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Marie par le P. Piat - chap. 3

 

LA VIE AUX BUISSONNETS

 

 

Il apparut vite à M. Martin que la bonne éducation de ses filles serait facilitée par un transfert à Lisieux, où elles profiteraient de l'expérience de leur tante. Il s'en ouvrit à Marie et Pauline : « C'est uniquement pour vous que je ferais ce sacrifice, mais je n entends pas vous en imposer un. A vous de dire si vous préférez ou non continuer la fabrication du point d'Alençon. » Délicatement, elles firent remarquer qu'il devait d'abord penser à lui-même. Il devina leurs sentiments profonds, et l'exode fut décidé. M. Guérin, qui sera nommé, le 16 septembre, subrogé tuteur de de ses nièces, déniche sur la paroisse Saint-Jacques, le domaine de rêve enfoui dans les arbres, qui passera à l'histoire sous le vocable des Buissonnets.

Tandis que le père reste sur place pour liquider les affaires en cours, les enfants se rendent a Lisieux le 15 novembre 1877 et, dès le lendemain, s'installent en leur nouveau cottage. Le jour même, une lettre de Marie transmet à M. Martin l'impression unanime : « C'est une charmante habitation, riante et gaie avec ce grand jardin où Céline et Thérèse pourront prendre leurs ébats. Il n'y a que l'escalier qui laisse à désirer et aussi le chemin d'accès, « chemin du Paradis », comme tu l'appelles, car, en effet, il est étroit, ce n'est pas « la voie large et spacieuse ». Qu'importe, tout cela est peu de chose, car nous ne faisons que camper sur la terre : aujourd'hui nous avons ici nos tentes, mais notre vraie demeure c'est le Ciel, où nous irons un jour rejoindre notre Mère chérie. »

Dès le 30 novembre, Louis Martin rallie ses filles et la vie s'organise. La statue de la Madone sera placée dans la chambre des aînées. Il avait bien été question, en raison de sa taille, de la replacer au Pavillon, mais Marie, maintenant, ne la trouvait plus trop grande ; elle protesta : « Oh ! non, papa, on va l'emporter avec nous. Maman y tenait beaucoup ; il ne faut pas s'en séparer. »

L'aînée, qui a 17 ans et demi, prend la direction du ménage. Elle a du savoir-faire, de l'autorité, de la finesse, avec un penchant à exercer son entourage par ses taquineries. M. Martin, qu'elle aime passion­nément et qui le lui rend bien, lui laisse les coudées franches. Il n'intervient que pour l'essentiel et feint de ne pas s'apercevoir des erreurs de détail. Le seul point où « sa première, sa grande », comme il dit, le peine quelque peu, c'est la fréquence de ses retards, notamment à la messe du dimanche. Il a souci de la formation du caractère, du bon rendement, de l'économie. « A la maison, écrit Marie, notre vie était bien réglée. A part le temps des récréations du midi et du soir, nous travaillions sans relâche. Papa désirait nous voir toujours occupées. Il cherchait aussi à développer nos talents et il veillait à nous procurer tout le nécessaire pour nos travaux d'art à l'aiguille ou au pinceau. »

Léonie et Céline entrent à l'institution des Béné­dictines de l'Abbaye, que fréquentaient Jeanne et Marie Guérin, cependant que Pauline se charge de l'instruction de Thérèse, Marie se réservant les leçons d'écriture. On s'efforce de suivre la ligne tracée par la chère maman disparue. Léonie fait des progrès notables, tandis que les deux plus jeunes jouissent du dévouement et des attentions maternelles de leurs grandes sœurs. Fer­meté et tendresse vont de pair, M. Martin appuyant de tout son crédit celles qui remplacent la maman.

La petite Thérèse, dans son autobiographie, a fait le tableau de cette idéale vie de famille, qui avait pour âme commune l'amour mutuel, haussé au diapason de la charité du Christ. On s'entrechérissait, on s'entraidait, et cette chaleur du cœur se manifestait par certains signes extérieurs : abondance d'effusions, emploi, qui peut paraître excessif, de diminutifs et de gentils surnoms, vivacité d'expression et intensité de senti­ments, allant jusqu'à donner au ton épistolaire l'appa­rence de la mièvrerie. Chacun apportait dans ce con­cert sa note propre : Marie, positive et entière, avec ce grain de fantaisie et ce sens de la nature, qui l'apparentaient à son père ; Pauline, active et entre­prenante comme sa mère, semillante comme elle et combien émotive ; Léonie, obstinée et courageuse, mais susceptible et chargée de complexes ; Céline, volontaire jusqu'à l'entêtement, riche de talents et de personnalité ; Thérèse enfin, qui traverse, depuis la mort de la maman, une crise d'hypersensibilité, sans toutefois que cela altère son énergie foncière ni cet ensemble de qualités dont bien peu alors soupçonnent l'opulence. Quant à M. Martin, il règne en Patriarche sur ce petit monde, lui communi­quant sa foi et l'égayant de sa belle humeur. Chaque matin, il le conduit à la messe à Saint-Pierre. Avec ses filles, il fréquente les offices du dimanche. Il a l'art de varier la conversation et de garnir la veillée de chants, de jeux et de poèmes, que la soirée se tienne sous la lampe, à la tombée du jour, ou, dans les belles périodes printanière et estivale, qu'elle se déploie au jardin. Parfois, c'était au belvédère, dans la chambre de réflexion qu'il s'y était aménagée, que le père com­muniquait à ses aînées le fruit de ses lectures ou qu'il ouvrait pour la benjamine « la boîte à trésors », où s'entassaient bijoux et pierres de toutes sortes, derniers vestiges de l'étalage de la rue du Pont-Neuf. Il n'hésitait pas à conduire ses filles en excursion ou en pèlerinage, ou encore - ce fut le cas en juin 1878 - à faire à ses aînées les honneurs de la capitale.

Plus que tout, il veille à entretenir la flamme religieuse et à donner l'exemple de la plus stricte pénitence. Il faut même le freiner sur ce chapitre. Marie s'en préoccupe, avec la complicité de M. Guérin, qui l'aime tout spécialement et l'admire. Elle dit de son père : « Je trouvais parfois austère ses sages conseils, et de peur qu'il ne devienne encore plus austère, je l'empêchais de lire par exemple les Pères du désert, parce que j'avais remarqué qu'ensuite il voulait trop se mortifier. »

Au cours de ces années heureuses, celles des foyers sans histoire, un épisode digne de Shakespeare servit de lointain prélude aux épreuves de l'avenir. « Vers l'âge de 7 ans, écrit Sœur Marie du Sacré-Cœur, Thérèse eut une vision prophétique. Nous l'enten­dîmes, Pauline et moi, appeler : « Papa ! papa ! » Je courus vers elle en disant : « Pourquoi appelles-tu papa ? Tu sais bien qu'il est à Alençon ». Elle m'assura qu'elle l'avait vu passer devant son petit jardin, la tête couverte d'une étoffe sombre. Je vis très bien qu'il y avait là quelque chose de surnaturel, mais j'essayai de dissimuler mon saisissement, et nous l'emmenâmes dans le jardin pour la convaincre qu'il n'y avait personne. » Le secret d'une telle scène ne sera dévoilé que plus tard, mais déjà sont frappés les quatre coups du destin.

A la rentrée d'octobre 1881, Thérèse, à titre d'externe, rejoint Céline chez les Bénédictines. Léonie, qui avait passé quatre ans dans leur établissement comme pensionnaire, venait d'en sortir, mais en y laissant une partie de son cœur. Marie, toujours moqueuse, aimait lui chantonner : « Abbaye, mes amours ! » Au fond, elle se réjouissait d'un tel attache­ment, qui contribuait à fixer son inconstante sœur. Quant à la benjamine, sa précocité l'effraye quelque peu : « C'était, dira-t-elle, une âme profonde et très réfléchie, je la trouvais trop sérieuse et trop avancée pour son âge. »

Dans ce tranquille bonheur, surviennent quelques coupes sombres. Le 16 février 1882, Pauline revient comme transfigurée de la messe entendue à Saint-Jacques. Au pied de la statue de Notre-Dame du Mont-Carmel, une illumination intérieure a fixé sa vocation. Elle doit revêtir, et à Lisieux même, au monastère de la rue de Livarot, l'habit de la Vierge. Grand est l'émoi de Marie, qui va perdre sa com­pagne de toujours, son associée dans le gouvernement de la maison. Plus tard, elle notera ses impressions à l'intention de Mère Agnès : « Je venais d'avoir 22 ans lorsque vous me dites en confidence que vous aviez la vocation d'être Carmé­lite. Je savais depuis longtemps que vous vouliez être religieuse à la Visitation du Mans, et cet avenir plus ou moins éloigné m'attristait beaucoup. Car comment penser à me séparer de vous que j'aimais tant, de vous qui faisiez le charme de ma vie ! Mais le jour où vous m'avez parlé du Carmel, j'eus encore plus de peine. Le Carmel, je ne le connaissais pas, j'ignorais même qu'il y eut un Carmel à Lisieux, mais je savais que c'était un Ordre austère, où l'on jeûnait huit mois de l'année, où l'on faisait toujours maigre, et j'étais désespérée que le bon Dieu vous appelle à une pareille vie.

« Il fallait pourtant me résigner à cette pensée. Nous avions le même confesseur, je m'apercevais bien que vous saviez parfaitement dire votre âme, tandis que moi, j'étais comme une bûche. Du reste, qu'aurais- je confié de mon âme ? Votre désir d'entrer au Car­mel ne faisait point germer en moi la vocation ; je n'avais donc rien à dire. Pourtant je souffrais beau­coup, et je me rappelle qu'un jour, en revenant de me confesser, je me mis à fondre en larmes lorsque je me trouvai seule dans ma chambre. J'ouvris alors l'Imitation et j'y lus ces paroles : « Ayant repris cœur après l'orage, rappelez vos forces à la vue de mes miséricordes, car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour rétablir toutes choses, non seulement avec mesure, mais avec abondance et en comblant la mesure. » Je me sentis aussitôt consolée. »

 

Le 17 avril 1882, une providentielle entrevue arra­chera Marie à la solitude redoutée. Un Jésuite ori­ginaire de la région alençonnaise, le P. Almire Pichon, prêchait une mission au personnel de la dra­perie Lambert. Il avait réputation de sainteté. Son charisme était d'orienter les âmes vers le Sacré-Cœur, abîme de mansuétude et de pardon. Ayant éprouvé « à en devenir fou » le tourment des scrupules, il avait, grâce au P. Ramière, « remisé au galetas le Dieu des jansénistes » et découvert le bon Dieu, qu'il se mit à faire connaître et aimer, tant en chaire - il prêcha plus de neuf cents retraites - qu'au confes­sionnal, où il passait certains jours jusqu'à dix, douze et quinze heures. Une immense correspondance com­plétait cet enseignement. Le prestige et l'emprise d'une telle direction étaient considérables. Aussi la venue du religieux dans la cité lexovienne mit-elle en efferves­cence toutes les Philotées en mal de haute spiritualité.

Alertée par une amie, Marie Martin, d'abord défiante, céda à la curiosité. Les saints ne courent pas les rues. Pourquoi manquer l'occasion d'en ren­contrer un en chair et en os ? Elle assiste à sa messe et se présente : « Mon Père, je suis venue vous trou­ver pour voir un saint ». Le Jésuite sourit de cette simplicité et se borna à répondre : « Confessez-vous. » Ce qui fut fait sur le mode ordinaire, à la grande déception de la pénitente, qui murmurait déjà entre les dents : « Si j'avais su, je ne me serais pas dérangée! » Mais, le soir, le désir la hante de retourner interpeller son Saint. La voici donc, le lendemain matin, au confessionnal, avouant qu'elle s'est sentie irrésistiblement poussée à faire cette démarche. Un bref dialogue s'engage, que Marie transcrit fidèlement. « Il me fit quelques questions, me demanda si je voulais être religieuse. - Non, mon Père. - Mais que voulez-vous donc faire ? Vous voulez vous marier ? - Oh ! non ! - Rester vieille fille ? - Oh ! non, bien sûr ! - Alors ? » Finalement, il lui fixa rendez-vous, dans quinze jours, au Refuge où il prêcherait une retraite, lui demandant de noter, selon la méthode de Saint Ignace, toutes ses pensées sur la vie religieuse : attraits, objections, mouvements intérieurs. Il conclut paternellement : « Quant à moi, j'espère bien vous donner à Jésus. »

Pour notre héroïne, jusque-là si imperméable à toute perspective de consécration à Dieu, ce fut comme une découverte : un bandeau qui tombe des yeux. Elle repartit métamorphosée. Jésus l'avait con­quise. « J'étais prise dans ses filets, écrit-elle... filets de miséricorde. Je revins à la maison, le cœur léger et rempli d'une joie secrète. Jésus avait donc sur moi aussi jeté un regard particulier d'amour. Je n'étais pas tentée d'imiter le jeune homme de l'évan­gile et de m'en aller tristement loin de lui. Au jour convenu, j'allai trouver le P. Pichon avec mes huit grandes pages où j'avais révélé tous les sentiments les plus intimes de mon cœur... Je lui passai par la petite grille mon manuscrit et je me levai pour partir, mais il me retint pendant une heure, le lisant devant moi, m'interrogeant et me faisant toutes sortes de réflexions, séance tenante. Je puis dire que j'ai passé là un mauvais quart d'heure. Et moi qui n'avais pas voulu autrefois de directeur, j'en avais un ! Et je l'avais choisi de mon propre gré ! Ou plutôt, non, c'est le bon Dieu qui me l'avait choisi, il arrivait au moment où j'en avais le plus besoin, au moment où j'allais perdre ma Pauline chérie. J'avoue qu'il fut pour moi l'ange du Seigneur. »

C'est ainsi que le P. Pichon inaugura avec les hôtes des Buissonnets une intimité qui durerait 37 ans et qui ferait de lui, selon le mot de M. Martin, « l'ami et le directeur de toute la famille ». Entre lui et Marie une correspondance s'inaugure, dont le ton de confiance réciproque et la ferveur d'affection trahissent, en toute innocence, faut-il le dire, la sen­timentalité de l'âge post-romantique. Elle lui écrit tous les quinze jours. Il s'adresse à elle, dans les premières années, tous les mois, puis il espacera, sous le poids du travail. Mais l'affection ne faiblit pas. Manifestement, notre Jésuite a deviné les richesses d'âme de cette indépendante au cœur explosif, qu'il aime appeler « le lion ».

Des lettres de sa dirigée, le P. Pichon n'a rien gardé. Il lui eût fallu une bibliothèque portative. Nous avons par contre de multiples échantillons de sa propre littérature. Il est d'un disciple des Exer­cices qui aurait beaucoup fréquenté le Docteur de Genève. « Point de découragement ! Supportez vos petits défauts avec résignation ; ayons patience, dit saint François de Sales, d'être imparfaits1. » « A chacun sa perfection. Ne devenez pas Marie Eustelle. Soyez vous toujours. Tout ce qui est humain n'est pas mauvais. La grâce le perfectionne mais ne le détruit pas. » « Oui, oui, oubliez-le Dieu mécon­tent et voyez le Dieu indulgent, plein d'amour. C'est Celui-là qui gagnera tout votre cœur. »

Les consignes reçues, la bonté prodiguée, contri­buèrent à amortir le choc du départ de Pauline. Le 2 octobre 1882, Marie accompagnait M. Martin et M. Guérin qui conduisaient la postulante dans sa nouvelle famille. « Je n'oublierai jamais ce jour, écrira- t-elle plus tard à sœur Agnès de Jésus, et je pourrais heure par heure vous en donner les détails. Quand je vis la porte de clôture se fermer sur vous que j'aimais tant, je jetai un cri de douleur. Ce pauvre petit père fut admirable comme toujours. Vous comprenez notre tristesse en revenant aux Buissonnets sans vous ! »

Le P. Pichon réconforte sa dirigée et profite de l'immolation noblement consentie pour l'orienter à son tour vers le don total. « J'ai le droit d'affirmer que vous aimez Jésus. Autrement, lui auriez-vous donné votre Pauline ?... Est-ce que l'holocauste aurait pu être aussi complet si le cœur n'eût pas été de la partie ?... Ce fiât chanté sans pleurs, qu'il retentisse toujours dans le Cœur de Jésus jusqu'au jour où vous rejoindrez votre bien-aimée recluse... Il est entendu que je prêcherai votre prise d'habit, n'est-ce pas ? » Il calme les alarmes de sa « bouillante enfant » affrontée au mystère impénétrable de la vie religieuse. Il apprivoise peu à peu cette liberté trop fringante qui craint le mors et l'éperon. Plier sous le joug du Seigneur, n'est-ce pas se libérer ? « Servir Dieu, c'est régner. »

Marie est désormais appelée à jouer auprès de Thérèse un rôle de premier plan. Par ses qualités, voire par ses défauts, elle servira d'instrument au Seigneur pour façonner la future Sainte. Elle l'assou­plit par sa tendance à railler et à contredire. Elle l'approfondit et la garde d'une dévotion étroite, inquiète et bigote, grâce à l'exemple de sa piété large, libre, exempte de toute convention. Elle lui communique l'amour des humbles, la pitié pour toute misère.

Marie était perspicace, intuitive. Elle semble avoir discerné très tôt les vertus éminentes de sa jeune sœur. Elle en raffole, mais elle ne la gâte pas. C'est ce qu'on sent à travers les charmants souvenirs où, du Carmel, elle rappellera à Léonie les séances de coiffure aux Buissonnets : « Si Thérèse n'était pas frisée ainsi le jour de sa première communion (ceci fait allusion à un portrait que sa Léonie estimait inexact), tu sais bien, comme moi, qu'elle l'était toujours, même pour aller à l'Abbaye, et que le dimanche, je me donnais la peine de la friser autour du front. Je ne mettais à cela aucune vanité, c'était uniquement pour faire plaisir à notre cher petit père, qui, si tu te rappelles, ne pouvait souffrir que je coupe seulement un bout des cheveux de sa « petite reine ». C'était sa gloire. Quant à Thérèse, elle ne se croyait pas jolie, elle le dit elle-même, et de fait, nous nous arrangions de façon à ce que la vanité n'entre pas dans son cœur... Pour moi, aucun de ses portraits ne me la donne aussi belle qu'elle l'était en réalité. Tu te rappelles cette parole, d'une per­sonne du monde pourtant. Elle me dit un jour en la regardant : « Cette enfant-là a du Ciel dans les yeux».

L'aînée subissait elle-même le charme de sa benja­mine. « Un jour, aux Buissonnets, note-t-elle en son carnet intime, Thérèse me demanda de lui expliquer ce que c'était que d'aimer le bon Dieu purement et de s'oublier soi-même. Il y avait dans son regard un tel désir de pratiquer ce que je lui expliquais que je ne l'oublierai jamais. Elle me faisait l'effet d'un guer­rier qui mesure le champ de bataille où il veut com­battre et où il veut vaincre aussi. Elle avait alors 10 ou 11 ans. Je me disais en la regardant : « Que sera cette enfant ? » Je voyais bien qu'elle n'était pas ordinaire. »

Et pointant, le croira-t-on ? cette sœur si aimante, si sensible aux séductions de sa Thérèse, lui impo­sait parfois, à son insu, de durs sacrifices. L'occasion en était la visite au Carmel, que la bienveillance et la largeur d'esprit de Mère Marie de Gonzague autorisaient chaque jeudi. L'aînée y revenait comme à la source du bonheur. Et c'était elle surtout, avec M. Martin, et parfois la famille Guérin, qui faisait les frais de la conversation, le temps étant très limité, celui de l'écoulement d'un sablier: une demi-heure.

Plus tard, Marie en dira ses regrets : « Ah ! combien je me repens aujourd'hui de n'avoir pas partagé avec mes petites sœurs ce parloir que je trouvais pour­tant trop court pour moi. Si j'avais su que ma pauvre petite Thérèse en avait tant souffert ! J'étais loin de le soupçonner. Je me souviens cependant qu'un jour elle vous dit - ce mémoire est adressé à Mère Agnès de Jésus - « Regarde, Pauline, j'ai le petit jupon que tu m'as fait ». On ne fit guère attention à son petit gazouillement d'enfant et après, je vis des larmes dans ses yeux. Pauvre petite ! Elle en pensait plus long que je ne croyais ! Son pauvre petit cœur souf­frait profondément de ces instants si courts qui lui étaient accordés. Et je ne m'en doutais pas ! »

La Sainte mentionne de son côté : «... je ne com­prenais pas et je disais au fond de mon cœur : « Pau­line est perdue pour moi ! ! ! » Il est surprenant de voir combien mon esprit se développa au sein de la souffrance ; il se développa à tel point que je ne tardai pas à tomber malade. » Nous touchons ici au drame capital de l'enfance de Thérèse, avec sa maladie dont, pour l'avoir vécue auprès d'elle, Marie reste pour nous le témoin le plus direct et le plus qualifié.

Le 20 mars 1883, M. Martin emmena Marie et Léonie dans la capitale. Ils descendirent à l'Hôtel des Missions Catholiques, assistèrent aux cérémonies de la Semaine Sainte à Notre-Dame et rencontrèrent le P. Pichon qui prêchait un carême. Un télégramme de M. Guérin les rappela d'urgence à Lisieux. Thé­rèse, qui, depuis la mort de sa mère, manifestait une sensibilité extrême, avait ressenti cruellement le départ de Pauline pour le carmel. Le voyage des siens à Paris, leur éloignement si bref fût-il, et son propre transfert chez son oncle qui n'était pas sans l'inti­mider, ajoutèrent de nouvelles secousses. L'oncle Guérin ayant évoqué les souvenirs de Mme Martin en ce 25 mars, au soir de Pâques, l'enfant se trouva replongée dans le traumatisme éprouvée six ans plus tôt. Une crise de larmes d'abord, puis des tremblements convulsifs déroutèrent le Dr Notta lui-même.

Au visage consterné de la servante, Aimée Roger, qui l'accueillit à son retour, Marie crut un moment que sa sœur était morte. Elle la trouva tantôt pros­trée, tantôt excitée, en proie à des mouvements irrai­sonnés, qui n'ont plus rien de mystérieux pour la médecine moderne, mais qui, sur l'heure, apparurent comme l'effet d'interventions diaboliques. Thérèse elle-même et M. Guérin avanceront cette explication.

De ces sept semaines de transes, Marie a laissé trois récits. Deux figurent dans les dépositions aux Procès diocésain et apostolique ; le troisième, dans ses souvenirs autobiographiques. C'est ce dernier que nous citerons largement.

« Elle avait des visions terri­fiantes qui glaçaient tous ceux qui entendaient ses cris de détresse… Ses yeux si calmes et si doux avaient une expression d'épouvante impossible à décrire.

« Une autre fois, mon père vint s'asseoir près de son lit, il tenait à la main son chapeau. Thérèse le regardait sans dire un mot, car elle parlait très peu pendant cette maladie. Puis, comme toujours, en un clin d'œil, elle changea d'expression. Que voyait-elle ? Ses yeux fixaient le chapeau et elle jeta un cri lugubre : « Oh ! la grosse bête noire ! ! » Ces cris avaient quelque chose de surnaturel, il faut les avoir entendus pour s'en faire une idée. Mon père se leva aussitôt et partit en pleurant. Puis il me dit : « Ma pauvre petite fille est folle, elle ne me reconnaît plus ! »

« D'autres fois, elle se tapait la tête avec violence contre le bois de son lit. Parfois, elle voulait me parler et aucun son ne se faisait entendre, elle arti­culait seulement les mots, sans pouvoir les prononcer.

« Un autre jour, je crus qu'il me faudrait la voir mourir de faim. Elle avait les dents tellement serrées qu'il lui était impossible d'ouvrir la bouche. Par bonheur, il lui manquait une dent, et je dis, toujours en recourant à ma ruse ordinaire : « Cela ne m'inquiète plus que tes dents soient serrées, je pourrai te nourrir avec du bouillon par ce petit trou-là ». Immédiatement ses dents se desserrèrent. »

Marie parle en témoin oculaire. Elle était venue s'installer chez son oncle, au chevet de la petite, qui ne voulait qu'elle pour la soigner. La vêture de Pauline, le 6 avril, marqua une accal­mie. Contrairement à toute prévision, l'enfant put, sinon assister à la cérémonie, ce qui lui eût causé un choc émotionnel trop dangereux, du moins embras­ser au parloir Soeur Agnès de Jésus , sortie en robe de marié suivant la coutume d'alors pour participer à la messe dans la chapelle extérieure, et rentrer ensuite en clôture afin d'y rece­voir l'habit du Carmel. Thérèse put alors regagner les Buissonnets.

Le P. Pichon avait deviné l'émoi éprouvé par Marie devant la maladie de Thérèse. Il lui écrit le 17 avril : « J'étais avec vous... au pied de l'autel, présentant comme vous à Jésus sa chère fiancée. Je suis avec vous aussi sur votre douloureux calvaire au chevet de votre petite Thérèse ».

L'état de l'enfant était en effet redevenu alarmant. L'aînée dut reprendre sa garde épuisante et combien méritoire. L'infirmière improvisée a noté les moindres détails de ces semaines tragiques. Elle rapporte l'effarement du praticien, qui disait n'avoir jamais rencontré pareil cas. « Je l'ai entendu avouer à mon père son impuis­sance. Il prononça même ces paroles : « Qu'on appelle cela du nom qu'on voudra, mais, pour moi, ce n'est pas de l'hystérie. »

C'est encore la fidèle garde-malade qui va relater le dénouement miraculeux de cette terrible épreuve. On était au 13 mai, fête de la Pentecôte. M. Martin avait fait célébrer une neuvaine de messes au sanctuaire parisien de Notre-Dame des Victoires. Le mal attei­gnait au paroxysme. Thérèse, couchée dans la chambre de son aînée, semblait sombrer dans une sorte d'égarement. Pour la première fois, elle ne reconnut plus sa sœur qui répondait à ses appels désespérés. Léonie l'ayant portée au bord de la fenêtre, elle ne vit pas son aînée qui, du fond du jardin, lui tendait les bras. Mais laissons la parole à Marie elle-même. Nous retrouverons sous sa plume l'accent de foi invincible qui jadis avait obtenu la guérison de Sœur Marie-Dosithée.

« La crise la plus terrible de toutes fut celle dont elle parle dans sa vie. Je crus qu'elle allait y succomber et que cette heure d'angoisses inexprimables qui pré­céda la vision de la Sainte Vierge était la dernière. La voyant épuisée par cette lutte douloureuse, je voulus lui donner à boire, mais elle s'écria avec terreur : « Ils veulent me tuer, ils veulent m'empoisonner » ! C'est alors que je me jetai avec mes sœurs aux pieds de la Sainte Vierge, la conjurant d'avoir pitié de nous. Mais le ciel semblait sourd à nos supplications. Par trois fois, je renouvelai la même prière. A la troisième fois, je vis Thérèse fixer la statue de la Sainte Vierge, son regard était irradié, comme en extase. Je compris qu'elle était sauvée, qu'elle voyait, non l'image de Marie, mais la Sainte Vierge elle-même.

« Cette vision me parut durer quatre à cinq minutes, puis deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et son regard doux et limpide se fixa sur moi avec tendresse. Je ne m'étais pas trompée, Thérèse était guérie.Quand je fus seule avec elle, je lui demandai pourquoi elle avait pleuré. Elle hésita à me confier son secret, mais voyant que je l'avais deviné, elle me dit : « C'est parce que je ne la voyais plus ! »

Dès le lendemain, Thérèse rendit visite à l'oncle Guérin. Celui-ci recommanda de ne jamais contrarier la fillette : conseil de sagesse en vue d'épargner des nerfs longtemps meurtris. « Or, écrit Marie, je ne me suis pas fait faute de la contrarier, à l'occasion, et jamais rien de fâcheux ne s'en est suivi. » Dans l'application du traitement hydrothérapique, notam­ment, elle passait outre aux scrupules de l'enfant. « Au moment des douches que je lui donnais chaque jour, je vois encore ce petit ange me dire d'un air suppliant quand je voulais la déshabiller : « Oh ! Marie ! » et de grosses larmes tombaient de ses yeux, me conjurant de la laisser. « C'est fini dans une minute, tiens, c'est fini, ne pleure plus », lui disais-je. C'était pour elle un martyre. »

Thérèse connaissait un autre genre de supplice : des doutes sur l'authenticité du mal étrange dont elle avait été victime. Assurée de n'avoir jamais perdu sa lucidité et non moins consciente des désordres qui l'avaient affectée, elle se demandait si elle n'avait pas joué la comédie, si la guérison n'était pas une feinte. C'est encore une fois Marie qui eut mission de la tranquilliser. La grande sœur était mieux placée que quiconque pour discerner en cette affaire ce qui relevait du désordre psychique. De même pouvait-elle témoigner du caractère prodigieux d'une transformation que nulle cause natu­relle ne suffisait à justifier. La convalescence fut rapide.

 

« Vers le temps de sa première com­munion, la Servante de Dieu me demanda de faire tous les jours une demi-heure d'oraison. Je ne vou­lus pas le lui accorder. Alors elle me demanda un quart d'heure seulement. Je ne le lui permis pas davantage. Je la trouvais tellement pieuse et compre­nant d'une façon si élevée les choses du ciel, que cela me faisait peur, pour ainsi dire : je craignais que le bon Dieu ne la prît trop vite pour lui. » Marie, une nuit de Noël, avait retenu de justesse sa benjamine qui voulait s'insinuer jusqu'au banc de communion et, grâce à sa petitesse, voler le bon Dieu. De même en cet épisode qui figure dans les souvenirs de Céline : « Thérèse désirait si ardemment faire sa première communion qu'elle n'aurait rien épargné pour avancer cet heureux jour. Elie regrettait amèrement d'être retardée d'une année à cause de son âge : « Que c'est malheureux, disait-elle, à deux jours près ! Si j'étais née le 31 décembre au lieu du 2 janvier, j'aurais fait ma première communion un an plus tôt ! »

« Un jour que nous nous rendions aux Buissonnets, nous aperçûmes sur le boulevard Mgr Hugonin accom­pagné de plusieurs prêtres. Marie dit à Thérèse : « Si tu allais demander à Monseigneur de ne pas te retarder ?» - Aussitôt ses yeux brillèrent de joie et, refoulant sa timidité naturelle, déjà elle s'élançait vers Monseigneur lorsque Marie la rappela. » Ah ! la taquine marraine!

Thérèse avait repris le chemin de l'Abbaye et se préparait activement à l'échéance tant désirée. Le soir, elle recevait les exhortations de Marie, qui se souvenait avoir joui jadis, en pareille circonstance, des enseignements maternels. Marie remit aussi à sa filleule, qui déclare l'avoir méditée « avec délices », une feuille, reçue du P. Pichon qui reproduisait des sentences sur le renoncement. Thérèse était entrée personnellement en contact avec le pieux Jésuite lors d'un passage de ce dernier à Alençon, en août 1883, puis au cours de ses visites aux Buissonnets.

Et en la fameuse journée du 8 mai 1884, Marie avait soigné la toilette de Thérèse. Elle lui avait préparé, outre la tenue rituelle (ce que la roman­tique Thérèse appellera « les flocons neigeux »), une robe de lainage blanc crème garnie de velours grenat et un chapeau de paille de même teinte garni d'une grande plume grenat. Après vêpres, elle l'accompagna, avec M. Martin, au parloir du Carmel, pour féliciter Pauline qui avait, le matin même, fait profession. Le repas de famille achevé, elle prit l'enfant dans sa chambre, songeant sans doute à la mélancolie qui l'avait envahie elle-même jusqu'aux larmes autrefois, dans son lit de pensionnaire, au soir du plus beau jour de sa vie.

 

Du 23 au 29 juin 1884, Marie fit à Vitré une retraite que prêcha le P. Pichon. Ces exer­cices eurent pour résultat immédiat d'approfondir sa dévotion au Sacré-Cœur. Quant à sa vocation, elle restait fixée en principe, mais sans que la jeune fille ne songe à passer aux actes. N'était-elle pas nécessaire à Thérèse ? A cette postulante peu pressée, la consé­cration religieuse apparaissait encore toute enveloppée de réticences : mariage de raison plutôt que mariage d'amour ; en tout cas, nullement coup de foudre. Elle ne se hâtait pas d'aliéner sa liberté. La prise de voile de Pauline, à laquelle elle assista, le 16 juillet, ne semble pas l'avoir inclinée à réduire les délais.

L'épreuve, à nouveau, passe dans sa vie, démesu­rément grossie, faut-il le dire, par son tempérament inflammable. Le 4 octobre, le P. Pichon part pour le Canada. Accompagnée de M. Martin, elle le rejoint à Rouen, l'escorte jusqu'au Havre et demeure longtemps, « le cœur percé », à contempler le bateau qui cingle vers l'ouest. Recueillons ses aveux : « Je me rappelle encore, le lendemain matin, le doux regard de ma petite Thé­rèse. J'étais en train de la coiffer lorsque je partis en sanglots. (Pauvre sotte !) Ça me fait du bien de le reconnaître aujourd'hui. Mais dans ce temps-là je le reconnaissais déjà, car en voyant un nuage de tristesse sur le front de ce chérubin, je m'en voulais d'être venue par mes larmes assombrir son Ciel si pur ».

Le dialogue avec le P. Pichon continuera sur le mode épistolaire : quatre lettres par mois, dans les premiers temps, certaines abondantes comme des rapports. Evidem­ment, le bon Jésuite, extrêmement pris par ailleurs, ne peut suivre ce rythme essouf­flant ; il laissera jusqu'à quatorze missives sans réponse; mais il ne décourage pas sa correspondante, « la pre­mière de mes enfants », comme il la nomme. Il aime sa spontanéité, son originalité. Il la façonne à la générosité sans condition. « Il faudra bien désap­prendre à dire : je veux. Un saint, je ne sais plus lequel, évitait même de dire : j'aimerais mieux. » - « Vous me dites que tout est exil, excepté Dieu. Et je vous réponds que rien n'est exil en Dieu. Plon­geons-nous de plus en plus dans cette chère patrie. » - « Il faudra bien que ma bouillante enfant devienne un agneau. » Le 25 mars 1885, le P. Pichon célèbre la messe pour sa fille qui fait privément le vœu de chasteté privé. On sent que, d'un mouvement lent mais soutenu, il l'achemine vers le cloître, écartant ses dernières répugnances.

 

Aux Buissonnets, Marie initiait Céline aux respon­sabilités du ménage. Elle continuait de guider Thérèse, la préparant à chacune de ses communions. C'est en pareille circonstance qu'elle lui parla de la souffrance, lui disant qu'elle ne marcherait probablement pas par cette voie, mais que le bon Dieu la porterait toujours comme une enfant. La prophétie ne se réalisera que sur le second point. Quant au premier, il fut immédiatement démenti. Le lendemain même, Dieu inspirait à la petite reine l'attrait de la souffrance. Elle en ferait l'amère expé­rience quelques semaines plus tard, et sous la forme la plus imprévue. Pendant sa retraite de seconde communion, déclare Marie, Thérèse se vit assaillir de la maladie des scrupules. C'était surtout la veille de ses confessions qu'ils redoublaient. Elle venait me raconter tous ses prétendus péchés. J'essayais de la guérir en lui disant que je prenais sur moi ses péchés, qui n'étaient même pas des imperfections, et je ne lui permettais de n'en accuser que deux ou trois que je lui indiquais. Elle était si obéissante qu'elle suivait mes conseils à la lettre. »

La jeune fille appliquait d'instinct la tactique des psychologues expé­rimentés. La cure fut si bien conduite qu'elle enre­gistra des progrès rapides et que le confesseur de l'enfant ne se douta même pas qu'elle fût en proie à pareille torture. Dans son autobiographie, la Sainte rendra hommage à sa dévouée marraine : « Quelle patience n'a-t-il pas fallu à ma chère Marie, pour m'écouter sans jamais témoigner d'ennui. »

Quand Mme Guérin convie tour à tour ses nièces en son chalet de vacances, à Deauville puis à Trouville, Marie adresse à ses sœurs des mots pleins d'esprit où on la voit toute vibrante au spectacle de la mer que sillonnent les voiles blanches de la flotille côtière. Elle encourage la benjamine, qu'elle appelle son « tour­ment » : « Allons avec notre petite barque à la pêche des perles. Il y en a de bien belles au fond de la mer que nous traversons. Quand un sacrifice se présente, tends vite ton filet, mon petit pêcheur chéri. » Quant à Céline, plus batailleuse, et dont elle se dit « le bourreau », elle la harcèle de malices, mais pour signer pacifiquement : « Ta méchante sœur, bonne au fond du cœur ».

Un autre genre de correspondance va bientôt s'ins­taurer, avec M. Martin en personne. Marie lui avait parlé du projet de voyage d'un prêtre habitué de Saint-Jacques, l'abbé Charles Marie, vers l'Europe centrale et le Bosphore, avec perspective de prolon­gement jusqu'en Terre Sainte et retour par l'Italie. L'abbé souhaitait emmener avec lui M. Martin. Celui-ci, tenté surtout par Jérusalem et Rome, mordit à l'hameçon, mais l'aînée résistait, craignant pour lui un excès de fatigue et n'aimant guère s'en séparer. Finalement, Pauline emporta l'assentiment général.

Du 21 août au 6 octobre 1885, les lettres du chef de famille arboreront des cachets aux noms presti­gieux : Paris, Munich, Vienne, Constantinople, Naples, Rome, Milan, tandis que les réponses s'expédieront poste restante. L'ami de la route s'enivre de beaux paysages, mais il garde toujours au cœur la nostalgie des Buissonnets. Le ton s'attendrit pour apaiser les alarmes de Marie, à qui sont adressés ces messages : « Maintenant, ma première, ma grande, mon diamant, causons un peu de nos petites affaires. Je vois, en relisant ta dernière lettre, que tu t'y prends on ne peut mieux pendant que je ne suis pas là ; continue ainsi tu me feras plaisir. Pauvre grande, que ne puis-je t'avoir près de moi, pendant tout mon beau voyage !... » La note religieuse se fait sentir partout : « Tout ce que je vois est splendide, mais c'est toujours une beauté terrestre et notre cœur n'est rassasié de rien, tant qu'il ne voit pas la beauté infinie qui est Dieu. A bientôt le plaisir intime de la famille, c'est cette beauté-là qui nous en rapproche davantage. »

Avec le retour du père, on savoura à plein cette joie de vivre ensemble, qui se dépouillait ici de tout égoxsme, vivifiée qu'elle était par l'esprit surnaturel. Céline, qui venait d'achever ses études, participait maintenant à l'organisation de la maison. Thérèse, minée par les maux de tête, et qui supportait difficile­ment de ne plus avoir sa sœur à ses côtés, quitta, elle aussi, l'Abbaye, au début du second trimestre de 1886, pour suivre en ville les leçons particulières de Mme Papinau. De plus en plus, elle s'accrochait à l'aînée, comme le lierre à la muraille : « Marie savait... tout ce qui se passait en mon âme, elle savait aussi mes désirs du Carmel et je l'aimais tant que je ne pouvais pas vivre sans elle...» C'est au point qu'en juillet 1886, invitée par sa tante à Trouville, sans être accompagnée de sa marraine, elle commença à lan­guir : il fallut la ramener aux Buissonnets où, aussitôt, elle reprit vigueur. « Et c'était à cette enfant-là, souligne-t-elle, que le bon Dieu allait ravir l'unique appui qui l'attachât à la vie ! »

 

Autour de Marie se tramait un pieux complot. Au cours des entretiens au parloir comme en ses lettres, Pauline la pressait dans ses derniers retranchements. « Si tu savais, lui écrivait-elle, comme je te désire, comme je sens de plus en plus ta place marquée à côté de moi, dans ce petit cloître béni ! » L'autre se débattait : « J'entrerai quand le bon Dieu me le dira, mais il ne m'a pas montré assez clairement sa volonté. - Ne crois pas qu'il t'apparaîtra pour cela. Tu vas avoir 26 ans, il est temps de prendre une décision. - Je ne le ferai pas de moi-même. Puis­qu'il sait bien que je veux faire sa volonté, il m'enverra plutôt un ange pour me le dire. »

L'ange fut vite trouvé. Un mot de Sœur Agnès de Jésus au P. Pichon, et celui-ci, de l'air le plus inno­cent du monde, insère dans une lettre envoyée de Montréal, le 1er avril 1886, ces phrases lancinantes : « Quand donc me sera-t-il donné de livrer à Notre-Seigneur le dernier de mes deux moi ? Ce n'est pas le moins mien. Quand donc serez-vous Marie du Sacré-Cœur. Vous voyez que mon choix est fait. Que pensez-vous de votre présence dans la famille ? Est­elle encore nécessaire ? Je veux un mot de vous pour résoudre ces questions ».

Il fallut bien répondre, et sans faux-fuyant, car Marie était la loyauté même. La conclusion éclate dans le message expédié en août de Sainte-Anne de Beaupré, près Québec. « Me voici armé du glaive d'Abraham, tout prêt à sacrifier son Isaac. Croyez-vous que l'Isaac d'autre­fois était le plus aimé ? Oh ! non !... Eh bien ! Après avoir beaucoup prié, je crois être l'interprète de Notre- Seigneur en vous donnant le signal du départ, de la sortie d'Egypte. Allez vite le cœur haut vous cacher dans le sien. » L'ange n'a pas arrêté le fer. Il s'est mué en patriarche, et qui porte le coup fatal.

Comment l'altière jeune fille va-t-elle réagir ? « L'heure du sacrifice était donc venue pour moi ! Ah ! je la vis, cette heure, sans enthousiasme. Il me fallait dire adieu à un père que j'aimais ! Il fallait que j'abandonne mes petites sœurs ! Pourtant je n'hésitai pas un seul instant et je fis à papa cette grande confidence. Il poussa un soupir en entendant une telle révélation ! Il était bien loin de s'y attendre, car rien ne pouvait faire supposer que je voulais être religieuse. Il étouffa comme un sanglot et me dit : « Ah !... Ah !... Mais sans toi !.. » Il ne put achever. Et moi, pour ne pas l'attendrir, je répondis avec assurance : « Céline est assez grande pour me rem­placer, tu verras, papa, que tout ira bien ». Alors ce pauvre petit père me dit : « Le bon Dieu ne pouvait me demander un plus grand sacrifice. Je croyais que tu ne me quitterais jamais. » Et il m'embrassa pour cacher son émotion.

Chez l'oncle Guérin, en dépit du ton pénétrant de la lettre reçue de Marie, on eut peine à prendre sa vocation au sérieux. Elle était si indépendante et si railleuse ! Ses plaisanteries n'épargnaient guère les couvents ni les « bonnes sœurs ». Le clergé lui-même servait de cible à ses indignations : « Pourquoi ces questions d'argent à l'église ? Est-il normal de devoir payer pour s'y asseoir » ? L'honnête pharmacien, fabricien de la cathédrale Saint-Pierre, avait beau alléguer les nécessités budgétaires, l'entretien du maté­riel, le paiement du personnel ; sa nièce n'en démor­dait point. Le lendemain seulement, quand la discus­sion avait été un peu âpre, elle venait s'excuser de sa vivacité. Mais sa pensée profonde en était-elle changée ? Et c'est ce tempérament vif-argent, ennemi du conformisme, qui parlait de s'enfermer dans un cloître ! Pourtant le P. Pichon répétait : « Jamais je n'ai vu une vocation aussi claire que la vôtre. »

C'est pour Thérèse que le coup est le plus rude : son aînée était tout pour elle. Aussi décide-t-elle « de ne prendre plus aucun plaisir sur la terre... » Finies les heures de détente dans la mansarde aménagée en bazar, en jardinière, en volière ! « En apprenant le départ de Marie ma chambre perdit pour moi tout charme, je ne voulais pas quitter un seul instant la sœur chérie qui devait s'envoler bientôt... Que d'actes de patience je lui ai fait pratiquer ! A chaque fois que je passais devant la porte de sa chambre, je frappais jusqu'à ce qu'elle m'ouvre et je l'embrassais de tout mon cœur, je voulais faire provision de baisers pour tout le temps que je devais en être privée. »

 

Une heu­reuse diversion vint en adoucir l'amertume de ces semaines qui préludent aux séparations définitives. Le Père Pichon, rappelé en Europe, écrivait qu'il passerait de Douvres à Calais le 2 octobre 1886. Marie pria son père de la mener dans l'un et l'autre ports, pour guetter l'arrivée du religieux. « Je n'ai rien à te refuser, ma grande », répondit M. Martin. Par suite d'un chassé-croisé épistolaire et d'un malentendu sur les dates, nos deux voyageurs guettèrent en vain, deux jours durant, le fameux bateau. C'est finalement à Paris, après bien des déboires, qu'ils rejoignirent le Jésuite. La jeune fille conte ainsi sa déconvenue : « Je me plaignais amèrement de ma déception, disant à papa que je ne comprenais pas que le bon Dieu ne m'ait pas laissé jouir de ma dernière joie. Mais il me répondit comme un saint : « Il ne faut pas murmurer, ma Marie, c'est qu'il a jugé que tu avais besoin de cette épreuve, et moi je m'estime heureux de lui avoir servi d'instrument en te laissant faire ce voyage. » Je n'en revenais pas de l'entendre parler ainsi... C'était bien vrai, le bon Dieu voulait par-là me détacher encore plus de la terre, même de ses joies les plus innocentes. »

Une autre démarche s'imposait, une visite d'adieu au cimetière d'Alençon, et chez quelques familles amies. Elle eut lieu les 6 et 7 octobre, aussitôt après la rencontre dans la capitale. Ce ne fut pas la minute la moins bouleversante pour notre jeune fille que celle où elle s'agenouilla pour la dernière fois, entourée de tous les siens, sur la tombe de sa mère et de ses frères et sœurs décédés. Une désagréable surprise assombrit ce retour aux sources. Léonie, qui rêvait des Clarisses entra sans préavis en clôture, dans le couvent de la rue de la Demi-Lune, jadis fréquenté par Mme Martin, et manipulée par les supérieures, réapparut en tenue de postulante de l'autre côté de la grille. « J'ai été prise comme une souris dans une souricière », dira plus tard Léonie. Grande fut la colère de l'aînée, que son père eut beaucoup de peine à calmer. Elle s'apaisa, à Lisieux, quand M. Guérin fit observer - et l'événe­ment lui donna raison - que l'expérience serait de courte durée.

L'entrée au Carmel avait été fixée au 15 octo­bre 1886, en la fête de Sainte Thérèse d'Avila. Le P. Pichon, retenu par la maladie, fut absent au rendez-vous. M. Martin dut mordre sur son cœur pour offrir son aînée au Seigneur. Thérèse exprimera plus tard ce que représentait pour lui celle qui, depuis la mort de Mme Martin, était devenue son bras droit, son soutien, sa confidente.

Rappelle-toi ta bien-aimée Marie, Ta fille aînée, la plus chère à ton cœur ;

Rappelle-toi qu'elle remplit ta vie, Par son amour, de charme et de bonheur.

Pour Dieu, tu renonças à sa douce présence,

Et tu bénis la main qui t'offrait la souffrance.

Oh ! de ton diamant Toujours plus scintillant. Rappelle-toi1.

La partante avait remis à son père en mémorial un beau crucifix de cuivre et une image intitulée « La Vocation », représentant l'élan d'une âme qui quitte la maison, pour prendre le large vers Dieu. Au verso, il pouvait lire les poignantes réflexions qu'avait inspirées à Montalembert la prise d'habit de l'enfant tendrement chérie dont il avait fait sa collaboratrice. « Un matin, une fille bien-aimée se lève et vient dire à son père et à sa mère : Adieu, tout est fini, je vais mourir à vous, à tout... Je ne serai jamais ni épouse, ni mère, je ne suis plus qu'à Dieu... Rien ne la retient ; la voilà qui apparaît déjà parée pour le sacrifice avec un sourire angélique. Fière de sa riante et dernière parure, elle marche à l'autel, ou plutôt elle y court, comme un soldat à l'assaut, pour courber la tête sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie, et qui doit être aussi la couronne de son éternité... Mais quel est donc cet amant invi­sible, mort sur un gibet il y a dix-huit siècles, qui attire à lui la jeunesse et la beauté... qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait auxquels elles ne peuvent résister ?.. Est-ce un homme ?..Non, c'est un Dieu. Voilà le grand secret, la clef de ce sublime et douloureux mystère... Un seul Dieu peut remporter de tels triomphes et mériter de tels abandons. »

Le moment déchirant arrivé, c'est résolument, mais sans nulle trace de fièvre et comme à froid, que Marie prit le chemin du Carmel. Elle voulut même, au passage, annoncer son départ à une famille amie, qui pâlit d'émotion tant la nouvelle paraissait incroyable. Parmi les larmes des siens, celle qui disait jadis : « Je suis bien libre, moi » franchit la porte de clôture et, pour sauvegarder sa liberté, immola celle-ci au Seigneur.

L'après-midi de ce même jour, toute la famille se retrouvera au Carmel pour saluer Marie derrière la grille. M. Guérin préférera lui adresser une lettre admirable où il la félicitera de son choix, s'excusera d'avoir douté de l'appel divin sur elle et ajoutera, au sujet de M. Martin, qui avait fait montre d'un courage et d'une sérénité héroïques : « Quel admirable spectacle que celui de ce nouvel Abraham ! Quelle simplicité ! Quelle foi ! Quelle gran­deur ! Nous ne sommes que des pygmées à côté de cet homme-là ! »