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Marie par le P. Piat - chap. 6

 

Dans le sillage de Therese

 

 

Nous lisons dans les notes de Sœur Marie du Sacré-Cœur : « La grâce dominante, depuis que ma petite sœur chérie est partie pour le Ciel, c'est que je la sens près de moi. Je sais qu'elle n'est pas morte, qu'elle a seulement déposé pour quelques heures son vêtement de chair, mais que sa vie n'est pas éteinte, qu'elle est en plein dans la vie. » - « Elle m'explique comment il faut faire pour devenir sainte. C'est de toujours recommencer ses petits pas dans le chemin de la perfection, de ne jamais se lasser de ce travail persévérant. C'est cela qu'elle a fait. Nous sommes de si pauvres et chétives créatures que nous ne pouvons faire que des pas de fourmi, mais à force de travail la petite fourmi fait du chemin, elle creuse de véritables souterrains. Du reste, je sens que ce n'est pas le travail en lui-même que le bon Dieu regarde, mais la volonté soutenue de lui faire plaisir, de lui donner tout ce qu'il demande, quand ce ne serait que des brins de paille. »

Thérèse guide sa marraine par les chemins arides Elle ne la comble pas de manifestations sensibles. Pas d'apparition, pas de miracle pour elle. Une dizaine de fois au plus, au cours des quarante-deux ans qu'il lui reste à vivre, des effluves de parfums mystérieux l'envelopperont, à l'heure où elle s'y attend le moins, sanctionnant un acte de charité ou d'humi­lité : rien qui dépasse les faveurs départies à ses consœurs. « D'ailleurs, témoigne-t-elle, je ne me préoccupais pas du tout de ces phénomènes auxquels j'attache moins d'importance qu'à une grâce inté­rieure. » C'est une grâce de cet ordre qu'elle mentionne, à la date du 5 juillet 1898 : « Je priais ma petite Thérèse de bien me préparer à recevoir le bon Dieu, lorsque je fus envahie par un sentiment de foi si vif, si pénétrant, que je me demandais comment j'allais pouvoir faire un pas pour me rendre jusqu'à la grille de communion. Si j'avais vu de mes yeux Notre-Seigneur, je n'aurais pas eu plus de foi. Lorsque j'ai reçu la sainte Hostie, il me semblait entendre une voix intérieure qui me disait : « Voilà ton Créateur, ton Dieu, ton Père et ton Sauveur. » Mais cela n'exprime pas bien ce que j'éprouvais alors. Ah ! je me sentais posséder tout en moi ».

Même impression de surnaturel réconfort, un jour que Marie, blessée par les propos d'une voi­sine de cellule, avait d'abord accueilli très fraîchement ses justifications, puis, convaincue que sa céleste fil­leule l'y poussait, avait présenté des excuses : « Cela me coûtait bien un peu, déclara-t-elle, car je suis toujours en pardons. » Mais une joie d'en-haut illumina son âme. Le lendemain, à la messe, comme la pensée de sa misère l'accablait, lui revint à l'esprit la parabole de la brebis perdue. Elle se rasséréna et conclut : « Les autres sont les quatre-vingt-dix-neuf justes, moi, je suis le pécheur. »

L'Histoire d'une Ame devient son livre de chevet. Elle la lit, elle la relit sans cesse. « Autrefois, dit-elle à sa benjamine, tu étais ma petite fille puisque je t'ai élevée, mais à présent les rôles sont changés et je te demande d'être ma petite mère. Je serai ton petit enfant à toi, tu m'instruiras, tu m'aideras à pratiquer la vertu. »

Intelligente comme elle est, elle se pose des questions, elle cherche à approfondir. Ses trouvailles sont moins le fruit du raisonnement que des clartés et des intuitions jaillies de la prière. A la fin du carême de 1898, devant la statue du Sacré-Cœur, à l'entrée du dortoir, elle saisit la pensée thérésienne sur l'infinie charité : « J'ai compris que Notre-Seigneur nous aimait d'un amour tendre, qu'il nous aimait avec un cœur semblable au nôtre, je veux dire : un cœur humain et divin tout à la fois. Son regard est celui du fiancé le plus tendre. »

Elle est sans cesse hantée par le problème du temps fugace et de l'éternité : le « tout s'écoule » d'Héraclite, le « tout passe » de la Madre. Elle se plaît à dénombrer, dans les écrits de sa sœur, les mots de vie, de ciel, de patrie, qui arrachent à l'éphé­mère. « Tout à l'heure, écrira-t-elle, une hirondelle passait devant la fenêtre de notre cellule, et, en la voyant s'en aller à tire-d'ailes, je me disais : c'est bien l'image de la vie, elle fuit avec autant de rapi­dité. Si elle nous semble longue pendant qu'elle dure, il n'en est pas moins vrai que ce n'est qu'un songe. » - « Oh ! comme j'aime ce qui est passé, car cela me rapproche de ce qui ne passera jamais, des joies éternelles que le bon Dieu nous réserve. »

On était loin, rue de Livarot, d'imaginer l'intro­duction d'une Cause. Quand un prêtre écossais, le futur Mgr Taylor, en émit l'idée pour la première fois, Mère Marie de Gonzague sursauta : « Mais il faudrait alors l'envisager pour beaucoup ! » Mère Agnès de Jésus lui fit écho, l'opinion du temps liant la glorification par l'Eglise aux charismes les plus sensationnels. Sœur Marie du Sacré-Cœur, au procès de l'Ordinaire, vengera son monastère du grief d'avoir lancé une Sainte comme on monte une star à Hollywood. « On ne peut dire proprement que le Carmel ait institué une propagande pour diffuser cette réputation de sainteté. A peine la première édition de l'Histoire d'une Ame était-elle donnée au public, que nous fûmes littéralement assaillies de demandes d'images, de souvenus, etc. C'est pour répondre à ces demandes que nous avons fait les publications connues aujourd'hui. » Méditant sur ce mystère de la bassesse que Dieu exalte, notre moniale notait au sujet de sa sœur : « Ses petits actes, si simples en apparence, forment comme un grand arbre, et tout le monde vient se reposer à son ombre. »

La belle aventure thérésienne, en ses épisodes variés, retentit tout au long de la correspondance que Sœur Marie du Sacré-Cœur entretient avec Léonie, quand celle-ci, le 28 janvier 1899, retourne à la Visi­tation de Caen, cette fois pour n'en plus sortir. Quelques centaines de lettres portent sa signature. L'accent est mis tout ensemble sur les événements et sur la « petite doctrine ». A Léonie, la Carmélite suggère la libération de l'humilité : « Aimons notre pauvreté, aimons à n'être rien ». Elle la presse surtout de croire à l'amour et de prouver sa tendresse par « le dévouement et le sacri­fice, » sans recours aux œuvres éclatantes, inacces­sibles aux petits. Quelle allégresse quand, au prin­temps de 1910, Léonie a la permission de faire l'Acte d'Offrande !

La note pittoresque ne manque pas, et encore moins les refrains d'optimisme. Quand Sœur Fran­çoise-Thérèse s'inquiète de certaines formes intem­pestives de piété, sa partenaire lui oppose des miracles dûment authentiques : « Que tout cela te console des pipes et des parapluies rouges que tu vois déjà au coin des rues. Et le Sacré-Cœur que l'on met sui­des bobines de fil ! Et la Bienheureuse Jeanne d'Arc sur des pastilles purgatives ! On ne changera jamais les pauvres humains ! Laissons le bon Dieu, la Sainte Vierge et les Saints se débrouiller avec eux, et vivons en paix.».

Les occasions de se renoncer ne manquent pas, au cloître. Pourtant Marie envisage celui-ci avec un optimisme sans rides. « J'ai trouvé Jésus entre ces quatre murs et, en le trouvant, j'ai trouvé le Ciel. Oui, c'est ici que j'ai passé les plus heureuses années de ma vie. » - « O mon Dieu, moi, je suis venue au Carmel pour être libre, vous n'êtes pas mon geôlier. Vous ne m'avez pas du tout mise ici par force, j'y suis venue et j'y reste par amour. J'y trouve dès ici-bas des horizons infinis. J'entrevois déjà les richesses de votre gloire, que vous me ferez partager avec vous, parce que vous m'avez choisie. »

Quant à l'épanouissement humain, Marie le sou­ligne éloquemment : « Nous sommes sûres en Com­munauté d'être entourées, jusqu'à la fin, de charité et d'affection ». - « Les gens du monde oui ont des distractions trouvent le temps long, et'nous qui menons toujours la même vie, nous trouvons le temps court. » Elle y voit le centuple promis par le Christ dès ici-bas à qui abandonne tout pour lui.

D'ailleurs notre Carmélite, moins rigide en cela que Thérèse, ne s'interdit pas les douceurs de la vie de famille. Après sa sœur du Ciel, son idéal est Pauline. Elle lui confie toutes ses pensées. Sur son désir, elle s'astreint, en 1909, à rédiger, en soixante dix-huit pages, le récit autobiographique de sa vocation et du bonheur qu'elle goûte au monastère. Mère Agnès de Jésus, de son côté, n'a aucun secret pour elle. Par ailleurs, les rapports de Marie avec la vieille Prieure Marie de Gonzague sont empreints d'une réelle cordialité. Les deux sœurs s'emploieront à la faire réélire à l'unanimité en 1899, et à entourer ses dernières années de soins délicats et dévoués, quand Mère Agnès reprendra la direction, le 19 avril 1902.

Marie sera dans les meilleurs termes avec tous les aumôniers qui se succéderont, de l'abbé Youf, décédé huit jours après Thérèse, au chanoine Travert nommé en 1923. Tous apprécie­ront ses saillies, son originalité, ses histoires amu­santes et surtout son imperturbable bon sens. On ne s'ennuyait pas avec elle. Le départ de M. l'abbé Chêné, en 1907, la plongea dans la consternation. Il avait pourtant été accueilli avec froideur, paraissant désigné pour freiner la ferveur pro-thérésienne ; mais il s'était promptement engagé dans la « petite voie » et avait exercé sur toute la Communauté, à commencer par la Prieure, la plus heureuse influence.

Avec les autres Carmélites les relations sont fra­ternelles, quoique traversées de brefs orages. Il y en a bien une qui ne lui est guère sympathique, une autre dont la voix de fausset l'agace dans la récitation chorale ; mais elle se domine assez pour leur faire bon visage. Envoyant à Léonie son portrait, qui ne l'avantage guère, elle commente : « On n'aime pas du tout ma photographie, tandis que moi, on m'aime bien... heureusement ! Je retire ce dernier mot. Qu'importe après tout qu'on m'aime ou qu'on ne m'aime pas, pourvu que Jésus, lui, nous aime. » M. Guérin, qui l'appelait volon­tiers son « enfant terrible », parle, en une lettre du 21 juin 1900, de «ce cœur qui se dilate si facilement, qui éclate comme une bombe pour se diviser en petites particules afin de se prodiguer à tous... type accompli du dévouement et de l'affection... » Il ajoute : « Tu peux avoir des boutades, des fusées de carac­tère, l'on ne t'en aimera pas moins, parce que l'on sait que tu aimes. »

A vrai dire, elle étonnait de prime abord, cette Marie nullement pieusarde, pas bonne sœur pour un sou, libre d'allures. On pensait d'elle immanquablement : « C'est une originale ! » ou « C'est un type ! » Il fallait gratter l'écorce pour découvrir en toutes ses richesses l'âme profonde. Elle-même donnait systématiquement le change. Le mot qui peut-être la dépeindrait le mieux serait celui d'« anti-pharisienne ». Saint Mathieu nous a transmis le portrait immortel de cette race d'hommes qui disent et ne font pas, qui agissent pour être vus, qui accablent les petits de fardeaux dont ils se dispen­sent, qui tournent la loi par des finasseries, obser­vent les détails et négligent l'essentiel : l'amour. L'image du sépulcre blanchi leur reste accolée comme une flétrissure.

Sœur Marie du Sacré-Cœur était aux antipodes d'une telle mentalité. Nul souci de valoir ni de se faire valoir. Nul étalage de dévotion. Nulle envie de jouer à l'experte ès voies spirituelles. Elle fut tenue éloignée du Conseil de la Communauté, sans qu'elle en éprou­vât jamais la moindre peine. Au contraire, à coups de boutades, elle s'acharnait à détruire la légende qui étend aux proches des Saints le privilège de l'auréole. Tant pis pour qui s'en scandalisait ! Un jour, on parle en récréation du trépas et des manières diverses de l'accueillir. « Moi, s'écrie-t-elle, je veux bien mourir, mais sans embarras, sans sacrements, sans que la Communauté ne s'assemble autour de moi. » Une autre fois, Mère Agnès de Jésus aborde public un pro­blème complexe de la vie intérieure. Notre Marie se lève : « Tout cela, c'est trop haut pour moi. Arrêtez ! je n'en puis plus ! »

L'évêque de Bayeux, qui était le Supérieur, l'inter­roge au parloir : « Etes-vous heureuse avec votre Mère Prieure ?» - « Non, Monseigneur, je ne suis pas heureuse. » - Stupéfait, il demande pourquoi. « Parce que notre Mère m'empêche d'aller à Matines » (Elle était aiors souffrante) - « Mon enfant, savez-vous ce que c'est que l'obéissance ?» - Elle conclut sèche­ment : « J'ai bien vu qu'il n'y avait rien à gagner de ce côté-là. »

Elle se plaint à un confesseur du grand nombre des Saints à vigile, parce qu'on les fête par un jour de jeûne. Le confesseur n'avait pas le sens de l'humour : « Sœur Marie du Sacré-Cœur, avez-vouts fait des efforts sur votre caractère depuis que vous êtes entrée au Carmel ?» - « Je crois, mais Dieu seul le sait. » Elle ajoutait pour elle-même avec un sourire rentré : « Il a dû se dire : pour la sœur d'une Sainte ! »

Il advient, car elle est vive et inclinée à taquiner, que son mot piquant égratigne quelque peu le pro­chain et que celui-ci réagisse. Alors, car elle est fon­cièrement bonne, elle s'épuise en excuses. Elle ne voudrait pas pour un empire se coucher sur une brouille, même légère. Elle a horreur des cérémonies, du protocole. Chargée à l'Office d'annoncer l'antienne à celle qui devait l'entonner, elle se penche profon­dément et murmure tout bas : « Dites ce qu'il faut ». L'ancienneté des traditions, la majesté des rites, les rigueurs de l'étiquette excitent ses railleries plus que son respect.

Elle sait se mortifier, mais sans qu'il y paraisse. Elle avoue qu'elle redoute les grandes chaleurs. Bonne mangeuse, ayant besoin d'un temps suffisant de sommeil, elle ne tient pas un inventaire de sacrifices. « Il y a pourtant des Saints qui ont dit : « Toujours souffrir et ne jamais mourir ! » Moi, j'aime mieux dire : que votre volonté soit faite... Dieu est si bon qu'il ne désire que notre bonheur. » Marie déteste qu'on se répande en jérémiades. Elle met en garde contre la confrérie des rabat-joie et des prophètes de malheur. Au temps du combisme, M. Guérin s'attarde, devant ses Carmélites, à pré­dire les pires calamités. Elle, qui s'est fait un malin plaisir de mimer à l'avance l'exposé et le ton sinistre, a peine à garder son sérieux. « Quand on va au parloir, s'écrie-t-elle, on se demande si la fin du monde ne va pas arriver. » De même anime-t-elle les récréations de ses plaisanteries, réveillant les sou­venirs des Buissonnets, chantant quelque refrain de la Visitation, rimant même, pour la fête de Mère Agnès, de méchants vers assaisonnés de drôleries. Elle s'éprit, pour son enjouement, de Mère Marie-Ange de l'Enfant-Jésus, qui ne fit que passer à la tête de la Communauté. La gravité de Mère Isabelle du Sacré-Cœur l'attira moins.

L'exactitude n'est pas son fort, non plus que l'appli­cation soutenue à une tâche déterminée. Toujours occupée, il lui faut un peu de variété. L'indépen­dante, la sauvage de jadis n'a pas encore rendu les armes. Ce qui fait qu'elle exerce parfois les autres, tout en accumulant efforts et mérites. « Que de tré­sors on gagnerait dans la vie religieuse si on voulait faire ce qu'a fait Thérèse : tout supporter sans rien dire ! » - « Cette pauvre vie peut bien s'appeler un chemin de croix. » Ayant la pudeur de ses sentiments intimes et prompte à éclater, cachant sous des dehors bourrus ses richesses d'affectivité, c'était une nature féconde en contrastes, qui étonnait les autres et s'étonnait elle-même : « Je ne suis pas née pour la bataille. A me voir on le croirait, mais, au fond de mon âme, je sens tout le contraire. J'ai besoin de paix, j'ai besoin d'être seule avec Jésus. Et pourtant j'ai besoin aussi de me disperser. Comment arranger tout cela ? » Dieu s'y retrouvait, assurément. Quant à la Communauté, dans son ensemble, elle chérissait sincèrement cette personnalité si originale et si sym­pathique.

Quel était l'emploi de Sœur Marie du Sacré-Cœur et comment l'assumait-elle ? Nous l'avons dit : depuis 1894, elle était provisoire, donc commise à tout ce qui concernait direction de la cuisine et repas. Elle n'y manquait pas d'expérience, ayant été neuf ans maîtresse de maison. De sa première formation bour­geoise elle gardait le souci – tout en respectant les pénitences et restrictions de Règle – de veiller à ce que chacune fût pourvue abondamment. « Il ne faut pas craindre, soupirait-elle, de bien nourrir ces pauvres filles toujours soumises à l'absti­nence. » Elle témoignait aux malades et aux fatiguées des délicatesses particulières, y allant d'un petit extra glissé à la dérobée. Certain jour qu'une Sœur lui avait gravement manqué, elle choisit pour elle tout ce qu'il y avait de mieux, répondant à qui s'en éton­nait : « Voyez-vous, c'est avec de simples moyens comme celui-là, qu'on remet souvent en paix un cœur qui souffre. Elle est bonne, elle a du chagrin certainement, et elle va être consolée de voir que je ne lui en veux pas. »

Toutefois elle était rarement à l'heure, retenue par l'une ou l'autre démarche qu'elle jugeait urgente, ne se troublant nullement que la Communauté dût, pour ce fait, attendre. Cela entraînait quelques heurts, mais qu'elle excellait à dénouer en beauté, sans pour autant se corriger.

Le domaine privilégié de notre Carmélite, c'était l'ornementation florale du préau, le soin des arbres fruitiers, du potager. Elle y besognait librement, parfois capricieusement. « Les fleurs des champs me ravissent, écrivait-elle. Tout à l'heure, j'étais au jardin, assise dans un coin de la prairie, regardant avec admiration la grande herbe qui se balan­çait si gracieusement au moindre souffle du vent. Comme toute la nature est pleine de poésie ! C'est le grand livre où le bon Dieu a écrit quelque chose de lui-même ! Quand le verrons-nous face à face ? » Elle ne s'abusait pas d'ailleurs sur ses capacités, horticoles ou autres : « Je ne suis bonne qu'à arra­cher de l'herbe dans le jardin. Même écrire des lettres c'est pour moi un supplice (excepté quand j'aime), rien ne sort de mon pauvre esprit ! Quel malheur que je ne sois artiste d'aucune façon ! » Elle se calom­nie quant à ses dons d'épistolière. Elle écrit mieux que ses sœurs, mais l'attrait n'y est pas. S'il s'agit de s'adresser à un éminent personnage, elle se tourne vers Mère Agnès : « Faites-moi le brouillon ».

Quand le facteur, au moment de la Béatification, apportera au monastère jusqu'à huit cents lettres par jour et qu'il faudra se répartir le labeur harassant d'y répon­dre, elle prendra la part du pauvre. Rien de relui­sant dans cette activité qui se déploie sans mollesse, mais dans un jeu très personnel. Elle s'en ouvre à Léonie : « Ce que tu fais est petit en apparence, comme ce que je fais moi-même avec mes poires, mes pommes, carottes et betteraves, etc., mais aux yeux du bon Dieu, il n'y a point de grandes choses ici-bas, il n'y a que des riens, même les œuvres les plus magnifiques sont néant devant lui. Seulement, si dans nos œuvres de néant il aperçoit briller l'amour, elles deviennent grandes à ses yeux. »

La provisoire régnait maternellement sur les sœurs du voile blanc, conseillant, donnant la tâche quoti­dienne, s'intéressant à tout ce qui les concernait. Marie savait les rendre heureuses. Elle les agaçait bien un peu ; rien n'était jamais parfait ; il y avait toujours un détail à corriger ou à ajouter. Mais le sourire indulgent ou malicieux empêchait de se for­maliser. C'était « Marraine ». Elle pouvait tout dire à celles qu'elle nommait ses filleules. Elle eût tant voulu les voir assimilées aux sœurs de chœur ! Elle les visitait en cas de maladie, s'informait de leur famille, entretenait volontiers leurs parents au parloir.

La Prieure l'ayant chargée de faire une remarque, elle y met le maximum de charité et, la mission accomplie, comme elle revient « légère et joyeuse », elle sent monter vers elle une vague de parfums. Une autre fois, la conversation étant devenue trop bruyante dans son petit monde, Mère Agnès de Jésus fait un sévère rappel à l'ordre. Marie, humblement, s'age­nouille et baise la terre en silence, prenant sur elle le blâme.

A ses filles, auxquelles il faut joindre les cinq tourières, objet de ses prédilections, un mot du cœur appor­tait le réconfort quand elle les devinait en état de marasme. « Dans notre pauvre cuisine il y a des trésors à foison. C'est le pays de la charité, de l'endu­rance, de la patience. Si vous voyiez, à la fin de la journée, tout ce que le bon Dieu a récolté ! Ça ne fait rien que vous ne le sachiez pas, vous n'en avez que plus de mérites. Même si vous avez des démé­rites, si vous êtes méchantes, il n'y a qu'à dire à Jésus que vous en avez de la peine et aussitôt il vous couvrira de ses mérites à Lui et de sa bonté infinie. » D'une débutante timide à l'excès, on l'entend dire : « Elle a l'air douce comme un agneau, mais on la rendra forte comme un lion ». A qui s'avouait « sauvageon », elle répondait : « C'est sur les sauva­geons qu'on fait les plus beaux fruits ». A qui dou­tait elle enseignait son oraison jaculatoire préférée, héritée du P. Pichon : « O Cœur d'amour, je mets toute ma confiance en vous, car je crains tout de ma faiblesse, mais j'espère tout de vos bontés. » Elle commentait : « Oui, je crains beaucoup de ma fai­blesse, car je ne vous donne pas toujours le bon exemple. Mais vous ferez comme la petite Thérèse, vous oublierez mes défauts, qui me servent beau­coup à marcher dans la vallée de l'humilité… Peu importe ce que l'on sent ou ne sent pas ! Les petits enfants, ça ne comprend rien à rien, et leur maman les aime quand même à la folie. » Elle pouvait passer des heures à apaiser une conscience timorée, à panser une sensibilité traumatisée.

Pour ce faire, elle puise abondamment dans le patrimoine de sa sœur : autobiographie, poésies, sou­venirs personnels, qui corsent et illustrent les leçons. Elle ne s'en prévaut pas d'ailleurs : « Oui, je vous dis des bonnes affaires et j'en disais à la petite Thérèse aussi. Mais ce n'est pas le tout de dire et de penser des merveilles. « Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le royaume des cieux ».

Il est encore deux catégories de religieuses qui attirent particulièrement son attention : les malades d'abord, qu'elle va visiter régulièrement à l'infirmerie, faisant provision, pour les distraire, d'histoires amu­santes ou d'anecdotes captivantes; les postulantes ensuite, auxquelles elle porte ses encouragements et le fruit de son expérience : « Je viens, dit-elle à l'une d'entre elles, pour vous montrer comment il faut aménager paillasse et couvertures au Carmel, afin de n'avoir pas froid. » A une autre, qu'elle voit toute assombrie, elle cite une parole de Thérèse sur la joie. Ou bien elle toise d'un petit air qui se veut encou­rageant : « Athlète du Christ ! »

La montée de la gloire thérésienne amène au par­loir de Lisieux un afflux de visiteurs. Marie s'y dérobe autant qu'elle peut, du moins quand il s'agit de personnages importants. S'il lui faut, à tout prix, se produire, et qu'on l'interroge, elle cultive volontiers l'énigme et le paradoxe. « Que va-t-elle encore sortir ? » pense Mère Agnès inquiète. Il en va autre­ment des petites gens : employés de la maison, jar­dinier, sacristain, servante de l'aumônier, ouvriers de passage, et leur famille à tous. Pour eux elle prend toujours le temps. C'est sa clientèle choisie. Avec eux son humour peut se déverser sans contrainte, et aussi sa sagesse, car elle exerce auprès de plusieurs un vrai ministère de direction spirituelle.

 

Dès que la perspective d'une Cause s'impose pour Thérèse, Marie doit faire la mise au point de ses notes et souvenirs. Elle copie, en vue du Procès, les lettres et manus­crits de la "Servante de Dieu". Le 21 janvier 1908, elle offre à Mère Agnès de Jésus, en cadeau de fête, un rapport sur les vertus de Thérèse demandé par Mgr Lemonnier. Elle guide et encourage de loin Léonie : « Le Vice-Postulateur nous a dit que la Sainte Eglise mettait autant de soin pour béatifier un saint qu'on en met ordinairement dans les recher­ches qu'on fait devant les tribunaux pour condamner quelqu'un à mort. » Marie rapporte aussi l'émerveillement des ecclé­siastiques chargés de confronter copies et originaux des écrits thérésiens : « Nous avons passé une semaine du Ciel ! Nous venons de faire une véritable retraite ! » Ils ont peine à croire que tout cela ait pu être rédigé d'un seul jet et sans faire de brouillon. Au terme de ses recherches. Sœur Marie du Sacré-Cœur pousse un cri de soulagement : « C'est bien pour la gloire de Dieu que l'on travaille ainsi à la glorification de ses saints. Oui, je t'assure, car ce n'est pas une petite besogne que cela donne. »

Le procès informatif (ou diocésain) s'ouvrit à Bayeux, le 3 août 1910. Pour interroger les Carmélites, le tribunal ecclésiastique se transporta à Lisieux. La déposition de notre héroïne dura quatre jours et demi, à raison de six heures par jour, entre le 6 et le 13 septembre. Dans la copie lexovienne des Actes, elle occupe, au livre Ier, les pages 526 à 581, compte tenu que s'y intercalent maintes formules protoco­laires en latin. Ces documents sont de haute valeur, clairs, lucides, étoffés. Ils revêtent une importance de premier plan en ce qui concerne la maladie de Thérèse enfant, l'apparition mariale et la guérison miraculeuse, comme aussi pour tout ce qui touche à la vie aux Buissonnets.

Pendant les années qui suivent, déferle « l'ouragan de gloire » dont parlera Pie XI. Marie ne s'en trouble pas. « Si tu savais, écrit-elle à sa sœur, combien tout ce bruit qui se fait forcément autour de notre petite Thérèse m'invite à me recueillir ! » Elle applaudit pourtant à l'introduction de la Cause le 10 juin 1914, en conclusion du Procès Apostolique. Elle recopie les lettres de Mme Martin. Pendant la guerre mondiale, ce qui la touchera par-dessus tout, ce seront les grâces et prodiges obtenus par les poilus. Mais déjà pointe à l'horizon le Procès Apostolique, qui doit contrôler et compléter le premier. Marie consulte ce qu'on appelle les articles : sorte de schéma général destiné à orienter en leur enquête tribunal et témoins. Elle n'en est pas totalement satisfaite : « L'avocat de Rome n'a pas su faire un portrait assez simple, tout en étant le portrait d'une sainte. Nous saurons bien le remettre au point, car chaque saint doit ressembler à lui-même et non pas aux autres. »

Interrogée à Lisieux, notre Carmélite figure dans les sessions 22 à 26, du 20 au 26 juillet 19x5 : sa déposition occupe 91 pages. Elle exprime nettement pourquoi elle désire la béatification. « Outre l'affection très vive que j'ai pour ma petite sœur, j'ai pour la Servante de Dieu une très grande dévotion, parce que je crois que c'est une sainte. Je désire et je demande au bon Dieu sa Béatification parce que je suis persuadée que le bon Dieu la veut et en sera glorifié. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus nous apprend à aller à Dieu par la confiance et l'amour. Lorsque l'Eglise aura sanctionné cette voie de confiance qui fait tant de bien aux âmes, il me semble qu'elles viendront en grand nombre se ranger sous la bannière de Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus, apôtre de l'amour. »

Marie souligne au passage la maîtrise morale dont la petite Reine donna l'exemple jusqu'au bout, à partir de sa guérison par la Vierge et de la « con­version » de Noël 1886. « Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus était si bien équilibrée en tout que la pondé­ration me paraissait en elle comme naturelle. Elle n'excédait en rien ; je l'ai vue, par amour pour Dieu, se porter à la mortification, mais selon les règles d'une prudente sagesse dont elle était remplie. » On retien­dra encore ce texte important sur la petite doctrine de Thérèse : « Où elle a le plus excellé, c'est dans son amour pour Dieu, si confiant et si tendre qu'à la fin de sa vie, de même que je l'ai entendue appeler la Sainte Vierge « Maman », je l'ai entendue plusieurs fois appeler le bon Dieu avec une candeur idéale : « Papa le bon Dieu ». A propos de ses souffrances, elle disait : « Laissez faire Papa le bon Dieu, il sait bien ce qu'il faut à son tout petit bébé ». Je lui dis : « Vous êtes donc un bébé ? » Elle prit alors un air de gravité et me répondit : « Oui... mais un bébé qui en pense bien long ! Un bébé qui est un vieillard ». Je n'ai jamais mieux senti qu'à ce moment combien la voie d'enfance cachait de virilité, et j'ai trouvé bien juste qu'elle s'approprie, dans son manuscrit, cette parole de David : « Je suis jeune, et cependant je suis devenu plus prudent que les vieillards. » La marraine tient à souligner la parfaite ortho­doxie de sa filleule : « Le seul fait qu'elle rencontrait dans un livre quelques lignes de critique contre le Pape ou les Evêques la mettait en défiance et le lui faisait rejeter. » Signalons que c'est au cours de ce Procès Apostolique que Mère Agnès présenta le rap­port dont il a été parlé plus haut : Dans quel milieu Sœur Thérèse de VEnfant-Jésus s'est sanctifiée. Marie, qui l'avait contresigné avec plusieurs autres, regrettera l'exploitation indue qui en sera faite ultérieurement, pour charger unilatéralement Mère Marie de Gonzague, en amplifiant sans mesure ses torts et en faisant abstraction de ses qualités très réelles.

La grande émotion, ce fut la venue de Léonie, appelée elle aussi à témoigner en clôture. Elle séjourna au Carmel, du 11 au 18 sep­tembre 1915. Au réfectoire, elle siégea à côté de son aînée, à la place jadis occupée par Thérèse. On devine les entretiens, les confidences, les effusions, qui peuplè­rent ces quelques jours où toutes revivaient les années de joies et de larmes. On a retrouvé dans les notes de Marie une des impressions ineffables de cette rencontre : « Nous étions assises toutes les quatre sur le perron, près de l'infirmerie. Le ciel était bleu, sans aucun nuage. En un instant, le temps a disparu pour moi : le temps de notre enfance, les Buissonnets, tout m'a semblé un seul instant. Je voyais Léonie religieuse, auprès de nous, et le passé et le présent se confondaient en un moment unique. Le passé me paraissait un éclair ; il me semblait vivre déjà dans un éternel présent et j'ai compris l'éternité qui est toute entière en un seul instant. »

La procédure romaine se poursuivit au pas accé­léré, nous n'avons pas à en relever toutes les étapes. Notons seulement que le Carmel, en fonction d'une Béatification prochaine, devait pourvoir à l'aménage­ment des centres de pèlerinage. C'est ainsi que, vers la fin de mai 1921, Sœur Marie du Sacré-Cœur accompagna aux Buissonnets, en visite d'inspection, Mère Agnès de Jésus et Sœur Geneviève de la Sainte-Face. C'était là un de ces lieux auxquels, à lire l'auto­biographie thérésienne, s'appliquent excellemment les vers du poète :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?

C'est une déception de cette qualité qu'on devine à travers le récit transmis à Léonie par son aînée. L'instant a fui ; le charme s'est évanoui. « Si tu veux savoir les impressions que cette visite m'a laissées, les voici : je ne savais comment remer­cier le bon Dieu de m'avoir tirée de la Terre d'Egypte pour m'étabiir dans la Terre Promise. Oh ! que tout me semblait vide et désert loin du Carmel ! Au Belvédère, je me suis mise à la place qu'occupait notre bon père et je regardais la belle vue qui me découvrait au loin la campagne et la magnifique ver­dure, car depuis près de quarante ans que j'ai quitté les Buissonnets tout a poussé, et on ne peut découvrir le château Duchêne. Oui, je regardais tout cela, et tout cela me semblait un exil indéfinissable... Le jar­din est bien entretenu et vraiment très beau, mais le même écho d'exil s'y faisait entendre. Je me suis arrêtée avec bonheur devant le petit jardin de Thérèse. Les petites statuettes d'un sou placées dans sa petite crèche m'ont dit beaucoup au cœur. O aimable sim­plicité, c'est cela qui touche plus que tout. Sous le hangar on se croit encore jeune : les deux crochets de la balançoire sont à la même place... Qu'est-ce que la vie ? Un rêve. Enfin, nous avons visité tous les coins et recoins de la maison, qui reluit de pro­preté. Dans ma chambre, en passant devant la glace, j'ai jeté un regard sur moi afin de pouvoir méditer plus profondément ces paroles du psaume : « La vie de l'homme est comme la fleur qui s'épanouit le matin et, le soir, est déjà flétrie ». Enfin, nous avons repris le chemin du Carmel, avec quel bonheur ! »

Le 26 mars 1923, a lieu la translation du corps de Thérèse, du cimetière de Lisieux à la chapelle du Carmel. Elle est suivie, le lendemain, de la reconnaissance des reliques. Sœur Marie du Sacré-Cœur supporte mal cette cérémonie. Elle s'indi­gne contre un ecclésiastique qui en a pris des photo­graphies : elle fait tant qu'il doit les détruire. N'avait-elle pas écrit à Léonie, qui déplorait qu'on n'ait pas conservé le cœur de Thérèse : « Si tu savais comme j'aurais eu de la peine, depuis treize ans, de voir son pauvre petit cœur dans de l'esprit de vin, comme celui de notre Mère Geneviève! Pour moi, je ne trouve rien de triste comme d'avoir sous les yeux le cœur sans vie de quelqu'un qu'on a tant aimé. J'aime mieux laisser au bon Dieu le soin de préserver lui-même ses Saints de la corruption, si cela entre dans ses desseins x. »

Est-elle du moins heureuse du triomphe qui se prépare ? A coup sûr, « mais uniquement parce que le bon Dieu en sera plus connu, plus aimé, puisqu'il a voulu se servir d'un enfant pour instruire les hommes sur sa miséricorde, pour leur apprendre à l'aimer comme un père. » Du Vatican on offre aux sœurs de Thérèse d'assister à la cérémonie de la Béatification, le 29 avril 1923. Sœur Marie du Sacré-Cœur s'en défend : « Je me figurerai parfaitement tout ce qui se fera à Saint-Pierre. Je verrai de loin le Saint-Père et les Cardinaux et j'aurai l'inappré­ciable plaisir d'être invisible. » Bien lui en prit car, dans la nuit qui précéda la fête romaine, les légers accès de rhumatisme dont elle souffrait depuis quel­ques mois tournèrent à la crise aiguë, avec enflure des genoux et des mains. « Toutefois, écrit-elle, j'oubliais facilement ma souffrance en face d'un tel événement. Après tant de travaux et de renoncement intimes, comme aux jours des dépositions aux Procès, c'était bien peu de chose que mes petites infirmités, ce n'était rien du tout, parce qu'elles étaient sub­mergées dans un océan de grâces infinies. Ah! je comprends mieux que jamais, qu'il n'y a rien de vrai, de grand, de noble, que la sainteté. Disons donc comme notre magnanime petite Sainte, dans toutes les contradictions « : Rien de trop pour conquérir la palme ! » Le bon Dieu, dans son infinie bonté, nous met parfois sur un champ de bataille ; il veut voir ce que nous allons faire, ou plutôt, il sait bien que nous allons nous confier en Lui et Lui-même se réserve de combattre pour nous. Pauvres petits combats d'ici-bas qui auront un jour tant de reten­tissement dans le royaume céleste. »

Immense est la joie de Marie quand, avant la messe, à l'heure même où est lu, sous la coupole de Michel-Ange, le décret de Béatification, le Te Deum est entonné dans la chapelle du Carmel, cependant qu'est tiré le rideau masquant le groupe sculpté qui domine le sanctuaire : Thérèse, au pied de la croix, semant les roses. « C'était émotionnant, écrit-elle, pour nous surtout qui faisions le rappro­chement de sa vie cachée et si pleine d'humilité avec cette gloire dont le bon Dieu l'entoure aujourd'hui»

Dans ce climat d'euphorie Sœur Marie du Sacré-Cœur ne perd pas son esprit caustique. Elle dépeint le P. Rodrigue, Postulateur, procédant méticuleusement au partage des restes de la Bienheureuse : « En le voyant arranger tous les petits reliquaires destinés aux Carmels, je me disais : « Vraiment, il y regarde comme à des parcelles d'hosties ! Pour moi, je ne mets pas ma dévotion dans un plus grand ou un plus petit os, j'ai eu tant de peine de voir tous les os de notre petite Sainte!.. Je t'assure que j'ai eu besoin d'élever mon cœur vers le Ciel où son âme est vivante et radieuse ; et les ossements des Saints ne font qu'exercer ma foi, voilà tout1 ! » Par contre, la comble de bonheur l'élection, confirmée le 31 mai par le cardinal Vico, de Mère Agnès de Jésus comme Prieure à vie. Plus que jamais, au cours de ces événements de portée mondiale, elle admire chez Pauline, avec la gentillesse innée, les talents multiples, l'activité dévo­rante, et un esprit surnaturel qui ne se dément jamais.

L'existence conventuelle reprend son train coutumier, mais chez Marie, maintenant plus que sexa­génaire, l'organisme a été profondément ébranlé. Au début d'octobre 1924, elle est atteinte d'une pneu­monie, compliquée de troubles néphrétiques. L'immo­bilité absolue lui coûte : « Je voudrais bien aller et venir, je me demande ce que c'est que cette maladie qui m'est tombée tout à coup. Enfin, je n'y com­prends rien. Sans doute que le bon Dieu y comprend quelque chose, c'est le principal. Et il n'y a qu'à s'abandonner, les yeux fermés, à sa volonté. » La situation s'aggrave. Trois docteurs consultés pronon­cent : « Aucun espoir ! C'est une affaire de 24 h. » La patiente ne s'effraye pas : « Vraiment j'ai bien de la chance si, déjà, on me donne l'Extrême-Onction. Ça se sera passé bien vite ».

La prière et quelque nouveau remède firent reculer l'échéance. Plus tard notre religieuse philosophera sur sa guérison : « Je me disais : que c'est étrange ! Je vais mourir sans avoir souffert, je ne comprends pas ce dessein du bon Dieu, et j'avais comme un certain regret. Maintenant je vois que je ne me trompais pas et qu'il m'aimait trop pour me priver de la souffrance, car c'est un tel moyen de lui prouver notre amour ! » Dans l'immédiat, la chaude alerte l'invite à plus de générosité : « Me voilà donc ressuscitée après avoir été à la porte du Ciel. Je vais essayer de profiter à présent de la leçon salutaire qui m'a été donnée par cette maladie. Oui, j'ai com­pris plus que jamais que tout n'est rien en ce monde... Notre amour seul compte aux yeux du bon Dieu. »

La Carmélite récupéra ses forces à temps pour vivre intensément le cycle de fêtes déclenché par la Canonisation. Au soir de ce 17 mai 1925, elle écrit à Léonie : « Le silence seul convient... je suis là sans sentiments... Marie conservait toutes choses en son cœur. C'est bien ce qui se passe pour nous. On aime à s'entretenir seule avec Jésus de ses ineffables miséricordes. »

« Voyez-vous, confïe-t-elle à une jeune religieuse, je ne suis pas du tout étonnée de ce que le bon Dieu fait pour la petite Thérèse. Je l'ai vue tant l'aimer, depuis sa plus petite enfance ! Que voulez-vous, quand elle a vu un Dieu se faire ainsi petit enfant, puis mourir pour nous en disant : « Mon Père, pardon­nez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font », elle n'a plus rêvé qu'une chose : l'aimer de toutes ses forces. Et je crois que ce qui a touché le bon Dieu, et ce qu'il récompense surtout, c'est le total désinté­ressement de cet amour d'une âme peu consolée et vivant de foi. »

Quand Mère Agnès lui demandera ce qu'elle pense de l'honneur ainsi rendu à sa sœur, Marie répondra : « Pour la gloire du bon Dieu, j'en suis heureuse, mais seulement pour sa gloire, parce que Thérèse a encore plus de puissance pour le faire connaître et aimer, pour lui ramener des âmes. Je pense qu'il s'est servi d'une enfant pour montrer aux grands et aux sages de ce monde le vrai chemin du Ciel. Il s'était d'abord fait petit enfant pour nous le montrer lui-même, mais nous l'avions oublié, alors il recom­mence la leçon par le moyen de notre petite Thé­rèse. » C'est cette pensée qui s'imposera à elle, chaque année, quand elle lira, avec une émotion qu'elle a peine à refouler, tant à l'ordo qu'au martyrologe du 30 septembre : « Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, vierge de notre Ordre, double de première classe avec octave ».

Il lui déplaît fort, par contre, d'etre prise dans le tourbillon électrique des manifestations et réceptions de tout genre qu'entraîne semblable événement. Elle en est si excédée qu'elle avoue sa lassitude à Mère Agnès ; mais, à la voir toute peinée, elle change le disque et parle en termes élogieux du triduum. La Prieure en sera toute remontée, « et moi-même, con­clut Marie, je ressentais une telle paix que je n'en revenais pas, et que je n'aurais pas eue sûrement si j'avais continué mes jérémiades. »

Il s'en faut d'ailleurs qu'elle abdique son sens cri­tique. Elle saura bien ironiser sur un prédicateur en renom qui, se trompant de Sainte, a évoqué en Thérèse les mortifications extraordinaires, les visions, les extases, et jusqu'aux « tentations humiliantes contre la chasteté ». L'éloquence qui congédie la compé­tence ! Le parloir surtout est pour Sœur Marie du Sacré-Cœur un instrument de torture. Elle y figure souvent distraite et comme absente. Quand Monsei­gneur de Teil communique des séries de photos, elle se prend à dire avec les autres : « Comme c'est inté­ressant ! » mais le Prélat doit lui faire remarquer qu'elle regarde les vues à l'envers.

Avec Mgr Picaud, évêque de Bayeux, c'est bien pire. Il s'attarde à parler des Sœurs défuntes. Il interpelle notre Marie, qui grille d'envie de se retirer : « Etait-elle sainte, Mère Geneviève » ? Et la fusée part aussitôt : « Oh ! bien plus sainte que Thérèse ! » On devine l'étonnement du Pontife et la gêne de Pauline et de Céline, obligées de rattraper l'incar­tade de l'aînée, qui souriait malicieusement de l'effet produit.

Pour apprécier Sœur Marie du Sacré-Cœur, il faut pénétrer dans son intimité. Bien qu'elle en pro­tégeât les abords avec une pudeur farouche et qu'elle n'éprouvât que répulsion à noter ses pensées, sa vaste correspondance et les papiers écrits par obéis­sance pour Mère Agnès de Jésus jettent une vive clarté sur le sanctuaire intérieur.

Elle a le sentiment aigu de sa misère. Défauts de caractère : « C'est une carapace trop dure pour que je puisse m'en débarrasser. » Volontarisme : malade et dispensée du jeûne, elle pèse tout de même son pain et prépare ce qu'elle nommera sa « soupe d'orgueil », quand Thérèse lui aura fait sentir le prix de l'obéissance. Impuissance à l'oraison : « Pauvre bûche que je suis, qui passe une partie du temps à dormir et sans éprouver aucun sentiment » - « une bûche de Noël, mais hélas ! pas du tout en flam­mes. » Ecroulement de ses rêves de sainteté : « Oui, j'ai perdu toutes mes illusions, toute confiance en mes propres forces. » Est-elle acculée au désespoir ? Nullement, car « la clé du Cœur de Jésus, c'est l'humilité. »

« Je pensais : j'ai manqué ma vie, je n'ai pas donné au bon Dieu ce qu'il attendait de moi. Mais j'ai pensé aussi : Lui ne voit pas cela comme moi. Ma vie n'est pas dans les années qui sont passées, elle elle est dans la miséricorde de ma dernière heure... Je lui offre cette souffrance de n'avoir pas été généreuse. Mon cœur est plein de repentir, et cette dou­leur de mes péchés vaut peut-être encore mieux que si j'avais été un modèle de perfection. Je ne puis m'appuyer sur moi-même et je donne au bon Dieu le plaisir d'exercer sa miséricorde envers moi. Alors je puis être heureuse d'être imparfaite. Ma richesse à moi, c'est ma misère. »

Marie a complètement assimilé la petite doctrine. Elle ne lit plus que l'Histoire d'une Ame. « C'est le vrai portrait de Thérèse », déclare-t-elle. Avec sa sœur elle dit à Dieu : « Soyez vous-même ma sain­teté ». Elle ajoute : « Il nous a donné Jésus pour suppléer à tout » - « Souvent je pense que Jésus nous aime, comme s'il n'avait que nous à aimer et que nous étions seules au monde » - « Je n'ai plus envie que de m'entretenir avec Jésus seul ; parler de Lui, c'est encore trop ; vivre unie à Lui, c'est assez .» - « Un soir, à l'oraison, je pensais que je n'avais rien, que je ne faisais rien, et j'éprouvais comme un peu de tristesse, lorsque sans entendre aucune parole, j'ai compris, comme venant du tabernacle, cette con­solante réponse : mais ne suis-je pas là pour suffire à tout ? »

Son christocentrisme est moins accusé que celui de Thérèse. Le nom de Jésus revient moins souvent sous sa plume, sauf aux rares moments d'épanchement, mais il figure en tête de ses lettres, et c'est chez elle comme un cri de tendresse. Elle croit en Lui : « La confiance honore le bon Dieu plus que la vaillance, car reconnaître son néant, voilà ce qui plaît à notre Dieu si grand qui s'est fait si petit pour nous. » Jésus guette notre confiance. À une religieuse lui disant : « Comme Dieu est bon de s'être caché dans l'Hostie ! » Marie faisait cette réponse inattendue : « Ce que je trouve de plus extraordi­naire, c'est qu'il ait réalisé ce prodige en se disant : « Ils me croiront ». Il doit nous admirer de prêter foi à ce mystère. »

Comment témoignera-t-elle sa tendresse ? Mais « à la Thérèse », en embrassant à fond cette vocation qu'est l'amour. « Peu importe que cet amour soit senti ou non, pourvu que nous ayons la volonté d'aimer à nos dépens bien souvent ; ce n'est pas en contemplant, mais en agissant, en travaillant, en souf­frant avec patience ses infirmités spirituelles, que l'on donne plus d'amour au bon Dieu. »

Elle écrit de la Sainte Vierge : « Elle vivait autant que nous dans la nuit de la foi. Il n'y a pas d'autre chemin pour aller au Ciel ». A deux ou trois reprises, notre moniale éprouva une sorte de certitude expé­rimentale de la présence divine. « Je me suis réveillée dans la nuit avec le sentiment que quelqu'un aimait dans mon cœur pour moi. Alors je disais : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi ». C'était une consolation bien douce, mais le bon Dieu ne me l'a pas renouvelée, car il sait bien que la vie de foi va encore mieux à mon âme. Je me trouve trop mauvaise pour avoir de ces consolations célestes. J'ai toujours peur que le diable m'attrape. Alors il vaut mieux que je reste dans la catégorie des bûches ».

Une amie lui a prêté un traité sur l'Eucharistie où elle peut lire : « Si quelqu'un veut arriver à l'état d'union, qu'il ne tienne d'autre objet devant les yeux de son esprit que Jésus couvert de plaies » - « Je veux bien, s'exclame Marie, mais il y a tout de même aussi la vie cachée et la vie publique à méditer ! » Ce même ouvrage recommande de veiller « avec un soin jaloux à ne jamais abandonner, fût-ce un ins­tant, le gouvernement de ses puissances intérieures... Recueillir en Dieu nos puissances, voilà l'unique nécessaire. » - « Et quand je ne trouve en moi que des impuissances, proteste notre héroïne avec une véhémence presque comique ! Comment voulez-vous que je rassemble mes puissances ! Aussi je me tourne vers ma petite Thérèse; elle seule m'indique sûre­ment la voie, la vérité et la vie. »

En vieillissant elle n'aspire plus qu'à Dieu seul. Une autre Carmélite, Sœur Anne de Jésus, feint de lire dans sa main : « Vous avez eu dans votre vie une grande affection ». Marie songe à Edith et en est bouleversée de contrition. Elle rebondit vers Jésus et lui demande pardon des attachements passionnés de jadis.

Le P. Pichon est revenu définitivement du Canada, le 18 avril 1907. Quelques mois plus tard, il prêchait une retraite au Carmel. Un ministère dans les para­ges de Lisieux l'amenait parfois au parloir pour une visite-éclair. Mais le charme était rompu. Le bon Jésuite, sevré de lettres, trouve que sa Philotée « se mortifie à ses dépens ». La vérité est tout autre : « Je n'ai plus de confiance qu'en mon Jésus et en mes Supérieurs. Je veux au moins vivre en paix dans mes vieux jours et ne plus brûler mes ailes à la pâle lumière des créatures » - « Où est donc le temps de mes illusions ? - Le temps où voir le P. Pichon était pour moi le bonheur des bonheurs ! Heureuse­ment ce temps-là est passé. Maintenant mon seul bonheur est de ne plus voir personne... Vraiment mon Jésus me suffit. Je n'ai pas besoin de parler pour qu'il me comprenne. Il comprend même quand je ne sens rien, quand je ne pense à rien, quand je suis comme une bûche. Lui, il pense pour moi, il aime pour moi, il parle pour moi à son Père, enfin il est toute ma richesse et tout mon bien, et tout le reste m'est à charge. »

Marie voudra du moins entourer de ses prières et de ses mots de réconfort le religieux qui lui a été si secourable. Réduit à l'inaction, paralysé dans ses activités, le P. Pichon put offrir jusqu'au bout le Sacrifice de la Messe. On le retrouva inerte dans son fauteuil, à l'aube du 15 novembre 1919. La mort l'avait surpris, les mains jointes, tandis qu'il se pré­parait, dans l'oraison, à célébrer. Le saint Jésuite avait fait, à l'instigation de Sœur Marie du Sacré-Cœur, l'acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux. Il n'était pas le seul.

L'instinct d'apostolat, inné en notre Carmélite, se développa puissamment quand, le 14 décembre 1927, Pie XI proclama sainte Thérèse Patronne des missions. « J'ai résolu, écrira-t-elle, de l'aider avec tout mon lot d'infirmités, qui n'est guère de mon choix. » A ses correspondants, à ses visiteurs, elle fait lire l'His­toire d'une Ame; elle leur en interprète le message; elle ne tarde pas à leur proposer l'acte d'offrande comme un moyen de progresser sur cette piste, plus sûrement et plus vite. Une seule personne, à ce qu'il sem­ble, résista à ses avances. Ses interlocuteurs sont de tous milieux : l'abbé Chêné ; la servante de l'aumô­nier Pitrou ; Mme Grant, l'épouse d'un pasteur écos­sais passée avec lui au catholicisme et devenue gar­dienne de la maison natale de la rue Saint-Blaise; Mme Post, une Américaine convertie du protestan­tisme qui avait assisté à la Canonisation; un Père Blanc qui s'était présenté au parloir avec un colis de dattes, et qui réclamait d'autorité, pour le soutenir en son bled, une lettre mensuelle, dont la pauvre marraine, pourtant paresseuse à écrire, s'acquittera exactement.

Les dialogues qui s'échangent ainsi ne sont pas de tout repos. Il faut en général rassurer, apaiser, éveiller à la confiance des cœurs craintifs à l'excès. Mme Tifenne, fidèle témoin du passé alençonnais, a besoin de réconfort dans sa douloureuse vieillesse. Marie l'encourage : « Vous dites que vous êtes dans un état terrible d'anéantissement. Si vous saviez comme la souffrance morale ou physique est une prière qui monte tout droit vers le Cœur du bon Dieu ! » Que l'au-delà ne la fasse pas trembler ! C'est un mystère, non une énigme. La foi le pénètre et l'éclaire… N'ayez aucune frayeur de la mort, car votre jugement sera doux, vous qui vous êtes offerte à la miséricorde du bon Dieu. »

A toutes, à tous, Sœur Marie du Sacré-Cœur ne cesse de répéter ce qu'elle écrit à Léonie : " Ne pensons pas à nos petites peines ou à nos petites consolations ; ce serait faire comme les moineaux qui veulent toujours picoter ici et là. Imitons les alouettes qui s'élèvent en chantant. Nous aussi, chantons au bon Dieu nos refrains d'amour, qui sont nos petits sacrifices... »

Elle a autorité pour tenir pareil langage, car elle se trouve elle-même de plus en plus sous le pressoir, livrée aux tortures et aux déformations du rhuma­tisme articulaire. Ses genoux terriblement enflés ne lui permettent plus de marcher normalement. Elle a besoin d'une canne ; elle s'appuie au bras d'une Sœur ou elle use - rarement, car c'est reconnaître une sorte de déchéance - de la voiture offerte par Mme Post. Elle entend toutefois continuer d'assister aux exercices communautaires et remplir encore sa charge de provisoire. Elle doit s'accrocher à la rampe de l'escalier pour regagner sa cellule à l'étage. Mais finies les allées et venues dans le jardin et ces occu­pations dont elle aimait l'imprévu et la liberté relative. Elle ne crâne pas; elle ne prononce pas de mots à panache : ce n'est pas son genre. Elle reste vraie dans l'épreuve comme dans la santé. Elle écri­vait naguère à Léonie : « Il en est qui se crampon­nent au désir d'aimer la souffrance, moi, je ne puis me cramponner à ce désir-là, car je n'y réussirais pas, nous sommes tellement faits pour le bonheur ! Mais je me cramponne au désir de vouloir ce que le bon Dieu veut pour moi. » Marie gémit maintenant : « Tous les jours une nouvelle misère monte à l'hori­zon. On ferait mieux d'en prendre son parti et de penser que c'est cela la vie et que c'est la meilleure manière de s'enrichir pour le Ciel. Mais comme le bon Dieu nous a créés pour le bonheur, on ne peut s'habituer au malheur. »

La Thaumaturge du Carmel va-t-elle demeurer impassible devant ce drame personnel de sa « chère marraine » ? Marie semble avoir eu peu d'illusions à cet égard. Elle lance bien un jour, par mode de plaisanterie : « Quand j'irai au Ciel, je dirai à Thérèse : « Vous ne vous êtes pas occupée de mes infirmités, aussi ce n'est pas vous que je saluerai la première ! » La boutade, rapportée au parloir, fut citée dans une revue catholique, avide de recueillir les propos lexoviens, et cela ne fut pas sans jeter quelque émoi dans la Communauté. En fait, Sœur Marie du Sacré-Cœur est trop avisée des choses de Dieu pour s'étonner de l'apparente indifférence de sa benjamine. « Je suis toujours aussi impotente, écrit-elle. Ma céleste filleule ne s'en inquiète guère, parce que cela doit être notre meilleur avoir ici-bas de ne pas nous y trouver tout à fait à notre aise. Cela nous détache forcément de cette pauvre terre. Le bon Dieu a tant de façons de nous en détacher ! Mais il faudrait avoir comme notre petite Thérèse la façon gracieuse de lui sourire tou­jours, et je n'en suis pas là malheureusement. » Elle s'y essaie pourtant, comprenant que là réside la vraie sagesse. N'avait-elle pas déclaré aux heures de pros­périté : « J'ai remarqué que, lorsque je suis fervente, lorsque je ne crains pas ma peine, je souffre moitié moins. Mais, pour cela, il faut vouloir souffrir ; tant qu'on se débat pour jouir, on est perdu. »

Autour d'elle on n'est pas sans inquiétude sur l'évolution de son état de santé. Aussi, craignant qu'elle ne voie pas ses noces d'or, se décide-t-on à fêter, le 22 mai 1928, les vœux qu'elle a émis en 1888. A cette occasion un télégramme lui apporte une béné­diction spéciale de Sa Sainteté Pie XI. Elle répond en envoyant quarante médailles précieuses de Thérèse.

Le rythme implacable de la maladie, qui semble ignorer les périodes de rémission, laisse de moins en moins d'illusions à Sœur Marie du Sacré-Cœur. Vio­lemment meurtrie dans son besoin d'indépendance, il ne lui reste plus que l'évasion par en haut. C'est ce qu'elle confie à Mère Agnès de Jésus, le 10 juin 1928 : « Ah ! le quarantième anniversaire de ma Profession ! La vie m'a semblé ce qu'elle doit paraître au seuil de l'éternité : un instant fugitif! Et j'ai bien compris aussi qu'« un seul jour est comme mille ans » et que dans un instant « vous pouvez, mon Dieu, me pré­parer à paraître devant vous », parce que votre Misé­ricorde est infinie ».