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Marie par le P. Piat - chap. 4

 

 LES PREMIERS PAS AU CARMEL

 

Le contraste est frappant entre les impressions de Marie, quand, elle franchit la porte de clôture, et celles de Thérèse lorsqu'elle fera le pas décisif : « Tout me semblait ravissant, écrira la Sainte, je me croyais transportée dans un désert, notre petite cel­lule surtout me charmait...» Sa chère marraine, elle, évacue tout lyrisme et elle déclare sur le ton le plus prosaïque : « En pas­sant sous le cloître pour me rendre au chœur, je jetai un regard dans le préau. C'est bien cela, pensai-je, que je me figurais. Que c'est austère ! Enfin je ne suis pas venue ici pour y voir des choses riantes. » Voilà quel était mon enthousiasme ! J'entrai au chœur où Mère Geneviève était en adoration devant le Saint Sacrement. Son air de paix, de sainteté, me frappa. Puis avec vous, mia petite Mère [Pauline], on m'envoya faire un tour de jardin. Mon enthousiasme ne gran­dissait pas. Le jardin me paraissait si petit auprès de l'immense jardin de la Visitation du Mans et puis tout me semblait si pauvre. Je ne pensais même pas au bonheur d'être avec vous, je ne pensais qu'à me demander comment je ferais pour passer ma vie entre ces quatre murs. »

Ajoutons que Marie n'arrivait pas au monastère assoiffée de contemplation ni corsetée d'ascétisme ; l'acclimatation ne serait pas des plus faciles. Elle eut la chance de trouver sur place, outre l'appui fraternel de Sœur Agnès de Jésus, qui lui servait d'« ange », l'intelligente compréhension de la Prieure, Mère Marie de Gonzague, alors âgée de 52 ans, et qui exerça la charge pendant six triennats, deux fois interrom­pus, c'est-à-dire en gros, du 28 octobre 1874 au 19 avril 1902. Injustement traitée par la légende, elle ne fut certes pas sans défauts, mais elle avait des dons réels et d'authentiques vertus. On l'a trop jugée à travers un rapport qui, bloquant, sans contrepartie, de menus faits étalés sur plus de qua­rante ans et envisagés dans une optique de grossisse­ment, induisait à des généralisations abusives. Aucune supérieure ne résisterait à pareille analyse. L'équité demande d'ailleurs qu'on tienne également compte,

concernant Mère Marie de Gonzague, de cet autre témoignage, produit au Procès par le P. Godefroid Madelaine, Prieur Prémontré de Mondaye :

« Je la connaissais particulièrement ; j'ai eu avec elle des relations multiples, soit par correspondance, soit par des entretiens au parloir. Elle me paraissait d'un jugement particulièrement droit. Dans l'admi­nistration de sa Communauté, elle était très dési­reuse du bien. A en juger par les relations extérieures que j'ai eues longtemps avec elle, son caractère me semblait excellent. Il ne m'est pas possible d'appré­cier quelle était sa manière d'être dans l'intimité du cloître. Ses réélections nombreuses à la charge de Prieure m'ont toujours fait augurer que les Sœurs appréciaient favorablement sa manière de gouverner. Elle m'a bien confié que son caractère et celui de Mère Agnès de Jésus ne sympathisaient pas natu­rellement et qu'elles se faisaient souffrir l'une l'autre, malgré une estime mutuelle très sincère. Au reste elle ne mettait dans ses confidences aucune nuance d'amer­tume. »

 

Mère Marie de Gonzague montra toujours envers la famille Martin une bienveillance exceptionnelle. Marie n'eut qu'à se louer de sa bonté et de sa sagesse. On peut penser qu'indépendante comme elle était et si peu préparée à la vie régulière, elle n'aurait pas persévéré si elle n'avait rencontré, à la tête de la Communauté, un parti-pris de bienveillance et d'in­dulgence. Il faudra même que notre héroïne, qui s'attachait vite et fort, se défende contre l'affection exagérée qui la portait vers sa Prieure. Pauline devra la mettre en garde contre cette déviation fréquente chez les jeunes, et qui risque de fausser les rapports avec Dieu autant que les relations humaines.

Première novice de Sœur Marie des Anges, la jeune fille trouva en cette religieuse une âme mystique, modèle d'observance et de dévouement, débonnaire et charitable : « Une vraie sainte, le type achevé des premières Carmélites », dira d'elle Thérèse. Cependant, comme elle était un peu compliquée, se perdant aisé­ment dans ses responsabilités multiples, naïve par certains côtés, elle n'avait peut-être pas ce qu'il fallait pour former à la discipline une postulante de 26 ans qui avait été, neuf années durant, maîtresse de maison, mais elle saura la pousser en avant.

Notre débutante sera appelée très vite, à titre de seconde infirmière, à soigner une des fondatrices du Carmel de Lisieux, Mère Geneviève de Sainte-Thé­rèse, grande infirme, bientôt réduite à l'état de plaie vivante. Elle y apportera tant de délicatesse et de belle humeur que la vieille moniale, à qui elle vouera un véritable culte, saluera en elle son « rayon de soleil ». La malade lui passera volontiers ses fantai­sies et ses boutades, disant à qui soulignait les défauts de la novice : « Toute la beauté de la fille du roi est au-dedans ». Elle lisait dans ce cœur avec la clair­voyance des âmes que Dieu éclaire, et en appréciait surtout la foi inconfusible et l'absolue droiture. Aussi l'encourageait-elle sans lui faire de reproches.

L'aumônier, l'abbé Youf, en charge depuis treize ans, se montrait dans sa fonction un modèle de régu­larité, ce qui est, pour une Communauté, d'un prix inestimable. De santé chétive, souffrant d'anémie céré­brale, il ne sera pas d'un grand secours pour guider la conscience et affermir les énergies, excluant de la confession tout ce qui touche à la direction spiri­tuelle.

 

Au noviciat, Marie était la seule postulante. Elle portait le petit bonnet traditionnel des postulantes et sur sa robe de jeune fille la pèlerine noire. Elle avait pour compagnes trois professes, celles-ci demeurant tributaires du régime spécial de formation pendant environ trois ans après l'émission des vœux. Sœur Agnès de Jésus était du nombre, qui l'aidera de sa vigilante amitié, tandis que Sœur Marie de Jésus servira surtout à l'exercer, du moins dans les débuts. Marie n'en vint à bout qu'en s'efforçant de lui sourire en toute rencontre, notamment quand elle lui offrait l'eau bénite, en pénétrant dans le quartier du novi­ciat. L'antipathie vaincue se muera en affection sin­cère. Sœur Marie Philomène de Jésus complétait le quatuor : doyenne d'âge, qui avait voulu jadis retour­ner dans le monde, pour soigner sa mère malade, et qui, réadmise à force de larmes, témoignait d'une fidélité exemplaire, toute baignée d'humilité.

Les cinq mois de postulat achevés, Marie prit l'habit en la fête de saint Joseph, le 19 mars 1887. Le P. Pichon était au rendez-vous avec toute la famille. Il prononça l'allocution d'usage. N'est-ce pas lui qui avait suggéré à la plus aimée de ses dirigées le nom de Marie du Sacré-Cœur reçu dès le postulat ? Appel au plus haut patronage, mais aussi programme de spiritualité qu'elle ne cessera d'approfondir. Au repas qui suivit, chez le curé de Saint-Jacques, supé­rieur du Carmel, M. Martin dit au P. Godefroid Madelaine, Prieur Prémontré de l'Abbaye de Mondaye : « Je suis bien heureux, voilà déjà deux de mes filles dont le salut est assuré ; j'en ai encore une qui n'a que 14 ans et qui déjà brûle de les suivre ». Au couvent, il offrit en souvenir de cette journée, deux grands reliquaires en forme de monstrance.

Marie aimait l'appeler « le pourvoyeur du bon Dieu », tant il s'ingéniait à combler la Communauté de ses largesses, lui envoyant régulièrement le pro­duit de ses pêches, et lui concédant plus encore, en la personne de ses filles, « tout le trésor de sa barque ». En lui adressant ses vœux de Saint-Louis, elle lui écrira : « Que le centuple te soit rendu en ce monde et en l'autre. Que notre mère chérie, partie au Ciel avant nous, s'unisse à nous pour te bénir, avec les quatre petits anges qui sont à toi aussi. Cinq dans la patrie et cinq dans l'exil ! La famille de là-haut et celle d'ici-bas ne font qu'un aujourd'hui pour te fêter. » Marie bénit surtout son incomparable père d'avoir si noblement souscrit à la vocation de ses filles : « O toi, le meilleur des pères, qui donnes à Dieu sans compter tout l'espoir de ta vieillesse, la gloire est pour toi, la gloire qui ne passe pas ; oui, père bien-aimé, nous te glorifierons comme tu mérites d'être glorifié, en devenant des saintes. Le reste serait indigne de toi ».

 

La rareté des notes intimes concernant cette période ne permet pas d'analyser à fond le comportement de Sœur Marie du Sacré-Cœur au noviciat. Elle connut certainement l'euphorie des débuts : « Ce fut sur­tout dans les jours qui suivirent ma prise d'habit que j'appréciai le mieux mon bonheur. Chaque matin, il me semblait prendre un habit de liberté, aussi était-ce pour moi un habit de fête. C'était le cas de dire, comme dans mon enfance : « Je suis bien libre !.. » Pour entrer au chœur, point d'autre toilette à faire que de rabattre ses manches. C'était à ne pas croire à mon bonheur ! »

Pour pénétrer plus avant dans la psychologie de la novice, il faut lire en filigrane dans les dix lettres qu'elle reçut alors du P. Pichon, et qui ont été con­servées en tout ou en partie. Le religieux - on le constate également dans ses missives à Céline et Thérèse - avait l'habitude de relever chez ses cor­respondantes les idées maîtresses, qu'il leur renvoyait avec approbation et mise au point, si besoin était. On pressent qu'au départ, la jeune Carmélite traverse une phase de ferveur sensible ; elle est « gâtée par le bon Dieu », qui « renchérit sur ses tendresses passées ». Mais, bien vite, le vent tourne, l'horizon s'obscurcit. Son guide la rassure et calme ses impa­tiences : « Jésus se cache. Eh bien ! J'ose dire que c'est un bonheur et un honneur de n'être nullement mercenaire et de l'aimer gratis. Ni solde, ni récom­pense ! Bienheureux qui n'a point vu et malgré tout a pu croire. Prenez pour vous cette parole du Maître. Non, non, ne demandez à Jésus rien de plus que Jésus. A d'autres ses consolations. A vous Jésus seul ! Voilà qui est du goût de votre séraphique Mère. » Pas d'énervement surtout. « Imitez Notre-Seigneur, ayez pitié de vos misères et ne soyez pas plus pressée que le bon Maître d'arriver au sommet ! »

Dès que se manifeste - chose courante chez les candidats à la perfection - une fringale de morti­fications physiques destinées à brusquer l'ascension, la voix paternelle tempère cette fièvre : « Ayez soif de pénitences tant que vous voudrez ! Mais jamais rien sans l'aveu de l'obéissance. » La vie de com­munauté ne laisse pas de mettre au banc d'essai les caractères les mieux trempés. Les menus incidents, les frottements, les heurts, pren­nent des proportions et tendent vers le drame dans le cadre étroit des murs de clôture, où il n'est d'éva­sion que par en-haut. Marie s'étonne de « souffrir pour des riens... sans motif avoué...» La révélation progressive de défauts jusque-là à peine soupçonnés a quelque chose d'humiliant pour la nature, autant que de bénéfique. Le prêtre le rappelle en temps opportun. Il lui apprend à en tirer parti.

Il envoie à sa fille de prédilection, « comme un petit programme tracé tout exprès pour vous », cet excellent mot d'ordre emprunté à saint François de Sales : « Je ferai de tout mon cœur ce que de tout mon cœur je voudrais ne pas faire ». La théorie est aisée ; la pratique l'est moins. Quand la seconde infirmière doit partir au milieu de la récréation, pour tenir compagnie à ses malades, c'est pour elle l'occa­sion d'un renoncement coûteux. La tentation est vive de retarder quelque peu. Il faut faire appel au sens surnaturel qui voit le Christ en ses membres souffrants.

Sœur Marie du Sacré-Cœur puise beaucoup dans l'Evangile. Elle ne semble guère avoir fréquenté Saint Jean de la Croix. A-t-elle même étudié les œuvres de la Réformatrice d'Avila ? La liturgie, à laquelle Dom Guéranger l'a initiée, au Mans et dans les veillées aux Buissonnets, entretient une culture religieuse, somme toute assez sommaire. L'Eucharis­tie en est l'aliment essentiel. Il appartient alors à la Prieure d'en régler la réception. Mère Marie de Gonzague s'en tient à l'application stricte des Cons­titutions, qui autorisaient en moyenne trois commu­nions par semaine. Quand, le 17 décembre 1890, un décret de Léon XIII reportera des supérieurs aux confesseurs le pouvoir de décider en la matière, l'abbé Youf n'usera pas de son droit. Timidité sans doute, peut-être aussi volonté de ne pas provoquer commentaires et jalousies en appliquant à ses péni­tentes des régimes différents.

Le mois d'octobre 1887 procurera à Sœur Marie du Sacré-Cœur une grâce pour elle inappréciable, la venue du P. Pichon, qui prêchera, du 8 au 15, les exercices de Communauté et fera le panégyrique de Thérèse d'Avila.

Cette retraite, qui dura huit jours pleins, compor­tait deux instructions et une conférence quotidiennes, avec peut-être une glose supplémentaire. Nous en possédons une analyse très détaillée dans les notes prises par Sœur Marie de Saint-Joseph, et qui, aussi­tôt transmises à Céline Martin, furent courageusement copiées par elle, de sa belle écriture aux caractères aussi précis que menus, sur un carnet comptant cent-quarante-quatre pages, de trente-deux lignes cha­cune.

A lire ce document, et sous réserve de la compé­tence de la secrétaire dans l'art de repérer les ner­vures d'un discours, on a l'impression que le prédi­cateur s'inspire, avec une réelle indépendance, des Exercices de Saint-Ignace, mais que les thèmes clas­siques de la Méditation fondamentale, de la sainte indifférence, du péché, des deux Etendards, des trois degrés d'humilité, se chargent chez lui d'affectivité plus que de rigueur logicienne et se tournent tout de suite à aimer le Cœur de Jésus. L'accent est mis sur la bassesse de la créature et la tendresse de Dieu, qui dictent à l'âme une attitude d'abandon, de géné­rosité dans la souffrance, de joie et de pais.

Le plan se devine mal à travers les effusions du cœur, les comparaisons et les exemples, qui ont sans doute retenu davantage l'attention des auditrices. Le P. Pichon triomphe dans l'anecdote, le trait piquant, l'évocation d'une scène d'Evangile. Il aime les mots à l'emporte-pièce, les contrastes, les antithèses, voire les paradoxes. La réputation de grand orateur qu'il eut outre-Atlantique ne semble pas surfaite. L'ensem­ble est d'un bel équilibre, qui laisse loin dans la pénombre les sermonnaires de l'époque, si prompts à manier l'argument de la terreur sacrée et à conduire au ciel en ne parlant que de l'enfer. S'agissant de religieuses, la loi du sacrifice est soulignée, avec peut- être un ceratin excès de complaisance, mais si bai­gnée d'amour qu'elle exclut tout soupçon de dolorisme. On sent en maints endroits - sans doute à travers Marguerite-Marie - une influence salésienne : patience et charité envers soi-même, pas de décou­ragement, culte des petits efforts, primauté de la charité. L'appel aux sommets est partout sous-jacent, mais tout est conçu et présenté en fonction de la moniale moyenne qu'il faut réconforter et stimuler.

Cueillons, au fil des instructions, quelques pensées maîtresses, dont certaines reparaîtront sous la plume de Marie, de Céline et de Thérèse elle-même, qui en eut immédiatement connaissance.

« Quand désespérerons-nous de nous-mêmes pour espérer tout en Dieu ? Quand accepterons-nous avec nos autres croix la croix du découragement, la croix de l'impuissance ?

Est-ce que Notre-Seigneur ne vous a pas faites ses épouses ? Est-ce qu'il ne vous a pas prodigué ses grâces ? Ne soyez donc pas des esclaves ! Devenez des enfants.

Ce sont les petites vertus qui font les grands Saints.

Que le bon Dieu est heureux quand il rencontre une petite âme tout abandonnée à son bon plaisir !

Il y a des âmes qui ne devront d'être sauvées qu'à leurs fautes, même honteuses ; et au dernier jour elles remercieront le bon Dieu...ô heureuses fautes !

C'est quand Dieu fait sentir à une âme sa bassesse, son néant, qu'il la force à jeter un cri désespéré vers Lui. Oh ! bienheureux les désespérés !

Jésus a souffert avec tristesse !... sans tristesse, est- ce que l'âme souffrirait ?

Les martyrs ont souffert avec joie... et le Roi des martyrs a souffert avec tristesse ! Et la première parole de son agonie est celle-ci : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ». Notre-Seigneur a peur de son calice amer, il a peur de sa sainte vocation!...»

La retraite s'achève sur ce cri d'espérance : « Oh ! ne doutons jamais !... La confiance c'est le levier des grandes âmes... mais c'est aussi la ressource des petites âmes ! C'est la confiance qui sauve les âmes... c'est leur souffle... c'est leur vie! Oh! Confiance! Con­fiance ! Confiance » !

Pour l'heure, il n'est question que de faire aboutir la vocation de la « petite reine ». Celle-ci, raffermie dans sa sensibilité par ce qu'elle nomme sa « conver­sion » de Noël 1886, veut gagner le cloître au Noël suivant, au seuil de ses 15 ans. L'échéance sera cruelle pour M. Martin. Sa santé n'est pas sans inspirer des inquiétudes. Le 1r mai 1887, au réveil, il a été frappé d'un premier accès de congestion cérébrale, heureusement conjuré sur-le-champ. Peut-on lui imposer ce nouveau sacrifice ? « Marie trou­vant que j'étais trop jeune, lisons-nous dans l'Histoire d'une âme, faisait tout son possible pour empêcher mon entrée. » La sœur aînée doutait-elle de l'appel divin sur sa benjamine? Nullement, mais elle la traite encore en enfant. Dans une lettre de mai 1887, elle l'appelle : « Mon bébé si grandi et toujours bébé pour moi ». - « Mon opposition, dira-t-elle, avait surtout pour motif le jeune âge de notre sœur, et la crainte que j'avais du chagrin qu'éprouverait notre père, car Thérèse était dans sa vie le vrai rayon de soleil. »

 

 

Quand Thérèse eut obtenu l'acquiescement paternel, le 29 mai 1887, à la Pentecôte, la chère marraine fit taire ses objections : « Je laissai Mère Agnès de Jésus l'encourager, témoignera-t-elle ; pour mon compte, j'aurais volontiers mis obstacle à son entrée ; mais comme ma conscience me l'aurait repro­ché, je me bornai à ne rien dire. » C'est devant les démarches courageuses de Thérèse auprès de M. Gué­rin, du chanoine Delatroëtte, de l'Evêque de Bayeux, peut-être aussi en raison de l'assentiment enthousiaste de Mère Marie de Gonzague et de la fondatrice Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, que Marie passa de la neutralité à l'appui vigoureux. La correspondance échangée à l'occasion du voyage en Italie la montre soutenant l'espoir de la postulante, mais en l'orien­tant sans cesse vers la conformité au plan divin. Elle relève la métaphore chère à sa benjamine : « Le petit Jésus n'est pas si endormi qu'il le paraît dans son petit berceau, et je me figure que son petit jouet tant aimé touche bien son cœur. » Elle revient à la charge dès le lendemain, la Prieure ayant, pour la circonstance, levé toutes les restrictions d'usage en matière épistolaire: « Repose-toi dans le Cœur du bon Jésus, abandonne-toi à Lui et II n'abandonnera pas sa petite Thérésita. A l'heure, à la minute qu'il a voulue, elle entrera dans sa maison à Lui et II ne sera pas du tout embarrassé pour lui en faire ouvrir les portes. »

 

Après l'échec apparent de l'audience pontificale du 20 novembre, Sœur Marie du Sacré-Cœur s'appli­que à adoucir la déception. Il y a en elle une foi intrépide que rien ne déconcerte et qui lui fait toujours déceler dans le labyrinthe de l'épreuve le fil providentiel; elle éclate avec un accent pro­phétique dans cette lettre à Thérèse : « Tu peux dire en toute vérité comme la vierge Agnès : « Il a posé son signe sur mon front ». Oui, petite enfant chérie de Jésus, Il t'a marquée comme sa petite épouse du signe de la croix. Mais tu ne serais pas sienne s'il n'en était ainsi. Tu ne serais pas des privilégiées si tu n'avais jamais approché tes lèvres de son calice amer...»

« As-tu remarqué la parole du St-Père à toi adressée : « Vous entrerez si le bon Dieu veut ». C'est bien profond, ma petite Thérèse. Ah! si tu savais ce qu'elle contient de mystère ! « Vous entrerez si le bon Dieu veut ». Une parole du St-Père est une parole de Notre-Seigneur lui-même. C'est comme si Jésus te disait : « Mon enfant, si je veux, tu entre­ras, si je veux malgré toutes les contradictions, malgré tous les non, tu entreras, si je veux, demain les cœurs seront changés, car je les tiens tous entre mes mains!.. » Pour réjouir ton cœur, je sais bien qu'il eût fallu entendre un oui. Mais Jésus veut éprouver jusqu'au bout la confiance et l'abandon de sa Thérésita. Il veut dorer sa petite balle et non point la briser... »

Rappelant ses hésitations antérieures, la marraine ajoute : « Tu sais bien que moi je n'ai guère fait attention jusqu'ici à tes désirs. Je me demandais si l'heure du bon Dieu n'était point devancée par nous. Mais à présent, je sais que non ! Il nous en a donné des preuves. Et je suis sûre que sa volonté se fera. »

 

Ce qui n'émeut pas moins Marie, c'est d'apprendre que Léon XIII a posé lon­guement la main sur la tête de M. Martin, qui lui a été présenté par le chanoine Révérony comme le père de deux Carmélites. « Je suis tout embaumée de la bénédiction du Saint-Père, écrit-elle à son papa. Ah ! je ne m'étonne pas qu'il t'ait donné un regard tout particulier. Lui, le représentant de Notre-Seigneur sur la terre, devait être inspiré par Lui pour te comprendre, ô Père vénéré ! Il a béni tes cheveux blancs, Il a béni ta vieillesse !.. Il me semble que c'est Jésus Lui-même qui t'a béni, qui t'a regardé !.. Il ne reste plus rien à voir et à goûter en ce monde. Je trouve qu'après cela il n'y a plus que le Ciel. Mais n'en est-ce pas une douce image ? »

Les événements devaient justifier l'optimisme de Marie. Que Rome fût intervenue ou non, le 1er janvier 1888 arrivait à Thérèse, par l'entremise de Mère Marie de Gonzague, une lettre de Mgr Hugonin Evêque de Bayeux, laissant à l'appré­ciation de la Prieure l'admission de la postulante et le choix de la date. Soeur Agnès de Jésus, pour éviter à l'aspirante une entrée en hiver, obtint que celle-ci fût reportée après Pâques. Pénible délai, qui déplut à M. Martin lui-même, uniquement soucieux de Thérèse. Après un moment de désarroi, la jeune fille en usa pour mieux s'adapter au vouloir divin. Elle vit déjà par la pensée au Carmel. Le 21 février, pour l'anniversaire de Marie, elle lui conte la tou­chante aventure du « petit agneau ravissant et tout

frisé », dont son père lui a fait cadeau, et qui, hélas ! devait mourir le jour même de sa naissance. « Oh ! oui, concluait-elle gravement, sur la terre, il ne faut s'attacher à rien, pas même aux choses les plus inno­centes, car elles vous manquent au moment où on y pense le moins. Il n'y a que ce qui est éternel qui peut nous contenter. »

Le 8 avril 1888, eut lieu aux Buissonnets le repas d'adieu. Léonie était présente, revenue, le 6 janvier, d'un essai de six mois à la Visitation de Caen. Le lendemain, où se célébrait la fête reportée de l'Annon­ciation, Marie était avec toute la Communauté à la porte de clôture pour accueillir Thérèse, que son père à genoux venait de bénir une dernière fois. Le soir même, émue du récit fait par Céline, du courage avec lequel M. Martin avait laisser partir Thérèse, elle lui écrivait un mot où passaient sa gratitude et son admiration. « Ah ! quel père nous avons ! Aussi je ne m'étonne pas que le bon Dieu lui prenne tous ses enfants à ce père incomparable ! Il est trop cher à son Cœur pour qu'il ne le regarde pas lui et les siens d'un amour tout particulier. Comme elle doit te sourire d'en-haut, notre bonne mère, comme elle doit être réjouie de voir sa barque chérie si bien dirigée par toi vers le Ciel. O le meilleur des pères, que nous serons responsables si nous ne deve­nons pas des saintes, si nous ne suivons pas les traces de ta générosité !.. »

 

Quelle fut l'impression dominante de Sœur Marie du Sacré-Cœur en retrouvant Thérèse ? Une sorte d'étonnement admiratif devant la croissance physique, l'équilibre, la maîtrise morale de celle qu'elle s'était habituée à regarder à travers le prisme de la petite enfance. Plus tard, elle s'en ouvrira à sa sœur Pauline : « Je ne puis pas dire que j'éprouvais un sentiment de bonheur quand je la vis franchir la porte de clôture. Non, car je pensais à ce pauvre petit père qui allait être privé de son trésor. Mais elle, quelle céleste créature ! Il me semblait voir un ange ! Et comme elle avait grandi, ma petite Thérèse ! A travers la grille, on ne se rend pas bien compte comme lorsqu'on se trouve auprès de quelqu'un. Oui, elle m'a paru bien grande, et aussi bien jolie. Le bon Dieu avait mis en elle toutes les grâces ».

Marie fut désignée pour servir d'« ange » à sa benjamine : ce qui impliquait qu'elle l'initierait aus usages courants de la vie commune, qu'elle lui appren­drait à se débrouiller dans le bréviaire et les livres de prières, qu'elle se trouvait près d'elle au réfectoire et siégeait à ses côtés dans les récréations de Com­munauté auxquelles les novices participaient alors à leur rang. De là, de multiples occasions de contacts et d'échanges, en plus des licences des jours de fête où l'on pouvait converser deux à deux. Marie ne se faisait pas scrupule d'en profiter, mais elle sentit tout de suite l'aimable réserve de Thérèse, qui n'entendait pas s'accorder la moindre satisfaction naturelle. « J'essayais souvent de l'arrêter, déclarera-t-elle, pour lui dire un mot qui me sem­blait utile. Je lui donnais quelquefois pour motif qu'il fallait que je lui apprenne à chercher l'Office du jour, trois semaines seulement après son entrée au Carmel, elle me dit dans une de ces occasions : « Je vous remercie, je l'ai bien trouvé aujourd'hui ; je serais heureuse de rester avec vous, mais il faut que je m'en prive, car nous ne sommes plus chez nous». Et l'« ange », gentiment éconduit, versait secrètement des larmes très humaines.

Un tel exemple toutefois ne pouvait que stimuler la ferveur de Marie, qui se préparait à la Profession. Dans cette perspective, elle écrit au P. Pichon com­bien elle souhaiterait qu'on puisse lui appliquer à elle-même le verset scripturaire : « Quelle est celle-ci qui s'avance du désert, appuyée sur son Bien-Aimé » ? « C'est du désert que je veux arriver avec lui, du désert de mes désirs, de mes satisfactions, de tout moi-même. » Néanmoins - songe-t-elle qu'on parle à nouveau d'envoyer son père spirituel au Canada - elle éprouve un certain effroi devant les exigences possibles du Maître intérieur. Aussi affectueux qu'exi­geant, le Jésuite, convié à prêcher la prise de voile, se réjouit de retrouver « l'heureux lion dompté par le divin amour », mais, le 12 mai 1888, le jour même où elle entre dans sa grande retraite pré­paratoire, il lui écrit : « Quittez l'humain, immolez tout sans réserve, sans pitié. Je ne veux pas que vous soyez épargnée comme Isaac. Je ne veux pas que le glaive reste suspendu. Bienheureux glaive qui va trancher tout ce qui vous lie au ter­restre, à l'humain, pour vous enfoncer dans le sein de Jésus ».

Ces paroles ne restent pas sans écho, à en juger par la lettre où, à la veille de ses vœux, Marie demande le pardon et la bénédiction de son père aux Buissonnets. « C'est bien doux au diamant d'aller s'enchâs­ser dans le Cœur de Jésus et non point dans celui d'un époux mortel ! » Seul compte le trésor caché « Oui, tout vendre pour l'acheter! Tout quitter! Et c'est encore trop peu. »

 

Au cours de la retraite précédent sa profession, Marie, ayant remarqué un acte d'abnégation de Thérèse, lui envoie un billet où elle exprime la satisfaction de l'Ami divin, qui remercie pour les fleurs de sacrifice et dit à sa future épouse : « Reviens encore me consoler, aime-moi pour ceux qui ne m'aiment pas ». Elle signe : « Une petite solitaire à qui Jésus a dit cela tout bas ». La réponse de la jeune Thérèse comporte, à la fin du premier paragraphe, un mot interrompu au coup de cloche et non repris ultérieurement (LT-49). La marraine en témoi­gnera au Procès, non sans ajouter humblement : « Un jour qu'elle me voyait, au contraire, achever une ligne après l'heure, elle me dit : « Il vaudrait beaucoup mieux perdre cela, et faire un acte de régu­larité. Si on savait ce que c'est ! » Pour le moment, c est Therèse qui s'excuse : « Si vous saviez comme je me repens de vous avoir dit que vous m'appeliez trop souvent. Oh ! après votre Profession, je ne vous ferai jamais de peine ». Elle compare sa sœur à l'Aigle et s'assimile elle-même au roseau, mais sa corres­pondante ne s'y trompe guère. Elle ne lit pas sans émotion ces phrases qui résonnent comme un loin­tain prélude du message de l'enfance spirituelle : « Demandez que votre petite fille reste toujours un petit grain de sable bien obscur, bien caché à tous les yeux, que Jésus seul puisse le voir. Qu'il devienne de plus en plus petit, qu'il soit réduit à rien !... »

La future professe a pu embrasser une dernière fois sa famille, lors de l'interrogatoire canonique précé­dant l'engagement définitif, ce dialogue officiel sur les motifs et l'entière liberté de la vocation ayant lieu devant le Supérieur ecclésiastique du monastère, dans la chapelle extérieure. L'émission des vœux se faisait à l'époque dans l'intimité communautaire. Ce fut le 22 mai 1888. Il revint à Thé­rèse de poser la couronne de roses au front de sa sœur. Celle-ci, vingt ans plus tard, résumera ses impressions : « Quant au jour de ma Profession, je n'en ai point d'autre souvenir, sinon qu'il ressembla tout à fait à celui de ma première Communion. Mon âme était dans la paix. Jésus m'avait appelée et j'étais venue à Lui. Quel bonheur peut être comparé à celui de répondre à sa voix ? Il m'avait appelée... Lui ! Qui pourra comprendre ce que c'est que d'être appelée par Dieu ? Quel mystère ! N'est-il pas le Maître de sa créature ? Et il l'invite à l'aimer... Il lui demande si elle veut l'aimer. Mais puisqu'il est Amour, il ne peut agir autrement, car l'amour doit être libre. Seulement ce qui est touchant, c'est qu'il désire être aimé et qu'il apprécie l'amour de sa pauvre petite créature. Et c'est Thérèse qui me couronna ! Prélude, et comme assurance, de ma couronne éter­nelle ! Le soir de ma Profession, je pleurai comme le soir de ma Première Communion, parce que le second beau jour de ma vie était passé ». A quand la fête qui durera éternellement ?

La prise de voile eut lieu le lendemain en présence de la famille, et enrichie d'un sermon du P. Pichon. Le religieux donna ensuite, du 23 au 28 mai, une retraite en une série d'instructions préparant les coeurs aux solennités du cinquantenaire de la fondation du Carmel de Lisieux Avec brio, il manie ses thèmes de prédilection, tous axés sur le Sacré-Cœur : prière, humilité, amour de Dieu, chante fraternelle, souffrance surtout, celle-ci étant décidément la corde préférée qu'il excelle à faire vibrer. Il ouvre à son auditoire des horizons austères : « Les Saints, lorsqu'ils étaient aux pieds de Nôtre- Seigneur, c'est alors qu'ils rencontraient leurs croix » - « La sainteté consiste à gémir, à souffrir, à patienter dans nos misères... La sainteté, il faut la conquérir a la pointe de l'épée, il faut souffrir, il faut agoniser. » Thérèse applaudit à ces formules abruptes que, plus tard, elle dépassera. Au confessionnal, le Père Pichon a balayé ses ultimes scrupules concernant sa maladie et sa guérison par le sourire de la Vierge Il l'a assurée qu'elle n'avait jamais perdu l'innocence baptismale. Elle se sent comme libérée. Quant à sa sœur Marie, plus attentive à la pesanteur humaine, et qui estime que le calvaire se présentera assez tôt sans qu il faille y courir, elle s'attarde plutôt à approfondir la doctrine du Sacré-Cœur et à lui offrir l'hommage d'une confiance qui ne bronche pas.