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Marie par le P. Piat - chap. 7

 

L'Ascension d'une ame

 

 

Le 12 juillet précédant sa mort, Thérèse avait dit à ses sœurs : « Ne croyez pas que, lorsque je serai au Ciel, vous n'aurez que des joies. Ce n'est pas ce que j'ai eu, ni ce que j'ai voulu avoir. Vous aurez peut-être, au contraire, de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront appré­cier et aimer. Vous serez obligées de dire comme moi : « Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites ». Ce que Sœur Marie du Sacré-Cœur redoutait plus que tout, c'était l'ankylose aliénant la liberté de mouvement : « Il n'est pas possible que Dieu me demande cela ». Et ce fut précisément cela qu'il demanda. L'indépendante se verra placée, pour onze années encore, dans un état de sujétion qui la purifiera et l'accomplira. Le 26 février 1929, pour lui éviter de monter et descendre l'escalier menant à sa cellule, on l'installe au rez-de-chaussée, dans une infirmerie récemment construite, qu'elle occupera jusqu'au terme de sa vie : « C'est pour moi un grand sacrifice, note-t-elle le même jour, mais je sens que je ferais de la peine au bon Dieu si j'étais triste, car Lui fait tout ce qu'il peut pour me l'adoucir. Oui, il nous donne en tout le centuple. »

Une Sœur d'un dévouement admirable sera désormais attachée à son service, tou­jours prête à répondre à ses appels, car la malade n'aimait guère l'isolement. C'est cette religieuse qui la guidera jusqu'au réfectoire, heureusement situé à proximité. L'infirme marche péniblement, alourdie par les ans, de plus en plus voûtée, penchée en avant, dans un geste humilié, « comme le Christ portant sa croix, souligne-t-elle. » Elle se traîne encore aux heures diurnes de l'Office, mais il lui en coûte de ne plus pouvoir aller à matines. Elle soupire : « Cela jette comme une ombre sur ma vie. » Optimiste quand même, elle n'est point de ces pusillanimes qui font procès au Ciel de leurs déconvenues : « Est-ce la faute du bon Dieu ? Si mon tempérament est fait pour s'adapter à ces misères, faut-il qu'il fasse un miracle pour me les enlever ?... Mais l'enchantement consiste à ce que notre Père céleste fasse tout tourner à notre profit. Ce n'est pas sa main qui fait les maux, c'est sa main qui panse les plaies, celles de notre corps comme celles de nos âmes. »

Les souffrances allèrent crescendo jusqu'en août 1932, où l'heureuse intervention d'un célèbre homéopathe venu de Paris stoppa la progression du rhumatisme articulaire. Marie pouvait encore, quoi­que à un rythme ralenti, participer aux repas et aux récréations collectives, s'intéresser à la cuisine, rendre des visites et en recevoir. Assise à sa table, elle s'employait, de ses doigts déformés et engourdis mais non paralysés, à confectionner des reliquaires, plaçant sous verre, dans une monture en métal et sur fond d'étoffe rouge, une image de Thérèse, entouree d'une sorte de chaînette, une parcelle du linceul, ayant enveloppé les ossements de la Sainte, et l'inscription correspondante. Ce travail obscur, minutieux, qu'elle fera à des milliers d'exemplaires jusqu'au soir de son existence, demandait appli­cation, finesse, agilité tactile.

Efficacement aidée par son infirmiere, Sœur Marie du Sacré-Cœur remplit sa charge de provisoire jus­qu'en 1933, où elle la passa à Sœur Geneviève de la Sainte-Face. Cette année vit en effet une recrudes­cence de ses troubles. Elle prit froid, au cours d'une séance de deux heures au parloir et endura de vio­lentes douleurs au côté gauche. Un traitement éner­gique conjura le péril, mais, vers la fin de janvier, se déclenchèrent des crises de sciatique qui trans­formèrent en supplice les quelques pas à franchir pour rejoindre la Communauté. Marie témoigne, en cette conjoncture, d'une patience admirable, se gourmandant elle-même : « Je ne veux plus penser qu'au moment présent, souffrir de minute en minute » - « Ce n'est pas tant la souffrance qui est agreable au bon Dieu. C'est de bien vouloir tout ce qu il veut » - « Cloué sur une croix, voilà le portrait que Jésus a laissé de lui. »

Quand elle doit se déplacer, elle jalonne le par­cours d'appels anxieux : « Mon Dieu, aidez-moi, je n'en peux plus ». Les jambes refusant tout service, elle doit se résoudre à utiliser le cadeau de Mme Post, un fauteuil roulant qu'un plan incliné permettra d'introduire au Chœur. C'est une étape de plus sur la voie de l'assujettissement. Elle le ressent cruelle­ment, chaque matin, quand on la pousse dans sa voiture jusqu'à l'Oratoire où elle assiste à la messe.

Affrontée à l'immobilité qui la plonge en plein drame, comment notre moniale va-t-elle réagir ? Elle ne joue ni à la stoïcienne, ni à la grande âme ; elle reste tout ensemble naturelle et surnaturelle. Ne visant nullement à donner du travail à la Congré­gation des Rites qui décerne les honneurs liturgiques, elle fait partie de ce que Joseph Malègue appelait « les classes moyennes de la sainteté ». Recueillons ses cris de détresse : « J'ai les genoux comme dans un étau » - « Pendant la récréation je sens mon âme comme dans un abîme de solitude et de choses pas gaies... alors je prie le bon Dieu intérieurement, je lui dis : « O mon Dieu, ayez pitié de moi, je vous en supplie. Sans vous je me désespérerais. » - Ce matin, en allant à l'Oratoire, j'ai lu sur un ex-voto : « Sœur Thérèse, merci ». Alors j'ai eu comme une angoisse, et, les larmes aux yeux, je me suis dit : « Il n'y a donc que moi qu'elle ne soulage pas ! Oh ! non, elle ne vient pas à mon secours, et pourtant elle m'aime ». Ce matin je n'en pouvais plus. C'est quelque chose d'être prise dans sa propre personne. Si je n'avais pas le bon Dieu, je ne sais pas ce que ie deviendrais ». - « Le diable s'en mêle. Il veut me tenter pour que je me désespère. » « Mais dans ces moments terribles, déclare-t-elle, je ne cessais de prier, d'appeler le bon Dieu à mon secours : « Venez, venez ! Hâtez-vous ! » Enfin, la prière reste mon état d'âme ». Elle a la lovauté d'ajouter : « Si je n'étais pas infirme, je n'y penserais pas autant, certainement ». Elle avoue avoir dit au Seigneur : « C'est votre devoir de venir à mon secours ». Et encore : « Je sais bien que vous ne m'abandonnerez pas, mais je vous demande de ne même pas faire semblant de m'abandonner. » Tous les matins, elle parcourt en pensée les quatorze stations du chemin de croix : « Quel profond mystère de voir un Dieu se faire homme, souffrir ainsi pour nous et: paraître si malheureux que les soldats disaient à Simon de Cyrène : « Aide-lui parce qu'il pourrait tomber en route. » C'est un mystère d'amour insondable. »

On lit en Communauté la biographie d'une Sainte « qui avait un visage enflammé dans la souffrance». Voilà qui excite la verve de notre Marie : « La petite Thérèse n'avait point un visage enflammé, cepen­dant elle souriait quand même dans la souffrance, elle était mignonne. Je voudrais bien sourire, moi aussi, mais, mon Dieu ! que j'ai de mal ! » Pauvre marraine! Comme nous la préférons ainsi, coura­geuse, mais sans panache, et si proche de nous!

« La petite Thérèse, note-t-elle encore, souffrait avec amour. Elle faisait feu de tout bois. Moi, je souffre en me plaignant. Pourtant, je voudrais bien l'imiter un petit brin.» Avec Jésus elle crie vers le Père : « Pourquoi m'avez-vous abandonnée ? » Les conso­lations spirituelles la fuient. Elle se trouve toujours « dans une terre aride et sans eau ». Elle s'en ouvre à Léonie : « Souvent, quand je suis dans les ténèbres, j'aime à redire ces paroles du credo : je crois à la vie éternelle ». - « La nuit, quand je sens qu'il m'est impossible de me tourner, de changer un peu de position, je suis obligée de me cramponner au bon Dieu pour ne pas me désespérer. Et toute la journée, je lui dis : « Ayez pitié de moi », car, par instants, c'est comme si je ne me sentais plus de foi. C'est comme un abîme en moi. » De sa table de travail, elle peut interpeller, dans la cour de l'infirmerie, la statue de Thérèse assise, l'Evangile sur les genoux. C'est en vain. « Je la prie, elle ne me répond pas. » Ou plutôt, corrige-t-elle, si elle fait la sourde oreille, c'est parce qu'elle n'est pas aveugle, « et c'est justement parce qu'elle y voit très clair qu'elle ne m'exauce pas. » Marie a assez de lucidité pour conclure : « Croirais-tu que je regarde comme une grâce de marcher dans les ténèbres ? Notre Sei­gneur veut par là augmenter mes mérites. » Dans les heures les plus noires, le Ciel constitue sa ligne d'horizon : « Alors nous parlerons de notre exil et nous serons bien contentes d'avoir souffert. Il nous paraîtra bien peu de chose à côté du bonheur que nous aurons acquis par ces souffrances.» Méditant les noces de Cana, et songeant à 1'ivresse des armées de santé et d'activité, elle soupire : « Aujour-d'hui je n'ai plus de vin ». Mais le texte évangélique la fait se raviser : « Au banquet de ma vie Dieu ne s'est pas trompé. Il a gardé le meilleur vin, celui de l'épreuve, pour la fin ». » Le souvenir de sa filleule l'achemine à la confiance : « Par instants, quand je pense à la petite Thérèse, qui est de notre famille, une si grande Sainte, je suis comme saisie et larmes me viennent aux yeux... Pour qu'elle me laisse en cet état d'infirmité, c'est qu'il y a sûrement de grandes grâces cachées là-dessous. »

 

En vieillissant, Sœur Marie du Sacré-Cœur de cette autobiographie dont le succès s'avère prodigieux : « Je la sais par cœur, mais j'y trouve toujours quelque trésor nou­veau... j'y respire un parfum d'Evangile ». Son oraison se simplifie ; elle évolue toujours autour du Pater ou de quelque verset suggéré par la liturgie. A Noël 1934, l'épistolière livre le texte qui l a nourrie « Vous trouverez un enfant enveloppe de langes et couché dans une crèche... Aimons plus que jamais l'effacement, l'humilité, la simplicité devant un tel mystère ». En fin de carrière, aussi impérieusement que par le passé, s'impose à elle la « petite doctrine », dont elle avait reçu, en septembre 1896, la fulgurante synthèse. Elle écarte les gloses qui compliquent ou édulcorent. Mère Agnès de Jésus lui a prêté un ouvrage en vers, qui prétend illustrer la voie d'enfance : « Pas intéressant, répond Marie. Tout le temps çà « tournicotte » autour de la même pensée... Jusqu'à la fin de notre vie il faudra bien subir toutes ces productions pour l'amour du bon Dieu et par cha­rité pour tous ceux qui se creusent la tête à expliquer la simplicité d'une âme... La paix! La paix! Mais il n'y aura pas de paix ! »

Sur le même ton, qui frise le paradoxe, elle rejette les thèses, que Céline indignée lui signale, où le problème de la souffrance est abordé en des termes qui semblent mettre en cause, la miséricorde divine : « Ne me parlez pas de toutes ces dissertations des docteurs et de tous les savants en spiritualité ; je ne crois à rien, je laisse tout cela, je ne suis qu'un enfant qui peut à peine bégayer et ne sait rien dire que a a a. » La nuit suivante - c'était le 26 décembre 1937 - un rêve lui montra la Vierge lui présentant un enfant, sous le regard stupéfait d'un moine aux allures de prophète. Aussitôt, je me suis réveillée, écrit-elle, et j'ai compris qu'une ère nouvelle s'était ouverte pour les âmes ; c'est bien cela, en effet, la « petite voie », mystère de miséricorde expliqué par une enfant. Qu'on ne me parle pas d'autres mystères, je ne comprends que celui-là. »

l'idée-mère qui ravissait Thérèse, ce qu'on pour­rait appeler la dialectique de la misère et de la Misé­ricorde, Marie la tourne et la retourne en tous sens, traduisant à sa façon : « Je suis capable de tout, mais Lui aussi est capable de tout ». Relisant des notes de jeune fille dans son carnet de retraite de 1876, à la Visitation : « O mon Dieu, un jour vous me demanderez tout... et si je me présente devant vous, les. mains vides ? » elle réagit aussitôt : « Ah ! maintenant, je ne crains pas de me présenter au bon Dieu, les mains vides, car je sais que Lui seul peut les remplir. »

Les constats d'impuis­sance se pressent sous la plume de notre héroïne : « Je suis bien terre à terre et aussi glacée que le temps ». - « Je mourrai dans ma peau de hérisson. » - « Je suis une pauvre marraine, ruinée de toutes manières. Priez pour moi car je ne m'amende pas en vieillissant. Je m'en aperçois bien, et si je ne m'appuyais pas sur la miséricorde infinie du bon Dieu, il y a longtemps que je serais désespérée. » - « Pour un rien j'ai la larme à l'œil. Que je suis misérable ! Mais j'aime à me rappeler ces paroles du bon P. Pichon : « Les plus misérables sont les préférés de sa miséricorde ». Et n'est-ce pas ce qu'a écrit notre petite Thérèse : « Quel bonheur de porter nos croix faiblement ! C'est bien mon cas... » - « Il faut donc que je sois contente de marcher comme une tortue, de ne pouvoir aller comme je voudrais, ici ou là, enfin, d'être infirme. La vérité, c'est que c'est un très grand gain pour moi, je le sens bien. »

Le retour annuel des solennités thérésiennes et les visites de Princes de l'Eglise, dont elles sont l'occa­sion, ne constituent pour la malade ni une attraction ni une diversion.. Elle l'avoue à Léonie, avec la fran­chise un peu brutale qui la caractérise : « Tu ne sais pas à quel point maintenant tout me pèse. Le bon Dieu le permet sans doute pour purifier mon âme. Mais même les fêtes en l'honneur de notre petite Sainte me laissent comme un glaçon. Sans doute je remercie le Seigneur de se servir d'elle pour se faire connaître et aimer, et je me console de mon insensibilité en pensant qu'elle lui sert peut-être aussi à rendre plus sensibles à ses grâces les pauvres pécheurs. Et puis, j'en reste là, sans en penser plus long, car je suis véritablement comme une bûche. » Seule la sauve du marasme la contemplation de Jésus souffrant. « Un jour, j'étais humiliée de me voir si infirme, lorsque, arrêtant mes yeux sur la Sainte-Face qui est au chœur, ces paroles ont changé mes dispo­sitions : « Il a été regardé comme un homme frappé de Dieu et humilié ». Après cela, faut-il se plaindre et désirer ne rien avoir à souffrir ? »

La confiance constitue en effet l'autre volet du diptyque, une confiance qui ne mise nullement sur les mérites personnels, mais s'appuie uniquement sur Dieu. Marie a parfaitement assimilé la conception mystique qui est au cœur de l'acte d'offrande. « Je veux, comme Thérèse, mettre toute ma confiance en Celui qui opère le vouloir et le faire. Et cette con­fiance, je la demande à mon Jésus, espérant que ma petite Thérèse m'obtiendra de pouvoir dire comme elle : « Le Seigneur m'a prise et m'a posée là ! » « Je suis une pauvresse qui n'a d'autres richesses que celles que son Epoux voudra bien lui donner. » « Je n'envie plus aucun Saint, ô mon Dieu, soyez vous-même ma sainteté. » Pour chasser les papillons noirs, elle chantonne volontiers ce refrain d'un can­tique à la Vierge : "Le Ciel est ma Patrie, Je suis du peuple des élus. Mon frère s'appelle Jésus, Et ma Mère, Marie."

Le vocable de « Père » a sur elle un effet magique d'apaisement, en même temps qu'elle lui reconnaît sur Dieu même un pouvoir quasi irrésistible. « La main du Seigneur est douce et tendre ; c'est celle d'un Père. Et si elle nous touche, ce ne peut être que pour nous soulager, non pour nous faire souffrir. » - « Ceux qui ont eu la tête trop dure, le bon Dieu en a pitié quand même dans sa grande miséricorde. C'est ce qu'il fera pour moi. » A chaque anniver­saire, en face d'un bilan qu'elle juge peu glorieux, Marie conclut l'examen sur un cri d'espérance : « Que Jésus efface toutes les poussières que j'ai attrapées pendant les longues années de mon pèle­rinage ici-bas et qu'il les change en pierres précieuses, car il a dit : « Quand vos péchés seraient rouges comme de l'écarlate, ils deviendront plus blancs que la neige. » - « A force de cahoter, notre voyage prendra fin, et nous tomberons, avec quelle joie ! dans les bras du bon Dieu. Alors ce Père, plus tendre que la plus tendre des mères, ne nous demandera pas ce que nous avons fait pendant les quelques jours de notre pèlerinage ici-bas, non, mais comment nous l'avons aimé."

Elle rejoint là la plus haute, la plus pure intuition thérésienne : se servir de tout, joies, chagrins, travaux, succès, échecs, pour faire plaisir à Jésus: «Cette pensée de lui faire plaisir me fait du bien, elle m'aide davantage que celle de gagner des mérites pour Ciel car je n'ai aucune confiance dans ce que je peux gagner, mais je veux lui faire plaisir en me fiant à lui. » Peu importe dès lors la mesquinerie de ce qu'elle nomme ses « œuvres de fourmi » ! La charité au centre de l'action la plus banale, c'est l'énergie nucléaire qui jaillit de l'atome. « Je lisais tout à l'heure l'VHistoire d'une Ame et je suis tombee sur le passage où la petite Thérèse parle à ses novices et je me disais : « O mon Dieu! une vie employée à des choses si petites, et qui pourtant est si grande à vos yeux ! Faut-il que nos petites choses, faites avec amour, vous soient précieuses ! »

 

La théorie commande la pratique, et d'abord sur le terrain brûlant des relations de Communauté Le 16 février 1935, Marie livre à sa correspondante de Caen sa resolution de retraite: « Toujours la même. J'aime à méditer ce paroles de Notre-Seigneur à ses apôtres : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Alors je veux m'appliquer toujours à être charitable envers mes sœurs, à les aimer comme Jésus les aime, à voir leurs qualités plutôt que leurs défauts. Ne font-elles pas tout ce qu'elles peuvent pour plaire au bon Dieu ? Et lui les aime d'un amour infini. Est-ce que je serais plus difficile que lui, qui est infiniment parfait et qui supporte nos imperfections et nos misères de toutes sortes ?... Et moi qui suis l'imperfection même, et qui exige des autres la perfection ! Quelle aberration d'esprit. »

Ne nous y trompons pas. Ses vivacités d'antan sont bien amorties. La vie solitaire, la morsure de la douleur, l'esprit d'oraison ont refréné ce que le tempérament avait de trop fougueux. Quand Mère Agnès de Jésus appelle sa sœur, qui se dispose à jouir d'une audition des petits chanteurs de la basi­lique, l'acte de renoncement est consenti en toute sérénité : « Il faut bien faire des sacrifices ». Marie fait figure d'impotente, mais nullement renfrognée. Elle sait rire et plaisante volontiers, elle aime encore, en récréation, lancer un mot drôle ou qui fait mouche, relevant malicieusement le folklore des psaumes : « Gebal et Ammon et Amaléc, Oreb et Zeb... et Zébée et Salmana », se défendant d'entonner « les lamentations de Jérémie », mimant son entrée au Paradis, toute caparaçonnée de défauts, mais défen­due par Thérèse, qui répliquera au réquisitoire de l'avocat du diable : « Moi qui la connais bien, je vous dis qu'elle est très gentille, ma marraine. » - « Alors les anges s'inclineront, et je serai au Ciel. » Elle s'amuse de la façon de scandale qu'elle pro­voque quand elle elle joue à la mécréante, lançant en pleine conversation sur l'Eucharistie : « Je vais bientôt faire mon heure d'adoration. Croyez-vous que cela me réjouit d'être dans l'obscurité, à me crever les yeux, pour apercevoir, entre les barreaux, une petite Hostie qui ne va rien me montrer du trésor qu'elle cache ?»

Pressent-elle une pointe de triomphalisme dans l'évocation des grands jours du pèlerinage ? Vite, elle ramène au réel de la foi : « Il ne faut se réjouir que de la gloire du bon Dieu. Sinon, on n'est pas dans la vérité. » Quand on cherche à mettre en vedette son rôle personnel dans l'aventure thérésienne, elle riposte humblement qu'ayant beaucoup reçu, elle a beau­coup gaspillé : « Ce n'est pas la même chose d'ensei­gner ou de faire. Allons, laissons cela. C'est le bon Dieu qui verra. » C'est surtout dans les entretiens particuliers, au cours des licences, qu'elle s'épanche délicieusement, puisant dans le répertoire intarissable d'Alençon, du Mans, des Buissonnets. Une gaie com­pagne, en un mot, toujours originale et si vivante, dont on est obligé de dire qu'elle est encore tout à fait hors série.

Il advient que les vieillards se recroquevillent fri­leusement sur eux-mêmes. Chez Marie, c'est un élargissement d'horizon que l'âge provoque. En novembre 1936, elle confie à son infirmière : « Pendant toute ma vie religieuse je n'ai, pour ainsi dire, rien fait avec l'intention de sauver des âmes. Maintenant je ne pense plus qu'à cela, à offrir mon épreuve pour le salut des âmes. Il faut bien que j'aide à la petite Thérèse qui est Patronne des Missions. Et j'y pense souvent. Croyez-vous que j'en sauve ? C'est ma seule force de l'espérer. » Le 4 janvier suivant, elle revient à la charge : « ïl y a des jours où je me sens tellement dans la détresse que je me dis que je ne pourrais pas souffrir davan­tage. Je me sens comme abandonnée du Ciel. Le diable me tente sous le rapport de la résignation... Il n'y a que la pensée que je sauve des âmes qui me donne un peu de courage. » - « Excepté d'aimer le bon Dieu et de se sacrifier pour sauver des âmes, tout est creux. » - « Je me sens tellement triste de me voir si impuissante, si infirme, je cours après la liberté sans jamais pouvoir l'attraper. Tant pis, mais pourvu que j'attrape des âmes ! »

Elle songe à une servitude autrement tragique, celle des enchaînés de la haine qui, à la porte de l'enfer, selon le mot de Dante, « laissent toute espérance ». « C'est épouvantable, écrit-elle, de n'avoir jamais le plus petit moment de bonheur, ne jamais voir Dieu. Si on savait ce que c'est !.. Ces âmes seront comme des astres errants auxquels une tempête de ténèbres est réservée pour l'éternité. » C'est ce qui lui arrache ce cri de générosité : « je consentirais à rester sur la terre, dans cet état si pénible d'âme et de Corps, jusqu'à la fin du monde, si le bon Dieu le voulait, afin de sauver plus d'âmes. »

Sœur Marie du Sacré-Cœur a une prédilection pour les déshérités de la société. Tandis que le chant de l'Internationale salue en eux « les damnés de la terre », elle les range dans l'aristocratie du Ciel. « C'est là, comme le dit notre petite Thérèse, que nous connaîtrons nos titres de noblesse, et alors les grands de ce monde seront bien souvent au-dessous des humbles et des pauvres d'aujourd'hui. » Elle s'attendrit à la pensée que des ouvriers, provisoirement en chantier au Carmel, ignorent peut-être tout de l'ordre sur­naturel : « Je demande au bon Dieu pour eus une grâce secrète oui leur mérite la vie éternelle.» Quand on la plaint, elle fait remarquer qu'il est de plus sombres misères. Les lépreux surtout excitent sa pitié. Elle songe irrésistiblement à eux quand elle peut disposer d'une offrande généreuse. Comme elle eût compris les propos conciliaires sur l'Eglise pauvre et l'Eglise des pauvres ! « Je pensais ce matin, écrit- elle, à la manière dont Notre Seigneur s'y est pris pour établir son Eglise. Il aurait pu prendre des hommes instruits qui auraient fait valoir sa doctrine. Non, il a pris des ignorants, des pécheurs... C est merveilleux et combien touchant. »

Parmi les intentions spécifiques qui sollicitent notre Carmélite, le Vicaire du Christ est en tête. Pie XI recourt volontiers aux suffrages de ses filles de Lisieux auprès de Celle dont il a fait « l'Etoile de son Ponti­ficat ». Quand il est aux prises avec la persécution, quand il souffre, quand la mort le guette, Marie redouble d'instances. Lorsqu'on la surprend alors dans ses insomnies nocturnes, si on lui demande a quoi elle pense, elle répond invariablement : « Je prie pour le Pape ».

Elle se sent encore et toujours une mission spé­ciale auprès de Léonie, qui, de la Visitation de Caen, mendie infatigablement la chronique lexovienne et les miettes qui tombent de la table de Thérèse Elle se met en frais pour l'informer, la distraire, l'édifier. Parfois ses lettres se voilent d'un accent de mélan­colie: « Ceux qui pourraient nous raconter du beau, du nouveau, ce sont ceux que nous aimons et qui nous ont précédés au Ciel. Mais ils se taisent, ils font comme saint Paul, qui, après avoir été ravi jusqu au troisième Ciel, n'a pu nous dire que ceci : « L'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu, son cœur ne peut comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui i'aiment» Mais pourquoi se perdre en doléances et en vaines récriminations ? « Nous som­mes vraiment dans l'âge des infirmités. Toutes ces misères sont des coups de cloche qui nous annoncent l'arrivée du train. Oui, bientôt, nous serons au port. En attendant, supportons avec courage, ou sans cou­rage les ennuis du voyage. »

 

Au sein de la Communauté, nous l'avons dit, les préférées de Marie sont, outre les malades, les sœurs du Voile blanc, qui avec son infirmière, l'entou­rèrent de leurs soins, et les tourières. A celles-ci elle continue de rendre visite ; elle leur envoie des billets charmants, non sans leur recommander de ne pas s'y attacher, car elle n'entend pas susciter autour de sa personne un culte de pseudo-relique. Quant aux religieuses alitées, malgré les difficultés d'accès, elle veut leur porter un mot de réconfort. « Oh! conduisez-moi, dit-elle à son infirmière, que j'aille les égayer et les intéresser. Elles m'attendent, et quand je n'y vais pas, elles s'attristent. »

Encore qu'elle se défende de diriger les consciences, les liens qui la rattachent à Thérèse lui valent une petite clientèle, qu'elle encourage de ses missives et de ses entretiens. La composition en est très électique ; on y voit figurer Victoire, l'ancienne servante des Buissonnets, devenue marchande des quatre sai­sons ; à ses côtés, une amie d'enfance de notre héroïne, Louise Coulombe; et un haut fonctionnaire retraité, veuf de cette Edith que Marie avait tant chérie. Elle les amènera tous trois, en des circonstances très différentes, et après une initiation en règle, à faire en sa présence, au parloir, l'acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux.

Les conseils qu'elle prodigue à ses correspondants ne sont que le reflet des enseignements thérésiens. A Mme Post, elle redit inlassablement la primauté sou­veraine de la grâce : « Nous sommes dans l'ascenseur divin. Jésus nous porte dans ses bras, et au soir de notre vie, nous nous trouverons rendues à la place qu'il nous a destinée de toute éternité. Elle nous sera donnée gratuitement parce que notre bonne volonté lui suffit. Que peut-il attendre de notre néant ? Rien. Il nous demande seulement de l'aimer et d'avoir confiance en sa bonté infinie ». A M. de Mesmay, qui gravit un âpre calvaire, Marie redit le prix de la croix : « Lorsque je vous vois si résigné au milieu de vos infirmités croissantes, si soumis toujours à la volonté du bon Dieu, je le remerde de ces grâces si grandes qu'il vous accorde, j'ai de plus en plus l'assurance qu'au sortir de cette vie, il n'y aura pas de purgatoire pour vous. Voilà la fleur que vous réserve notre Thérèse. C'est maintenant le temps de votre purgatoire, prenez courage, même si vous ne ressentez aucun courage. »

Pour sa vieille compagne alençonnaise, notre Car­mélite exorcise les mânes du jansénisme. « Au com­mencement de cette nouvelle année, je me fais la même réflexion que vous : est-ce ma main qui déta­chera la dernière feuille du calendrier ?... et comme vous, je serais effrayée de me trouver en face de la justice de Dieu. Mais, ma petite Louise, ce n'est pas cela du tout. Vous êtes à côté de votre affaire. Nous ne nous sommes pas enrôlées pour rien dans la légion de Thérèse, dans la légion des âmes vouées à l'Amour Miséricordieux... Ne vous imaginez pas un Dieu armé pour vous de sa justice lorsque vous paraîtrez devant Lui, cela lui fait de la peine, ce n'est pas être dans la vérité. Etre dans la vérité, c'est reconnaître qu'on n'est rien, qu'on n'a rien fait pour mériter le Ciel, qu'il nous est donné par grâce, et que le Seigneur infiniment miséricordieux nous le donnera pour rien, ou plutôt à cause de Celui qui l'a gagné pour nous. »

Quand la même correspondante s'afflige de sa froi­deur à la Sainte Table, Marie lui répond par l'exemple de Thérèse, « qui n'avait pas de consolations sen­sibles... » - « Nous n'avons que plus de mérites à ne rien sentir, ajoute-t-elle. » Le sommet de cet apostolat, c'est la conversion

d'une adolescente hypersensible et instable qui s'était jetée précocement dans les pires promiscuités et qu'il avait fallu placer dans un refuge d'abord, puis au Bon-Pasteur. Notre Marie s'attache à cette enfant, découvre en elle « une riche nature », perçoit même d'intuition qu'elle est une proie pour le Christ. Mais il faut vaincre ses révoltes, calmer son amertume, dominer la honte qu'elle a d'elle-même, l'effroi devant le don total. Cinquante lettres, échelonnées de 1935 à 1940, porteront à la pauvrette les preuves d'une affection qui ne renonce jamais. C'est une ventable éducation de la confiance, dans le style de l'enfance spirituelle. « Thérèse vous a vue toute seulette, cher­chant le bonheur, et elle s'est dit : « C'est moi qui lui ferai trouver le bonheur auquel son âme aspire, je lui montrerai qu'il n'y en a point d'autre sur la terre que de servir le bon Dieu et de l'aimer, car lui seul est digne de son amour, son cœur n'est point fait pour la créature, il est trop grand pour qu'elle puisse le satisfaire pleinement. » - « Il y a en vous de quoi faire une sainte. »

La jeune fille s'ouvre de plus en plus à la grâce, mais elle connaît les impatiences des débutantes et aussi les regards en arrière et les faux pas. Marie, maternellement, guide, reprend, stimule cette volonté vacillante, encore qu'assoiffée d'idéal. A celle qui se désole de ses efforts souvent infructueux elle ne cesse de répéter : « Ce sera le travail de toute votre vie, jamais vous n'arriverez à la perfection que vous désirez. C'est le bon Dieu qui, voyant votre bonne volonté, vous la donnera au moment de votre mort. Il faut bien nous mettre cela dans l'idée, car cest la réalité. » La pensée de l'apostolat est maintes fois suggérée, à travers le conseil de Thérèse a ses novices. « Pour un acte de vertu pratiqué dans l'omble, nous pouvons sauver une âme ». Prières et sacrifices donnent efficacité aux conseils, qui portent peu à peu leurs fruits. La jeune personne, longtemps rétive, commence à entrevoir la rupture des liens qui la retiennent dans le monde. Elle craint de ne pas aimer assez, mais sa vieille amie du cloître la rassure : cette peur, c'est déjà de l'amour.

 

Le 15 octobre 1936, en pleine tourmente du Front populaire, la Communauté célèbre les cinquante ans de vie religieuse de Sœur Marie du Sacré-Cœur. Celle-ci, qui abhorrait le faste et supportait mal qu'on lui témoignât quelque honneur, devait dire : « J'ai subi cette cérémonie pour faire la volonté de Dieu. » Rien ne manqua à la fête. La jubilaire, un bâton fleuri à la main, fut conduite à la grille du chœur, en sa voiture drapée de blanc. Mgr Picaud, évêque de Bayeux, présida la messe et rappela les liens fra­ternels qui avaient uni l'héroïne du jour et Thérèse. Dans l'intimité, une poésie de circonstance, composée par Mère Agnès de Jésus, déroula, en trente trois strophes, le film mouvementé de cette existence toute vouée à Dieu.

Les cadeaux affluèrent de partout. Pie XI signa de sa main une aquarelle qui le représentait donnant sa bénédiction, tandis que Thérèse, postulante, couron­nait son aînée qui venait de faire profession. Le P. Marie-Bernard, de la Grande Trappe, a apporté lui-même le motif sculpté qu'à la demande de géné­reux donateurs canadiens il a ciselé pour les Buissonnets, et qui évoque la Vierge du Sourire guérissant la petite Thérèse. Marie contemple l'œuvre longue­ment et déclare toute émue : « Je revois encore le regard de Thérèse fixant la Sainte Vierge. C'est inoubliable. » Le présent qu'elle avait par­ dessus tout convoité, celui qui lui fit le plus de plaisir, ce fut un calice destiné par elle à un jeune prêtre, neveu de son infirmière. Elle alliait ainsi son culte eucharistique et sa dette de gratitude envers l'humble Sœur qui la soignait avec tant d'abnégation et dont elle avait fait la confidente de ses pensées et de ses souvenirs. Elle-même ne tarderait pas à vider jusqu'au fond la coupe du sacrifice.