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Témoin 25 - Adolphe Roulland M.E.P.

TÉMOIN XXV

ADOLPHE ROULLAND, M.E.P.

 

Le dernier témoin qui déposa au Pro­cès Apostolique de Bayeux‑Lisieux est le célèbre et sympathique « frère spiri­tuel » de Thérèse, Adolphe‑Jean Roul­land, des Missions Etrangères de Paris.

 

L'Histoire d'une âme a fait connaître les relations spirituelles de Thérèse avec ce jeune missionnaire, son second frère, à qui sont également adressées six lettres de l'Epistolaire. La nouvelle édition « du centenaire» de la «Correspondance Géné­rale » a récemment porté à la connais­sance du public les lettres du P. Roul­land à mère Marie de Gonzague et à Thérèse, dans lesquelles se révèle son âme ardente et souriante. Né à Caha­gnolles (Calvados) le 13 octobre 1870, il entra très jeune aux Missions Etran­gères de Paris et fut ordonné prêtre le 28 juin 1896. Peu auparavant mère Ma­rie de Gonzague lui avait donné comme soeur, Thérèse, « la meilleure entre les bonnes » du Carmel de Lisieux. Le 3 juillet suivant le P. Roulland célébrait une de ses premières messes au Carmel et s'y entretint avec Thérèse. Après quel­ques années en Chine (1896‑1909), il rentra en France pour y travailler au ser­vice de son Institut. Il mourut à Dor­mans (Marne) le 12 juin 1934.

 

Son témoignage répète des données et des faits déjà déposés au Procès de 1912. Il se réfère avant tout à sa cor­respondance avec Thérèse, et ajoute quelques brèves informations sur la dif­fusion en Orient de la dévotion envers la sainte carmélite parmi ses confrères des Missions Etrangères et les Trappis­tines.

Le témoin a déposé dans la sacristie de la cathédrale de Bayeux le 14 avril 1917, au cours de la session 71, et son témoignage se trouve aux pages 1384‑1391 de notre Copie publique.

 

 [Session 71: ‑ 12 avril 1917, à 9h.]

[1384] [Le témoin répond correctement à la première demande].

 

 [Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Adolphe‑Jean Roulland, né à Cahagnolles, le 13 octobre 1870, de Eugène Roulland, maréchal ferrant, et de Marie Ledresseur. Je suis prêtre de la Société des Missions Etrangères de Paris et actuellement directeur au Sémi­naire des Missions Etrangères à Paris.

 

 [Le témoin répond correctement de la troisième à la cinquième demande].

 

 [Réponse à la sixième demande]:

Je n'ai d'autre souci que de dire la vérité.

 

 [Réponse à la septième demande]:

Je n'ai pas connu la Servante de Dieu ni sa famille avant 1896. A cette époque, je venais de recevoir le sacerdoce, et j'allais partir en mission. Le révérend père Norbert, prémontré de Mondaye, diocèse de Bayeux, mon compatriote, intervint sur ma demande au Carmel de Lisieux, pour obtenir de la prieure qu'une religieuse du monastère fût désignée pour prier spécialement pour moi et ma mis­sion. Soeur Thérèse, que je ne connaissais pas jusque‑là, fut désignée. J'allai dire ma messe au Carmel au commencement de juillet. Ce jour‑]à, j'entretins soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, au parloir, avant et après ma messe. Parti en mis­sion, au Sut‑Chuen, je restai en relation épistolaire avec la Servante de Dieu pendant [1385] cette dernière année de sa vie. Je reçus d'elle environ six lettres.

 

 [Ré­ponse à la huitième demande]:

Oui, j'ai une grande dévotion à la Servante de Dieu et je désire sa béati­fication, 1° parce que je crois qu'elle a eu les vertus d'une sainte, 2° parce que je crois que sa béatification sera utile à la gloire de Dieu et au salut de beau­coup d'âmes.

 

 [Réponse de la neuvième à la treizième demande inclusivement]:

Etant donné ce que je viens de dire sur les circonstances de mes relations avec la Servante de Dieu, il est évident que je ne sais rien personnellement sur les détails de ces questions.

 

 [Réponse de la quatorzième à la quarante‑sixième demande inclusivement]:

Ne connaissant la Servante de Dieu que par deux entretiens au parloir et l'échange d'une demi‑douzaine de lettres, je ne pourrai rien dire de précis sur le détail de chaque vertu; mais je puis dire, en répondant à votre question, ce que j'ai observé à l'occasion de ces quelques relations.

La correspondance de soeur Thérèse (que j'ai versée au Procès des écrits), est toujours très édifiante, même dans les passages qui montrent sa gaieté. Elle révèle chez elle un amour tout confiant en Dieu. Je suis porté à croire que sa «voie d'enfance spirituelle » se ramène

 

TÉMOIN 25: Adolphe Roulland M.E.P.

 

à un abandon complet à la volonté de Dieu [1386] qu'elle aime pour Lui‑même. Cet amour de Dieu est le mobile qui lui fait accepter de s'unir aux oeuvres d'un missionnaire. Elle veut que cette union ne soit connue que de Dieu seul. Comme je lui avais promis de prier aussi pour elle, elle me donne dans une lettre la formule que je dois employer pour cela: «Demandez‑lui de m'embraser du feu de son amour, afin de le faire aimer des âmes » @LT 189@. Et peu de temps avant sa mort elle m'écrit: «Je ne désire pas que vous demandiez au bon Dieu de me délivrer du purgatoire; mais faites à Dieu cette prière: « Permettez à ma soeur de vous faire encore aimer (après sa mort) » @LT 221@

La volonté de Dieu est tout pour elle. Elle me dit: « En dehors de cette aima­ble volonté, nous ne pourrions rien ni pour Jésus, ni pour les âmes » @LT 201@

Elle m'avait parlé dans une lettre de « sa conversion.» Je lui demandai l'expli­cation de cette parole, et elle m'avoua que « sa conversion » signifiait une action intense de Dieu sur son intelligence et sur son coeur  @LT 201@.

Elle envisage la justice de Dieu d'un point de vue qui en fait un argument de plus pour exciter sa confiance. « C'est parce qu'il est juste—dit‑elle — qu'il est compatissant. Il connaît notre fra­gilité, et se souvient que nous ne sommes que poussière... Je ne comprends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre ami... Lorsque je lis certains traités spirituels, où la perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite; je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le coeur. Je prends l'Ecri­ture Sainte, et alors la perfection me semble facile. Je vois qu'il suffit de recon‑ [1387] naître son néant et de s'abandonner comme un enfant dans les bras du bon Dieu » @LT 226@.

 

 [Réponse aux demandes quarante‑septième et quarante‑huitième]:

Oui, je suis convaincu que soeur Thérèse a pratiqué les vertus comme font les saints. Je vois dans sa vie une unité de direction assumée par la préémi­nence de l'abandon parfait par amour pur. Cette idée, elle l'a, pour ainsi dire, dès le berceau; puis elle se développe, se purifie, tantôt par une intervention spé­ciale de la Providence, comme en ce qu'elle appelle « sa conversion », tantôt insensiblement par l'exercice même des vertus religieuses. Je vois dans ses lettres que vraiment elle ne voyait que Dieu et ne voulait que Dieu, par amour pur et absolument désintéressé.

Tout à fait à la fin de sa vie elle m'écrit: « Je ne m'inquiète pas de l'avenir; je suis sûre que le bon Dieu fera sa volonté: c'est la seule grâce que je désire. Je lui demande de se contenter en moi, c'est­à‑dire, de ne faire aucune attention à mes désirs, soit de l'aimer en souffrant, soit d'aller jouir de lui au ciel... C'est              avec bonheur que je vous annonce ma prochaine entrée dans la bienheureuse cité. Ce qui m'attire dans la patrie des cieux, c'est l'espoir d'aimer enfin Dieu comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le loueront éternellement.»@LT 221 et LT 254@

Sa prière (qu'elle me fait connaître dans ses lettres) indique que c'est pour accomplir parfaitement la volonté de Dieu qu'elle veut arriver « au degré de gloire » que Dieu lui a préparé: « Que je devienne martyre [1388] de votre amour, ô mon Dieu! » @PRI 6@

C'est précisément parce qu'elle ne perd jamais de vue cet amour pur que sa vertu me semble héroïque. Beaucoup de prêtres et de religieux donnent à l'amour des souffrances la palme sur tout le reste: c'est une manière d'en­tendre la perfection. L'abandon et la confiance parfaite qui acceptent indif­féremment « la mort ou la vie » en est une autre. Monseigneur Gay appelle cette voie « le ciel des cieux » et c'est, à son avis, le plus haut degré de la sainteté.

 

 [Réponse aux demandes quarante‑neuvième et cinquantième]:

Je ne sais pas.

 

 [Réponse à la cinquante‑et‑unième demande]:

On connaît ses écrits qui ont été publiés. Personnellement, j'ai reçu d'elle, comme je l'ai dit, un certain nombre de lettres, et c'est surtout par ces lettres que je la connais et que je la juge. Mais je n'ai pas la moindre hésitation à reconnaître dans ces lettres l'expression absolument vraie et certaine de l'état de son âme: la simplicité et le naturel de ces lettres en rendent la vérité évidente.

J'ai lu attentivement ses autres écrits et je ne crois pas qu'il y ait rien dans sa doctrine qui soit en opposition avec la vérité catholique. Sa « petite voie » en particulier, si elle est bien comprise, ne porte pas du tout les âmes à l'oubli des combats et des luttes qu'exige la perfec­tion. Elle n'exclut rien de ce qui crucifie la nature, mais elle a le secret de le faire aimer. L'amour qu'elle [1389] prêche n'est pas un amour inactif. J'ai d'ailleurs constaté par expérience que les âmes qui étudient ses écrits, y trouvent un sti­mulant à la générosité et à la ferveur pratique.

 

 [Réponse de la cinquante-­deuxième à la cinquante‑cinquième demande inclusivement]:

J'étais en Chine, lors de ces événements.

 

Réponse à la cinquante‑sixième demande]

J'ai été prier sur le tombeau de la Servante de Dieu, quand j'ai eu l'occa­sion de venir à Lisieux, c'est‑à‑dire, deux fois. Je sais aussi que mes confrères de la Société des Missions Etrangères y viennent volontiers. Par eux et par moi­-même, je sais que l'on trouve habituel­lement plusieurs personnes priant sur la tombe, et nous avons été frappés parti­culièrement du recueillement et de la confiance que témoignent ces pèlerins.

 

TÉMOIN 25: Adolphe Roulland M.E.P.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑septième demande]:

Personnellement, j'ai des raisons de croire absolument à la sainteté de soeur Thérèse et à la puissance de son inter­cession. Le 8 septembre 1890, j'avais des hésitations sur ma vocation et sur mon entrée au grand séminaire. Pendant que je priais à la chapelle de Notre‑Dame de la Délivrande, je fus subitement et défi­nitivement fixé. Or, je sus plus tard que ce même jour, 8 septembre 1890, qui était le jour de la profession de la Servante de Dieu, elle avait demandé à Notre Seigneur de lui donner une âme de prêtre, et elle‑même me signala le lien de ces deux événements. J'attribue sans hésitation à son interces‑[1390]sion un grand nombre de grâces spirituelles.

 

Je puis témoigner que spécialement dans nos missions du Japon, de la Chine et des Indes, non seulement la confiance en la sainteté et le pouvoir d'intercession de soeur Thérèse est très répandue, mais qu'elle exerce vraiment une influence très remarquable dans la conversion des âmes et leur avancement dans la vertu. Au Japon en particulier, beaucoup de reli­gieuses trappistines disent qu'elles doivent leur vocation à l'influence de soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, dont elles ont lu la vie.

 

Je ne crois pas qu'on ait rien fait pour créer à soeur Thérèse une réputation de sainteté et de miracles, ou pour cacher quoi que ce soit qui serait contraire à sa Cause.

 

 [Ré­ponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je ne connais aucune opposition faite à cette Cause, bien au contraire, j'entends de tous côtés qu'on désire sa béatification.

 

 [Réponse de la cinquante‑neuvième à la soixante‑cinquième demande inclusive­ment]:

Je n'ai été personnellement témoin d'aucun miracle proprement dit.

 

 [Ré­ponse à la soixante‑sixième demande]:

Je n'ai rien à modifier à mon té­moignage.

 

[1391] [Au sujet des Articles, le témoin dit ne savoir que ce qu'il a déjà déposé en répondant aux demandes précédentes. ‑ Est ainsi terminé l'interrogatoire de ce témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

 

Signatum: ADOLPHE ROULLAND, testis, ita pro veritate deposui, ratum habeo et confirmo.