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Marie par le P. Piat - chap. 8

 

La Dernière étape

 

 

Sur ses vieux jours. Marie pouvait, comme Céline, se comparer à un « château branlant », ou en sou­venir de saint Ignace d'Antioche, parler des « dix léopards attachés à ses pas. » L'âge amène le cumul des infirmités. Si la liberté intérieure demeure inen­tamée - « une grande âme est maîtresse du corps qu'elle anime » - la zone d'indépendance physique se rétrécit toujours plus.

Le 8 mars 1937, l'état de notre Carmélite s'aggrave soudain; une hernie, contractée depuis plusieurs années, s'enflamme au point de mettre ses jours en danger. La faiblesse du cœur interdit toute opération chirurgicale. La malade, qui ne peut plus s'alimenter, reçoit le sacrement d'extrême-onction. Elle se prépare à la mort avec sérénité, non sans éprouver l'angoisse de sa totale incapacité d'agir. « Moi qui aime tant ma liberté ! Je sens que c'est le bon Dieu qui fait tout dans mon âme ». Le spectacle de la nature la détend : « Je vois de mon lit un petit arbrisseau qui grandit. J'aime le jardin, c'est reposant, c'est pur. » Un traite­ment inédit, qu'on a pu qualifier de miraculeux, la sauve in extremis. Après douze jours elle peut enfin communier et s'écrie, à l'arrivée de Jésus-Hostie : « Depuis le temps que je vous attends !»

Elle connaîtra un nouveau sursis, mais plus handicapée que jamais, souffrant d'angine de poitrine et d'urémie, cependant que s'accentuent les douleurs rhumatismales, que les mains se tordent, et qu'elle a peine à tenir la tête droite. Désormais, elle mangera à l'infirmerie avec sa garde-malade et ne participera plus aux exercices du chœur : ce qui lui fait désirer, selon l'expression qu'elle emprunte à saint Pierre, « l'abandon de sa tente ».

Pour s'encourager, elle relit les Novissima Verba. Mère Agnès de Jésus, qui a recueilli au jour le jour ces ultimes propos de Thérèse, note aussi, pour notre édification, les réflexions de son aînée, au cours de son long chemin de croix. La voix de la nature n'en est pas absente, mais c'est toujours la voix ae la grâce qui a le dernier mot : « Je prie la Sainte Vierge comme si elle vivait à mes côtés. Je lui dis : « Oh ! venez à mon secours. Vous voyez bien dans quelle détresse je suis, obligée comme sur une place publique, de me soumettre à tant de soins, à cause de mon impuissance x. » - « Quand je vois les petits oiseaux voler, je me dis : Hélas ! moi je ne peux pas, je suis immobilisée sans pouvoir bouger. Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Et je pren­drai mon vol, et je trouverai mon repos, mais û n'est pas sur la terre » - « C'est inouï de se sentir si faible sur toute la ligne ! Pas l'ombre de courage ! Pas l'ombre ! » Et s'adressant à Notre-Seigneur : « Aidez-moi à vous aimer, car je ne pourrais pas toute seule ». Elle appelle cela « percer son cocon pour s'envoler ».

Toujours elle rebondit vers l'amour : « Ah ! com­ment ne pas aimer un Dieu si puissant, si grand, si bon, qui fait tout pour notre bien ! Si j'allais en enfer, je lui dirais toute l'éternité : « Mon Dieu, je vous aime. » Bien qu'on craigne qu'elle ne se fatigue, elle demande son ouvrage et travaille toujours à ses reliquaires. « Ce n'est pas que j'y trouve du plaisir, mais il faut savoir s'ennuyer pour se désennuyer. » Elle ne se berce pas d'illusions. « Ce matin, en me levant, je me suis dit : « Il ne faut pas que je pense qu'aujourd'hui ça ira mieux qu'hier. Oh ! non ! Tous les jours, on a de nouvelles peines, alors j'aime mieux les accepter d'avance. »

La pensée de sa misère ne la trouble pas. Elle est depuis longtemps enracinée dans la miséricorde infinie. Rien ne peut l'ébranler. « Je suis bien proche du port, je demande à mon divin Epoux de brûler toutes mes fautes dans son amour. » - « Souvent je dis au bon Dieu : je voudrais être une Sainte, c'est pour cela que vous m'avez appelée au Carmel, mais je veux que ce soit pour vous faire plaisir, parce que vous vous plaisez à voir notre âme s'embel­lir. » Par délicatesse pour Lui, elle s'interdit, autant que possible, d'exhaler ses plaintes. On retrouve en elle, à un niveau plus accessible à l'humaine faiblesse, l'écho des sentiments qui animaient Thérèse, en' ses terribles dernières années. Il n'y a pas là un simple phénomène de mimétisme verbal. On pressent l'action efficace et permanente de la Thaumaturge, qui sou­tient visiblement sa « chère marraine », sur la piste qu'elle a elle-même frayée. Marie, d'ailleurs, en fera confidence : « Parfois rien ne m'intéresse et je suis intérieurement si exilée ! Mais, en même temps, je sens comme une force cachée, comme quelqu'un qui m'aide dans le secret et qui me dit : « Ne te fais aucune peine de rien ». - « On n'a qu'à dire : Mon Dieu je vous aime. Cela suffit à remplir une journée. »

Notre moniale se trouvait de plus en plus cal­feutrée entre quatre murs. Le dimanche toutefois, quand le temps le permettait, elle tenait à faire en sa petite voiture un tour de jardin, parmi ces par­terres et ces plates-bandes qui lui rappelaient tant de choses. Elle s'arrêtait volontiers dans un angle propice, pour saluer « la bienheureuse vision de paix », comme elle l'appelait : le dôme de la basilique émergeant par-dessus les arbres. Elle évo­quait les promenades que Mme Martin aimait faire sur cette colline, lors de ses visites chez les Guérin.

Quelle ne fut pas sa joie, quand à l'occasion du Congrès national eucharistique de Lisieux, le car­dinal Pacelli, vint comme Légat de Pie XI, l'inaugurer solennellement ! Malgré sa répugnance pour les réceptions officielles, elle avait dit jadis : « Je désire beaucoup connaître tous les cardinaux qui passent au monastère, car il se pourrait que l'un d'eux fût Pape un jour ; et je serais heureuse de recevoir au Carmel la bénédiction du futur Vicaire de Jésus-Christ ». Elle fut servie à souhait. Le 12 juil­let 1937, celui qui accéderait, deux ans plus tard, au Souverain Pontificat, pénétrait dans le cloître. Sœur Marie du Sacré-Cœur assista à sa messe et communia de sa main, dans l'infirmerie où Thérèse était morte. Elle lui fut présentée par l'Evêque de Bayeux comme « celle à qui l'on doit l'histoire d'une Ame. » Du Prince de l'Eglise et de sa suite brillante son regard se reportait vers l'image de la Sainte : « Quand je pense à ce qu'elle faisait ! C'était si peu de chose ! Mais elle y mettait tant d'amour ! Aussi on peut dire que le bon Dieu s'est comme piqué d'honneur pour la faire valoir, jusqu'à lui donner toutes les gloires imaginables. »

C'est dans cette même infirmerie que Mgr Picaud célébra la Messe le 22 mai 1938, pour les cinquante ans de profession de notre Car­mélite. Il n'était plus question d'une fête extérieure. La reconnaissance et la joie se concentrèrent au dedans. Elle bénit le Ciel de l'assujettissement de la vie religieuse, qui naguère lui inspirait tant de répul­sion : « Chacun aime sa liberté : elle est pourtant la source de bien des maux, et nous ne remercierons jamais assez le bon Dieu de nous avoir appelées à son service, à la vraie liberté des enfants de Dieu. »

Le triomphe de Sœur Marie du Sacré-Cœur, en ces années douloureuses, fut de pouvoir offrir au Seigneur la jeune fille dont elle avait pris en charge la conversion et l'éducation chrétienne. Elle brise ses dernières objections : « Quand votre nature semble se révolter et réclamer sa liberté, dites-lui bien qu'elle réclame ses chaînes, car la vraie liberté, n'est-ce pas de se donner à Jésus, et non au monde, qui ne fait que des esclaves ?» Sa correspondante allègue qu'elle est trop misérable pour une telle vocation. « Qui en est digne ? » répond la moniale. C'est un don pure­ment gratuit. « Quand on pense qu'un Dieu si puis­sant et qui n'a besoin de rien, s'approche de sa pauvre petite créature pour lui demander son cœur, Lui, qui est aimé par des millions d'anges ! Mais ce n'est pas pour Lui, c'est pour nous qu'il fait cela, parce qu'il nous aime et qu'il sait bien que Lui seul peut nous rendre heureux. »

La jeune femme, prénommée Yvonne, se décide enfin à prendre l'habit, au Bon Pasteur du Mans. Marie exulte. Elle l'encourage de loin, l'exhorte à faire l'acte d'offrande, s'informe des moindres détails de son existence. Elle veut que le Carmel procure à la postulante sa première robe de religieuse, qu'une Sœur tourière la représente auprès de sa filleule adoptive quand celle-ci fera profession sous le nom de la Sainte de Lisieux. Elle offrira même en cadeau, rarissime exception, sa propre pho­tographie. Comme sa benjamine à l'émission des vœux de Sœur Marie de la Trinité, elle se fait l'effet de Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII : « Main­tenant je puis mourir, dit-elle ». En cette promotion spirituelle elle voyait un vrai miracle moral : « C est la petite Thérèse qui a voulu me donner la conso­lation de ramener cette âme au bon Dieu, pour me

montrer qu'avec mes petites souffrances unies à celles de Notre-Seigneur, je puis sauver des âmes. Quel mystère ! C'était une âme si enténébrée, mais main­tenant, voyez comme elle s'élève avec amour vers le bon Dieu. J'ai tant prié pour elle ! C'est quelque chose que la prière. Notre-Seigneur disait à sainte Marguerite-Marie : « Une âme qui prie peut me consoler pour mille pécheurs. »

Yvonne tombera bientôt malade. Marie lui prodiguera les messages de tendresse, l'exhortera à la joie, et offrira pour elle ses dernières épreuves. Elle la confiera avant de mourir à la sollicitude de Sœur Geneviève de la Sainte-Face. Sa protégée devra quitter le couvent pour se reposer. Elle le réintégrera, pour en sortir encore pour raison de santé en juillet 1942 ; elle entrera chez les Sœurs de Notre-Dame de la Charité de Saint-Vigor, où, rongée par la tuberculose, elle trépassera quelques années plus tard dans des sentiments admirables. En souvenir de l'amitié qui la liait à la marraine de Thérèse, le Carmel avait voulu que la Châsse de la Sainte, au cours de son périple national, rendît à la jeune mou­rante une suprême visite.

Sœur Marie du Sacré-Cœur s'était également intéressée à Charles Maurras, que le Pape Pie XI, étant donné les intérêts religieux impliqués en cette affaire, avait spécialement recommandée aux mérites du Carmel, dans une lettre adressée per­sonnellement à Mère Agnès de Jésus. C'est aux côtés de celle-ci, pratiquant, là encore, discrètement, cet « art exquis du second rang » qui était sa grâce, que notre moniale eut l'occasion d'approcher au parloir le chef de l'Action française. Elle s'émut de ses incertitudes devant le mystère de la foi; elle s'étonnait qu'une intelligence de cette qualité s'avouât loyalement impuissante à les surmonter. Elle qui trouvait Dieu avec la simplicité d'un enfant n'en était que plus compatissante devant ces hésitations, ce trouble secret, qu'elle saisissait obscurément. Discuter était vain. Marie pria. La veille même de sa mort, elle témoignera combien cette cause lui était chère. On peut penser que son intercession ne fut pas étrangère à l'heureux dénouement. Comment croire, Seigneur, pour une âme que traîne Son obscur appétit des lumières du jour ? Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine Entre les bras de l'Espérance et de l'Amour !

Plus que jamais, fidèle à l'esprit des deux Thérèse, Sœur Marie du Sacré-Cœur se sentait « fille de l'Eglise ». Comme on lui parlait d'un article où un publiciste étalait avec complaisance les scandales de la chrétienté du Moyen Age, elle répondait vivement : « C'est curieux, il me semble que rien ne pourrait ébranler ma foi. Je trouve, au contraire, qu'il faut que l'Eglise soit bien grande pour ne pas avoir som­bré, pour tout traverser. J'ai toujours eu beaucoup de foi. » - « Un centigramme de foi, disait-elle, suffit pour enlever tous les maux. » Sans doute parle-t-on de la nuit de la foi, mais c'est une nuit étoilée ; la vraie nuit, c'est l'absence de foi. « Le soleil matériel est peu de chose. C'est Dieu le vrai soleil, c'est lui qui éclaire notre âme, qui met de la gaieté dans notre vie, quand il veut. C'est Dieu la beauté infinie, la vraie, la seule beauté, la source de toute beauté, de toute gaieté. Et la gaieté qui luit dans l'âme Est le soleil de tous les deux. « Le reste, affirme-t-elle encore, est une vraie camelote. »

Marie revenait fréquem­ment aux souvenirs du jeune âge. Volontiers elle répétait, comme faisait jadis M. Martin, la parole de Dieu à Abraham : « Je serai moi-même ta récompense très grande. » - « Parfois, écrit-elle à Mgr Germain, le 21 février 1939, j'interroge l'avenir et je me dis:

Comment faire pour mourir ? Car la mort est un mystère. Mais aussi, comment faire pour vivre ci-bas, lorsque les infirmités vous enveloppent ? Quand j'étais petite et qu'on voulait me faire faire quelque chose qui me déplaisait, je répondais : « Je suis bien libre moi ! » Mais à présent, je ne suis plus libre, plus du tout, et quelquefois je n'ose plus y penser et je me dis : « Comment faire pour vivre ? » Alors, je n'ai d'autre ressource que de me confier au bon Dieu, qui nous prépare une vie éternelle de liberté et d'amour, et qui permet que nos souffrances passa­gères, unies à celles de Jésus, la procurent aussi à tant d'âmes égarées, qui ne savent par quel chemin atteindre cette liberté. »

Les âmes ! ce sera jusqu'au bout sa passion, son tourment, sa raison de vivre. Au début de janvier 1939, elle déclarait : « Quand je suis allée à la messe hier, je souffrais beaucoup, et puis j'étais gênée, compri­mée, mes bras me faisaient mal... Mais j'ai offert cela au bon Dieu pour obtenir qu'une pauvre âme pécheresse ne soit pas gênée et perdue toute l'éter­nité. »

Plus l'organisme est débilité, plus il est vulnérable, proie offerte aux virus et aux microbes de tout genre. En mars, c'est une bronchite qui secoue la malade, et pour plusieurs mois, la vouant aux quintes épui­santes et à l'insomnie. Elle peut néanmoins, le 5 mai 1939, participer à la séance, dont elle goûte le charme fraternel, où la Communauté fête les 70 ans de Céline et son propre anniversaire. Elle philosophe sur l'événement. « L'autre jour, écrit-elle à Mme Coulombe, je disais avec une certaine peine que je ne me serais jamais attendue à être aussi infirme

à 80 ans ; que si j'avais su, dans ma jeunesse, ce qui m'attendait, j'aurais bien redouté la vieillesse. Mais, à bien réfléchir, je suis tout à fait « à côté de mon affaire ». Je devrais dire, au contraire : je ne savais pas faire, à 80 ans, un si bel héritage. En réalité, n'est-ce pas un bel héritage que nous aurons gagné ici-bas par nos souffrances physiques ou morales ? Depuis un mois et demi, je suis prisonnière, ne pou­vant sortir à cause d'une bronchite. C'est une grande privation pour moi de ne pouvoir être conduite au jardin, le dimanche. J'offre au bon Dieu le sacrifice de cette promenade, pour que les pécheurs ne soient pas privés, toute l'éternité, de se réjouir dans les jardins célestes, où nous nous rencontrerons avec tant de bonheur. »

La Présence Réelle restera toujours à ses yeux un sujet de stupeur. « Tantôt, devant le bon Dieu, je me disais : « Ce que c'est tout de même d'avoir la foi. Je suis là devant des bougies allumées et un petit rond blanc que je ne vois même pas, et il faut que je croie que c'est Notre-Seigneur. C'est tout de même bien mystérieux. » Elle reconnaissait là ce qu'on a osé appeler « la coquetterie de l'Amour Divin » qui se cache pour qu'on le cherche, mais en désirant qu'on le trouve.

Quant à sa filleule du Ciel, jamais elle ne l'a sentie si proche d'elle. « Je connais une belle histoire, commence-t-elle un jour d'un ton inspiré. Il y avait une fois une petite fille qui s'appelait Thérèse et qui est devenue la plus grande Sainte des temps modernes, et cette petite fille était notre sœur. » Elle ne la dis­socie nullement de sa famille. « Ses gloires uniques, affirme-t-elle, sont la réponse à nos grandes peines et humiliations d'autrefois. » La sainteté de l'enfant a plongé ses racines dans celle des parents.

La semeuse de roses n'aura-t-elle point d'égards pour l'affliction de sa pauvre marraine ? A deux reprises elle vint la visiter, comme le mentionne la correspondance adressée à Léonie : « C'était le 29 janvier (1939), dans la nuit, je souffrais beaucoup de rhumatismes aux genoux, et une Sœur du Voile blanc bien dévouée, qui couche dans une cellule auprès de moi, avait fait ce qu'elle avait pu pour me soulager, afin que je ne me sente plus les jambes et les genoux comme tordus, ce qui arrive quelquefois. Après bien des essais, ne pouvant réussir, elle me dit : « Je vais bien prier notre Sainte de venir à votre secours. » Et elle se retira toute triste, mais confiante. Quelques instants après, je sentis comme quelqu'un qui me remettait très doucement les jambes droites, sans aucun effort, et je ne doutai pas d'une intervention surnaturelle. La prière de mon infirmière avait été entendue et ma petite Thérèse était vraiment venue à mon aide. Je n'ai plus du tout souffert et j'ai pu dormir toute la nuit. »

Une autre fois que Marie, prise d'une douleur lancinante à l'épaule, se trouvait comme paralysée et incapable de se recouvrir, la Sainte était « descendue » et de sa main fraternelle, avait remonté les couvertures et apaisé les souffrances. « Retourne main­tenant au Ciel », lui avait dit la malade, après 1'avoir remerciée. Sourires d'un instant, rencontres fugitives.

Quand éclate la guerre, Sœur Marie du Sacré-Cœur, qui a hérité du fier patriotisme de M. Martin, ressent douloureusement l'angoisse nationale. Elle invite à placer son espoir dans le Seigneur, à planer plus haut que les vicissitudes humaines. « Pourvu que le règne de Dieu arrive, répète-t-elle, tout le reste est peu de chose. » Er elle cite volontiers les paroles de saint Jean de la Croix : « Ne vous laissez pas attrister par les incidents fâcheux de ce monde, car vous ignorez les biens qu'ils apportent et par quels secrets jugements de Dieu ils sont disposés pour la joie éternelle de ses élus. »

Elle en a fait elle-même l'expérience. Quand elle parcourt de mémoire son passé d'octogénaire, elle le voit jalonné d'incidents où elle reconnaît des grâces. « Dieu écrit droit avec des lignes courbes », dit le pro­verbe portugais. Revenant sur sa maladie de 1924, notre moniale constate : « Mes années d'infirmité étaient nécessaires. Je ne pouvais tout de même pas aller au Ciel comme cela, après avoir sauté d'un pied sur l'autre, avec une pelle et un rateau, dans le jardin, arrachant les mauvaises herbes et plantant à peu près tout. » - « Qu'ai-je donc fait au Carmel ? Rien. Il était grand temps que le bon Dieu me donne un travail plus lucratif : celui que je fais dans ma vieillesse et qui consiste seulement à souffrir un peu pour sauver les âmes. Le Seigneur est trop bon de m'avoir choisi tout ce qu'il y a de plus opposé à mes goûts, et je l'en remercie de tout mon cœur. C'est lui qui sait ce qu'il veut de moi et je me fie complètement à lui. » - « Je ne peux pas être triste. C'est comme si quelqu'un me soutenait en dessous, malgré moi. »

Depuis toujours elle s'était habituée à jeter sur elle-même un regard détaché. Ce n'est pas elle, à coup sûr, qui eût posé pour la postérité. L'anti- pharisienne qu'elle restera jusqu'au bout se moque éperdûment de l'opinion des hommes. Cela trans­paraît, en termes plaisants, dans cette note de 1925 : « Quand je serai morte, je sais tout ce qu'on dira de moi. On dira, par exemple, qu'à la fin de ma vie, j'avais des rhumatismes qui m'empê­chaient de marcher et que je ne les supportais pas trop mal. On dira sans doute aussi que j'avais une belle âme, et puis on ajoutera quelques spiritualités que j'aurais dites dans quelques coins, et puis aussi que j'étais un peu originale, et puis on terminera en disant que la petite Thérèse est venue me chercher, et je pense que ce sera la vérité parce que je le lui demande tous les jours, et aussi à la Sainte Vierge et à saint Joseph. »

La pensée de la mort n'effrayait guère notre Sœur ; elle lui avait toujours été familière. Avec l'éternité, la liberté et la miséricorde, c'était un des leitmotive qu'elle orchestrait le plus volontiers. Cueillons, au fil des ans, son témoignage sur ce thème. En 1900 : « La mort, c'est quelque chose de bien plus simple qu'on ne croit. Oh oui ! ce doit être bien simple de tomber dans les bras de son père!... Et bien doux en même temps. » En 1925 : « En pensant à ce jour de la mort qui attriste tant la nature, j'ai eu tout à coup cette inspiration : « C'est le jour de la grande miséricorde ». Ce que j'ai ressenti était si profond. J'ai compris que c'est le moment où le bon Dieu fait déborder sur l'âme le torrent de ses miséricordes. Il lui donne, sans aucun mérite de sa part, tout ce qu'il a résolu de lui donner de toute éternité. » En 1929 : « J'ai dans l'idée que je n'aurai pas peur, au moment de la mort. Le jour de la mort, c'est le plus beau jour de la vie. » En 1931 : « C'est une grâce de n'avoir pas peur de la mort. Mais c'est une grâce plus grande encore de dire, avec notre petite Sainte : « C'est ce qu'Il fait que j'aime ». En 1939 : « Jésus, notre Sauveur, a vaincu la mort par sa Résurrection. Qu'avons-nous à craindre ? Nous pouvons bien passer par où il est passé, avec con­fiance et sans aucune appréhension. Mais, pour cela, il faut que Lui-même nous mette dans cette dispo­sition, autrement, nos pensées sur ce point sont toutes

à la tristesse. Mais, quand il le veut, elles sont toutes à l'espérance. »

Les notes intimes de Sœur Marie du Sacré-Cœur - réflexions décousues, nous l'avons vu, et nullement journal d'âme - s'achèvent, le 4 décembre 1939, sur des pensées concernant l'agonie de Jésus et sa soif du salut de tous les hommes. Elle voudrait « le dédomma­ger » des échecs et des ingratitudes. Le dernier mot est pour l'apostolat : « Mon Dieu, je suis toute à vous, j'espère tout de vous. J'espère que, par toutes les petites souffrances que je vous offre, je vous con­solerai et vous donnerai toutes les âmes que vous désirez, ô mon Dieu infiniment bon ! Quand je pense à votre bonté, comme notre sainte petite Thérèse, j'ai besoin de pleurer. »

L'année se termina sur une très grande épreuve. L'infirmière vigilante qui, depuis près de dix ans, prodiguait ses soins à la malade, dut partir en cli­nique, le 27 novembre, pour subir une opération chirurgicale. Marie ressentit cruellement cette sépa­ration. Elle entourait sa compagne d'une affection inquiète, craignant toujours qu'elle ne se fatiguât à l'excès. D'en être privée lui fit l'effet d'un véritable déchirement. Seule l'évasion par en-haut lui rend la sérénité. « Lorsqu'on est si avancé dans la vie, écrit- elle à Mère Agnès de Jésus, le Ier janvier 1940, on sent une mélancolie particulière, comme un voyageur qui a dit adieu à tant de choses qu'il ne reverra plus jamais. Mais il lui reste des horizons nouveaux et infinis qu'il contemplera bientôt avec Celui qui a fait son cœur si grand que Lui seul peut le combler. »

A Léonie elle adresse ce dernier message : « Je tâche de faire argent de tout pour payer la place au Ciel de tant de pauvres créatures qui ne pensent qu'à avoir de bonnes places sur la terre ! Et encore, je n'arriverais pas à payer leur place ni la mienne si Jésus ne mettait dans la balance tous ses mérites. » L'infirmière revint au monastère le 4 janvier 1940. Ce fut pour remarquer chez sa malade une toux persistante qui l'inquiéta. Le mardi 16, la fièvre grimpa en flèche, tandis que le cœur s'affolait. Celles qui la soignaient s'opposant à ce qu'elle se rendît à l'Oratoire, Marie protesta de toutes ses forces : « Je veux voir notre Mère. » Quand elle fut en présence de Pauline, elle supplia : « Ayez pitié de moi, vous du moins qui êtes mes amis. » On décida de lui faire porter la communion. Le docteur, appelé d'urgence, diagnostiqua une congestion pulmonaire du côté droit.

L'aumônier, le chanoine Travert, administra à la patiente le sacrement d'extrême-onction. Il aimait cette âme fraîche et pure comme une fleur de mon­tagne, avec ses jugements à l'emporte-pièce et ses trouvailles verbales. Il appréciait surtout la sincérité et l'humilité qui la rendaient trop sévère pour elle- même. « Ah ! la chère marraine, disait-il ! Sans s'en douter, c'est elle qui me dirige. » Recevant ses regrets sur ses misères passées, il l'avait rassurée : « Ne craignez pas, votre lampe est bien allumée. »

Après un mieux relatif, la reprise violente ne laissa plus le moindre espoir. Quand on l'avertit qu'elle était à la mort, Sœur Marie du Sacré-Cœur exprima sa satisfaction : « Ce n'est pas triste de mourir. Voyez comme ça se fait vite. » Elle était paisible comme un enfant, attentive à l'entourage, ayant pour cha­cune un mot de bonté ! Elle reçut avec une parti­culière tendresse les cinq Sœurs du Tour. Elle remer­cia d'un beau sourire la religieuse qui aidait à la soulever. Celle-ci était affligée de surdité, aussi lui donnait-elle chaque soir une marque d'amitié dont, pour rien au monde, il ne fallait la distraire. « Pauvre petite fille, soupirait-elle, elle n'entend pas. Elle n'a que cela. Ah ! il ne faut pas lui faire de peine. »

Le 17 janvier, on installa Marie pour quelques heures à sa table de travail, mais elle était comme absorbée et parlait peu. Elle put encore communier ce jour-là, ainsi que le 18. Mère Agnès de Jésus lui communiqua une lettre autographe de Sa Sainteté Pie XII, qui bénissait la Communauté et la chargeait de trans­mettre un message paternel à des personnes pour lesquelles on avait beaucoup prié ! « Oh ! s'écria-t-elle, comme le Saint Père est bon ! Comme il a le souci des âmes ! » Un bref dialogue s'engagea avec la Prieure : « Je n'ai pas l'ombre de courage » - « Vous êtes cependant tout près du Ciel et je crois que vous y entrerez sans aucun détour - Oh ! combien je le désire ! - Avez-vous peur de la mort ? - Pas du tout ».

Tandis qu'on la recouchait, avec des difficultés inouïes, elle offrait, dans une intention apostolique, ses ultimes souffrances : « Les âmes ! les âmes !... Il y en a tant qui n'aiment pas le bon Dieu ! Oh ! que c'est triste ! » A ses sœurs qui la plaignaient elle répondait doucement : « Ça aura une fin ». Vers 22 h 30, après l'office de Matines, la Communauté se groupa autour du lit où l'agonisante livrait vaillamment son dernier combat. Elle accueillit ses Sœurs d'un visage largement épanoui, puis elle saisit le crucifix et le porta à ses lèvres en disant : « Je vous aime ». Ce fut sa dernière parole intelligible.

La fin se faisant attendre, la plupart des religieuses se retirèrent, prêtes à revenir au coup de cloche. Mais à 2 h du matin, - on était le 19 janvier 1940 - le dénoue­ment se précipita. La mourante, couchée sur le côté droit, se releva, trouva la force de s'asseoir et articula, sans exhaler aucun son, une assez longue prière qu'on devina être le Pater, suivi sans doute de l'acte d'offrande à l'Amour Miséricordieux. Aussitôt après, elle redressa la tête pour fixer alternativement en-haut, face à son lit, la Sainte-Face, l'image de Thérèse et la statue de la Sainte Vierge. Puis elle baissa un peu les yeux, jeta sur son infirmière un regard chargé de gratitude et expira doucement.

Inhumé le 23 janvier, son corps repose dans un caveau aménagé sous la Châsse de sa glorieuse filleule. Quelques jours avant son trépas, en prévision de la fête du 21 janvier, la Sainte Agnès, Sœur Marie du Sacré-Cœur avait mis par écrit, en les antidatant, ses souhaits à Mère Agnès de Jésus. Dans ce document posthume on lit ces phrases qui constituent le résumé de toute sa foi comme de toute son espérance :

« Je me demandais bien souvent : « Mais que ferons- nous au Ciel, toute l'éternité ? » Ces paroles de Notre- Seigneur me sont tout à coup venues à l'esprit : « La vie éternelle consiste à Vous connaître, Vous et Celui que Vous avez envoyé ». Ce n'est pas trop de l'éternité pour connaître la bonté infinie du bon Dieu, sa puissance infinie, sa miséricorde infinie, son amour infini pour nous. Voilà nos délices éternelles qui ne connaîtront pas de satiété ; notre cœur est fait pour les comprendre et s'en nourrir. Souvent, avant de communier, j'aime à dire l'acte de contrition : « Mon Dieu, j'ai un grand regret de vous avoir offensé, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aima­ble, et que le péché vous déplaît... Ce n'est pas parce que je crains un reproche ou vos châtiments, mais parce que vous êtes infiniment bon, parfait, et, par amour, je dois toujours chercher à vous plaire ; ce doit être mon unique but, mon seul bonheur. Ici-bas, je com­prends un peu ce que vous êtes, mais, dans la vie éternelle, quand je vous verrai face à face, j'aurai une connaissance plus claire de Vous, mon Dieu, qui êtes mon Créateur et mon Père et qui m'avez donné des preuves si grandes de votre amour... »