans ce temps‑là, à cause de la mentalité de mère Marie de Gonzague et de certains esprits dans la

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

communauté, il y avait des différends, parfois très orageux; alors, quand les cho­ses étaient trop envenimées, c'était tou­jours soeur Thérèse de l'Enfant Jésus qui, avec un tact et une habileté peu ordinai­res, remettait la paix dans la communauté.

A cause de sa sagesse étonnante, je la consultais [1249] comme un oracle; elle éclairait tous mes doutes sans hésitation et avec précision; elle me disait ce que je devais faire ou éviter. J'ai eu toujours à me féliciter d'avoir suivi ses conseils, et quand je voulais aller à l'encontre, j'a­vais à le regretter.

Un jour, je lui écrivis que pour me punir d'une infidélité j'avais résolu de me priver de la communion du lendemain. Elle me répondit par ce billet: «Petite fleur chérie de Jésus, il suffit bien que par l'humiliation de votre âme vos ra­cines mangent de la terre... il faut élever bien haut votre corolle afin que le pain des anges vienne comme une rosée divine vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque » @LT 240@

Un jour, je voulais me priver de l'orai­son pour me dévouer à un travail pressé, elle me dit: «A moins d'une grande né­cessité, ne demandez jamais permission de manquer les exercices de piété pour un travail quelconque: c'est là un dévoue­ment qui ne peut pas faire plaisir à Jésus! Le vrai dévouement, c'est de ne pas perdre une minute pendant les heures destinées au travail » 

Ma trop grande sensibilité me faisait pleurer souvent et pour des riens. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, constatant que cette faiblesse mettait obstacle à mon avancement spirituel, eut l'idée ingénieuse, pour me guérir, de me faire recueillir chaque fois mes larmes dans une coquille. Ce moyen original me réussit parfaite­ment.

 

Je remarquais surtout sa prudence dans les directions que j'avais avec elle. Au­cune question curieuse ni embarrassante même sous prétexte de faire du bien. Elle écoutait mes confidences avec intérêt, mais ne les pro‑[1250]voquait pas. J'ai cons­taté alors par moi‑même qu'elle pratiquait ce qu'elle écrivit plus tard dans sa vie: « Quand je parle avec une novice, j'évite de lui adresser des questions qui satisfe­raient ma curiosité... car il me semble qu'on ne peut faire aucun bien en se re­cherchant soi‑même.» @MSC 32,2@

Pour me consoler dans une tentation, elle me dit: « Remarquez la méthode em­ployée pour faire briller les cuivres: on les enduit de boue, de matières qui les salissent et les rendent ternes; après cette opération, ils resplendissent comme de l'or. Eh! bien, les tentations sont comme cette boue pour l'âme; elles ne servent qu'à faire briller en nous les vertus oppo­sées à ces mêmes tentations.»

 

La Servante de Dieu suivait l'attrait de mon âme pour la conduire à Jésus. Elle me disait qu'elle ne voudrait jamais contraindre une âme à suivre sa voie à elle à moins que celle‑ci n'y soit inclinée et ne le veuille, parce que le bon Dieu conduit les âmes par des voies différen­tes, dans lesquelles chacune doit marcher selon la volonté divine. C'est ainsi qu'à cette époque, étant très enfant de carac­tère, je me servais d'une méthode assez originale et peut‑être puérile pour prati­quer la vertu: celle de réjouir l'Enfant Jésus en jouant avec lui toute espèce de jeux spirituels. Cette méthode me faisant faire de sérieux progrès, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus m'y encouragea par condescendance, et, entrant dans mon état d'âme, m'écrivit, la nuit de Noël 1896, la lettre qui a été publiée dans 1'« Histoire d'une âme » (Edition in 8°, 1914, page 292), et qui commence ainsi: « A ma petite épouse chérie, joueuse de quilles, sur la montagne du Carmel... » @LT 212@. Faute d'avoir assez remarqué que cette lettre n'avait été [1251] écrite que par condescendance pour l'état particulier d'une âme, certaines personnes y ont vu à tort l'enseignement général et absolu d'une spiritualité puérile.

 

 [Suite de la réponse aux demandes trente‑septième et trente‑huitième]:

J'eus l'occasion d'entendre de sa bou­che une explication importante sur ce qu'elle appelait « sa petite voie » d'amour et de confiance. Je lui avais fait part de mon intention d'exposer cette doctrine spirituelle à mes parents et amis. « Oh! —me dit‑elle—faites bien attention en vous expliquant, car notre « petite voie » mal comprise pourrait être prise pour du quiétisme ou de l'illuminisme.» Elle m'ex­pliqua alors ces fausses doctrines, incon­nues pour moi. Je me rappelle qu'elle me cita Madame Guyon comme hérétique. « Ne croyez pas — me dit‑elle — que suivre [1252] la voie de l'amour, c'est suivre une voie de repos, toute de dou­ceur et de consolations. Ah! c'est tout le contraire. S'offrir en victime à l'amour, c'est se livrer sans réserve au bon plaisir divin, c'est s'attendre à partager avec Jésus ses humiliations et son calice d'a­mertume.» 

Je lui dis une autre fois: «Qui donc vous a enseigné votre 'petite voie d'a­mour' qui dilate tant le coeur ?.» Elle me répondit: «C'est Jésus tout seul qui m'a instruit, aucun livre, aucun théolo­gien ne m'a enseignée, et pourtant je sens dans le fond de mon coeur que je suis dans la vérité. Je n'ai reçu d'encourage­ment de personne, sauf de mère Agnès de Jésus. Quand l'occasion s'est présentée d'ouvrir mon âme, j'étais si peu comprise que je disais au bon Dieu comme Saint Jean de la Croix: 'Ne m'envoyez plus désormais de messager qui ne sache pas me dire ce que je veux»  @C.Spi str 6@

 

Elle me demanda un jour si j'abandon­nerais après sa mort sa «petite voie de confiance et d'amour?.» «Sûrement non — lui dis-je —, j'y crois si fermement qu'il me semble que si le Pape me disait que vous vous êtes trompée, je ne pour­rais pas le croire.» « Oh! —reprit‑elle vivement — il faudrait croire le Pape avant tout; mais n'ayez pas la crainte qu'il vienne vous dire de changer de voie, je ne lui en laisserai pas le temps, car, si en arrivant au ciel, j'apprends que je vous ai induite en erreur, j'obtiendrai du bon Dieu la permission de venir vous en avertir immédiatement. Jusque‑là, croyez

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

que ma voie est sûre et suivez‑la fidèlement » 

 

 [Réponse aux demandes trente‑neuvième et quarantième]:

 [1253] La justice brilla particulière­ment en soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. Ses novices recouraient à elle en toute con­fiance parce qu'elle agissait à leur égard sans aucune recherche d'elle‑même et sans aucune acception de personnes, bien qu'elle comptât parmi ses novices sa propre soeur et une cousine germaine.

Elle était fidèle à son devoir et rien n'aurait pu l'en détourner. Quand je voulais me rappeler le texte de nos règle­ments, je n'avais qu'à la regarder agir.

Elle aimait la vérité et ne subissait qu'avec peine la nécessité de certaines dissimulations imposées par le caractère tristement jaloux de mère Marie de Gon­zague. Un jour elle ne put se retenir de protester ouvertement devant une partie notable de la communauté (environ quinze religieuses) contre une injustice criante de mère Marie de Gonzague, alors maî­tresse des novices.

 [Pourriez‑vous citer les termes exacts de cette protestation?‑ Réponse]:

Elle dit: «Mère Marie de Gonzague est absolument dans son tort. C'est scan­daleux d'agir ainsi envers sa mère prieure et ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir en cela le bon Dieu offensé.» Une religieuse répliqua: « Mère Marie de Gonzague est maîtresse des novices, elle a bien le droit d'humilier ses novices!.» « Non—répliqua la Servante de Dieu—, cela n'entre pas dans l'ordre des humilia­tions qu'on puisse imposer.»

­

 [1254] [En quoi consistait cette injustice criante?‑ Réponse]:

Mère Agnès de Jésus était alors prieure et devait prochainement sortir de charge. Comme le temps de noviciat de soeur Geneviève et de moi était expiré, mère Agnès se proposait, comme c'était dans l'ordre, de recevoir notre profession avant la fin de son priorat. Le supérieur ecclé­siastique avait aussi de son côté manifesté le désir qu'il en fût ainsi. Mère Marie de Gonzague, maîtresse des novices, pré­voyant sa prochaine réélection au priorat et jalouse de se réserver la réception des nouvelles professes, s'opposa violemment, devant toute la communauté, au projet de la prieure et du supérieur, et cela en des termes très blessants pour mère Agnès de Jésus; c'est ce qui amena la protesta­tion de la Servante de Dieu.

 [Le témoin poursuit]:

Soeur Thérèse souffrait de voir mère Marie de Gonzague vivre dans l'illusion sur ses défauts, et tenta tous les moyens pour lui ouvrir les yeux sur la vérité. Elle s'exposa ainsi bien souvent à la malveillance de cette pauvre mère aveu­glée par sa triste passion de jalousie; mais peu lui importait, elle ne visait qu'à faire du bien à cette âme malheureuse qu'elle aimait malgré tout.

 

[Réponse à la quarante‑et­unième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus était très mortifiée, mais d'une mortification aimable et qui ne se faisait pas remarquer. Elle n'usait des créatures que par néces­sité pour l'accomplissement de son de­voir ou par charité, sans jamais y recher­cher son plaisir.

J'admirais en particulier son détache­ment à l'é‑[1255]gard de ses soeurs selon la nature: elle ne leur donnait pas plus de témoignages d'affection qu'aux autres religieuses. Dernièrement j'exprimais mon étonnement à sa soeur aînée (soeur Marie du Sacré‑Coeur) de ce que, durant la vie de la Servante de Dieu, elle ne recher­chait presque pas sa compagnie: «Bien sûr! —me répondit‑elle —, mais com­ment vouliez‑vous que j'aille de son côté ? J'en avais pourtant bien envie, mais, par fidélité, elle ne voulait pas me parler.»

 

Au réfectoire, j'étais sa voisine de ta­ble, et malgré toute mon attention, je n'ai jamais pu remarquer ce qu'elle aimait ou n'aimait pas; elle mangeait de tout indifféremment. Quand elle fut bien ma­lade, et que l'infirmière l'obligea de dire son goût, elle avoua que certains mets lui avaient toujours fait mal; or je l'avais vue les manger avec la même indifférence que les autres aliments.

Les conseils de mortification qu'elle me donnait me faisaient plus facilement re­marquer la sienne, car elle ne me donnait jamais un conseil sans l'accomplir elle-même parfaitement. C'est ainsi qu'elle me recommandait de ne pas faire de mélange dans ma nourriture pour la rendre plus agréable; de ne pas appuyer le dos con­tre le mur (ceci demande une grande at­tention, parce que les bancs, assez étroits, sont attenants au mur); de terminer mon repas par quelque chose qui ne flatte pas le goût, comme une bouchée de pain sec. « Tous ces petits riens—me disait‑elle— ne nuisent pas à la santé, ils ne nous font pas remarquer, et ils entretiennent notre âme dans un état surnaturel de ferveur». Elle me recommandait aussi, quand j'é­tais assise dans notre cellule, d'éloi‑[1256] gner notre petit banc du mur, pour ne pas m'y appuyer. Bref, elle me rappelait à la mortification dans tous mes actes, ce qui me donnait une preuve de l'atten­tion qu'elle y apportait elle‑même.

 

De son propre aveu, la souffrance du froid fut la plus pénible mortification cor­porelle qu'elle endura au Carmel; elle la supporta héroïquement sans se plaindre ni rechercher de soulagement. Elle me reprenait quand je laissais paraître que j'avais froid, soit en marchant courbée ou en grelottant. J'avais mis un jour nos alpargates à sécher sur une chaufferette et les avais mises chaudes à mes pieds pour me réchauffer. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus s'en étant aperçue, me dit: « Si j'avais fait ce que vous venez de fai­re, je croirais avoir commis une grande immortification; à quoi nous servirait d'avoir embrassé une vie austère si nous cherchons à nous soulager dans tout ce qui peut nous faire souffrir? Sans un ordre de l'obéissance, nous ne devons pas nous soustraire même à la plus petite pratique de mortification »  @Idem@

Nos familles et nos monastères avaient offert de nombreux cadeaux à notre do­yenne, soeur Stanislas, pour ses noces

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

d'or. Un entre autres avait excité l'admi­ration générale, et on l'avait offert ensuite à notre aumônier, monsieur l'abbé Youf. Celui‑ci eut occasion de parler de cet objet à soeur Thérèse et il lui demanda ce qu'elle en pensait. La Servante de Dieu parut embarrassée et dut avouer qu'ayant grande envie de voir cet objet, elle s'était privée par mortification de le regarder. Monsieur l'abbé Youf fut si édifié de ce fait qu'il en exprima toute son admiration à la prieure, mère [1257] Marie de Gon­zague, en lui disant qu'elle possédait une vraie sainte dans cette jeune religieuse.

 

 [Réponse à la quarante-deuxième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus poussa la vertu de force jusqu'à l'héroïsme.

Quand j'entrai au Carmel, sa soeur, notre révérende mère Agnès de Jésus était prieure et je fus bien édifiée de la force d'âme que la Servante de Dieu faisait paraître quand elle assistait aux scènes scandaleuses de jalousie que faisait jour­nellement la mère Marie de Gouzague à sa « petite mère » tant aimée. Son coeur était extrêmement sensible et affectueux, particulièrement à l'égard de cette soeur qui lui avait servi de mère; et pourtant sa sérénité d'âme ne fut jamais troublée au milieu de ces orages: elle restait tou­jours gracieuse et aimable. Elle me di­sait: «Le bon Dieu qui permet le mal en tirera le bien: notre ' Petite Mère ' est une sainte, c'est pourquoi le bon Dieu ne l'épargne pas » . Elle me disait aussi que c'était pour nous un devoir de prier pour la conversion de mère Marie de Gonzague, et qu'elle avait plus de cha­grin de voir le bon Dieu offensé par elle que de voir souffrir sa «petite mère.»

Dans la communauté j'ai souvent en­tendu les anciennes vanter l'égalité d'âme de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus au mo­ment des pénibles épreuves de son père, que des congestions cérébrales progressi­ves obligèrent d'interner dans une maison de santé. Elle‑même, en me parlant de ces tristesses de famille, me disait: [1258] « Ces épreuves sont pour moi des sujets d'actions de grâces perpétuelles.»

 

Un jour elle me dit: «Je m'exerce à souffrir joyeusement; par exemple, lors­qu'on prend la discipline, je m'imagine être sous les coups des bourreaux pour la confession de la foi; plus je me fais de mal, plus je prends un air joyeux. J'agis de même pour toute autre souffrance cor­porelle: au lieu de laisser mon visage se contracter par la douleur, je fais un sou­rire! »  

 

Une autre fois, elle vint toute rayon­nante me dire: « Notre Mère vient de me raconter la persécution qui sévit contre les communautés religieuses. Quelle joie! Le bon Dieu va réaliser le plus beau rêve de ma vie! Quand je pense que nous vi­vons dans l'ère des martyrs. Ah! ne nous faisons plus de peine des petites misères de la vie; appliquons‑nous à les porter généreusement pour mériter une si gran­de grâce » 

Un jour que je pleurais, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître mes petites souf­frances: «C'est vrai—lui dis‑je—, je ne pleurerai plus qu'avec le bon Dieu.» Elle reprit vivement: «Gardez‑vous bien d'agir ainsi, ce bon Maître n'a pour réjouir son coeur que nos monastères; il vient chez nous pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde... et vous feriez comme le commun des mor­tels!... Jésus aime les coeurs joyeux; quand donc saurez‑vous lui cacher vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui ?» 

 

Elle me disait encore: « Autrefois, dans le [1259] monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui probablement devait m'arriver dans la journée, et, si je pré­voyais des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire... Je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage que je prévois plus d'occa­sions de témoigner mon amour à Jésus et de sauver des âmes. Ensuite, je baise mon Crucifix et je lui dis: ' Mon Jésus, vous avez assez travaillé pendant les 33 années de votre vie sur cette pauvre terre. Aujourd'hui, reposez‑vous... c'est à mon tour de combattre et de souffrir' »

 

La Servante de Dieu était d'un cou­rage incomparable; elle a suivi sa Règle sans adoucissement jusqu'à complet épui­sement de ses forces. Elle commença à souffrir sérieusement de la gorge trois ans avant sa mort, mais on n'y prit pas garde. A la fin du carême 1896, qu'elle avait accompli dans toute la rigueur de notre Ordre, elle fut prise du crachement de sang dont elle parle dans sa vie. En ma qualité d'aide‑infirmière, elle m'en fit part dans la matinée du lendemain (Vendredi Saint); son visage était rayon­nant de bonheur. Elle m'exprima aussi sa joie de ce que mère Marie de Gon­zague lui avait facilement permis, malgré cet accident, de pratiquer tous les exer­cices de pénitence de ces deux derniers jours saints. Elle me fit promettre de garder le secret pour ne pas affliger mère Agnès de Jésus. Ce Vendredi Saint elle jeûna donc, comme nous, toute la jour­née, ne mangeant qu'un peu de pain sec et buvant de l'eau à midi et à six heu­res du soir. De plus, en dehors des Of­fices, elle ne cessa de faire des nettoya­ges très fatigants; le soir, elle prit en­core la discipline pendant trois Miserere. [1260] Aussi, en rentrant épuisée dans sa cellule, elle fut reprise du même crache­ment de sang que la veille.

Depuis lors, sa santé déclina avec des alternatives de mieux et de pire, ce qui ne l'empêchait pas de suivre tous les exer­cices de communauté et de paraître tou­jours souriante. Elle me confia que sou­vent, pendant l'office divin, le coeur lui manquait par la violence qu'elle se fai­sait pour psalmodier et se tenir debout; mais elle secouait sa fatigue par ces pa­roles: «Si je meurs, on le verra bien.»

Quand je m'apercevais qu'elle était à bout de forces, j'allais demander à mère Marie de Gonzague de la dispenser au moins de l'Office des Matines, mais mes démarches n'avaient aucun succès. La Ser­vante de Dieu me suppliait de ne pas in­tervenir, m'assurant que notre Mère était au courant de ses fatigues, et que, si elle n'y prenait pas garde, c'est qu'elle était inspirée par le bon Dieu qui voulait exau­cer son désir d'aller sans soulagement jusqu'au bout de ses forces. Elle y alla, en effet, car la veille du jour où elle ne devait plus se relever, elle vint encore à la récréation du soir. Là, elle m'avoua que la veille elle avait mis plus d'une demi­

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

heure pour monter dans sa cellule; elle était obligée de s'asseoir presque à chaque marche de l'escalier; il lui avait fallu des efforts inouïs pour se déshabiller seule. Malgré sa défense, j'avertis mère Marie de Gonzague et aussi mère Agnès de Jésus, et depuis lors, on s'occupa sérieusement de la soigner.

 

[Session 64: ‑ 27 septembre 1916, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[1264] [Réponse à la quarante‑troisième demande]:

Tout dans la Servante de Dieu respi­rait la pureté. Je ne saurais dire le bien qu'elle fit à mon âme au sujet de cette vertu. Elle m'apprit à voir toutes choses avec pureté: «Tout est pur pour les purs —aimait‑elle à me répéter—, le mal ne se trouve que dans une volonté perverse.» Elle m'avoua humblement qu'elle n'avait jamais été tentée contre la pureté. Elle me dit un jour: «Je fais toujours une ex­trême attention quand je suis seule, soit en me levant, soit en me couchant, à avoir la réserve que j'aurais si j'étais de­vant d'autres personnes. Et d'ailleurs, ne suis‑je pas toujours en présence de Dieu et de ses anges! Cette modestie m'est de­venue tellement habituelle que je ne sau­rais agir autrement.» ­

 

 [Ré­ponse à la quarante‑quatrième demande]:

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus prati­qua la pauvreté dans toute sa perfection. Je remarquais son attention à ne rien perdre et à tirer parti de tout pour éviter la moindre dépense. Elle baissait très bas la mèche de sa petite lampe, de façon à n'en recevoir que la lumière indispen­sable. [1265] Elle raccommodait jusqu'au bout ses vêtements, et tout ce qui était à son usage pour éviter de les renouveler. Par ce même esprit de pauvreté, elle écri­vait toujours à lignes très rapprochées pour user moins de papier. Quand, au réfectoire, il lui arrivait de prendre quel­ques grains de sel de plus qu'elle n'avait besoin, au lieu de les jeter, elle les gar­dait en réserve pour une autre fois. Elle me recommandait souvent cette vertu de pauvreté, m'assurant qu'il était très dé­sirable de manquer même du nécessaire parce qu'alors on pouvait se dire vrai­ment pauvre. Elle me disait que lorsque je ne pouvais éviter de faire acheter et qu'on m'apportait un choix, je devais, sans hésiter, prendre ce qu'il y avait de moins cher, ainsi que font les pauvres.

Par amour pour la pauvreté, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus avait un goût particulier pour les vêtements les plus usés. Notre soeur lingère raccommodait un jour près d'elle à la récréation de vieilles guimpes très usées de mauvaise forme. Elle dit à la Servante de Dieu qu'elle les réservait pour les donner à nos soeurs converses en plus de celles de la semaine, parce qu'elles n'étaient pas présentables; c'est pourquoi elle ne les donnait qu'à ses intimes amies qu'elle savait être peu difficiles: «Oh! alors—lui dit d'un ton suppliant soeur Thérèse de l'Enfant Jésus—considérez‑moi, je vous en prie, comme du nombre de vos intimes amies.» La soeur lingère accéda à sa demande, et dès lors jusqu'à sa mort elle fut gra­[1266]tifiée de guimpes les plus pauvres et les plus incommodes.

 

 [Réponse à la quarante-cinquième demande]:

La Servante de Dieu fut héroïque dans son obéissance. Bien qu'elle avouait qu'elle ne se sentait pas toujours comprise dans ses directions avec ses confesseurs ordinaires ou extraordinaires, elle ne leur soumettait pas moins toutes ses pensées et suivait leurs conseils sans restriction. C'est ainsi qu'ayant composé son «Acte d'offrande à l'Amour miséricordieux », elle ne voulut pas me le communiquer avant qu'il eût reçu l'approbation d'un prêtre éclairé. Celui‑ci lui ayant fait chan­ger un mot, d'ailleurs assez insignifiant dans la formule, elle s'empressa de corri­ger ce mot dans les quelques copies qui en avaient été faites.

C'est pour rester plus dépendante qu'elle demanda d'être maintenue au noviciat après le temps ordinaire et qu'elle y de­meura jusqu'à la fin de sa vie. Cette de­mande est d'autant plus remarquable, qu'au moment où elle la formula, mère Marie de Gonzague était maîtresse des novices, et c'est d'elle en particulier qu'elle se rendait dépendante, ce à quoi, as­surément, elle ne pouvait avoir aucun at­trait naturel.

Pour rien au monde, elle n'aurait voulu faire quoi que ce soit sans permission. Un jour qu'elle avait oublié de demander une permission, je lui dis qu'elle pouvait faire la chose et qu'ensuite elle en rendrait compte. Elle me répondit vivement: «Non, bien sûr! à moins [1267] d'un cas tout extraordinaire, je ne permettrai jamais d'agir ainsi. Ces petits assujettisse­ments nous font pratiquer notre voeu d'obéissance dans la perfection. Si nous nous y soustrayons, à quoi bon avoir fait ce voeu ?.»

Elle prouva surtout l'héroïcité de son obéissance dans sa fidélité exemplaire à accomplir à la lettre et sans raisonnement la multitude de petits règlements que mère Marie de Gonzague établissait ou détruisait au gré de ses caprices, règle­ments instables dont la communauté te­nait peu de compte.

Non seulement elle obéissait ainsi aux ordres de sa Mère prieure, mais elle obéis­sait avec la même promptitude à n'im­porte quelle soeur de la communauté. J'en ai fait moi‑même l'expérience plus d'une fois, à ma grande édification et confusion. Un jour entre autres, je lui dis: «Allez faire telle chose»; immédia­tement, elle quitta son occupation qui cer­tainement avait plus d'attrait pour elle, et se rendit où je l'envoyais; et pourtant, elle était ma maîtresse et nullement obli­gée de faire ce que je lui disais.

 

Il est recommandé dans nos règlements de ramasser les plus petits morceaux de bois qu'on peut rencontrer par la maison, parce qu'ils peuvent servir à allumer le feu. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus pous­sait la fidélité à cette pratique jusqu'à recueillir soigneusement les petits bois provenant de la taille de ses crayons.

Après sa prise d'habit, notre révérende mère Agnès de Jésus lui apprenant à s'as­seoir sur ses talons, comme il est d'usa­ge au Carmel, lui avait dit de s'asseoir du côté droit. Elle considéra ce conseil comme un [1268l ordre, et, jusqu'à sa mort elle s'y assujettit, ne voulant ja­mais se permettre de changer de côté même pour se délasser.

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

Pour me donner une leçon, elle me confia un jour l'acte héroïque qu'elle avait fait étant postulante et novice: «Notre maîtresse, soeur Marie des Anges—me dit‑elle—me commanda de lui dire cha­que fois que j'aurais mal à l'estomac. Or, cela m'arrivait tous les jours et ce com­mandement fut pour moi un véritable supplice. Quand le mal d'estomac me prenait, j'aurais préféré cent coups de bâton plutôt que d'aller le dire, mais je le disais chaque fois par obéissance. No­tre maîtresse, qui ne se souvenait plus de l'ordre qu'elle m'avait donné, disait: 'Ma pauvre enfant, jamais vous n'aurez la santé de faire la Règle, c'est trop fort pour vous!'. Ou bien elle demandait pour moi quelque remède à mère Marie de Gonzague, qui répondait mécontente: 'Mais enfin cette enfant‑là se plaint tou­jours! on vient au Carmel pour souffrir, si elle ne peut pas porter ses maux qu'elle s'en aille!' J'ai pourtant continué bien longtemps par obéissance à confesser mes maux d'estomac au risque d'être renvoyée, jusqu'à ce qu'enfin le bon Dieu prenant en pitié ma faiblesse, permit qu'on me déchargeât de l'obligation de faire cet aveu.»

Pendant sa dernière maladie, comme on semblait s'étonner qu'elle se munisse de permissions pour des détails insigni­fiants qu'elle aurait pu accomplir d’elle-même sans scrupule, elle dit à mère Agnès de Jésus: «Ma mère, je veux tout faire par obéissance » @DEA 11-9@.

 

[1269] [Réponse à la quarante‑sixième demande]:

L'humilité de soeur Thérèse de l'En­fant Jésus fut vraiment héroïque. Elle re­cherchait l'humiliation comme un trésor. Souvent elle me suppliait de lui rapporter toutes les paroles désagréables que j’entendais, non seulement sur elle, mais ce qui devait lui être plus pénible, sur sa chère «Petite Mère» et ses autres soeurs. Elle exprime elle‑même la joie qu'elle éprou­vait en ces occasions, dans 1'« Histoire d'une âme», chapitre X: «Ah! vraiment, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Comment une chose qui déplaît tant à la nature peut‑elle donner un pareil bonheur? » @MSC 27,1@.

Non seulement la Servante de Dieu lais­sait paraître cette joie surnaturelle quand je lui rapportais des appréciations malveil­lantes sur elle, mais je remarquais en elle la même sérénité quand des soeurs lui jetaient, à l'improviste, des paroles dures et désagréables. Une religieuse ancienne ne pouvait pas comprendre que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, si jeune, s'oc­cupât des novices. Elle lui dit, un jour, qu'elle aurait plus besoin de savoir se diriger elle‑même que de diriger les au­tres. J'étais témoin de cette conversation. La Servante de Dieu lui répondit avec une douceur angélique: «Ah! ma soeur, vous avez bien raison, je suis encore bien plus imparfaite que vous ne le croyez »   

 

Elle me confia un jour que si elle n'a­vait pas été acceptée au Carmel, elle se­rait entrée dans un Refuge pour y vivre inconnue et méprisée au milieu des pau­vres repenties. «Mon bonheur—me dit-elle—aurait [1270] été de passer pour telle; je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu.» « Com­ment—lui dis‑je—auriez‑vous pu ca­cher votre innocence à votre confesseur?» « Je lui aurais dit que j'avais fait une con­fession générale dans le monde et qu'il m'était défendu de la recommencer.» 

Sans cesse elle m'enseignait la pratique de l'humilité. Ce qu'elle appelait sa «pe­tite voie d'enfance spirituelle » était le sujet continuel de nos entretiens.

Un jour, elle m'aborda par ces paroles: « Une table abondante et choisie vient d'être servie en votre honneur. Comme une mère pour son enfant, j'ai recueilli avidement ces mets substantiels; je vous les apporte parce que je pense qu'ils vous feront le bien et le plaisir qu'ils me feraient à moi‑même.» Ces mets étaient des pa­roles humiliantes, des mauvais jugements contre moi. « Promettez‑moi—me dit-elle en finissant—que vous agirez pour moi comme j'agis pour vous. Voyez com­me je vous donne des preuves d'un véri­table amour; puisque vous m'aimez, don­nez‑moi ces mêmes preuves.»

 

Je me décourageais à la vue de mes imperfections. Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me dit: « Vous me faites penser au tout petit enfant qui ne sait pas encore marcher. Voulant joindre sa mère au haut d'un escalier, il lève son petit pied pour monter la première marche: peine inutile! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Ah! bien, consentez à être ce petit enfant. Par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'es­calier de la sainteté. Vous n'arriverez mê‑[1271]me pas à monter la première marche; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui‑même et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume.»

 

Une autre fois, je m'attristais encore de mes défaillances, elle me dit: « Vous voilà encore sortie de la 'petite voie'! la peine qui abat vient de l'amour propre, la peine qui est surnaturelle relève le courage. On est heureux de se sentir faible et miséra­ble parce que plus on le reconnait hum­blement, attendant tout gratuitement du bon Dieu, sans aucun mérite de notre part, plus le bon Dieu s'abaisse vers nous pour nous combler de ses dons avec ma­gnificence.»

 

 [Répon­se à la quarante‑septième demande]:

On me demande si je sais ce qu'est la vertu héroïque. Elle consiste, ce me sem­ble, en un degré de perfection qui dé­passe ce que l'on peut rencontrer dans le [1272] commun des âmes, même ferven­tes, et spécialement, pour le cas qui nous occupe, dans la vie d'une religieuse édi­fiante.

Je n'ai pas le moindre doute sur le ca­ractère d'héroïcité des vertus de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. Ce que je lui ai vu faire dépasse ce que l'on peut ob­server, même chez les meilleures. Entre autres caractères d'héroïcité j'ai remar­qué:

1° que chez les meilleures religieuses on observe fatalement des moments d'oubli, des échappées de nature, quelque ralen­tissement dans la ferveur. Chez soeur Thérèse rien de semblable. Quoique j'aie

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

vécu avec elle dans une intimité constante, jamais je n'ai pu saisir le moindre fléchissement dans sa fidélité et dans la générosité de sa conduite.

 

2° Ce qui me parait accentuer encore l’héroïcité de sa vertu, c'est qu'elle vé­cut au Carmel dans un temps où tout était en désarroi dans la communauté. Il s'y était formé des partis sous l'in­fluence de mère Marie de Gonzague; on y manquait donc beaucoup à la charité. La régularité et le silence y étaient mal observés. Dans un pareil milieu, pour se maintenir dans une fidélité parfaite, com­me le fit toujours soeur Thérèse de l'En­fant Jésus, il fallait remonter un courant, résister à l'entraînement général, ce qui exigeait une vertu vraiment extraordi­naire.

 

3° Ayant trois de ses soeurs et une cousine germaine dans la communauté, et la plus aimée de ces soeurs se trouvant même comme Prieure à la tête de la com­munauté, il lui eût été très facile et com­me naturel de s'accorder, sans manquer à la Règle, bien des satisfactions. Or, elle ne le [1273] fit jamais à ma connaissance; bien au contraire, elle semblait aller de préférence avec les autres religieuses. Or, tout l'ensemble de sa vie montre l'ex­trême délicatesse de son affection pour ses propres soeurs et notamment pour mère Agnès de Jésus, sa «Petite Mère.» Ce n'est donc pas par indifférence de caractère qu'elle agissait ainsi, mais par un détachement surnaturel et vraiment héroïque dans les circonstances.

 

4° On me demande en quelles vertus cette héroïcité me semble plus marquée, je réponds que l'héroïcité de sa vertu me parait particulièrement remarquable:

1° Dans la continuité et l'intensité de son recueillement et de son union af­fectueuse avec Dieu. Je crois très vrai, ce qu'elle a avoué d'ailleurs, que la pensée de Dieu était en elle ininterrompue.

II° Dans la fidélité généreuse avec laquelle, pour faire plaisir au bon Dieu et lui gagner des âmes, elle mettait à pro­fit toutes les occasions providentielles de faire des sacrifices.

III° Dans la pratique de la charité envers les soeurs, comme je l'ai expliqué dans les réponses précédentes.

IV° Enfin dans son humilité.

 

 [Réponse à la quaran­te‑huitième demande]:

Le calme et la pondération étaient des qualités saillantes de la Servante de Dieu.

 

 [Réponse à la quarante-neuvième demande]:

Les dons surnaturels, miracles, exta­ses, etc., que l'on admire ordinairement dans la vie des saints, ne furent pas [1274] le partage de la Servante de Dieu: sa vie, ici‑bas, ne sortit pas de l'ordinaire; c'est là son cachet particulier qui la rend imi­table et accessible à tous. Le bon Dieu lui faisait sentir qu'il le voulait ainsi pour la donner comme modèle aux nombreu­ses âmes qui marchent par la voie com­mune dans la nuit de la foi. Elle m'en parlait quelquefois avec sa simplicité ha­bituelle. Je me souviens qu'un jour je lui exprimai le désir que sa mort eût lieu pendant son action de grâces après la sainte communion: «Oh! non—répon­dit‑elle vivement —, ce n'est pas ainsi que je désire mourir, ce serait une grâce extraordinaire qui découragerait les 'pe­tites âmes' parce qu'elles ne pourraient pas imiter cela! Il faut qu'elles puissent tout imiter en moi.»

Son haut degré de perfection, d'union à Dieu, et aussi sa grande intelligence naturelle la rendaient très perspicace, de sorte que bien souvent je crus qu'elle avait le don de lire dans mon âme. Je lui en fis la remarque et elle me répondit: « Je n'ai pas du tout ce don, mais voici mon secret: je ne vous fais jamais d'ob­servations sans invoquer la Sainte Vier­ge, je lui demande de m’inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien; après cela, je vous avoue que souvent je suis moi-même étonnée de certaines choses que je vous dis sans réflexion de ma part. Je sens seulement que je ne me trompe pas, et que c'est la volonté du bon Dieu que je vous les dise.»

J'ai souvent reçu des grâces de force bien nécessaires pour résister à de vio­lentes tentations, au moment précis où la Servante de Dieu priait pour moi.

 

Il m'arriva un jour un fait assez ex­traordinaire: je n'étais pas contente de ce qu'elle n'avait pas [1275] voulu me rece­voir alors que j'avais été la trouver en temps inopportun. Je voulus lui faire sentir ma mauvaise humeur, en ne lui parlant pas de la journée. Le soir, elle vint me trouver, et comme je me dispo­sais à lui faire des reproches, je fus soudainement saisie d'un sentiment surna­turel qui changea complètement mes dis­positions; j'étais comme sous l'action d'une force supérieure qui me contrai­gnait suavement à lui faire des excuses et me faisait comprendre que je ne traitais pas avec une personne quelconque, mais avec une sainte particulièrement aimée de Dieu. Depuis lors, dans mes rapports avec elle, je ne pus me défendre d'un certain respect mêlé d'une admiration chaque jour grandissante pour cet ange de vertu.

 

 [Réponse à la cinquantième demande]:

A ma connaissance, la Servante de Dieu n'a fait aucun miracle pendant sa vie.

 

 [Réponse à la cinquante-et-unième demande]:

La Servante de Dieu a composé, par obéissance, le manuscrit de sa vie; elle a aussi écrit diverses poésies, surtout à l'oc­casion des fêtes du monastère; elle a en­fin écrit un certain nombre de lettres de spiritualité adressées surtout à ses soeurs. Ces écrits ont été imprimés et sont ré­pandus dans le public. Personne, à ma connaissance, n'y a rien relevé, jusqu'à présent, qui soit contraire à la saine doc­trine ou à la perfection. Bien loin de là, la lecture de ces écrits exerce sur les âmes une très bonne influence pour les porter à la vertu et à la perfection.

 

[1276] [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

Depuis son double crachement de sang, fin du carême 1896, la santé de la Ser­vante de Dieu déclina rapidement. Les médecins, messieurs La Néele et de Cornière déclarèrent qu'il n'y avait rien de grave, du moins pour le moment. Ils conseillèrent des frictions et des pointes de feu. Ce traitement des frictions fut particulièrement pénible à la Servante de Dieu. Chaque matin, au réveil, soeur Ge­

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

neviève allait lui frictionner tout le corps avec sa ceinture de crin; mais loin de lui faire du bien, cette opération achevait de l'épuiser, et la laissait courbaturée pour toute la journée. Les pointes de feu la firent aussi beaucoup souffrir; le doc­teur lui en fit jusqu'à 500 en une fois. La Servante de Dieu pourtant ne se plaignait pas et se laissait traiter comme on vou­lait; elle suivait même tous les exercices de la communauté, et, comme je l'ai dit en répondant sur la vertu de force, elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fut tout à fait à bout, en juin 1897.

A ce moment mes rapports cessèrent presque complètement avec soeur Thé­rèse de l'Enfant Jésus, parce qu'on m'en­leva ma charge d'aide‑infirmière et qu'il fut interdit aux novices d'aller lui parler pour ne pas la fatiguer. Je n'eus donc plus d'épanchement seule à seule avec elle. Cette privation me fut très pénible. Je lui écrivis ma peine à ce sujet, et voici le billet qu'elle m'envoya:

6 juin 1897,

ma chère petite soeur, votre lettre me réjouit l'âme, je vois bien que je ne me suis pas trompée en pensant que le bon Dieu vous appelle à être une grande [1277] sainte tout en restant petite, et le devenant chaque jour davantage. Je com­prends très bien votre peine de ne plus pouvoir me parler, mais soyez sûre que je souffre aussi de mon impuissance et que jamais je n'ai si bien senti que vous tenez une place immense dans mon coeur. Vous voulez savoir si j'ai de la joie d'aller en paradis? j'en aurais beaucoup si j'y allais (si le moment était vraiment venu pour moi de mourir), mais la maladie est une trop lente conductrice; je ne compte plus que sur l'amour (pour me procurer le bienfait de la mort). Demandez au bon Dieu que toutes les prières qui sont faites pour moi servent à augmenter le feu qui doit me consumer » @LT 242@

Les deux parenthèses que j'ai fait ajou­ter, sont de moi, témoin, pour préciser la pensée de la Servante de Dieu.

Un jour, n'en pouvant plus de ce qu'on me tenait éloignée d'elle, j'allai à l'infir­merie et j'exhalai mes plaintes tout haut devant une de ses soeurs. Cette plainte fit de la peine à la Servante de Dieu, et elle me renvoya en me reprochant sévè­rement mon manque de vertu. Le soir, elle me fit remettre ce billet: «Ma chère petite soeur, je ne veux pas que vous soyez triste; vous savez quelle perfection je rêve pour votre âme, voilà pourquoi je vous ai parlé sévèrement... Je vous au­rais consolée doucement si vous n'aviez pas dit tout haut votre peine, et si vous l'aviez gardée dans votre coeur tout [1278] le temps que Dieu l'aurait per­mis... » @LT 249@

Une autre fois, sentant l'immense be­soin d'aller me consoler près d'elle, je me rendis à l'infirmerie, mais une soeur m'em­pêcha assez durement d'y pénétrer. Alors j'allai devant le Saint Sacrement, et là ma peine s'évanouit complètement pour faire place à une joie toute céleste: j'étais heu­reuse de voir tous les appuis de la terre me faire défaut. Quelques jours après cette grâce, j'eus occasion de dire à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus: « Ne vous in­quiétez plus de moi, je n'ai plus de pei­ne....» « Que Jésus est bon—me dit-elle—d'exaucer ainsi mes prières pour vous.»

Le 12 août, jour de mes 23 ans, elle m'écrivait sur une image d'une main tremblante: « Que votre vie soit toute d'humilité et d'amour, afin que bientôt vous veniez où je vais... dans les bras de Jésus.»@LT 264@

Ayant trouvé un livre illustré rempli d'histoires récréatives, je le lui portai à l'infirmerie pour la distraire, mais elle le refusa, en disant: « Comment pouvez‑vous penser que ce livre puisse m'intéresser: je suis trop près de mon éternité pour vou­loir m'en distraire.»

Monsieur le docteur de Cornières ve­nait très souvent la voir; il assurait qu'elle souffrait un vrai martyre, et disait qu'il n'y avait rien à faire.

Trois jours avant sa mort, je la trouvai en proie à de telles angoisses que j'en étais douloureusement impressionnée. Elle me dit péniblement: « Ah! si je n'avais pas la foi, jamais je ne pourrais suppor­ter tant de souffrances! Je suis étonnée qu'il n'y en ait pas davantage parmi les athées qui se donnent la mort.»  [1279] Témoin de son héroïque patience, je me laissai aller à lui dire, un jour, qu'elle était un ange: « Oh!—reprit‑elle—les anges ne sont pas si heureux que moi!.» Elle voulait dire que les anges n'avaient pas comme elle le bonheur de souffrir pour le bon Dieu.

Le jour de sa mort, vers trois heures de l'après‑midi, j'allai voir la Servante de Dieu. A ce moment son agonie était terrible. Elle s'écriait d'une voix que la douleur rendait claire et forte: «O mon Dieu! que je souffre! le calice est plein jusqu'au bord... jamais je ne vais savoir mourir!» —  Courage—lui dit notre mère ‑‑, vous touchez au terme.» — « Non, ma mère, ce n'est pas encore fini... Je vais encore souffrir ainsi pendant des mois peut‑être....» — «Et si c'était la volonté du bon Dieu de vous laisser ainsi longtemps sur la croix — reprit notre Mère—, l'accepteriez‑vous?.» Alors avec un accent sublime elle répondit: « Je le veux bien.» Je quittai à ce moment l'infirmerie et n'y revins que le soir quand on rappela la communauté. Je fus alors témoin de sa dernière extase au moment où elle mourut. Tout se passa comme il est rapporté au douzième chapitre de sa vie. @HA 12@C'était le 30 septembre 1897, à sept heures du soir.

 

[Session 65: ‑ 28 septembre 1916, à 9h. et à 2h. de l'après‑midi]

[1282] [Réponse à la cinquante‑troisième demande]:       

Aussitôt après sa mort, le visage de la Servante de Dieu devint remarquablement beau, un sourire céleste l'animait, je ne l'avais vue jamais si belle pendant [1283] sa vie: ses traits exprimaient la paix et la béatitude.

 

TÉMOIN 21: Marie de la Trinité O.C.D.

 

Elle nous avait dit qu'il ferait beau temps le jour de sa mort; or, toute la journée du 30 septembre, le temps fut froid et pluvieux; mais aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, tous les nua­ges se dissipèrent immédiatement et des myriades d'étoiles apparurent; on aurait dit que tout le ciel était en fête.

Quand soeur Thérèse de l'Enfant Jésus fut exposée à la grille du choeur (selon l'usage), bien des personnes vinrent la voir et lui faire toucher par dévotion des objets de piété. A ce moment il m'ar­riva un fait assez singulier. Contrairement à ce que m'avait demandé la Servante de Dieu, je ne cessais de pleurer et ne pouvais me consoler de sa mort. Or, m'approchant d'elle pour lui faire tou­cher un chapelet qu'une personne venait de me donner, elle le retint entre ses doigts. Bien délicatement, je les soulevai pour le reprendre; mais à mesure que je le dégageais d'un doigt, il était immédia­tement repris par un autre doigt. Je recommencai ainsi cinq ou six fois sans résultat. Ma petite soeur Thérèse me di­sait intérieurement: «Tant que vous ne me ferez pas un sourire, je ne vous le rendrai pas.» Et moi, je lui répondais: «Non, j'ai trop de chagrin, j'aime mieux pleurer.» Cependant les personnes qui étaient à la grille se demandaient ce que je pouvais bien faire si longtemps (il y avait peut‑être cinq minutes que cela du­rait), j'en étais très ennuyée et je suppliais ma petite Thérèse de me laisser emporter le chapelet; je tirai même dessus pour l'avoir par force. Ce fut inutile, c'est comme si elle avait eu des doigts de fer pour le retenir, et pourtant ses [1284] doigts étaient demeurés très souples. A la fin, n'en pouvant plus, je me mis à sourire... C'est ce qu'elle voulait, car aus­sitôt elle lâcha le chapelet d'elle‑même, et il se trouva dans mes mains sans que j'eusse besoin de tirer dessus.

 

 [Cette inter­prétation du fait, vous est‑elle venue à l'es­prit au moment même ou bien lorsque vous vous en êtes souvenu? ‑ Réponse]:

C'est au moment même que je fis cette constatation et l'interprétai de cette sorte.

 

 [Pour­quoi n'avez‑vous pas déclaré ce fait dans votre première déposition? ‑ Réponse]:

J'étais alors un peu intimidée, et sur­tout je pensais qu'il n'y avait pas lieu d'insister sur un fait minime et tout à fait personnel au milieu de tant d'autres faits beaucoup plus importants.

 

 [Réponse à la cinquante-quatrième demande]:

L'inhumation s'est faite en dehors de la clôture, au cimetière de la ville, je n'y ai donc pas assisté, et je n'ai pas entendu dire que rien de particulier s'y soit pro­duit.

 

 [Réponse à la cinquante-cinquième demande]:

Je n'ai rien remarqué de particulier.

 

 [Réponse à la cinquante-sixième demande]:

Il se fait de nombreux pèlerinages au tombeau de la Servante de Dieu, surtout depuis l'ouverture des Procès pour la béatification. Je le sais par les let‑[1285] tres que nous recevons au Carmel ou par les relations qu'on nous en fait au parloir. Ce mouvement au lieu de se ra­lentir devient de plus en plus important. Il y a dans ces pèlerinages, non seulement des gens du peuple, mais beaucoup de personnes graves et instruites, des officiers, des prêtres, des évêques, etc. Monseigneur l'archevêque d'Aix y est venu ces jours derniers pour la seconde fois, etc., etc. Je ne sache pas qu'on ait jamais rien fait pour exciter ce mouvement.

 

 [Réponse à la cinquante-septième demande]:

Pour moi, dès mon entrée au Carmel, j'ai toujours considéré comme héroïque la sainteté de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. Je la regardais agir avec admira­tion, et je me rappelle qu'écrivant à mes parents et amis du monde, je leur faisais part de mes impressions à son sujet, ajoutant que je m'étonnais qu'une telle perfection puisse exister sur la terre, et qu'à cause de cela j'étais persuadée que ma sainte petite compagne s'envolerait bientôt au ciel.

Dans cette persuasion, je gardais soi­gneusement comme des reliques tout ce qu'elle me donnait. Ayant obtenu la per­mission de lui couper les cheveux, je les conservais au lieu de les brûler, dans la conviction qu'ils serviraient à opérer des miracles après sa mort.

 

Les trois soeurs de la Servante de Dieu qui la connaissaient, elles aussi, intime­ment, partageaient ma vénération. Pour le reste de la communauté, soeur Thérèse passait plutôt inaperçue à cause de sa grande simplicité et de son humilité. Quand pourtant on attirait [1286] l'at­tention des religieuses sur la conduite de la Servante de Dieu, toutes, ou à peu près, reconnaissaient la perfection excep­tionnelle de ses vertus.

Ce qui nuisait aussi à la juste apprécia­tion des vertus héroïques de soeur Thé­rèse de l'Enfant Jésus, c'est que plusieurs religieuses étendaient jusqu'à elle l'ani­mosité qu'elles ressentaient contre ce grou­pe des quatre soeurs Martin, comme elles appelaient dédaigneusement soeur Thérèse de l'Enfant Jésus et ses soeurs. Ce mouvement d'antipathie avait été éveil­lé et était entretenu par mère Marie de Gonzague. C'était pourtant elle qui avait tout fait pour favoriser l'entrée des qua­tre soeurs dans la communauté; mais son caractère jaloux lui fit regretter amère­ment cette démarche. Les qualités supé­rieures de ces sujets d'élite lui portèrent Ombrage et elle mit tout en oeuvre pour empêcher la communauté de les appré­cier. Sa conduite, pour y arriver, fut sou­vent inique, et notre révérende mère Agnès de Jésus fut en particulier, pendant son priorat, la victime de sa triste pas­sion. Elle l'avait pourtant elle‑même fait nommer prieure, parce qu'elle était per­suadée que mère Agnès, d'un caractère très doux, se laisserait entièrement domi­ner par elle. Quand elle vit que sous cette douceur se cachait une fermeté de carac­tère qui s'imposait à la communauté, elle changea entièrement de dispositions vis-à-vis de mère Agnès.

La Servante de Dieu lui portait moins ombrage, parce qu'elle était toute jeune, et restait dans sa dépendance en qualité de novice; c'est pourquoi, bien que la traitant sévèrement, elle savait reconnaître ses [1287] vertus et disait avec admiration qu'elle n'avait jamais rencontré tant de maturité et de sainteté réunies dans une si jeune religieuse. Au fond, c'était la pensée intime de toute la communauté, à part deux ou trois mauvais esprits qui ne sont plus dans la communauté, et qui

 

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d'ailleurs ont changé d'avis après la mort de la Servante de Dieu. Mère Marie de Gonzague a exprimé devant moi ces ap­préciations favorables; elle m'a même dit plusieurs fois: « S'il y avait à choisir une prieure dans toute la communauté, sans hésiter je choisirais soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, malgré son jeune âge. Elle est parfaite en tout; son seul défaut est d'avoir ses trois soeurs avec elle.»

 

La vie de la Servante de Dieu fut pu­bliée quelques mois seulement après sa mort, en 1898. L'effet produit dans les âmes par cette lecture fut merveilleux. Les lettres que nous avons conservées en font foi. La confiance en cette nou­velle petite sainte (comme on l'appelait), gagna vite les coeurs; on nous demandait de ses reliques (vêtements, étoffes, etc.), des neuvaines de prières pour solliciter son intercession; d'autres témoignaient déjà de son crédit auprès de Dieu, en nous faisant le récit des grâces qu'ils en avaient reçues.

A mesure que sa vie fut plus connue, la dévotion envers elle progressa. En 1910, la moyenne des lettres reçues au Carmel atteignait cent par jour. En juillet 1914, le nombre atteignait trois cent cinquante à quatre cents lettres par jour. Depuis la guerre ce nombre s'est à peu près main­tenu, bien [1288] que la correspondance soit arrêtée avec les pays envahis. Le contenu d'une partie de ces lettres jus­qu'en 1913 inclusivement a été publié dans quatre brochures intitulées: « Pluie de roses.» Ces quatre volumes in 8° for­ment un total de 1365 pages, contenant 1488 des principales grâces obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu. Depuis la fin de 1913, nous n'avons plus rien publié de ce genre à cause du Procès Apostolique, et néanmoins ce silence n'a pas ralenti la dévotion des fidèles envers soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

 

Depuis que le Souverain Pontife a ap­prouvé une médaille de la Servante de Dieu, il y a eu dans l'espace de 13 mois un écoulement de 1.002.300 médailles. De juillet 1915 à juillet 1916, nous avons dû faire tirer 4.118.500 images.

 

 [Suite de la réponse à la cinquante‑septième demande]:

Nous avons reçu 460 plaques votives de marbre, que [1289] nous tenons en réserve dans l'intérieur du monastère.

On nous a envoyé de l'armée, comme témoignage de reconnaissance envers la Servante de Dieu, 14 croix de la Légion d'honneur, 33 croix de guerre, etc.

L'oeuvre de la « Bonne Presse », ayant ouvert une souscription pour fournir des autels portatifs aux prêtres militaires, 240 de ces autels ont été offerts avec mention de reconnaissance ou d'invocation envers soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, bien que l'appel à cette souscription ne portât au­cune mention de la Servante de Dieu.

On envoyait jusqu'à ces derniers temps des offrandes pour faire brûler des cier­ges devant la statue de la Sainte Vierge qui sourit miraculeusement à soeur Thé­rèse; nous avons dû faire imprimer un avis pour arrêter ces demandes qui deve­naient trop nombreuses et auxquelles nous ne pouvions plus satisfaire. En un seul mois, nous avions reçu jusqu'à 780 francs à cette intention.

Les messes qu'on nous demande de faire dire pour obtenir la béatification augmentent chaque jour en nombre, bien que nous ne fassions rien pour les solli­citer. Depuis janvier de cette année jus­qu'à ce jour (28 septembre) il nous a été demandé 87.500 messes.

Le vice‑postulateur, qui s'est abonné par nécessité, ­à 1'« Argus de la Presse », nous a communiqué récemment 600 coupures de revues et journaux parlant de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

[Avait‑on l'intention, par cette profusion d'images et de médailles, de se servir des libraires pour répandre la renom­mée de sainteté de la Servante de Dieu? ‑ Réponse]:

[1290] Je suis précisément chargée des relations avec les éditeurs de ces images et de ces médailles. Je puis affirmer en toute vérité qu'on ne les édite que pour répondre à des demandes spontanées déjà faites, et qu'il nous est même impossible d'y satisfaire.

A maintes reprises, des éditeurs ou des particuliers nous ont sollicitées de les au­toriser à se faire propagandistes de ces images ou de ces médailles et de leur en fournir les moyens, par exemple en leur remettant des prospectus à distribuer, etc. J'ai dû répondre que soeur Thérèse fai­sant elle‑même sa propagande, et ne pou­vant suffire nous‑mêmes aux demandes spontanées qui nous sont faites, nous n'avons pas besoin de recourir à d'autres moyens.

 

[Pourquoi à la fin de chaque exemplaire de la Vie de la Ser­vante de Dieu a‑t‑on joint un catalogue de ces images et médailles avec le prix cor­respondant?‑ Réponse]:

Ce n'est pas pour faire de ces catalo­gues un moyen de propagande, mais c'est pour nous dispenser de répondre individuellement à une foule de  demandes touchant les articles édités sur  la Servante de Dieu.

 

 [Suite de la réponse]:

Ce n'est pas seulement au loin que no­tre chère petite soeur accomplit sa pro­messe de passer son ciel à faire du bien sur la terre. La communauté est en pre­mier lieu l'objet de sa protection sensible. On peut dire qu'elle a vraiment transfor­mé la communauté. Chacune de nous s'e­xerce à l'imiter, à marcher dans sa « pe­tite voie d'enfance spirituelle », de « con­fiance » et d'« aban‑[1291]don.» Non seulement on ne trouverait plus, dans no­tre Carmel, aucune trace de ces irrégula­rités, de cet esprit de parti dont il souf­frait autrefois, mais au contraire, la ré­gularité, la charité et la ferveur y règnent de la manière la plus édifiante, et cela précisément par l'influence de notre dé­votion à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.

 

 [Réponse à la cinquante-huitième demande]:

Je ne connais aucun cas particulier d'opposition à cette réputation de sain­teté et de miracles.

 

 [Réponse de la cinquante‑neuvième à la soi­xante‑cinquième demande inclusivement]:

Je me reconnais personnellement rede­vable à la Servante de Dieu d'un certain nombre de faveurs tendant toutes à ma perfection et qui paraissent supposer une intervention merveilleuse de sa part. En voici un exemple: J'avais fait à notre robe un gros pli solidement cousu pour m'éviter de le former chaque matin. Je

 

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n'en avais pas la permission, et néanmoins ne pouvais me décider à le défaire. Je demandai à soeur Thérèse de venir elle-même défaire ce pli s'il lui déplaisait. A ma grande stupéfaction, je m'aperçus le lendemain matin que ce pli était entière­ment décousu et qu'il ne restait pas trace de fil.

 

Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus me fit sentir plusieurs fois des parfums mysté­rieux, presque toujours accompagnés de grâces intimes et spirituelles. Le fait le plus notable de ce genre que je puisse re­later est celui du parfum d'encens qu'ex­hala une planche pourrie dont j'ignorais la provenance et que l'on reconnut en­[1292]suite pour un fragment détaché du cercueil de la Servante de Dieu, lors de l'exhumation de 1910.

Mais c'est surtout mon âme que soeur Thérèse de l'Enfant Jésus continue de pro­téger. Dans ma vie spirituelle, je sens son assistance à chaque instant. Son souve­nir ne me quitte pas et je m'applique à l'imiter en tout, persuadée qu'elle est vraiment l'idéal de perfection.

 

La Servante de Dieu m'avait promis quelques jours avant sa mort, qu'elle s'occuperait de ma famille. Mes parents ont en effet senti visiblement son assis­tance en diverses épreuves très pénibles qu'ils eurent à supporter. J'ai la certitude qu'elle a assisté mon père et ma mère au moment de leur mort. Mon père mou­rut le 30 octobre 1912. Quelques jours auparavant j'avais confié à soeur Thé­rèse de l'Enfant Jésus le soin de me remplacer auprès de lui. Or il m'a été rap­porté qu'il fut subitement soulagé deux ou trois fois dans ses grandes crises de souffrances par la seule invocation de la Servante de Dieu. La nuit qui précéda sa mort, ma soeur aînée venant s'informer s'il avait besoin de quelque chose, il la remercia par ces paroles: « Je n'ai besoin de rien, je suis en la compagnie de la petite soeur Thérèse.» Ma mère mourut le 23 juin 1915; pour elle aussi j'avais chargé ma petite Thérèse de me remplacer près d'elle, et de lui obtenir la grâce de mourir dans un acte d'amour parfait. Or, le 23 juin, vers 2 ou 3 heures du matin, je fus réveillée comme par un soupir très douloureux. J'eus l'impression que maman souffrait beaucoup et avait besoin de prières. Alors, je me mis à prier avec beaucoup [1293] de ferveur jusque vers 5 heures. J'étais parfaitement éveillée et demandais à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de faire faire à ma mère cet acte d'amour parfait que je demandais. Vers 5 heures, j'entendis distinctement un Magnificat splendide et triomphal où je reconnus au milieu de voix d'enfants la voix de mon père. J'eus la persuasion que c'était l'heure de la mort de maman et de son entrée au ciel. Or, quelques heu­res plus tard, vers 8 heures du matin, on vint m'annoncer que ma mère était morte précisément quelques minutes avant cinq heures.

 

Dans notre communauté, ma soeur Jeanne Marie de l'Enfant Jésus a été l'objet d'une intervention merveilleuse de la Servante de Dieu qui, pour récompen­ser un acte de charité que pratiquait cette soeur, acheva miraculeusement le travail pénible qu'elle s'était imposé. Il s'agis­sait de remplir d'eau le réservoir de la cuisine. Je n'ai pas vu moi‑même le fait, mais j'en ai entendu faire l'exposé quel­ques heures après par les deux témoins directs du prodige.

 

Je sais aussi, pour avoir lu une rela­tion qu'il en a faite à notre mère prieure, que notre sacristain, Pierre Derrien, a reçu des grâces très signalées de la Ser­vante de Dieu. On peut ajouter foi à son témoignage, car c'est un homme ver­tueux et très édifiant; tous ceux qui le connaissent sont unanimes à le dire.

Il serait impossible de mentionner tous les faits prodigieux dont nous recevons journellement le récit. Pendant cette guerre, en particulier, soeur Thérèse de l'Enfant Jésus multiplie les preuves de sa puis‑[1294]sante intercession. Je me bor­nerai à proposer au Tribunal deux traits parmi les autres.

 

Monseigneur Bonnefoy, archevêque d'Aix (France), est venu il y a trois ans en pèlerinage sur la tombe de soeur Thé­rèse de l'Enfant Jésus, poussé par une de ses connaissances; mais il n'avait pas pour elle de dévotion marquée. Or, en visitant la cellule de la Servante de Dieu, il sentit nettement sa présence réelle, et depuis, soeur Thérèse est devenue son amie, sa sainte de prédilection.

Ces jours derniers, il est venu à Lisieux faire un nouveau pèlerinage. Au cours de sa visite, il a dit à notre révérende mère, qui me l'a rapporté: «Ma mère, je ne puis mieux traduire mes impressions per­sonnelles sur soeur Thérèse, qu'en affir­mant que depuis trois ans je vis intime­ment avec elle: c'est une présence réelle que j'éprouve, elle ne me quitte jamais.»

En janvier 1916, ce même monseigneur Bonnefoy, archevêque d'Aix, a adressé à notre révérende mère la relation d'une protection miraculeuse dont il avait été l'objet. Je communique au Tribunal l'au­tographe même de cette relation.

 [Le témoin présente au juge et au sous‑promoteur l'autographe même de ce document, à savoir: la lettre de l'archevêque, écrite et signée de sa main, ainsi que l'enveloppe adressée à la mère prieure du Carmel de Lisieux, dont le tim­bre est frappé du cachet de la poste. Après avoir reconnu l'authenticité du document, le juge et le sous‑promoteur m'ont ordonné de le transcrire aussitôt, comme suit, en omettant certains passages sans rapport avec la question]:

 « Archevêché d'Aix.

Aix, le 16 janvier 1916.

Ma révérende mère,

Vous désirez un mot de moi sur cette protection que j'ai nstinctivement attri­buée à la soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, le voici:

Ayant acheté un ancien pensionnat re­ligieux pour le sauver d'une affectation laïque, et en faire la résidence épiscopale, je surveillais les travaux d'appropriation. La cage de l'escalier est étroite, la montée est raide, surtout entre le premier et le second étage. Cette montée est divisée, non en contour mais en paliers carrés; il n'y avait pas encore de rampe entre le premier et le second étage. Je descendais entre le second et le premier étage, re­gardant au plafond, songeant à la pein­ture, persuadé qu'au premier palier j'a­vais à tourner à droite et non à gauche. Mon pied était à moitié dans le vide, de­vant une profondeur de 12 à 15 mètres, lorsque l'impression d'un doigt sur mon épaule m'a fait regarder à côté de moi, et

 

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m'a fait voir que, pour éviter le vide, il fallait tourner à gauche et non à droite; une voix intérieure [1296] mais bien dis­tincte m'a dit: « C'est elle.» Je l'invoque chaque jour après mon action de grâces, après le Sacrosanctae qui achève Com­plies, et à la prière du soir; je n'ai donc que suivi la pensée en lui attribuant ce geste, qui m'a paru sensible et caractérisé: l'impression d'un doigt s'appuyant sur mon épaule gauche, et attirant mon re­gard sur le sol que j'allais abandonner. Assurément rien de cela ne peut tou­cher à la gloire extérieure de soeur Thé­rèse, mais ma conviction demeure avec ma gratitude. ‑ Signatum: + FRANÇOIS, archevêque d'Aix.»

 

L'autre fait nous a été rapporté, dans une série de lettres adressées soit à sa fa­mille, soit au Carmel, par monsieur le commandant Edouard de la Tour. Il s'agit de la canonnière de guerre « La Suzanne Céline » qui fut sauvée du nau­frage par soeur Thérèse, le 17 mars 1916.

 [Le témoin présente ces lettres au tribunal; avec l'approbation du juge et du sous‑promoteur en sont extraits les passages suivants]:

« Le commandant Edouard de la Tour avait consacré son navire La Suzanne Céline à soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, ayant soin d'y mettre son portrait en place d'honneur. [1297] Sur la côte Nord‑Ouest de l'Espagne, près du cap Ortégal, La Suzanne Céline, prise à l'im­proviste par une tempête épouvantable, faillit être engloutie sous les vagues ‘ hau­tes comme la maison', prenant l'eau de toutes parts, sans feux, les obus à la mé­linite sortis de leurs cases, s'entrechoquant au roulis, rendant comme inévitable une explosion, etc. Son commandant promit alors une neuvaine à soeur Thérèse, si elle sauvait son bateau de ce péril imminent. Or, écrivait à sa tante et à sa mère le commandant de la Tour, en date du 17 mars 1916, elle nous a tous sauvés, et m'a guidé, comme du bout du doigt, dans cette passe difficile que j'ai dû faire.»

Il dut le lendemain 18 quitter d'urgence le petit port espagnol de La Corogne, où il s'était réfugié, et poursuivant son récit: « J'ai fait appareiller de suite, et je me suis lancé seul sans pilote, dans la passe. Il est vrai que j'avais à bord le meilleur pilote possible, en la personne de la pe­tite soeur Thérèse. Jamais sans elle nous ne serions arrivés à cela, il faut qu'on l'ait bien priée avec moi, car sans elle nous serions tous au fond de l'eau.» ‑ Si­gnatum: Commandant EDOUARD DE LA TOUR.

 

Le 26 septembre 1916, le commandant de la Tour, retour du Maroc en congé de convalescence, envoyait au Carmel la lettre ci-jointe, avec la flamme de guerre qui flottait au grand mât de La Suzanne Céline quand il la commandait, rappelant la tempête du 17 mars.

 

[1298] «Château de la Hamerie, Saint Pavace, près le Mans.

 (26 septembre 1917, timbre de la poste).

Ma révérende mère,

Je viens d'arriver du Maroc, en congé de convalescence, et j'en profite pour vous adresser par ce même courrier, en té­moignage de reconnaissance à la bonne petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, la flamme de guerre qui flottait au grand mât du chalutier de guerre La Suzanne, quand je la commandais. J'avais, à mon départ en campagne, mis mon navire sous la protection de la bonne petite soeur, en laquelle j'ai la plus grande dévotion; sa protection s'est manifestée de façon évidente en maintes occasions, mais plus particulièrement pendant la tempête su­bie dans la nuit du 17 mars. Je sais que mes parents auxquels j'avais adressé le récit de cette tempête et de nos angoisses, au cours de cette lutte contre une mer dé­montée, vous ont communiqué ma lettre qui n'est qu'une copie des faits rigoureu­sement exacts, mentionnés à mon jour­nal de bord.

Je considère que sans la bienheureuse intervention de notre petite protectrice, nous étions perdus, car les pompes ne fonctionnant plus, mon navire s'emplis­sait à chaque coup de mer, et l'eau ga­gnait peu à peu les fourneaux; j'attendais à chaque minute la lame qui allait nous engloutir, et c'est miracle que nous ayons pu dans ces conditions prolonger la lutte et atteindre le [1299] port de relâche. A dater de ce jour, j'ai distribué à tous mes hommes des médailles de la bonne petite soeur, et j'en ai placé une autre sur ma passerelle de commandement.

Je serais heureux que ce faible témoi­gnage de reconnaissance, joint à ceux de tant d'autres, comblés eux aussi de bien­faits, puisse servir la cause de la sainte petite soeur Thérèse. Veuillez agréer, etc.

Signatum: E. DE LA TOUR, lieutenant au long cours »

 

 [Réponse à la soixante-sixième demande]:

Il me semble que j'ai dit tout ce que je pouvais me rappeler, et je ne vois rien à ajouter ni à changer.

 [1300] [Au sujet des Ar­ticles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes pré­cédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Signatum: SOEUR MARIE DE LA TRINI­TÉ, religieuse carmélite indigne, témoin,

j'ai déposé comme ci‑dessus selon la vé­rité, je le ratifie et je le confirme.