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Marie par le P. Piat - chap. 2

 

L'APPRENTISSAGE DE LA VIE

 

 

Pendant deux ans, Marie apprendra, à l'école de sa mère, sa fonction d'éducatrice et de maîtresse de maison. Les conditions étaient idéales. Le chanoine Dumaine, ancien vicaire de Notre-Dame d'Alençon, en portera témoignage : « L'union était remarquable dans cette famille, soit entre les époux, soit entre les parents et les enfants. » En Mme Martin s'alliaient harmonieusement le charme, la force et les vertus évangéliques. « Quelle sainte âme ! écrira d'elle son aînée.. On n'en voit point comme cela maintenant. Elle avait une dignité avec une si grande simplicité. Je l'entends encore réciter des tirades si profondes, comme celle-ci, avec un air céleste : « Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressen­tent, au sein duquel mon âme fatiguée des ombres de la terre aspire à se plonger. Parlez-moi de Celui qui l'a fait et le remplit de Lui-même. Lui seul peut aussi combler le vide immense qu'il a creusé en moi ». Oh ! que c'est vrai qu'elle n'était pas faite pour la terre »! - « Si vous l'aviez vue pendant le carême !

C'était une pitié. Elle ne prenait rien du tout le matin et presque rien le soir. Aussi elle n'en pouvait plus, et je me rappelle qu'elle disait : « Que le carême me coûte ! »

Sa piété avait deux pôles : l'église de la messe quotidienne, l'image de la Vierge, centre de la litur­gie du foyer. Marie, qui gardait cette statue dans la chambre qu'elle occupait avec Pauline, la trouvait par trop encombrante : « Elle est faite pour une école, pour une salle très vaste ». La réponse l'avait fait réfléchir : « Tant que je vivrai, cette Madone restera là. Quand je serai morte, tu feras ce que tu voudras. » Il revenait à la jeune fille d'entourer la Mère de Dieu de lumières et de corbeilles de fleurs, de lui dresser, à ses fêtes, toute une chapelle : « Mon mois de Marie, dira-t-elle, est si joli qu'il fait con­currence à celui de Notre-Dame. C'est toute une affaire que d'arranger le mois de Marie à la maison ; maman est trop difficile, plus difficile que la Sainte Vierge. Il lui faut des épines blanches qui montent jusqu'au plafond, des murs tapissés de verdure, etc. »

Malgré son extrême vivacité, Mme Martin est pour sa fille d'une patience à toute épreuve. Elle avait apprécié la façon dont Sœur Marie-Dosithée avait su capter le cœur de sa nièce. « Avec son caractère entier, disait-elle de Marie, il lui fallait beaucoup de douceur ; c'était le moyen de l'assouplir1. » Elle usera de la même méthode. Elle l'initie aux secrets de la dentelle. « L'après-midi, rapporte la jeune apprentie, je travaillais avec maman. Quand elle voyait que je parlais sans faire marcher mon aiguille, elle me disait qu'il fallait travailler en parlant. » Elle était par contre indulgente aux bévues et aux mal­façons où n'entrait pas de négligence. Son aînée s'en émeut. Ayant entamé un morceau en le décousant de l'armure, elle voit sa mère atterrée. « La dentelle est coupée. Qu'est-ce que je vais devenir ? J'en ai bien pour trois heures à l'arranger. » - « Elle ne me grondait pas, ajoute Marie. Elle se remettait à tra­vailler sans lever les yeux. Oh ! ce qu'elle a souffert ! Mon oncle nous disait souvent qu'il n'avait jamais vu une femme si courageuse et qui ait eu autant de mal. » Le jugement maternel demeurait des plus bienveillants : « Ma chère Marie a pitié de moi et me soulage le plus qu'elle peut; elle évite de me demander quelque chose de crainte d'ajouter à mes soucis. Je vous assure qu'elle est toute dévouée et j'en ai pleine satisfaction ».

C'est surtout en prenant en mains l'instruction des plus jeunes que notre héroïne soulage sa mère. Léonie, très en retard, suivant des cours particuliers en ville, elle l'aide de son mieux. Tâche ingrate, mais combien utile ! Elle s'occupe entièrement de Céline, dont les progrès sont plus consolants. Elle ne pourra résister aux supplications de Thérèse, qui, moins par amour de la science que pour ne pas rester inoccupée, veut participer aux leçons. A la veille de quitter la Visitation, Marie avait mis par écrit un règlement pour l'éducation de ses sœurs, qui constitue un petit vade-mecum en la matière. Elle a tout prévu : exer­cices et horaire, méthodes et esprit, aspect profane et préoccupations morales et spirituelles. Sa pédagogie sera concrète, étayée d'exemples. Elle unira fermeté et bonté, en entier désintéressement. L'heure venue, elle applique ces principes avec un enthou­siasme et une rigueur dont Mme Martin, plus expé­rimentée, tempère la sévérité, notamment quand l'éducatrice, encore novice, s'exaspère des incartades de Léonie.

La bonne volonté est touchante. « Je m'occupais beaucoup de mes petites sœurs, écrira-t-elle, je passais toutes mes matinées à faire la classe à Céline. J'y mettais une application sans pareille... j'aurais eu vingt élèves que je ne me serais pas donné plus de mal. » Voyons-la à l'action dans le charmant tableau qu'elle traçait pour une com­pagne, le 26 octobre 1875: « L'heure s'avance où il va falloir que je m'occupe de Céline, car c'est moi qui suis chargée de l'instruire... pour quelque temps seulement. Elle est encore trop jeune et trop déli­cate pour aller en pension, et je vous assure que je suis tout heureuse et toute fière de ma mission. Elle sait déjà lire et écrire passablement. Maintenant elle apprend un peu de catéchisme et d'histoire sainte ; cela m'amuse beaucoup de lui montrer, c'est une véritable distraction pour moi lorsqu'elle n'est pas méchante. Mais, trop souvent, Thérèse vient troubler par sa présence nos sérieuses études... Elle entre, sans faire de bruit, dans ma chambre, pour se donner le plaisir de renverser mon encrier ou mes plumes, s'empare des livres qui lui tombent sous la main, puis se sauve comme une petite voleuse. Lorsqu'elle revient, c'est pour taquiner sa sœur en répétant d'une petite voix moqueuse chacun des mots que cette pauvre Céline apprend avec tant de peine. Enfin, c'est

un ioli lutin que notre bébé. Cette petite drôlette de Thérèse est gentille, maligne, et mignonne tout a la fois.

Il y avait plus de maladresse que de malice dans cet encrier renversé par un bébé qui n'avait pas 3 ans. Marie le sait bien. Elle conte avec le même entrain l'émerveillement de l'enfant devant le soulier de Noël. Elle décrit toutes les surprises : sacs de bonbons, minuscules sabots en sucre, petits Jésus en biscuits. « Ce qui paraissait le plus comique, c'était de voir une belle poupée sortant d'une de ces bottines et attendant patiemment l'arrivée des mamans. C est aussi ce qui a fait le plus de plaisir à Therese, et lorsqu'elle a aperçu la fameuse poupée, elle a tout jeté de côté pour voler vers elle. Malheureusement, ses transports de joie durent peu, et maintenant qu elle connaît sa charmante fille, elle commence à la délais­ser. Aujourd'hui, ennuyée de voir qu'elle ne marchait pas assez vite, elle lui a cassé le bout des deux pieds, un bras est déjà démis, et bientôt, je crois, ce sera fini de cette pauvre poupée. Mais je me trompe, lorsqu'elle sera tout à fait morte, elle fera son enter­rement, et vraiment l'enterrement d'une poupee c'est bien amusant. Thérèse en a déjà fait plus d'une fois l'expérience. »

Celle que M. Martin nommait « la petite reine » avait complètement conquis le cœur de son aînée, qui découvrait en elle « une intelligence au-dessus de son âge ». Pourtant, Marie ne la gâte pas. Quand la fillette, assise sur sa balançoire, répond à M. Martin l'invitant à venir l'embrasser : « Dérange-toi, papa », c'est Marie qui la rappelle à l'ordre, provoquant scène de larmes et demande de pardon. De même, lorsque la bambine se cache sous ses couvertures et feint de dormir à l'approche de sa mère, c'est l'aînée, toujours perspicace, qui évente le jeu. On sait la suite et comment Thérèse, prise de remords, descen­dit l'escalier, embarrassée dans sa chemise de nuit, afin d'implorer sa grâce. Elle charge Marie de rappor­ter à son père ses menus méfaits, notamment le coin de tapisserie qu'elle a déchiré. Si grand est sur elle le prestige de l'aînée, qu'elle s'émotionne de voir la maman cueillir pour les lui donner deux des roses du jardin auxquelles sa sœur lui avait interdit de toucher : « ... elle n'osait plus paraître à la maison, conte Mme Martin. J'avais beau lui dire que les roses étaient à moi, « mais non, disait-elle, c'est à Marie1 ».

La jeune fille s'émerveille de tant de candeur : « Lorsqu'elle a dit une parole de trop ou qu'elle a fait une bêtise, elle s'en aperçoit tout de suite et, pour la réparer, elle a recours à ses larmes ; puis elle demande des pardons à n'en plus finir. On a beau lui dire qu'on lui pardonne, elle pleure quand même. Que c'est innocent les petits enfants ! Cela ne m'étonne pas que le bon Dieu les préfère aux grandes personnes, ils sont bien plus aimables. »

L'autobiographie thérésienne offre sur ce chapitre un document des plus probants. « J'aimais beaucoup ma chère marraine. Sans en avoir l'air, je faisais une grande attention à tout ce qui se faisait ou se disait autour de moi, il me semble que je jugeais des choses comme maintenant. J'écoutais bien attentivement ce que Marie apprenait à Céline afin de faire comme elle ; après sa sortie de la Visitation, pour obtenir la faveur d'être admise dans sa chambre pendant les leçons qu'elle donnait à Céline, j'étais bien sage et je faisais tout ce qu'elle voulait ; aussi me comblait- elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient beaucoup de plaisir. » Ms. A, 4 v°.

 

Marie écrit de son côté : « Quand Thérèse qui n'avait que 3 ans voulut suivre Céline, je fis bien quelques difficultés, craignant que ce bébé ne trouble nos études. Mais elle était si sage, si mignonne que je ne pus lui refuser. Elle venait donc s'installer dans ma chambre auprès de Céline et ne bougeait pas tout le temps que durait la leçon. Je lui donnais des perles à enfiler ou quelque chiffon à coudre. Pourvu qu'elle soit avec Céline, elle était à son bonheur. Quelquefois son aiguille se désenfilait et elle essayait en vain de la renfiler, elle était bien trop petite pour une opération aussi difficile ! mais elle n'osait rien demander de peur qu'une autre fois on ne lui ouvre pas la porte. Alors de grosses larmes tombaient sur ses joues, mais elle ne levait pas les yeux, craignant que je m'en aperçoive. Je m'en apercevais cependant et je renfilais l'aiguille, alors un sourire d'ange venait illuminer son doux visage. Quel chérubin ! Non, je ne puis dire combien j'aimais ma petite Thérèse.

« Un jour, je la trouvai à la porte de ma chambre, elle avait devancé l'heure de la leçon, je fis semblant de ne pouvoir ouvrir la porte, alors pour témoigner son chagrin profond, elle se coucha par terre à mon grand étonnement, sans dire un seul mot, sans jeter un cri. Deux ou trois fois en pareille circonstance, elle eut recours à ce grand moyen pour exprimer sa douleur, je lui dis que cela faisait de la peine au petit Jésus, et plus jamais elle ne recommença. »

L'heure sonna très vite où la benjamine devint à son tour élève, et des plus appliquées. Elle a 3 ans et 2 mois quand sa mère écrit à son sujet : « Elle a conjuré Marie de lui faire la classe, et, en deux ou trois fois, elle a fait de tels progrès qu'elle saurait bientôt lire, si on lui donnait une leçon tous les jours. » « Elle fait le bonheur de Marie et sa gloire, rapporte encore la maman : c'est incroyable comme elle en est fière. »

Ce ravissement éprouvé devant l'enfance de Thérèse, on le perçoit dans les mul­tiples appréciations que Marie donne de sa filleule en ses lettres et en ses souvenirs, comme dans les dépositions aux deux procès instruits pour la cause thérésienne.

« Elle avait déjà un grand empire sur elle. » - « A 4 ans, elle se mit à compter ses petits actes de vertu et ses sacrifices, sur une sorte de chapelet fait tout exprès pour la circonstance. Elle appelait cela « des pratiques ».

«Thérèse m'a paru, dès sa plus tendre enfance, comme si elle avait été sancti­fiée dès le sein de sa mère, ou bien comme un ange que le bon Dieu aurait envoyé sur la terre dans un corps mortel. Ce qu'elle appelle ses imperfections ou ses fautes n'en était pas ; je ne l'ai jamais vu faire la plus légère faute. » Si vrai qu'il soit dans la balance des casuistes, peut-être l'éloge est-il trop absolu; cette canonisation anticipée ne semble guère tenir compte de l'humaine nature. Un texte parallèle intro­duit d'heureuses nuances : « Il n'était pas nécessaire de la gronder quand elle était en défaut : il suffisait de lui dire que ce n'était pas bien ou que cela fai­sait de la peine au bon Dieu : elle ne recommençait plus jamais... Ses pratiques consistaient à céder à ses sœurs en maintes circonstances. Elle faisait pour cela de grands efforts sur elle-même, car son caractère était alors très arrêté. »

Marie ne voyait point briller pareille vertu chez des enfants du même âge, aussi était-elle fière de sa Thérèse. Elle, si dédaigneuse de toilette pour elle- même, n'avait pas assez de coquetterie pour ses jeunes disciples. Il n'y avait rien de trop beau pour elles. Heureusement que Mme Martin savait raison garder et n'entendait point faire de ses filles « les esclaves de la mode.

Quant à Marie elle-même, c'était déjà une person­nalité. Jolie fille, aux traits bien dessinés, avec un visage agréable et, sous les fortes arcades sourcilières, un regard profond légèrement teinté de mélancolie, elle était de belle taille et bien faite à tous égards. Avec cela, intelligente et fine, moins imaginative que Pauline, mais douée d'une excellente mémoire et, comme son père et Thérèse, de ce don d'imiter les sons et de mimer les gestes, qui a tant de succès dans les jeux de société.

Son caractère était tout en contrastes. Le règlement adopté par elle, et qui tient en six pages très denses, évoque irrésistiblement l'ascèse chère aux âmes con­sacrées : lever très matinal, orientation de l'intention, messe quotidienne, deux brèves oraisons, lecture spi­rituelle, visite au Saint Sacrement, examen de con­science, chapelet, confession de quinzaine, commu­nion autant que permis, sans parler de tout ce qui régente la fidélité au travail, la simplicité de la toi­lette, les temps de silence, la bonté envers tous, notamment à l'égard de la servante Louise.

Dans la réalité, il faudra en rabattre. Mme Martin elle-même imposera une messe plus tardive, cepen­dant que les occupations multiples éroderont quelque peu la masse des exercices. Il en restera suffisamment pour constituer un sérieux programme de piété. Et cependant la maman se plaindra parfois que son aînée n'est pas assez fervente. C'est que Marie n'a rien de « la petite fille modèle ». Sa vie intérieure est incon­testable ; elle prend soin de l'alimenter. Avec quelle passion reconstitue-t-elle, la bible en mains, les iti­néraires de Jésus ! Mais il lui répugnerait de passer pour une dévote. Elle n'hésite pas à railler « les sermons de sainteté » de sa tante. Elle ne craint pas d'égratigner curés et « bonnes sœurs » qui font montre d'onction ou d'attitudes compassées. Par-dessus tout, elle abhorre le pharisaïsme. Plutôt que de jouer au zèle ou à la vertu, elle affichera volontiers une cer­taine indifférence ; et cela donnera le change à son entourage sur ses sentiments véritables. Elle relatera plus tard la violence qu'elle dut se faire dans une rue très fréquentée d'Alençon, pour saluer le Saint Sacrement qu'on portait à un malade. Elle ne s'esquiva pas toutefois et s'agenouilla bravement.

A l'égard de la consécration religieuse, il semble qu'on puisse discerner en elle une secrète attirance masquée par une vive répulsion de surface. Sœur Marie-Dosithée lui ayant conseillé de réciter chaque jour la supplique à « saint Joseph, père et protecteur des vierges », elle y flaire un piège à vocation : il est écrit sur la feuille : « Prière spéciale pour les prêtres et les religieuses ». La formule est aussitôt rejetée. « Au cloître, tout me déplaît, dit-elle à sa mère; d'abord je veux être libre. » Et pourtant, quand Mme Martin lance un mot sur le mariage, elle réagit en sanglotant et demande que jamais plus on n'aborde ce sujet. « Mais je ne lui disais point le fond de ma pensée, confiera-t-elle plus tard. La question mariage m'humiliait beaucoup ; je trouvais les jeunes filles bien à plaindre d'être ainsi livrées en esclavage. Et moi, je ne voulais pas vendre ma noble liberté à un mortel. »

Dès lors, il ne s'agit plus de soigner « l'enseigne », comme eût dit saint François de Sales. Elle veut la mise la plus simple. Sa mère s'en étonne : « Marie est un peu sauvage et trop timide ; elle a des idées particulières. Un jour qu'elle étrennait une toilette, n'est-elle pas allée pleurer dans le jardin, disant qu'on l'habillait comme une jeune fille qu'on veut marier

à tout prix, et que certainement nous serions cause qu'elle serait demandée ! Rien que cette pensée la mettait hors-d'elle même, car pour le moment, elle aimerait mieux avoir le cou coupé ! Dernièrement Louise racontait que telle dame du quartier con­naissait un jeune homme dont Mlle Martin ferait bien l'affaire. Marie a entendu cela, elle s'est mise à fondre en larmes, on ne pouvait la consoler. Jugez un peu s'il y a sa pareille. Je crois bien que jamais elle ne se mariera ; elle n'a pourtant pas l'air d'avoir de vocation religieuse, et cependant, ce n'est pas une nature à rester seule ».

La jeune fille prend en grippe le bijou qui fait alors fureur, un médaillon d'or enfilé dans un ruban de velours noué autour du cou. « Quand je portais cela, dira-t-elle, je croyais ressembler à un petit chien de salon. » Quel supplice, le jour où il lui fallut faire la quête, pour je ne sais quelle fête de charité, dans l'église Notre-Dame ! Elle avançait, rouge de con­fusion, la physionomie sévère, tendant la corbeille d'un geste gauche et mécanique. « Comme tu as paru peu aimable, ma pauvre Marie ! » lui dira sa mère. - « Je ne veux pas essayer de plaire » répon- dit-elle sèchement, comme si elle s'appliquait à jus­tifier le surnom de « bohémienne » qu'aimait lui donner M. Martin.

Pas de roman à l'horizon ; mais le romanesque survit à travers la vision prestigieuse d'Edith, qui continue d'occuper la pensée. Et l'imagination, che­vauchant sur ses traces, se promène en des décors de féerie, Mme Martin écrit à Pauline qui continue ses études au Mans : « Voilà Marie qui rêve d'aller demeurer dans une belle maison, rue de la Demi- Lune, en face des Clarisses ; elle a parlé de cela, toute la soirée d'hier ; on aurait dit que c'était là le ciel ! Malheureusement ses désirs ne pourront se réaliser : il faut rester où nous sommes, non pas toute sa vie ; mais pour moi, je n'en quitterai qu'à ma mort. Ta sœur, pourtant si peu mondaine, ne se trouve jamais bien où elle est ; elle ambitionne mieux, il lui faudrait de beaux appartements bien vastes et bien meublés... Quand elle aura autre chose, le vide se fera sentir peut-être encore davantage1...»

Heureusement, Marie est la loyauté incarnée et elle manifeste une confiance absolue à sa mère. Celle-ci l'oriente sagement. Elle l'écarté des soirées trop bril­lantes qui tournent la tête : « Cela donne des idées malsaines ». Elle l'encourage au contraire à fréquenter un cercle de jeunes filles de même condition. Tant pis pour la Visitandine qui s'en inquiète ! « Il faut donc s'enfermer dans un cloître ? On ne peut pas, dans le monde, vivre comme des loups. Dans tout ce que « la Sainte Fille » nous dit, il y a à prendre et à laisser. D'abord je ne suis pas fâchée que Marie trouve un peu de distraction, cela la rend moins sauvage, elle l'est déjà tant2. »

Ces propos, où s'affirment une belle indépendance d'esprit et un sens exquis de l'équilibre, prouvent qu'au fond, la maman apprécie sa grande fille et, sous l'écorce rude, découvre la richesse de la sève. « Je suis toujours très satisfaite de Marie; ce sera une excellente fille si elle continue ; elle prend beau­coup sur elle et il y a de grands progrès depuis la visite qu'elle a faite à sa tante ; avec cela elle devient très pieuse. » - « Je suis très contente de Marie ; elle a des idées qui me plaisent, c'est le contraire de Léonie : les choses de ce monde ne pénètrent pas si avant dans son esprit que les spirituelles ; cepen­dant elle a encore du chemin à faire pour entrer pleinement dans le vrai sentier de la perfection. Mais la balance penche fortement de ce côté. »

La clé du mystère, la jeune fille la livre peut-être en cette confidence : « Maman, je t'assure que j'aime beaucoup le bon Dieu, bien plus que tu ne le penses... Moi, je préfère cacher mes sentiments. » Elle ne pouvait dissimuler ni sa parfaite droiture, ni sa pureté sans faille, ni la bonté essentielle qui débordait taquineries et boutades. Aussi Mme Martin se montrait-elle de plus en plus optimiste à son endroit.

L'occasion s'offrant d'une retraite à la Visitation du Mans, elle y envoie sa fille, toute heureuse de retrouver le pensionnat. Du 28 juin au 2 juillet 1876, Marie suivra les instructions d'un Jésuite, le Père Crasset. Ses notes expriment le sentiment du vide à l'égard de tout le terrestre et l'attrait de l'éternel. Elle s'analyse sévérement : « Je ne puis souffrir la moindre observation sans être bouleversée jusqu'au fond de l'âme. Ce qui me fâche le plus surtout, c'est lorsqu'on me reprend de mes airs tristes ou indifférents, de mes réponses peu polies, ou bien lorsque maman m'exhorte à être plus pieuse, lors­qu'elle me fait des sermons... Oh ! que cela m'ennuie et comme je le fais paraître !... Je n'aime pas à paraître dévote... »

Elle a certains aspects très modernes, notre Marie. Aussi supporte-t-elle avec peine les conseils de Sœur Marie-Dosithée, l'engageant à consulter le Père Pré­dicateur sur le problème de sa vocation. Par acquit de conscience, elle aborde le sujet, mais pour l'éluder, ou mieux, pour le liquider définitivement. Revenue à Alençon, elle écrit à Mme Guérin sa joie d'avoir revu le cadre de ses années studieuses. « Mais, précise-t-elle, il ne faut pas que je vous fasse croire que je veux être religieuse, car ce n'est pas du tout là mon intention. S'enfermer pour toujours dans un cloître, ce doit être un peu triste, mais ne s'y enfermer que pour quelques jours, c'est tout à fait gai. » Sa mère constate les changements opérés en sa fille et devine l'appel divin contre lequel se cabre, à son insu, cette nature farouche. Pauline lui ayant confié son désir de prendre le voile, cette mère admirable accepte à l'avance, encore qu'en frissonnant, la pers­pective d'offrir à Dieu un double sacrifice.

C'est à sa propre immolation qu'elle devra d'abord consentir. Avis lui en est donné brutalement, ce jour de la mi-décembre 1876 où un médecin alençonnais lui révèle que la glande au sein qu'elle porte depuis onze ans et qui s'est soudain enflammée, est de nature cancéreuse, sans qu'on puisse envisager ni opération ni traitement efficace. La vaillante femme porte sans chanceler cet arrêt de mort. Sa première réaction est de penser à celles de ces filles qui ont le plus besoin de l'appui maternel : Léonie dont le tempérament fermé et l'humeur ombrageuse lui causent tant de soucis, Céline et Thérèse qui ont respectivement 7 et 4 ans. Ses espoirs se portent sur son aînée : « Maintenant Marie est grande, elle a un caractère très sérieux et n'a aucune des illusions de la jeunesse. Je suis sûre que lorsque je ne serai plus là, elle fera une bonne maîtresse de maison et tout son possible pour bien élever ses petites sœurs et leur donner le bon exemple. Pauline aussi est charmante, mais Marie a plus d'expérience ; elle a d'ailleurs beaucoup d'ascen­dant sur ses petites sœurs 1 ».

Au foyer, c'est la désolation. M. Martin remise son attirail de pêche. Marie se barricade de plus en plus dans l'intimité de la rue Saint-Biaise, s'interdi- sant même les soirées du cercle catholique, plus que jamais empressée à alléger le fardeau, que sa mère entend assumer jusqu'au bout, des tâches ménagères, éducatives et professionnelles.

Les épreuves viennent en série. Les nouvelles du Mans se font alarmantes. Sœur Marie-Dosithée touche à sa fin. Mme Martin, qui lui cache son propre état, lui rend une ultime visite, où elle la supplie notam­ment de prendre en pitié, d'outre-tombe, l'âme de Léonie. La « sainte fille » expirera le 24 février 1877, dans une sérénité et une pais toutes salésiennes : « O ma Mère, disait-elle à sa Supérieure, je ne sais plus qu'aimer, me confier et m'abandonner. Aidez- moi à en remercier le bon Dieu ».

C'est vingt jours après ce trépas que Marie éclaircira enfin le mystère de Léonie, l'enfant chétive, médiocrement douée, rebelle à la vie de pension comme à toute discipline, et qui, en dépit de son cœur extrêmement sensible et de l'amour passionné qu'elle voue à sa mère, assombrit de ses frasques le climat de la maison et boude obstinément les ren­contres familiales. Seule la servante Louise Marais exerce sur la fillette une fascination irrésistible. Elle se pique de dompter l'indomptable. Au prix de quelles pressions et de quel esclavage ? Marie ne tardera pas à s'en rendre compte. Elle épie les dialogues qui se tiennent mystérieusement à la cuisine ; elle entend les menaces proférées : « Gare à la correction si tu ne viens pas avec moi ou si tu parles à tes parents ! » Elle perçoit les promesses de sa sœur littéralement terrorisée et incapable de se défendre. Dès qu'elle est sûre de son fait, elle avise Mme Martin, qui, affligée et indi­gnée au-delà de toute expression, fait instantanément cesser l'odieux manège. La pauvre Louise, immédiatement congédiée, se lamente tellement qu'elle obtient le sursis nécessaire pour soigner jusqu'au bout celle qui jadis l'a tirée du péril, la traitant comme une de ses filles. Au fond, ses intentions n'ont pas été mauvaises ; elle a cru rendre service en faisant plier un caractère que nul ne pouvait dresser. Si erreur il y a, c'était du côté du jugement, le dévoue­ment restant hors de cause. Elle reçoit seulement défense de s'occuper si peu que ce soit de Léonie.

Restait maintenant à reprendre en mains cette édu­cation manquée. Mme Martin y consacra toutes ses ressources de délicatesse et d'ingéniosité, éveillant la confiance, guidant les efforts de sacrifice. Marie l'aida de toutes ses énergies. Elle donna des leçons à sa sœur, qui s'attacha profondément à elle. Pour l'avenir, c'était d'un excellent augure.

Mme Martin se réjouissait d'autant plus de cette bienfaisante influence qu'elle sentait en son organisme les progrès irréversibles, l'évolution rapide du mal qui devait l'emporter. Autour d'elle se menait une offensive de prière, dont le point culminant serait un pèlerinage à Lourdes avec ses trois aînées. Au préa­lable, elle voulut que Marie fît à la Visitation du Mans une seconde retraite fermée. M. Martin souf­frait de se séparer de son aînée, mais la diplomatie maternelle avait tôt fait de réduire les objections et d'avancer l'argument irrésistible. Les exercices se déroulèrent du 11 au 15 juin 1877, axés sur les grandes vérités, dominés pour notre héroïne par le souci de faire violence au Ciel, afin d'obtenir le miracle de la guérison de sa mère. A cela se joignait la hantise des responsabilités que la disparition redoutée faisait peser sur elle. Chargée de former les plus jeunes, elle doit éviter de les heurter par ses impatiences ; il lui faut acquérir, avec l'humilité, la maîtrise d'elle- même. Les résolutions sont prises en conséquence.

Ce séjour au cloître lui fait l'effet d'une halte à l'oasis. Elle est heureuse de s'entretenir avec ses maîtresses d'hier, et aussi de retrouver Pauline, dont il lui coûte tant de se voir séparée.

Le dimanche, au terme de la retraite, Mme Martin et Léonie arrivent d'Alençon, et les quatre voyageuses prennent le chemin de Lourdes. Pèlerinage de prière intense, qui se déroule dans la foi pure, jalonné d'incidents pénibles, dans la déception du miracle tant attendu et qui ne vient pas. La courageuse maman tire la conclusion : « La Sainte Vierge nous a dit à tous, comme à Bernadette : « Je vous rendrai heureux, non pas en ce monde, mais en l'autre. »

Les dernières semaines que la malade passa ici-bas, elle fut tellement rongée par la souffrance qu'à l'exhu­mation de ses restes, le 13 octobre 1958, les trois docteurs présents, ayant constaté que les ossements avaient échappé à toute décomposition, relevèrent des lésions profondes sur trois vertèbres à la base du cou, ainsi qu'à l'omoplate gauche. Les tortures subies étaient comme inscrites dans le squelette. Témoin impuissant de cette montée du calvaire, Marie en parlera plus tard avec une émotion qui lui arrachera des larmes : « Dans ce temps-là, il n'y avait pas de calmants comme aujourd'hui. Il fallait que maman supporte son mal, et il était grand. Je la vois encore assise dans son fauteuil ; elle ne pouvait pas tourner le cou, ni à droite ni à gauche. Elle jetait des petits cris, tant elle souffrait. Pourtant elle était mieux encore que dans son lit, où il fallait avoir plusieurs oreillers pour lui tenir la tête droite. Ce pauvre petit père lui tenait la tête dans ses mains pour la soulager. Quelquefois elle priait tout haut. Elle disait : « O mon Dieu, vous qui m'avez créée, ayez pitié de moi. » Et elle priait la Sainte Vierge avec une si grande ferveur. Je me souviens que je pensais : oh ! si elle ne protège pas maman, qui protègera-t-elle ? Elle était si bonne et si courageuse ! »

 

La jeune fille relate également la douloureuse équi­pée du dimanche 22 juillet où elle accompagna sa mère à la messe matinale. « Il lui a fallu un courage et des efforts inouïs pour arriver jusqu'à l'église. Chaque pas qu'elle faisait lui retentissait dans le cou, quelquefois elle était obligée de s'arrêter pour repren­dre un peu de forces. Lorsque je l'ai vue si affaiblie, je l'ai suppliée de rentrer à la maison, mais elle a voulu aller jusqu'au bout, croyant que cette douleur allait se passer, et il n'en a rien été, au contraire. Elle a eu beaucoup de peine à revenir de l'église... J'ai cru que je ne la reconduirais pas en vie à la maison. Ah ! quelle messe d'angoisse je passai ! Plu­sieurs personnes nous regardaient avec étonnement, se demandant sans doute comment on avait pu faire sortir une malade en un si pitoyable état. Mais elle avait voulu coûte que coûte y aller, ne se trouvant pas assez mal pour manquer la messe un dimanche. »

Mme Martin récidivera le premier vendredi du mois d'août, appuyée cette fois au bras de son mari. Puis son aînée lui cachera ses vêtements pour rendre impossible pareille aventure, qui semblait un défi à la raison.

A cette époque, Marie ménage une dernière sur­prise à sa malade. Ayant fermé, pour cause de vacances, les cours qu'elle donnait à Céline et Thérèse, sous le titre pompeux de « Visitation Sainte-Marie d'Alençon », elle organise une distribution solennelle des prix, dont elle fait le récit à sa tante Guérin : « Je vous assure que c'était tout à fait beau. J'avais orné ma chambre de guirlandes de pervenches entremêlées de bouquets de roses. De distance en distance, des couronnes de fleurs étaient suspendues. Un tapis couvrait le parquet et deux fauteuils attendaient les Présidents de l'auguste cérémonie : M. et Mme Martin. Oui, ma tante, maman aussi a voulu assister à nos prix. Quel dommage que vous n'ayez pas été là! Nos deux petites étaient en blanc et il fallait voir avec quelle figure triomphante elles arrivaient chercher leurs prix et leurs couronnes. C'étaient papa et maman qui distribuaient les récompenses, et moi qui appelais les élèves. J'ai même prononcé un discours, que Pauline et moi avions composé la veille. »

 

Dernier rayon de soleil avant le froid de la mort. La malade s'enfonce de plus en plus dans les pensées de l'Eternité. A certaines heures toutefois, son regard angoissé se porte vers la troisième de ses filles, celle qui, longtemps réfractaire à ses avances, s'est main­tenant attachée éperdument à elle. « Si j'avais à regretter la vie, soupirera-t-elle, ce ne serait que pour cette pauvre Léonie... Qui s'occupera d'elle quand je ne serai plus là ? Ce ne peut être le rôle d'un père, si bon soit-il. Qui l'aimera comme une mère ? » D'un élan, Marie répondit : « O maman, ce sera moi, je te le promets. » Plus tard, en rapportant ce fait, elle ajoutera : « Et je tins ma promesse, j'ai toujours eu pour Léonie une affection toute parti­culière, je l'ai toujours protégée. »

Le dénouement approche. La vision de la vraie Patrie ne quitte plus l'agonisante, cependant que sa fille, à la date du 16 août 1877, et dans le même ordre d'idées, copie sur son carnet de retraite les beaux vers du poème lamartinien intitulé : Réflexion, que M. Martin aimait déclamer à ses filles:

Homme, le temps n'est rien pour un être immortel !

Malheur à qui l'épargne, insensé qui le pleure ;

Le temps est ton navire et non pas ta demeure ;

Vers le terme sans fin hâtons-nous de courir.

Foulons aux pieds ce monde et vivons pour mourir ;

La science, l'amour, la volupté, la vie,

Cette ombre des grands biens que ton cœur sacrifie

Comme un germe divin derrière toi jeté,

Refleuriront plus beaux, mais dans l'Eternité !

La famille tout entière se tourne vers l'au-delà, à l'unisson de la mourante qui, le jour même où Marie copiait les strophes chères à son père, achevait sa dernière missive sur ces mots : « Si la Sainte Vierge ne me guérit pas, c'est que mon temps est fait et que le bon Dieu veut que je me repose ailleurs que sur la terre ».

Marie est désormais chargée de décrire pour les parents de Lisieux l'implacable scénario de la maladie en sa phase ultime. Le 26 août, elle assiste avec toute la famille à l'administration des derniers sacrements. Les hémorragies se succèdent. Mme Martin s'éteignit à minuit trente, au seuil du 28 août, après une très brève agonie. Marie, que M. Guérin avait contrainte à prendre un peu de repos, fut aussitôt appelée auprès du lit funèbre. « Le lendemain de sa mort, dira- t-elle de sa mère, j'allais souvent la regarder. Si vous saviez comme elle était belle ! On aurait dit qu'elle était morte à 20 ans. Il me semblait, en la regardant, qu'elle n'était pas morte, mais plus vivante que jamais, et je n'étais pas vraiment triste ; je sentais qu'elle n'était pas perdue, qu'elle me protégerait toujours. »

Thérèse a exprimé de son côté, dans son autobio­graphie, tout ce que son âme d'enfant éprouva à l'occasion de ce deuil. Marie n'avait pas été sans remarquer sa précocité d'observation : « Je me gar­dais bien, dira-t-elle, de lui demander ce qu'elle pensait, pour ne pas déve­lopper davantage les sentiments profonds dont elle parle. » Selon l'usage du temps, les filles de la défunte n'assistèrent pas aux funérailles, qui eurent lieu le 29 août, à Notre-Dame d'Alençon.