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Marie par le P. Piat - chap. 5

 

au carmel avec Thérèse

 

Maire, nouvelle professe, ne prétend pas réaliser le type classique de la Carmélite éprise de silence, de soli­tude, de régularité. Jusque dans ses offices de seconde infirmière, d'aide réfectorière, plus tard de provi­soire employée aussi à la cuisson des pains d'autel, elle apporte un brin de fantaisie. Néanmoins, elle s'épanouit dans sa vocation. Elle définit le monastère comme « un nid béni », un « petit paradis terrestre et presque céleste » ; elle dépeint « les charmes de ce délicieux panorama qui repose le cœur » ; elle se félicite de voguer dans la « barque du Carmel en partance pour le Ciel ». Elle écrit à son père : « Quel bonheur d'être au bon Dieu, quel privilège ! Sur ce chapitre je ne tarirais pas. Je me trouve si heureuse, si heureuse de mon sort ! Le monde peut bien se moquer de nous et ne pas nous comprendre. En attendant, nous possédons ce qu'il ne possède pas. Quelle brillante alliance, quel avenir désirable ! Etre l'épouse du Roi des rois, quel honneur et qu'avons-nous fait pour le mériter » ? Si disparates soient-elles, les métaphores traduisent la même allégresse. Telle ancienne reli­gieuse, déroutée par un travers, un écart de langage ou une reflexion paradoxale, peut se demander si cette sauvageonne est bien à sa place dans un couvent de contemplatives. Pour Sœur Marie du Sacré-Cœur la question ne se pose pas.

 

Les épreuves se profilent à l'horizon. D'abord, la menace d'un nouveau départ du P. Pichon pour le Canada ; puis la détérioration croissante de la santé de M. Martin « Bien souvent, note Marie, je m'étais demandé en pensant à papa : Comment sa belle vie finira-t-elle ? J'avais le secret pressentiment qu'elle se termi­nerait dans la souffrance, tout en étant bien loin de me douter quelle serait cette souffrance. Mais quand elle fut venue, un jour pendant la messe, j'en ai vu si clairement le prix que je n'aurais pas voulu l'échan­ger pour tous les trésors de la terre. Et quels mérites a du acquérir notre père chéri ! Mais comme il avait raison de nous dire : « Mes enfants, ne craignez rien pour moi, parce que je suis l'ami du bon Dieu » En ce temps-là, l'histoire de Job me revenait à la memoire, il me semblait que c'était la sienne comme la notre, et que Satan, se présentant encore devant le Seigneur, lui avait dit : « Ce n'est pas étonnant si votre serviteur vous loue, vous le comblez de biens ! Frappez-le donc dans sa propre personne et vous verrez s'il ne maudira pas votre nom. » Mais le nom du Seigneur ne fut pas maudit, il fut, au contraire, toujours béni au milieu des épreuves les plus cuisantes. »

Le sacrifice eut un double prélude. En mai 1888, le vieillard, saisi par la grâce, à Notre-Dame d'Alençon, se sent porté à se livrer totalement : « Mon Dieu, c'en est trop ! Oui, je suis trop heureux, il n'est pas possible d'aller au Ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour vous ! » Le 15 juin suivant, il souscrit d'enthousiasme aux confidences de Céline qui lui annonce sa vocation. « Le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant tous mes enfants. Si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresse­rais de le lui offrir. »

Peu après surviennent des troubles psychiques : amnésie, angoisses, hallucinations, provoqués par des crises d'artériosclérose cérébrale. Travaillé par ses vieux rêves de vie érémitique, le malade disparaît plusieurs jours du 23 au 27 juin. Une carte expédiée du Havre permettra de le retrouver, mais, au Carmel comme aux Buissonnets, l'alerte avait été chaude. Traumatisée au plus vif de sa sensibilité, Marie relate les propos rassurants de Mère Geneviève : « Ne vous faites pas de soucis ; j'ai entendu une voix qui m'a dit : « Qu'elles ne se fassent pas de peine ; leur père reviendra demain ; il n'a rien. » - « En entendant ces paroles, ajoute-t-elle, je me souviens encore que je m'étais dit : « On compte ça pour rien ! » Maintenant, je comprends. Oui, c'est bien vrai que tout ce qu'il a souffert et nous avec lui, n'est rien à côté de la gloire qui en est résultée. »

La religieuse encourage son père en des lettres attendries qui laissent percer l'anxiété : « Ces croix, ces inquiétudes, ces épreuves de la vie sont pour moi un coup de rame qui pousse ma petite barque bien avant dans la mer, et lui montre de plus près le rivage bém et les joies sans mélange qui nous attendent là-bas... Alors, toute mon énergie s'en va de ce côté- là et j'ai faim et soif d'être sainte et de faire mon profit de tout ce qui passe. » Songeant à un ami de M. Martin qui le trouvait trop timide en affaires, trop dédaigneux du gain, elle ajoute : « Chacun son goût ! Les uns se tuent pour les biens présents, et leurs cheveux se blanchissent à gagner des millions ; pour nous, ne sommes-nous pas libres d'amasser des millions pour l'autre vie ? Ah ! mon père chéri, quand je pense au trésor amassé par toi, j'ai presque peur. Ah ! que le bon Dieu ne s'avise pas de te le donner tout de suite, ce trésor ! On dirait par moments qu'il n'y peut tenir à couronner ses saints. Mais attendez, mon Dieu, vous avez l'éternité... » Pour la saint Louis, elle envoie en cadeau au malade un médaillon où elle a mis de ses propres cheveux Entre le père et son aînée, les liens sont plus étroits que jamais.

La douleur touche au paroxysme deux mois plus tard. Le P. Pichon devant embarquer au Havre pour Montréal, M. Martin, accompagné de Léonie et de Céline, veut le saluer au départ. A l'étape de Notre- Dame de Grâce à Honfleur, il connaît une de ses plus sombres journées Les messages envoyés par ses filles au Carmel reflètent une extrême détresse. Une amélioration inespérée permet de rejoindre Paris le Jésuite quelque peu retardé. C'est le signal d'une brève période de rémission qui autorisera la présence du Papa à la prise d'habit de Thérèse.

Quelles étaient, à l'époque, les relations des deux sœurs agrégées au même noviciat ? Marie les campe, l'une et l'autre, dans un mot à son père : « Ta Reine est vraiment digne de ce titre, c'est une vraie petite Reine, une perfection digne de son Roi. Pour moi, hélas ! je suis toujours le diamant dur à travailler. » Elle recourt aux chansons des Buissonnets pour sou­ligner ses efforts souvent infructueux : « Je fais comme les camarades, quand je rencontre un petit fossé bien facile à sauter, souvent je seyis dret dans le mitant1. Mais le bon Dieu est si bon qu'il accourt vite nous relever »...

Thérèse, elle, ignore les chutes. « Extérieurement, dira son aînée, elle était tout comme les autres... Tout était au-dedans ». Et dans son carnet intime : « Souvent je revis par la pensée le temps où notre petite Thérèse était au milieu de nous et je trouve que rien ne peut rendre ce que nous avons vu. Quelle perfection en tout et pourtant quelle simpli­cité ! Tout en elle était simple et en même temps si profond ! Tout ce que l'on peut en dire et en écrire ne me donne pas son vrai portrait, il faut l'avoir connue. Moi-même je ne pourrais le retracer, mais il est gravé au fond de mon âme comme une vision céleste que rien ne peut altérer. »

Voici qui trahit une certaine faiblesse chez Marie, qui conte le fait en toute simpli­cité : « La force d'âme de Thérèse se manifesta vis à vis d'une Sœur, pour laquelle elle ressentait beaucoup d'anti­pathie ; or, elle le laissa si peu paraître que, pensant au contraire qu'elle aimait beaucoup cette Sœur, j'en eus un certain sentiment de jalousie, et je lui dis un jour : « Je ne puis m'empêcher de vous confier un chagrin que j'ai... Je me figure que vous aimez mieux ma Sœur X que moi et je ne trouve pas cela juste, car enfin le bon Dieu a fait les liens de la famille, mais vous la recevez toujours avec un air si heureux que je ne puis penser autre chose, car vous ne m'avez jamais témoigné un tel plaisir d'être avec moi. » Elle rit de bon cœur, mais ne me confia rien des impressions d'antipathie que lui donnait cette religieuse. »

La dolente marraine, qui n'hésite jamais à se pré­senter sous un jour défavorable, cite encore un trait où elle servit elle-même, très inconsciemment, à exer­cer Thérèse : « Un soir, je pris sa lampe par mégarde. Le lendemain matin, au lieu de m'adresser des repro­ches, elle se contenta de me montrer en souriant un certain petit défaut qui s'y trouvait, comme pour me le faire remarquer. Je fus surprise de voir qu'elle n'avait pas voulu rompre même le silence ordinaire, pour une chose cependant qui semblait nécessaire. Et, plus tard, je vis dans son Manuscrit que, non seulement elle avait en cette circonstance pratiqué le silence, mais aussi et surtout la pauvreté ».

Entre les deux sœurs, le dialogue se noue parfois, et jusque sous la forme épistolaire. Nous avons hérité, pour la période carmélitaine de la vie de Thérèse, de douze lettres adressées par elle à Marie et de dix-sept qu'elle en a reçues. Ces échanges se font de préfé­rence à l'occasion des retraites. C'est ainsi que, se préparant à la vêture du 10 janvier 1889, la postu­lante écrit à son aînée : « Le pauvre agnelet ne peut rien dire à Jésus, et surtout Jésus ne lui dit absolu­ment rien. » La grande sœur enchaîne : « Ici-bas la croix, ici-bas l'exil, le désert aride. L'Enfant-Jésus sur sa paille ne lui dit-il pas, à sa petite fiancée chérie : qu'est-il venu chercher en ce monde où il a été si peu aimé ? Une croix pour mourir... Ah ! le langage de Jésus, ce n'est point celui des époux de la terre. Quelquefois c'est le silence, aux plus beaux jours on dirait qu'il veut se cacher. Pourquoi donc ? C'est lui seul qui sait les mystères ravissants de l'autre vie et quels trésors de grâces, quels diamants précieux il amasse pour ses épouses alors qu'il les appellera au banquet céleste. C'est pour cela qu'il ne nous dit rien ici-bas... »

A la veille de la prise d'habit, Sœur Marie du Sacré-Cœur offre à sa filleule, en la lui commentant, la précieuse image, reçue jadis de sa tante du Mans, et qui montre l'Enfant-Jésus moissonnant des lis. Elle achève sur ces mots : « Tout mon cœur à mon Ange chéri, que j'ai paré pour Jésus le jour de sa première Communion et que je parerai demain, le jour de ses fiançailles ». Il revient en effet à Marie de coiffer l'opu­lente chevelure qui était l'honneur de M. Martin et qui doit tomber sous les coups de ciseaux. Elle met tant d'amour et tant d'art à disposer les belles boucles blondes que la patiente Thérèse, qui sait sa marraine peu ponctuelle, soupire de temps en temps : « C'est bien ! Assez ! Assez ! Nous n'allons pas être prêtes pour la cérémonie. » A 8 h, la petite Reine peut enfin franchir la porte de clôture et faire son entrée dans la chapelle, au bras de son père.

M. Martin avait recouvré pour la circonstance toute sa vitalité, toute sa sérénité. L'offrande d'une si jeune fille, où la fraîcheur virginale s'enveloppait de tant de prestige, avait quelque chose de glorieux qui semble avoir touché l'assistance tout entière, et d'abord l'Evêque, qui, contrevenant au cérémonial, entonna le Te Deum, cependant qu'une nappe de neige, répon­dant au désir secret de la petite Thérèse, couvrait le préau et le cloître d'un voile de blan­cheur. Marie goûta jusqu'au ravissement le triomphe de sa sœur et celui de son père. C'était l'ivresse des

Rameaux avant la terrible Passion.

Dans l'immédiat, ce sera l'épreuve, « notre grande richesse », comme dira Thérèse. L'état de M. Martin nécessitant des soins spéciaux et une surveillance incesante, M. Guérin le fit transférer, le 12 février 1889 à la maison du Bon Sauveur de Caen. La dernière visite au Carmel fut déchirante. La famille fera mettre dans la chapelle un ex-voto portant, avec la date fatale, ce cri de foi : « Que le Nom du Seigneur soit béni ! » La blessure n'en est pas moins à vif. « Je sens, écrit Marie à Pau me que c'est une plaie inguérissable, que mon cœur est brise pour toujours.

Il faut pourtant qu'elle domine sa propre douleur pour remonter le moral de Céline et de Léonie qui se sont instaIlées à Caen, à proximité de leur malade. Et lorsque les deux jeunes filles regagnent Lisieux et prennent pension chez leur oncle, Sœur Marie du Sacré-Cœur ressent cruellement le démembrement des Buissonnets, rendu nécessaire par la situation. Le gentil cottage évoquant tant d'années heureuses! Dès réception au Carmel d'une partie du mobilier, elle écrit : « Quand j'ai vu ce déménagement, ces vieux restes des Buissonnets qui me rappelaient mille sou­venirs, et le pauvre Tom suivant derrière les voitures, je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer... Voilà donc ce qu'est la vie !... » Mais tout de suite surgit la note consolante : « Nous verrons un jour au Ciel notre père chéri jouissant d'un bonheur sans fin. Ah ! que ses peines alors lui paraîtront légères !» De là cet aveu à Céline : « Quand tu paraissais désirer la vie reli­gieuse, j'étais comme ennuyée que toutes nous n'envi­sagions que cela. Aujourd'hui je pense d'une tout autre manière et je comprends la parole de ce pauvre petit père qui nous disait dans sa simplicité : « Encore une de tirée de dessous la charrette».

Au parloir, il faut entendre sur la réclusion pater­nelle, des propos maladroits, des réflexions indéli­cates. Marie en vient à ne plus pouvoir prononcer le nom de son père sans que des sanglots étouffent sa voix. Toujours originale, elle dit un jour à ses sœurs : « Nous avons une si grande humiliation que même si l'une de nous devenait sainte, elle ne pour­rait jamais être canonisée par l'Eglise. » Ce contre quoi Thérèse s'insurgea vivement. Une autre fois, l'oncle Guérin ayant, en l'absence de Marie, parlé assez crûment des maladies mentales, la jeune Thérèse observe d'un ton affligé : « Oh ! heureusement que Sœur Marie du Sacré-Cœur n'était pas là! Quelle peine elle aurait eue ! Comme elle serait partie, le cœur triste ! Que j'en remercie Dieu ! »

La marraine souligne l'énergie de sa filleule. A l'occasion d'une licence, les deux sœurs s'entre­tenaient de la vision prophétique que Thérèse avait eue, jadis, du vieillard courbé, au chef enveloppé d'un linge. Elles eurent soudain comme une révélation de sa signification profonde. C'était bien leur père qui était ainsi apparu, « portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa glorieuse épreuve. » Détail émouvant, au cours de la maladie, en ses spasmes d'anxiété, il aimait se couvrir avec son mou­choir. « Comme la Face Adorable de Jésus qui fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs, afin de pouvoir rayonner dans la Céleste Patrie auprès de son Seigneur, le Verbe Etemel !.. »

Cependant, la profession de Thérèse approchait. Elle avait été retardée de huit mois, mais Marie pré­cise bien le pourquoi de cette mesure, qui n'avait rien de péjoratif. « Il n'y avait pas d'autre motif que son jeune âge. Pour ce qui, est en effet, de ses dis­positions, toutes les religieuses et notre Mère Prieure lui rendaient ce témoignage : « Qu'elle était une novice très fervente et qu'on ne l'a jamais vue faire la plus petite infidélité à la Règle. Jamais elle ne demandait aucune dispense. »

La retraite préparatoire est l'occasion de tout un échange de correspondance. L'aînée faisant allusion aux « harmonies célestes » que le Sauveur ménage à sa fiancée, celle-ci rectifie. Jésus lui parle sur un autre clavier. Elle décrit son voyage de noces dans l'aridité, dans le noir - le Manuscrit dira : « Dans le tunnel. » - « S'il fait nuit pour ma petite fille, reprend Marie, il ne fait pas nuit pour son Epoux et c'est au soleil de l'Eternité qu'il lui prépare sa corbeille de noces. » La filleule remercie la chère marraine et, sans avoir l'air d'y toucher, nous la révèle d'un trait : « N'êtes-vous pas l'ange qui m'a conduite et guidée sur la route de l'exil jusqu'à mon entrée au Carmel ? Maintenant encore vous êtes tou­jours pour moi l'ange qui a consolé mon enfance et je vois en vous ce que les autres ne peuvent y voir, car vous savez si bien cacher ce que vous êtes qu'au jour de l'Eternité bien des personnes seront sur­prises ».

Thérèse a chargé Sœur Marie du Sacré-Cœur d'illuminer, pour son entrée au Chapitre où elle prononcerait ses vœux, l'Enfant-Jésus du cloître dont elle avait le soin. Elle se montre toujours pour sa sœur la « petite fille », mais l'aînée ne s'y trompe pas. La cérémonie achevée, Marie lit au verso d'une image représentant une Nativité, les pensées que sa sœur a écrites pour elle : « Maintenant son Visage est comme caché aux yeux des mortels, mais pour nous qui comprenons ses larmes en cette vallée d'exil, bientôt sa Face resplendissante sera montrée dans la Patrie, et alors ce sera l'extase, l'union éternelle de gloire avec notre Epoux. »

La prise de voile de Thérèse était fixée au 24 sep­tembre. Elle fut assombrie par l'absence de M. Martin, qu'on avait espéré faire venir au parloir, ce à quoi M. Guérin s'opposa formellement. La petite Thérèse sentit le choc, à en gémir. Déçue comme elle, Marie lui écrit en pleine nuit une missive toute ruisselante de tendresse : « Je pense tant à vous que je ne puis m'endormir, j'ai besoin de vous dire un petit mot du Ciel. Vous savez mieux que moi ce que vous êtes à votre Epoux, mais laissez-moi pourtant vous le redire. On ne se lasse pas d'entendre un tel chant d'amour. Vous êtes, petite enfant bien-aimée, sa pri­vilégiée entre toutes... Dans son Cœur même il a recueilli vos larmes, elles se sont mêlées aux siennes, car vous ne faites plus qu'un avec votre Epoux. »

Quelques mois plus tard, Sœur Marie du Sacré- Cœur quittait le noviciat. Elle continuera à s'occu­per jusqu'au bout de Mère Geneviève de Sainte Thérèse, qui devait mourir saintement le 5 décem­bre 1891. Elle avait beaucoup appris à son contact. Cette religieuse, qui lui avait montré tant de compréhension, était l'indulgence personnifiée. Ne faisait-elle pas remarquer que Jésus, loin d'accabler de reproches la Samaritaine, lui avait décerné un éloge : « En cela tu dis vrai » ? Elle révéla surtout à son infirmière le secret de tourner la souffrance en amour. Vingt ans de maladie, vingt mois de tortures dans la lente désagrégation du corps, n'avaient pu altérer sa patience ni son allégresse. Marie admirait, non sans un certain effroi, une telle sérénité. Dans sa vieillesse, elle saura profiter de la leçon.

C'est à l'occasion des funérailles de la fondatrice qu'elle signale ce trait de vertu de sa benjamine : « Un jour où elle disposait de son mieux des gerbes de fleurs qui avaient été envoyées pour mettre autour du cercueil de Mère Geneviève,'une sœur converse lui dit : « On voit bien que ces bouquets viennent de votre famille, car vous les mettez assez en ayant, tandis que ceux des pauvres, vous les méprisez ». Je me demandais ce que Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus allait répondre en entendant ces paroles si injustes, mais elle regarda cette sœur de l'air le plus aimable et s'empressa d'accéder à son désir en mettant les fleurs les moins belles en évi­dence. »

Du Bon Sauveur, les nouvelles arrivaient plus opti­mistes. Le retour, maintes fois escompté, de M. Martin à son foyer, put enfin se réaliser le 10 mai 1892. Peut-être est-ce le lieu, pour démentir certaines allé­gations fausses et dissiper les appréciations erronées concernant l'évolution de la maladie, de citer le cer­tificat établi, à notre demande, par M. le docteur Henri Couléon, médecin-chef de l'Hôpital psychia­trique, à l'aide des notes succinctes relevées au Livre de la Loi, les autres dossiers de cette époque ayant été détruits: « Les observations médicales font état d'un affaiblissement psychique avec des alternatives d'excita­tion, de dépression et confusion mentale. Compte tenu de plusieurs ictus apoplectiques antérieurs suivis de paralysies transitoires, nous devons conclure, quant au diagnostic, à un affaiblissement psychique d'origine vasculaire, consécutif à l'artériosclérose cérébrale. »

Le 12 mai, on conduisit le vieillard au parloir du Carmel. S'il ne put exprimer ses sentiments, il se montra sensible aux propos échangés devant lui. Quand ses filles prirent congé, il les fixa longuement de ses yeux embués de larmes, et, le doigt levé en haut, murmura ce seul mot : « Au Ciel ! » Marie ne devait plus le revoir ici-bas.

 

Le 20 février 1893, Mère Marie de Gonzague, arrivée au terme de ses deux triennats, contribuait à faire élire à sa place Mère Agnès de Jésus, alors âgée de 32 ans. Cette promotion combla Marie de joie. Depuis toujours, les deux sœurs, si différentes qu'elles fussent, et peut-être pour cette raison même, se vouaient une affection et une admiration réci­proques ; elles ne faisaient qu'un cœur et qu'une âme. L'avenir les lierait plus encore. Cette amitié qui avait aidé Marie à entrer au Carmel et facilité son adaptation ne ferait que croître avec les années.

La nouvelle Supérieure, en nommant à la direction du noviciat la Prieure sortie de charge, pria Thérèse d'aider celle-ci en servant adroitement de conseillère à ses compagnes avec qui, d'ailleurs, elle demande­rait à rester quand son temps de formation serait accompli. Elle serait leur ange, et Mère Agnès ne crut pas devoir aviser Mère Marie de Gonzague du concours ainsi demandé à sa sœur. Mission délicate, susceptible de créer bien des conflits d'autorité, mais que le tact inné de la jeune religieuse sut faire accepter sans heurts graves. Mission providentielle surtout, qui lui permettra de diffuser son message, qui l'obligera à le mûrir, qui la haussera au sommet de la charité.

Sœur Marie du Sacré-Cœur va glisser insensible­ment à l'égard de Thérèse du rôle d'aînée à celui de disciple. Elle est intuitive ; elle n'a pas un tempérament à se laisser absorber par le travail ; elle a le temps d'obser­ver. Il semble bien qu'elle ait été la première à deviner le mystère d'amour que cachaient les 20 ans de Thérèse. « Un jour, écrira-t-elle, je la regardais passer sous le cloître et je me disais : « Quand je pense que personne ici ne se rend compte de la sainteté de cette âme ! » Ce n'est pas étonnant car elle était la simplicité même ». - « Je vis, note-t-elle encore, une jeune postulante l'accabler de reproches, lui dire les choses les plus dures. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus gardait un calme parfait, et cependant je devi­nais l'extrême violence qu'elle devait se faire, pour entendre avec une telle sérénité des paroles aussi mordantes. » Marie s'émerveille de ce bel équilibre joint à une réelle ouverture : « Elle était si pure et si simple en même temps qu'on pouvait lui confier n'importe quelle tentation à ce sujet : on sentait qu'elle n'en serait pas troublée ». Déjà la possédait la passion des plus lointains. Marie, la voyant fouiller la bibliothèque, lui demande ce qu'elle cherche. « Un livre sur les missions. Je les aime bien, les missionnaires. »

Quand Thérèse maniera la plume et le pinceau, Marie aura plus d'une fois recours à ses talents. Sur un total de cinquante-huit poésies, six seront composées à sa demande. Mais elle se voit elle-même mise à contri­bution, en 1894 et 1895 pour la fête de Mère Agnès de Jésus, le 21 janvier. Thérèse l'embauche pour son projet de pièce de théâtre – les récréations pieuses 1 et 3 sur Jeanne d'Arc, qui se déroule en deux parties : La bergère de Domrémy écoutant ses voix et Jeanne d'Arc accomplissant sa mission. Il fallut tout l'ascendant de la petite pour que Marie, si farouchement hostile à se produire, acceptât de monter sur les planches pour la première fois. Elle avoue s'en être tirée « assez convenable­ment ». - « Je n'étais pas du tout intimidée et j'étais pleine de mon sujet. »

Dans la première pièce, elle joue sainte Cathe­rine, qui instruit et soutient la bonne lorraine. Mais elle avoue que c'est Thérèse elle-même - celle-ci interprétait le rôle de Jeanne - qu'elle avait en vue quand elle lui chantait, de toute sa tendresse et en refoulant ses larmes : "Je suis ta sœur et ton amie. Toujours je veillerai sur toi, Car dans l'éternelle Patrie Tu seras placée près de moi. Bientôt les célestes collines Où paît le troupeau virginal T'ouvriront leurs sources divines, Transparentes comme un cristal. Et dans les campagnes, Avec tes compagnes, Tu suivras l'Agneau, Chantant le Cantique Nouveau. « Si vous aviez vu, ajoute-t-elle, son air angélique en me regardant et aussi son expression d'amour si profond qui répondait au mien ! Je puis dire qu'en ce moment-là j'ai goûté quelque chose du bonheur du Ciel. » L'année suivante, pour RP-3, Marie représentait la France, Thérèse incarnant à nouveau Jeanne. Le témoignage n'est pas moins éloquent. « En disant : Je viens à toi, les bras chargés de chaînes, je m'avançai vers elle afin qu'elle les enlève. Elle me faisait l'effet d'une véritable Jeanne d'Arc. Quel air noble et guerrier ! Ah ! c'était bien une Jeanne d'Arc. »

 

Le 1er juin 1894, Thérèse mit en vers, à la demande de sa sœur, que hantait la pensée de l'au-delà, les thèmes du temps et de l'éternité confondus dans l'offrande à Dieu du moment présent. C'est le can­tique « Rien que pour aujourd'hui ». La finale trahit l'espérance qui, déjà, soulève l'âme de Thérèse : Je volerai bientôt vers toi, Face chérie, Quand le jour sans couchant sur mon âme aura lui ; Alors je chanterai dans la sainte Patrie l'éternel aujourd'hui. En cette même fête du Sacré-Cœur, Thérèse offrait en cadeau à Marie un poème acrostiche qu'elle intitule « le portrait d'une âme que j'aime », et qu'elle signe : « Un cœur d'enfant reconnaissant ». Il vaut d'être cité

parce qu'il exprime l'essentiel du signalement de notre Carmélite :

{ Poésie 6  : Le Portrait d'une Ame que j'Aime, vers 1 } PN06-B0 M oi je connais un coeur, une âme très aimante,

A yant reçu du Ciel une sublime Foi,

R ien ne peut ici-bas ravir cette âme ardente :

I l n'y a que Jésus qu'elle nomme son Roi.

{ Poésie 6  : Le Portrait d'une Ame que j'Aime, vers 5 } PN06-B0 E nfin, cette belle âme est grande et généreuse,

D ouce et vive à la fois, toujours humble de coeur.

U n horizon lointain... l'étoile lumineuse

S uffisent bien souvent pour l'unir au Seigneur.

A utrefois je la vis aimant l'indépendance

{ Poésie 6  : Le Portrait d'une Ame que j'Aime, vers 10 } PN06-B0 C hercher le bonheur pur et la vraie liberté....

R épandre des bienfaits était sa jouissance

E t s'oublier toujours, sa seule volonté !...

C e fut le coeur divin qui captiva cette âme

OE uvre de son amour, digne du Créateur

{ Poésie 6  : Le Portrait d'une Ame que j'Aime, vers 15 } PN06-B0 U n jour je la verrai comme une pure flamme

R ayonner dans le Ciel auprès du Sacré Coeur.

Un coeur d'enfant reconnaissant (PN-06)

La loi du devoir d'état appellerait Marie à des fonctions plus prosaïques. Vers la fin de juin 1894 elle devenait provisoire: elle aurait à suivre la préparation des repas, à organiser les menus, le service des tables, la répartition des parts. Elle se réjouissait de pouvoir surveiller de près sa jeune sœur, dont la santé ne laissait pas de l'inquiéter. Thérèse en fit l'expérience : «Sœur Marie du Sacré- Cœur étant provisoire, m'a fait faire bien des morti­fications. Elle m'aime tant que j'avais l'air bien gâtée, mais la mortification est plus grande dans ce cas-là. Elle me soignait selon ses goûts, absolument contraires aux miens ». Marie convient, après coup: « Quand j'étais provisoire, je n'ai jamais pu réussir à savoir les goûts de Thérèse, et, sans le vouloir, je lui ai fait pratiquer de grosses mortifications. Les jours, par exemple, où le dîner se composait de haricots, ne sachant pas qu'ils lui fai­saient mal, je remplissais son assiette et comme on lui avait recommandé de tout manger et qu'elle ne voulait pas désobéir, elle était malade à chaque fois. Elle ne m'a confié ce détail que lorsqu'elle était à l'infirmerie. »

 

Marie n'a pas renoncé au sens familial. Tout ce qui touche aux siens l'émeut. Quand elle apprend, le 29 juillet 1894, Ie décès de M. Martin, pour qui elle avait un véritable culte, la tristesse l'envahit, mais pour faire place tout de suite à un sentiment de plé­nitude surnaturelle : « Je me souviens, écrira-t-elle, que, dans la matinée, après avoir reçu la nouvelle de sa mort, je regardais le Ciel sur le préau et je pensais : « Quel bonheur ! Maintenant il est au Ciel, il vit dans un autre monde, et il est heureux. » Dans l'après-midi, Mme Maudelonde nous a demandées au parloir. Je me rappelle aussi que, le soir, j'étais à la table de service ; alors Sœur Saint Jean de la Croix me dit : « Mais qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui ? Vous avez une figure abso­lument comme si vous étiez au Ciel ». Je lui ai répondu: «Ce n est pas bien étonnant que j'aie une figure du Ciel puisque mon pauvre père y est de ce matin » Au fond, je ressentais un tel bonheur de le voir enfin délivré de cette pauvre terre ! »

Ce trépas libérait Céline, qui avait été jusqu'au bout la garde-malade du saint vieillard. Marie n'avait cesse de l'encourager au cours de ces six années. Céline rejoignit ses sœurs au Carmel, le 14 sep­tembre 1894. Léonie, elle, avait, le 24 juin 1893, tenté un nouvel essai à la Visitation de Caen, qu'il lui faudrait quitter, une seconde fois, le 20 juillet 1895 a l'heure où Marie Guérin s'apprêterait, à son tour, a retrouver en clôture ses quatre cousines. Du Canada, le P. Pichon suivait cet essor collectif vers le cloître et vers l'union à Dieu. Marie lui envoie régulièrement de véritables mémoires, qui s'agrémentent, pour la saint Almire, de vers acrostiches composés par Thérèse à sa demande. Les réponses sont de plus en plus espacées. Débordé par les retraites et les con­fessions, le Jésuite va droit au conseil pratique, où l'on retrouve l'écho de sa correspondante : « Obtenir des communions de plus, quel appât ! quelle source d'émulation ! N'épargnez rien pour en mériter... avec votre cher Agneau pour Prieure, il faut vous faire bien petite, vous mettre sous les pieds de toutes, vous faire pardonner d'être tant sa sœur. Belle moisson de renoncements, de sacrifices, d'épines et de roses empourprées du sang de votre cœur... En lisant l'histoire des orages petits et grands que votre plume me confie si filialement, je me suis rappelé ce joli mot de Fénelon : « Dieu polit un diamant avec un autre diamant1 ». - « Je vous pardonne volontiers de ne pas aimer les livres. Tout se simplifie dans notre âme à mesure que nous avançons vers l'Eter­nité. Goûtez, goûtez de plus en plus l'Evangile. Mais je vous en veux de ne pas oser appeler Jésus votre Epoux. Fi donc ! Le cœur a des audaces. Osez et Jésus vous sourira. » Ces consolations épistolaires iront se raré­fiant. Le religieux a les yeux malades. Pour les épar­gner, Sœur Marie du Sacré-Cœur en est réduite à ne noircir que deux pages, et en gros caractères.

 

A l'heure où décline l'influence du P. Pichon, celle de Thérèse prend le relais. Quand cette dernière prononcera son acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux, elle son­gera à y associer Marie. Celle-ci mani­festait-elle en toute occasion une véritable répulsion pour les voies extraordinaires. Au sein de la Com­munauté, elle ne passait pas précisément pour une mystique. Mais sous l'écorce volontairement durcie, Thérèse savait ce qui se cachait de foi vaillante et d'authentique piété. Certain jour que les deux sœurs étaient employées côte à côte à faner l'herbe du pré, le dialogue s'engagea sur ce genre d'oblation et la proposition fut faite en termes clairs : « Voulez-vous vous unir à moi ?» - « Bien sûr que non, fut-il répondu. Je ne veux pas m'offrir en victime, le bon Dieu me prendrait au mot et la souffrance me fait bien trop peur. D'abord, ce mot de victime me déplaît beaucoup. » Notre religieuse ne se rendit pas tout de suite. « j'acceptai, notera-t-elle, qu'elle me donnât cet acte, tel qu'elle venait de le composer, mais je me réservai

de réfléchir encore avant de le prononcer. L'ayant lu, je lui fis remarquer qu'elle n'y parlait pas du Sacré-Cœur, et c'est pour me faire plaisir qu'elle y ajouta alors : « Vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la Face de Jésus et dans son Cœur brûlant d'amour ». Puis plus loin : « Je veux travailler pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement ». Entendons bien que, dans ces phrases, seules relèvent de la suggestion de Marie les incises mentionnant le Sacré-Cœur. Satisfaction ainsi obtenue, elle s'inclina – pour elle, l'indépendante, ce mot avait un sens – devant la tendre requête de Thérèse. « Elle était si éloquente, dira-t-elle, que je me suis laissée gagner et je ne m'en repens pas, moi non plus. »

Sans doute aussi mêlait-elle à ses pensées les élé­vations de Thérèse concernant l'acte d'offrande. Elle s'en ouvrit à Thérèse, un jour qu'elles se trouvaient ensemble à la bibliothèque, la priant, puisqu'elle en était elle-même incapable, de synthétiser tout cela en une poésie sur le Sacré-Cœur. Thérèse hésita. Elle avouait ne pas voir cette dévotion comme tout le monde. L'aspect de la réparation ne l'attirait guère. Seule la séduisait la vision de l'Amour consumant, qui, assurément, était au centre des apparitions de Paray-le-Monial, mais à laquelle, en cette fin du XIXe siècle, l'opinion catholique semblait moins sensibilisée. Elle réfléchit et, finalement, accepta : ce qui nous valut, probablement en octobre 1895, le poème PN-23, can­tique fait de huit couplets de huit décasyllables, où, sous une forme très dense, fusionnent les réflexions de l'une et l'autre Carmélites.

Le samedi 21 mars 1896, Mère Marie de Gonzague remplaçait Mère Agnès de Jésus à la tête de la Com­munauté. D'après les indications du livre des Fon­dations, la nouvelle prieure confia la direction du noviciat à Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus. Celle-ci la supplia d'assumer elle-même la charge, souhaitant n'exercer à ses côtés qu'un rôle d'auxiliaire. En fait, si elle ne porta pas le titre, elle exerça la fonction. Cette marque de haute confiance, cette situation devenue officielle, en donnant à la jeune religieuse un surcroît d'autorité, attirèrent encore plus sur elle l'attention de Marie qui, après avoir jaugé sa sain­teté, en vint rapidement à pressentir son message et à se mettre à son école. Dans cette voie, avec une lucidité étonnante, elle précède toutes ses consœurs : et Mère Geneviève qui s'effrayait des audaces de la « petite », et Mère Marie de Gonzague et Sœur Marie des Anges, qui eurent le mérite d'encourager Thérèse, mais sans pénétrer l'ampleur de ses ambitions surna­turelles, et Mère Agnès de Jésus elle-même, surmenée par ses fonctions, qui attendit trois mois avant de lire le manuscrit de l'Histoire d'une Ame et ne prêta que peu d'attention à l'acte d'offrande et à la blessure d'amour qui suivit de peu. Cette clairvoyance explique les interventions décisives de Marie pour amener sa filleule à livrer ses suprêmes ensei­gnements.

Elle craint de la perdre prématurément. « La nuit du jeudi au vendredi saint de l'année 1896, dit-elle, elle fut prise, comme elle le raconte elle-même, d'un premier crachement de sang. Je la rencontrai le matin, pâle et épuisée et se fatiguant à des travaux de ménage. Je lui demandai ce qu'elle avait, tant elle me parais­sait mal, et lui offris mes services. Mais elle me remercia simplement sans me dire un mot de l'acci­dent qui lui était arrivé. » L'affaire n'eut pas de suites graves dans l'immédiat, mais Sœur Marie du Sacré-Cœur demeurait sur le qui-vive. On la devine plus empressée à interroger la malade, avide de lui arracher ses découvertes spirituelles. C'est ainsi que, mise au courant d'un songe particulièrement évocateur que Thérèse avait eu le dimanche 10 mai, et avide de recevoir d'elle des détails des grâces qui avaient comblé sa retraite du 8 septembre, elle en demanda le récit circonstancié.

Le 13 septembre, Marie lui remet une lettre d'un accent bouleversant : « Je vous écris, non pas que j'aie quelque chose à vous dire, mais pour avoir quelque chose de vous, de vous qui êtes si près du bon Dieu, de vous qui êtes sa petite épouse privi­légiée, à qui il confie tous ses secrets. Ils sont bien doux les secrets de Jésus à Thérèse et je voudrais encore les entendre. Ecrivez-moi tm petit mot, c'est peut-être votre dernière retraite, car la grappe dorée de Jésus doit lui faire envie à cueillir... » Les souve­nirs du passé affluent ; une admiration contenue perce à chaque ligne. Ah ! si elle pouvait, elle aussi, « s'exercer dans l'art d'aimer ». Pour lever toute hésitation, elle ajoute en finale - et le mot ne manque pas de saveur, entre les quatre murs du cloître - « Notre Mère a permis que vous me répondiez (par retour du courrier) ».

Dans les trois jours, elle fut mise en possession de ce qui deviendra le Manuscrit B : un mémoire autographe fait de cinq folios écrits recto verso, et comportant un feuillet d'introduction et des pages adressées en style direct à Jésus. La mention du 8 septembre qui figure en tête de celles-ci n'a pas encore reçu d'explication définitive. Thérèse a-t-elle antidaté ? Ne fait-elle que communiquer un docu­ment déjà conçu et rédigé au cours de sa retraite ? Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, nous sommes là devant un des plus beaux joyaux de la littérature mys­tique, que Thérèse signera : « La toute petite ». En ces phrases incandescentes, dont le lyrisme jaillis­sait d'une sincérité absolue, Sœur Marie du Sacré-Cœur découvrait soudain la grandeur incomparable de celle dont elle avait guidé les premiers pas. Elle avait lu le manuscrit autobiographique rédigé l'année précédente pour Mère Agnès de Jésus, et les envolées finales qui tou­chaient au sublime. Mais elle tenait maintenant entre les mains, dans ces modestes feuilles, un document unique où la charité débordait comme une coulée de lave en fusion. Elle s'attendrit, elle pleure, elle comprend que celle qui produit un tel chef-d'œuvre n'est déjà plus de la terre ; elle souffre surtout de se sentir si loin d'elle, et, bien féminine en cela, elle ne peut s'empêcher d'en exprimer sa peine. C'est l'objet de la lettre qu'elle adresse à sa sœur le 16 septem­bre 1896.

"J'ai lu vos pages brûlantes d'amour pour Jésus, votre petite marraine est bien heureuse de posséder ce trésor et bien reconnaissante envers sa petite fille chérie qui lui dévoile ainsi les secrets de son âme. Oh ! que j'aurais à vous dire sur ces lignes marquées du sceau de l'amour… Comme le jeune homme de l'Evangile, un certain sentiment de tristesse m'a saisie devant vos désirs extraordinaires du martyre. Voilà bien la preuve de votre amour, oui, vous le possédez l'amour, mais moi, non. Jamais vous ne me ferez croire que je puis atteindre ce but désiré. Car je redoute tout ce que vous aimez. Voilà bien une preuve que je n'aime pas Jésus comme vous. Ah ! vous dites que vous ne faites rien, que vous êtes un pauvre petit oiseau chétif, mais vos désirs, pour quoi les comptez-vous ? Le bon Dieu, Lui, les regarde comme des œuvres... ... Je voudrais bien que vous disiez par écrit à votre petite Marraine si elle peut aimer Jésus comme vous... "

Ces réflexions révèlent chez Marie une réelle perspicacité. Elle a perçu le génie de Thérèse, elle reconnaît en elle une Sainte aux dimensions extraordinaires. Par ailleurs, elle sent bien que son message est d'une portée universelle. Comment résoudre cette antinomie ? Elle, Marie, qui se défie du sen­sationnel, qui n'entend pas courir au devant de l'holocauste ni jouer à la grande âme, comment peut-elle se trouver concernée par ces effusions effer­vescentes ? Bénissons ce cas de conscience et la fran­chise avec laquelle elle le pose. Cela nous vaut, le lendemain même, une admirable mise au point de Thérèse, sans laquelle peut-être une certaine obscurité eût plané sur la voie d'enfance. Vite, elle brise le malentendu. « Mes désirs de martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui me donnent la confiance illimitée que je sens en mon cœur. » Ce qui plaît à Dieu, précise-t-elle, « c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde. Voilà mon seul trésor, Mar­raine chérie ; pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre ?... »

Que Marie répugne à l'oblation à la justice qui implique une certaine magnanimité et expose aux plus lourdes épreuves, quoi d'étonnant à cela ? Mais il est ici question d'autre chose : «...comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible, sans désirs ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant. Le seul désir d'être victime suffit, mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force C'est la confiance et rien que la con­fiance qm doit nous conduire à l'Amour... » Cette fois, la sœur aînée n'élève plus d'objection.

Par ailleurs, si ouverte qu'elle fût avec sa sœur, Thérèse lui cacha par discrétion le plus terrible de ses martyres. « Dans un entretien intime (à Pâques 1897), témoigne Marie, elle me demanda si j'avais eu quel­quefois des tentations contre la foi. Je fus surprise de sa question, car j'ignorais ses épreuves contre la foi : je ne les connus que plus tard, surtout par la lecture de l'Histoire d'une Ame. Je lui demandai donc si elle en avait elle-même, mais elle répondit d'une manière évasive et détourna la conversation. Je com­pris alors qu'elle ne voulait rien me dire, par crainte de me faire partager ses tentations, et je fus très frappée de sa prudence en cette occasion. » Une lettre au P. de Santanna complète cette déposition : « Dans le courant de la conversation elle me dit : « Qu'il est bon le bon Dieu ! Il me semble qu'en le voyant je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer parce qu'il est trop bon... Il me fera pitié! »

Rendue hardie par ses réussites antérieures, Marie n'hesite pas à mobiliser la plume de Thérèse Le 12 juin 1896, pour la fête du Sacré-Cœur, elle obtient la poésie PN-33, quatre strophes qui ont pour titre : « Ce que je verrai bientôt pour la première fois ! On retrouve-là des pensées familières à l'aînée des Martin. Mais Thérèse y introduit son rêve de toujours, en passe de devenir une éclatante réalité : "Tu le sais bien, mon unique martyre C'est ton amour, Cœur Sacré de Jésus . Vers ton beau Ciel, si mon âme soupire, C'est pour t'aimer, t'aimer de plus en plus".

Un entretien intime entre les deux, en mai 1897, nous vaudra un morceau d'une haute portée doctri­nale. Thérèse exaltait devant sa sœur la toute-puissance et la promptitude de l'aide apportée par la Sainte Vierge. Touchée de la simplicité et de la pro­fondeur de ses enseignements, Mariete la pria d'écrire pour elle ce qu'elle pensait de sa mère du Ciel Ainsi naquit le poème en vingt-cinq couplets de huit alexandrins, intitulé : « Pourquoi je t'aime, ô Marie ». PN-54. Thérèse dira plus tard de cette œuvre : « Mon petit Cantique exprime tout ce que je pense et ce que je prêcherais sur la Sainte Vierge si j'étais prêtre. » On doit être reconnais­sant à Sœur Marie du Sacré-Cœur d'avoir été à l'origine de cette somme mariale, d'une inspiration toute évangélique, et qui anticipe sur la manière dont le Concile du Vatican II abordera le même thème.

 

En juin 1897, Thérèse allait faire à son aînée, ainsi qu'à Mère Agnès de Jésus et à Sœur Geneviève, un autre cadeau plus personnel. Sentant sa fin prochaine, elle leur légua une image de l'Enfant-Jésus fauchant les lis, semblable à celle que Marie avait reçue, à 8 ans, de sa tante Visitandine, et avait offerte à sa filleule pour sa prise d'habit. La Sainte la colla sur un carton léger et l'encadra de plusieurs pensées, dont celle-ci qui résume son âme : « Je vois ce que j'ai cru. Je possède ce que j'ai espéré. Je suis unie à Celui que j'ai aimé de toute ma puissance d'aimer ». Au verso, elle copia, en guise d'adieu, des paroles empruntées aux lettres de l'angélique martyr ThéophaneVénard. Elle achevait sur ces mots : « Moi petite éphémère, je m'en vais la première. Un jour nous nous retrou­verons dans le paradis et nous jouirons du vrai bonheur. » (cf. LT-245).

 

La tuberculose étendant ses ravages sur un orga­nisme épuisé, il fallut, le jeudi 8 juillet, transférer la malade de sa cellule à l'infirmerie de la Sainte Face situee au rez-de-chaussée. Elle y trouva, disposée sur une console, la Vierge des Buissonnets. Marie lui glissa dans l'oreille ces vers de son recent cantique : "Toi qui vins me sourire au matin de ma vie Viens me sourire encor, Mère, voici le soir!" Puis, étonnée de la fixité du regard de Thérèse, elle interrogea : « Que voyez-vous ? » - « Ce n'est cas comme la première fois, oh ! non, c'est bien la statue que je vois et qui me paraît si belle ! Autrefois regardez, elle n'était pas placée comme cela… JJe la voyais de côté, vous rappelez- vous ? Autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue... » « Elle n'acheva pas, conclut Marie, mais je compris.

 

Au cours de ces dernières semaines, grâce à la bienveillance de Mère Marie de Gonzague, les trois sœurs de Thérèse se trouvèrent fréquemment à son chevet, Sœur Geneviève (Céline) servant d'infirmière. Mère Agnès de Jésus transcrivait les propos de la malade, qui constitueraient plus tard les Novissima Verba. Sœur Marie du Sacré-Cœur, de son côté, recueille principalement en vue de les transmettre à la famille, certains traits ou paroles dont plusieurs la concernent personnellement.

Le 10 juillet, elle écrit à sa cousine, Jeanne La Néele : « Je suis comme si on m'avait ensevelie sous une lourde croix, et c'est cela, en effet, que le bon Dieu a fait. Il me semble que je ne suis plus de ce monde, que j'en suis déjà partie avant notre ange chéri. Tout me paraît si vain, si factice quand je vois de si près l'éternité, quand je vois au seuil de l'autre vie une petite sœur que j'aime tant, qui est comme une partie de moi-même. » Elle a perdu toute illusion. « Le bon Dieu ferait plutôt un miracle pour nous ravir cet ange qui désire tant le posséder, qu'il n'en ferait un pour le laisser ici-bas. Je ne te donnerai aucun détail sur sa patience, sa gaieté, sa sainteté. J'y renonce, car c'est intraduisible. C'est un abandon ravissant, la confiance d'un enfant qui se sait aimé du meilleur des pères, une confiance sans bornes. » La lettre du 14 juillet à Mme Guérin trahit les réactions personnelles devant cette constance héroïque: « Je trouve comme vous qu'on a le droit d'être fier d'avoir dans sa famille un ange pareil, c'est une grâce de privilège : il me semble que le bon Dieu me dit :

« Tu vois tout ce qu'il faut faire, tu vois tout le chemin à suivre, imite-la »... En si peu de temps en être arrivée là ! M. l'abbé Youf a dit à notre Mère : « Vous avez une seconde Mère Geneviève. » Gui, mais celle-ci est mûre avant l'âge et Jésus veut la cueillir pour en faire les délices de son Ciel...Pour moi, depuis que je la sais si malade, je ne me sens plus la même, il me semble que je resterais bien tout le reste de ma vie sans dire un mot. J'ai besoin plus que jamais de silence et de recueillement, j'ai besoin de m'entretenir cœur à cœur avec Celui qui seul nous reste toujours. »

Thérèse venait alors d'achever ses souvenirs qui formeraient plus tard le manuscrit C. Elle pressentait le bien que ferait cet ouvrage ; elle songeait à son acti­vité d'outre-tombe. Elle s'en ouvre à Marie - c'était le 13 ou le 18 juillet - « Si vous saviez comme je fais des projets, que de choses je ferai quand je serai au Ciel ! - Quels projets faites-vous donc ? interroge sa sœur. - Je commencerai ma mission, j'irai là-bas aider aux missionnaires et empêcher les petits sau­vages de mourir avant d'être baptisés. » La petite mourante se sentait charge d'âmes.

Enregistrons encore ce mot de prime abord décon­certant pour qui n'y reconnaît pas le pur reflet d'une âme d'enfant : « Vers le mois d'août 1897, six semaines environ avant sa mort, j'étais auprès de son lit avec Mire Agnès de Jésus et Sœur Geneviève. Tout à coup, sans qu'aucune conversation eût amené cette parole, elle nous regarda avec un air céleste et nous dit très distinctement : « Vous savez bien que vous soignez une petite Sainte ». Je fus très émue de cette parole, comme si j'avais entendu un Saint prédire ce qui arriverait après sa mort. Sous l'empire de cette émotion, je m'éloignai un peu de l'infirmerie. »

La grande sœur s'affligeait surtout de ce martyre qui s'aggravait et se prolongeait au-delà de toutes prévisions. Thérèse lui disait : « On ne sait pas ce que c'est de souffrir comme cela, non, il faut le sentir ». - « Et moi, répondit Marie, qui ai demandé au bon Dieu que vous ne souffriez pas beaucoup ; voilà comment il m'exauce .» - « Je lui ai demandé, corrigea la Sainte, que les prières qui pourraient mettre obstacle à l'accomplissement de ses desseins sur moi, Il ne les écoute pas. » En une autre cir­constance, Marie ne put retenir ce cri de compassion : « Ce qui me fait de la peine, c'est la pensée que vous allez souffrir encore ». - « Moi, je n'ai pas de peine, protesta la malade, parce que le bon Dieu me donnera la force de le supporter. »

Un petit rouge-gorge, témoigne encore Sœur Marie du Sacré-Cœur, venait, de temps en temps, lui faire visite, aussi protégeait-elle tous les oiseaux du jardin. Et un jour que je voulais tendre des pièges aux merles qui dévoraient les fraises, elle me dit : « Ne leur faites pas de mal, iis n'ont que la vie pour jouir. Quand je serai au Ciel, je vous pro­mets de vous envoyer des fruits, si vous ne détruisez pas les petits oiseaux. » Et il vint des fruits chaque année après sa mort. » Elle empêche également son aînée d'arracher un arbrisseau malingre qui dépérit : « Pour moi qui vais mourir, je vous en supplie, laissez-lui la vie à ce pauvre rhododendron ». Ce qui vaut à celui-ci de fleurir encore dans le préau du Carmel.

Au chevet des êtres aimés que la mort guette, la tendresse s'exprime moins par des phrases que par le regard et le silence. Apercevant Marie qui s'attarde à la contempler, Thérèse lui dit : « Marraine, que vous êtes belle quand votre figure s'éclaire d'un rayon d'amour... » Elle devine en Marie une arrière-pensée, un regret. Oh! ce n'est pas de la jalousie, car Mère Agnès de Jésus elle-même en a fait l'aveu : plutôt la peine de se sentir quelque peu éclipsée par Pauline dans l'affection de sa benjamine. Alors, les étreignant toutes deux d'un même geste, et comme pour les fondre en un unique atta­chement : « Petites sœurs, c'est vous qui m'avez élevée. »

Au nom même de cette dilection, Thérèse met en garde contre le besoin d'amitié et de confidence qui risque de gêner la recherche de Dieu. « Je ne pour­rai donc pas m'épancher auprès de Mère Agnès de Jésus ! » s'écrie Marie. - « Il n'y aurait que dans le cas où elle aurait besoin de consolation. De votre côté, il ne faut jamais lui parler pour votre conso­lation tant qu'elle ne sera pas prieure. Je vous assure que c'est toujours cela que j'ai fait. Ainsi notre Mère lui avait donné la permission de me parler, mais moi je ne l'avais pas et je ne lui disais rien de mon âme. Je trouve que c'est cela qui rend la vie religieuse un martyre. Sans cela, ce serait une vie facile et sans mérites. » Elle n'hésite pas à dire à son aînée : « Vous avez une fière natures..." Marie, qui rapporte le mot, continue : « Comme je lui deman­dais si je deviendrais une Sainte, elle répondit : « Si vous voulez... »

Thérèse, elle, pratiquera jusqu'au bout, et en tous domaines, la plus rigoureuse abnégation. « Trois jours avant sa mort, déclare notre Carmélite, alors qu'elle était torturée par la fièvre, elle se privait de demander de l'eau dans laquelle on mettait un peu de glace ; elle se privait aussi de demander du raisin, lorsqu'on oubliait de le mettre à sa portée. La voyant regarder son verre, Marie s'aperçut de sa mortification et lui dit : « Voulez-vous avoir de l'eau glacée » ? Elle me répondit : « « Oh ! j'en ai si grande envie ! - « Mais, repris-je, notre Mère vous a obligée de demander tout ce qui vous est nécessaire, faites-le donc par obéissance. » - « Je demande ce qui m'est nécessaire, me dit-elle, mais non ce qui me fait plaisir ; ainsi quand je n'ai pas de raisin, je n'en demanderais pas. »

Sœur Marie du Sacré-Cœur sera marquée par la mort de Thérèse. « Dès le matin, je courus chercher Mère Agnès de Jésus qui lui dit en entrant à l'infirmerie : « Com­ment avez-vous passé la nuit, pauvre petite martyre » ? Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus regarda la statue de la Sainte Vierge et dit avec une expression angélique de résignation : « Oh ! je l'ai priée avec une ferveur !... » - « C'est bien la souffrance toute pure, parce qu'il n'y a pas de consolations. Non, pas une ! »

« Elle était haletante, elle avait la langue tellement desséchée que cela faisait mal à voir, enfin elle souffrait tant que nous n'osions la quitter, et ce jour-là, notre Mère nous permit de rester toutes les trois près d'elle pendant la messe. Toute la journée se passa ainsi dans l'angoisse. « Si c'est cela l'agonie, qu'est-ce que c'est que la mort ? » disait-elle avec un accent intraduisible. Elle semblait délaissée du Ciel et de la terre. Son délaisse­ment nous faisait penser à celui de Notre-Seigneur sur la Croix. »

Marie en fut tellement impressionnée qu'au cours de la journée, elle quitta un moment l'infirmerie et confia son anxiété à plusieurs de ses consœurs. Elle hésitait à rejoindre Thérèse, se demandant si elle aurait le courage de la voir en proie à de tels tour­ments. Elle priait de toute son âme pour lui obtenir la grâce de ne pas sombrer dans le désespoir. Aussi quelle ne fut pas sa consolation quand ces terribles combats s'achevèrent en extase. Laissons-lui la parole pour le dénouement. «... Au moment de sa mort, à 7 h. 15 du soir, elle prononça, d'une voix entrecoupée, son dernier acte d'amour. Les souffrances étaient alors à leur paroxysme, et elle a dû faire un effort suprême pour prononcer, non seulement de cœur, mais des lèvres, ces mots, en regardant son crucifix : « Mon Dieu, je vous aime...» C'est aussitôt après qu'elle eut sa vision. Son regard fixé en haut me rappela celui que j'avais vu dans son enfance, alors que la Sainte Vierge lui était apparue et l'avait guérie. C'est quelque chose du Ciel qu'il est impossible de décrire. Une sœur passa un flambeau devant ses yeux, mais elle ne parut pas s'en apercevoir, car déjà, j'en suis sûre, elle jouis­sait des divines clartés. Elle redressa la tête, qu'elle avait jusque-là inclinée ; son visage n'était plus con­gestionné ainsi qu'il l'avait été pendant sa longue agonie, mais d'une blancheur comme transparente et d'une admirable beauté. Elle resta en cette attitude pendant plusieurs minutes, puis elle pencha la tête et expira doucement dans son extase d'amour. C'était le jeudi 30 septembre 1897. J'ai alors éprouvé l'assu­rance que Dieu avait exaucé sa prière et que c'était l'amour qui avait brisé ses liens, comme elle l'avait désiré. »

« Après sa mort, je demandai à rester avec Mère Agnès et Sœur Aimée de Jésus qui étaient chargées de l'ensevelir. Les traits de la Servante de Dieu reflé­taient une grâce ineffable, elle semblait avoir 12 ou 13 ans, Lorsque le lendemain à la levée du corps, on la transporta de l'infirmerie au chœur, elle me parut d'une beauté si idéale que je ne pouvais en détacher les yeux. C'était comme un reflet de gloire céleste qui apparaissait sur son visage. Au chœur, devant la grille où elle fut exposée, son expression devint plus grave, elle n'avait plus l'apparence d'une enfant. Mais j'ai remarqué qu'au matin du 4 octobre, lorsqu'on ferma le cercueil, malgré certains indices de décomposition qui commençaient déjà à paraître, elle reprit cet air d'enfant que je lui avais vu à l'infirmerie. »

Recueillons encore ce trait qui montre combien Sœur Marie du Sacré-Cœur, sans entrevoir assuré­ment le chemin de gloire où s'engageait Thérèse, avait, plus que toute autre, discerné l'éminente sain­teté qui se dérobait sous l'obscurité de cette brève existence. Le trépas consommé, elle rassembla pieuse­ment certains souvenirs de la défunte. Apercevant ses misérables sandales tant de fois rapiécées - les alpargates, comme on les nomme au Carmel - elle voulut les ramasser. Une sœur converse s'y opposa : « Vous ne garderez pas ces saletés-là ! » Et, les lui arrachant des mains, elle les jeta au feu. Plus tard, cette reli­gieuse, qui n'avait agi en l'occurence que par charité pour Marie - on n'utilise pas ce qui a été à l'usage d'une malade - regretta amèrement son geste incon­sidéré. « On aurait vu, disait-elle, jusqu'où allait sa pauvreté. »

Thérèse ne tarda pas à visiter spirituellement celle qui la pleurait. « Le lendemain de sa mort, témoignera Marie au Procès apostolique, après un acte de charité j'ai comme senti son âme s'approcher de la mienne dans un tel sentiment d'allégresse que je ne puis l'exprimer. »