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Père Godetroy Madelaine, Ord. Praem.

PETIT PROCÈS APOSTOLIQUE DE NAMUR pour l'interrogatoire du Père Godefroy Madelaine, Ord. Praem.

(1917)

Nous avons déjà eu l'occasion de relever que parmi les témoins du Procès Apostolique « inchoatif » aurait dû également être interrogé l'abbé des Prémontrés, P. Godefroy Madelaine. En 1915‑1916 il avait plus de 70 ans: son témoignage était certainement un des plus intéressants pour ce Procès fait justement « ne pereant probationes.» Malheureusement, comme nous l'avons remarqué, il était en Belgique depuis I'époque des expulsions de 1903; il se trouvait alors en zone occupée et il était impossible de communiquer avec lui, même par correspondance. C'est ainsi que le Tribunal de Bayeux‑Lisieux, session 58, le 25 août 1916, après avoir reconnu l'impossibilité de communication avec le révérend abbé, accepta à ce sujet les excuses de Mgr de Teil, vice‑postulateur, suggérant que peut‑être le père Madelaine pourrait déposer au Procès « continuatif » (cfr. pp. 1109‑1110).

Toutefois l'année 1917 s'ouvrait encore aux lueurs d'une guerre dont on ne pouvait entrevoir la fin. C'est pourquoi le père Rodrigue de S. François de Paule, postulateur général, demandait à Benoît XV la faculté de permettre au P. Madelaine d'être examiné à Namur, diocèse où celui‑ci résidait alors; ce que la Congrégation des Rites autorisa par le décret 329/1917 du 10 janvier 1917  et communiqua à l'évêque de Namur par la lettre du 5 février suivant; elle envoyait en même temps l'instruction relative du 30 janvier précédent et l'interrogatoire.  Celui‑ci, pratiquement, est le même que celui qui avait été proposé pour le Procès Apostolique «inchoatif » et « continuatif », à part quelques légères retouches grâce auxquelles les questions étaient posées à un seul témoin. Signés par monseigneur Angelo Mariani, sous‑promoteur général de la foi, ces documents formaient le schéma sur lequel le témoin devait être interrogé.                         

Conformément aux directives du Saint Siège, au cours de l'été de cette même année, fut constitué à Namur le tribunal pour le «Processiculus», c'est‑à‑dire le « petit procès », pour l'examen du père Madelaine. L'évêque, Mgr Thomas‑Louis Heylen, voulut le présider en personne, en qualité de juge, tandis qu'il nommait le chancelier Mathias Lecler, promoteur fiscal de la Curie, sous‑promoteur de la foi et l'abbé Joseph Bouchat, chancelier épiscopal, notaire.

Le « petit Procès » n'eut que 4 sessions, tenues à l'évêché en 1917, les 31 août, 6 septembre (matin et soir) et le 29 octobre. Dès la première session, après les actes juridiques habituels, le témoin commença sa déposition, qui se termina à la troisième session. La session du 29 octobre fut exclusivement consacrée aux actes juridiques conclusifs.

Godefroy Madelaine, témoin XXIV au Procès Ordinaire, nous est bien connu.

Né à Le Torneur (diocèse de Bayeux) le 14 novembre 1842, il fit profession en 1864 au monastère des prémontrés de Mondaye (Calvados) dont il devait être le prieur de 1879 à 1899. C'est à cette époque qu'il fut appelé à plusieurs reprises à prêcher et à confesser au Carmel de Lisieux où il était apprécié et vénéré, y rencontrant Thérèse de l'Enfant‑Jésus, dont il avait entendu parler dès avant son entrée au Carmel. Il jouissait également de l'amitié de Louis‑Stanislas Martin, père de Thérèse, qui l'estimait beaucoup. Elu abbé de Saint‑Michel de Frigolet (Bouches‑du‑Rhône) en 1899, en 1903 il subissait le sort des religieux français: l'expulsion. Il trouva un refuge à Leffe‑Dinant, près de Namur, en Belgique, et ne revint en France qu'après la guerre. Il mourut à Mondaye le 22 septembre 1931, invoquant Thérèse. Il s'était fait l'apôtre convaincu de sa doctrine.

Nous lisons avec émotion dans sa déposition: « Je mourrais content si je pouvais la (Thérèse) voir béatifiée, et je demande à Dieu pour elle cette glorificalion » (f. 24r). Dieu lui accorda bien plus. Quand il était appelé au Carmel pour ministère, Thérèse se présentait par ces mots: « Mon père,c'est la petite âme » @J.J.ANDRE,o.prém.  Analecta Praemonstratensia@ : et la petite âme voulut lui faire voir pleinement réalisé ce qu'il avait dit d'elle à Namur: « Dieu a voulu surtout glorifier en elle l'humilité (f. 38v). Le P. Madelaine eut la joie de vénérer Thérèse bienheureuse et sainte; de la voir déclarée patronne de toutes les missions et de voir la fête de sa Sainte étendue à l'Église universelle.

Le témoignage du P.Madelaine n'ajoute aucun détail d'un intérêt spécial à sa déposition de 1911. Cependant la déclaration de 1917 apparaît moins étudiée, plus fraîche et plus immédiate. Bien que le père abbé ne cache pas sa dépendance de l'Histoire d'une âme comme source d'information—il fut, comme il aime à le relever (cfr. f. 23v), un des artisans principaux de la première publication—, en général cependant il tient à souligner sa « science personnelle.»

C'est grâce à elle que le P. Madelaine rappelle avec une insistance remarquable, comme déjà au premier Procès, la grande épreuve de la foi de Thérèse. L'abbé fait allusion à ce « martyre » à différents points de vue; ce qui prouve la compréhension théologique et «moderne» qu'il avait de la «petite âme» et de son exemple de grâce.

Rappelons également l'attitude et les paroles de la Servante de Dieu en cette  période si pénible: « Je la vis à cette époque de sa vie: extérieurement, personne ne pouvait se douter de ses peines intérieures. Et comme je lui demandais comment elle pouvait ainsi cacher ses peines, elle me répondit:’ Je tâche que personne ne souffre de mes peines'. Seuls la prieure et le confesseur étaient à les connaître » (f. 27v). Nous notons aussi avec plaisir que le P.Madelaine relève comme unique critique qu'il ait entendue de Thérèse âgée de 15 ans, celle d'un prêtre très estimable qui disait l'avoir trouvée trop joviale lors de son voyage à Rome (cfr. f. 38v). Le bon vieillard remarque que ce jugement était par trop sévère, puisqu'il s'agissait d'une adolescente, et en plus, « d'un caractère aimable et gai.» C'était ce caractère que l'union à Dieu dans la charité et la foi contribua à rendre toujours plus doux et rayonnant de sérénité. « En communauté, on disait couramment qu'il suffisait de voir soeur Thérèse, pour sentir la paix du bon Dieu.»(ff. 30v‑31r).

 

INTERROGATOIRE DU PROMO­TEUR GÉNÉRAL DE LA FOI

[Le « Processiculus » rapporte ici les 66 articles de l'lnterrogatoire, signé par le souspromoteur de la foi, monseigneur Ange Mariani, dont le texte est le même que celui du Procès Apostolique de Bayeux‑Lisieux sauf de légères adaptations: voir le texte pages 81‑95].

 

DÉPOSITION DU TÉMOIN

[Session 1: 31 août 1917, à 9h.]

[22v] Le témoin répond correctement à la première demande]:    

 [Réponse à la deuxième demande]:

Je m'appelle Godefroid Madelaine, ori­ginaire de Le Tourneur, diocèse de Bayeux,

fils de Jean‑Baptiste Madelaine et de Ma­rie Hamel, né le 14 novembre 1842, cha­noine régulier prémontré, abbé de Saint­-Michel de Frigolet, transféré à Leffe, ayant fait voeu de pauvreté.

   [Réponse à la troisième demande]

Je me confesse régulière‑[23r]ment et célèbre la sainte messe chaque jour.                                   

 [Réponse à la quatrième demande]. Je n'ai jamais été poursuivi pour aucun  crime.

 [Réponse à la cinquième demande]: Je n'ai jamais encouru de censure, pour autant que je sache.

[Réponse à la sixième demande]:

Je n'ai été amené à cet examen par aucun motif humain; je viens par obéissance à la

Sainte Eglise et pour rendre témoignage à la vérité, selon mes faibles moyens.

Je n'ai été instruit par personne comment

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

je dois répondre ou me comporter dans cet examen.

Ad septimum [Réponse à la septième demande]:

Personnellement, j'ai très bien connu la Servante de Dieu. Je l'ai connue dans mon ministère, quand je prêchais de nombreuses retraites à la communauté du Carmel de Lisieux, pendant qu'elle y était religieuse. J'ai assisté à sa prise d'habit; je l'ai vue maintes fois; je l'ai entendue en confession; j'ai connu parfaitement ses parents et toute sa famille; je connais quatre soeurs survivantes, dont trois sont religieuses carmélites et la quatrième visitandine. J'ai entendu parler d'elle des milliers de fois, soit pendant sa vie, soit après sa mort; particulièrement par ses parents, par ses soeurs, surtout sa soeur aînée, prieure du Carmel de Lisieux, par les religieuses du monastère de Lisieux qui ont vécu avec elle, également par monsieur l'abbé Youf, aumônier de ce Carmel, par les deux évêques de Bayeux, monseigneur Hugonin et monseigneur Lemonnier: [23v] le premier l'a connue, le second s'occupe beaucoup de son Procès.

Je l'ai connue de même par plusieurs manuscrits, écrits de sa propre main. Après sa mort en 1897, sa révérende mère prieure m'écrivit en disant: « Notre ange, avant de s'envoler au ciel, nous a laissé un trésor. C'est le manuscrit de sa biographie que je lui avais donné l'ordre d'écrire. Je désirerais vous le communiquer, pour que vous en preniez connaissance et que vous nous en disiez votre avis.» Dès que la poste me l'eut remis, je le lus et le relus, et à chaque lecture mon étonnement et mon admiration augmentaient. Bien que je l'eusse parfaitement connue, ce manuscrit me révélait beaucoup de détails que j'avais ignorés. Au bout de quelques semaines, je répondis à la mère prieure que j'estimais que cette biographie ferait un grand bien, si elle était imprimée. Elle me pria de solliciter l'autorisation et l'imprimatur de l'évêché. Monseigneur fit quelques objections et finalement me chargea de faire le rapport. Lorsqu'il en eut pris connaissance, il signa volontiers l'imprimatur, et c'est alors que parut la première édition de la Vie de soeur Thérèse écrite par elle-même, qui, depuis, a atteint de 150 à 160 éditions et a été traduite dans toutes les langues. Outre cette biographie, j'ai eu connaissance de tous ses écrits: poésies, lettres, qui du reste ont été publiés. Ces manuscrits doivent se trouver ou au [24r] Carmel de Lisieux ou à la Sacrée Congrégation.

 [Réponse à la huitième demande]

Pendant qu'elle était vivante, j'avais d'elle la plus haute opinion, mais sans pressentir les merveilles de sainteté qui se sont révélées plus tard. Simple et modeste, elle savait cacher toutes ses vertus. Mais depuis sa mort, il a plu à Dieu d'exalter l'humilité de sa Servante: tant de merveilles, tant de grâces, tant de faveurs ont été accordées par son intercession, que je professe pour elle le culte le plus vif et le plus affectueux et que j'ai en elle la plus grande confiance. Je mourrais content, si je pouvais la voir béatifiée, et je demande à Dieu pour elle cette glorification. J'ai eu l'occasion de faire plusieurs conférences publiques sur ses vertus. Je la prie avec entière confiance.

[Réponse à la neuvième demande]:

La Servante de Dieu est née à Alençon, en 1873, fille de monsieur Martin et de madame Guérin, habitant à Alençon. Son père était bijoutier et avait une jolie situation; ses parents étaient d'une piété exemplaire: c'était une famille modèle. La Servante de Dieu a été baptisée par le soin de ses parents, dès le lendemain de sa naissance, à l'église de Notre‑Dame d'Alençon. Elle y reçut le nom de Thérèse—je le crois, du moins; j'ai vu son extrait de baptême. Elle fut certainement confirmée, mais je n'ai pas de renseignement à ce sujet. Ses parents eurent huit(9) enfants, dont trois(2) garçons qui moururent en [24v] bas âge, et cinq filles qui sont devenues religieuses. Ils ont élevé leurs enfants dans la piété la plus grande. Je connais ces détails par la notoriété publique et aussi par son autobiographie et par les entretiens que j'ai eus à Lisieux.

 [Réponse à la dixième demande]:

La Servante de Dieu a passé son enfance dans sa famille et au pensionnat des bénédictines de Lisieux, où le père était venu se fixer, avec ses enfants, après la mort de sa femme qui était originaire de Lisieux. Elle fut donc tout d'abord élevée par les soins de son père qui s'en occupait très activement. Elle fut ensuite placée, comme du reste ses soeurs, au pensionnat des bénédictines de Lisieux où ces jeunes filles reçurent une belle éducation. Elle fut une pensionnaire modèle, comme on le voit par sa biographie, en ce qui concerne ses rapports avec ses supérieures et ses compagnes. Elle était d'un caractère timide, craintif, ce qui la porta, à un moment donné, à devenir un peu scrupuleuse. Elle était très intelligente; elle avait un caractère doux et serviable, très charitable envers les pauvres. Je ne connais point d'autres détails. Elle fut malade vers l'âge de dix ou onze ans; la maladie fut très grave et dura plusieurs mois. J'ignore les détails de cette maladie: cause, avis du docteur, des personnes qui l'ont soignée. La Servante de Dieu raconte elle‑même qu'elle pensait mourir, mais que la [25r] statue de la Sainte Vierge qui était dans la chambre lui parut animée et lui dit en souriant: « Aie confiance; tu es guérie.» C'est tout ce que je sais et je le sais par sa biographie.

Elle a fait sa première communion, avec une grande piété, au couvent des bénédictines, où l'on a conservé de sa piété le souvenir le plus édifiant. Elle a toujours été très pieuse, mais je ne connais pas sa pratique en ce qui concerne la réception des sacrements. Je sais que son père communiait tous les jours.

[Réponse à la onzième demande]:

La Servante de Dieu a déclaré, toute jeune, qu'elle voulait être religieuse: ses soeurs ainées lui avaient donné l'exemple. C'est au Carmel qu'elle voulait entrer; portant le nom de Thérèse, elle voulait être la fille de sainte Thérèse. Elle a eu cette idée, tout enfant. A peine arrivée à l'âge de 15 ans, elle désira entrer en religion. Le supérieur ecclésiastique l'accueillit avec bonté et lui dit: « Mais vous n'êtes qu'une enfant; attendez un peu.» Elle ne se tint pas pour battue, fit le voyage de Bayeux et demanda à monseigneur l'évêque l'autorisation d'entrer au Carmel. Son père se prêtait à tout. Le prélat la reçut paternellement, mais lui

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

dit d'attendre. Un pèlerinage partait de France pour Rome: la jeune fille demanda à son père la faveur d'en faire partie. A Rome, quand le pèlerinage fut présenté au Souverain Pon‑[25v]tife, elle se précipita aux genoux du Pape et présenta sa requête. Léon XIII allait dire « oui », ce semble, lorsque le vicaire général observa que l'enfant avait à peine quinze ans et qu'il serait sans doute plus sage d'étudier sa vocation pendant quelques mois. C'est au bout de six à huit mois qu'elle put enfin voir les portes du Carmel s'ouvrir devant elle. Outre l'âge, il pouvait y avoir un autre obstacle à son entrée au Carmel de Lisieux, à cause de la présence de ses trois soeurs dans cette communauté: le supérieur ecclésiastique en avait été préoccupé et m'en avait parlé. Je connais ces détails par la notoriété publique, par le supérieur ecclésiastique.

 [Réponse à la douzième demande]:

La Servante de Dieu est entrée au Carmel avant l'âge de seize ans; après son postulat, elle commença son noviciat: j'assistai à sa prise d'habit; le noviciat achevé, elle prononça ses voeux. Elle a été remarquable par son renoncement surtout à sa sensibilité: la prieure qui l'aimait beaucoup la traitait avec une sévérité qui paraissait extraordinaire. Elle a fait un noviciat très sérieux et tout à fait exemplaire. Elle fut d'abord sacristine et bientôt elle devint sous‑maîtresse —en réalité maîtresse— des novices: elle n'avait que 21 ans; mais la mère prieure avait pleine confiance en elle. Je n'ai aucun détail sur le fait de savoir si elle a désiré ces offices; elle les a acceptés par obéissan‑[26r]ce; elle s'occupait très sérieusement de ses novices et leur apprenait à se renoncer. Je n'ai jamais entendu dire qu'il y eut quelque chose de répréhensible dans sa conduite: malgré son jeune âge, elle se montra à la hauteur de ses fonctions. Je crois qu'elle a gardé son titre de maîtresse jusqu'à sa mort. Source: science personnelle.

 [Réponse à la treizième demande]:

Avant son entrée en religion, la maison de monsieur Martin était regardée comme un petit couvent: aucun doute par conséquent que la Servante de Dieu ait gardé les commandements de Dieu et de l'Église. Au monastère, elle a parfaitement observé les commandements, les voeux qu'elle avait émis: elle était d'une délicatesse de conscience extraordinaire. En ce qui concerne la gloire de Dieu, elle eût voulu être missionnaire, et elle contribuait à la conversion des infidèles en offrant à cette intention ses prières et ses pénitences. Elle demanda d'entrer dans un Carmel de Cochinchine: cette autorisation lui fut refusée, à cause de sa santé. En ce qui concerne le bien spirituel du prochain, elle obtint la conversion d'un assassin condamné à mort qui ne voulait point entendre parler de réconciliation avec Dieu. Source: science personnelle.

 [Réponse à la quatorzième demande]:

La Servante de Dieu a pratiqué les vertus chrétiennes, même avant son [26v] entrée en religion, à savoir les vertus théologales: foi, espérance et charité envers Dieu et envers le prochain; les vertus cardinales: prudence, justice, force et tempérance, ainsi que les vertus connexes. Elle a persévéré dans l'exercice de ces vertus jusqu'à sa mort: plus elle approchait de la mort, plus elle fut héroïque  dans la pratique de ces vertus. Source: science personnelle.

 [Réponse à la quinzième demande]:

Foi. ‑ La Servante de Dieu a pratiqué la vertu de foi: j'ai toujours remarqué que soeur Thérèse voyait les choses, les événements, les personnes dans la lumière de Dieu et par conséquent selon la foi théologique, et il suffit de lire quelques pages de sa biographie pour voir la hauteur de ses vues et des inspirations de sa conduite. Source: science personnelle.

 [Réponse à la seizième demande]:

La Servante de Dieu avait un grand désir de propager la foi dans le monde entier: c'est une des caractéristiques de sa spiritualité. On peut s'en convaincre en lisant sa vie écrite par elle‑même. Je ne connais aucun détail sur ce qu'elle aurait fait pour la conversion des hérétiques et des schismatiques; mais la pensée de zèle revient constamment dans ses écrits. Source: science personnelle et écrits de la Servante de Dieu.

 [Réponse à la dix‑septième demande]:

La Servante de Dieu avait une dévotion toute spéciale pour la sainte enfance de Notre Seigneur; elle y revenait souvent soit [27r] pour elle‑même, soit pour la direction de ses novices. Elle y revient continuellement dans ses poésies. Comme sacristine, elle était d'une délicatesse admirable pour tout ce qui touche la sainte messe et les saints offices, d'une grande sollicitude pour la propreté du temple et l'ornementation des autels. On faisait au Carmel de beaux ornements d'église et elle y contribuait pour une large part. Source: la même.

 [Réponse à la dix‑huitième demande]:

Comme preuve de sa piété eucharistique, je puis indiquer l'une ou l'autre de ses poésies, en particulier une poésie sur les attributs eucharistiques. Pour elle, ce n'était pas seulement de l'imagination; c'était vraiment sa piété. Je ne connais rien de spécial sur ses communions ni ses adorations. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la dix‑neuvième demande]:

Pendant qu'elle était dans le monde, il est certain qu'elle évita, elle‑même, les danses, les spectacles, les plaisirs mondains.

 [Réponse à la vingtième demande]:

Elle avait, comme le montrent ses écrits, un sens profond de la Sainte Ecriture; elle a dû l'étudier avec beaucoup d'ardeur, car elle la cite continuellement et toujours bien à propos: c'est un fait remarquable pour une personne qui n'a pas fait d'études théologiques. Toute sa conduite montre bien toute la vénération qu'elle avait pour son évêque et pour le Souverain Pontife. Elle était catholique dans l'âme. Les Heures étaient récitées suivant le bréviaire du Carmel. Source: [27v] science personnelle.

 [Réponse à la vingt‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu raconte elle‑même comment la Sainte Vierge l'aurait guérie dans sa maladie. Chaque fois qu'elle parle de la Sainte Vierge, elle y met tout son coeur. Il est certain qu'elle inculquait cette dévotion à ses novices. Elle avait une dévotion spéciale pour les saints anges et les saints, surtout ceux qui ont honoré la sainte enfance; saint Jean 1'E

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

vangéliste; de même pour les vierges: sainte Agnès, sainte Cécile, la bienheureuse Jeanne d'Arc. Source: les mêmes.

 [Réponse à la vingt‑deuxième demande]:

ESPÉRANCE. ‑ La Servante de Dieu avait cette vertu très vive et très profonde; mais Dieu l'a éprouvée pendant 18 mois. Son âme traversa une crise de ténèbres spirituelles où elle se croyait damnée et c'est alors qu'elle multipliait ses actes de confiance, d'abandon à Dieu. Elle dit, dans sa biographie, avoir alors fait plus d'actes de foi, de confiance et d'abandon, que pendant tout le reste de sa vie. Je la vis à cette époque de sa vie: extérieurement, personne ne pouvait se douter de ses peines intérieures. Et comme je lui demandais comment elle pouvait ainsi cacher ses peines, elle me répondit: « Je tâche que personne ne souffre de mes peines.» Seuls la prieure et le confesseur étaient à les connaître. Source: science personnelle.

[Session 2: ‑ 6 septembre 1917, à 8h.30]

[29r] [Réponse à la vingt‑troisième demande]:       

La Servante de Dieu a embrassé la vie religieuse par suite de l'appel de Dieu: son attrait pour la vie religieuse était vraiment irrésistible et l'on doit reconnaître qu'il venait de Dieu. Ses instances le montrent suffisamment. Comme je l'ai expliqué à l'interrogatoire onzième, elle s'est confiée à la divine Providence et elle a entrepris les voyages de Bayeux et de Rome pour pouvoir suivre sa vocation. Source: science personnelle; c'était du reste de notoriété publique.

 [Réponse à la vingt‑quatrième demande]:

Je ne sais pas si la Servante de Dieu s'est jamais trouvée dans des difficultés pour les choses temporelles. En réponse au vingt‑deuxième interrogatoire, j'ai rapporté ce qui concerne ses peines intérieures: j'en fus le confident à une époque de sa vie où elle les subissait et j'admirais la sérénité d'âme qu'elle gardait au milieu de ces angoisses vraiment terribles. Il est fort probable que le démon était pour quelque chose dans ces peines extraordinaires, mais je n'ai jamais entendu parler d'obsession extérieure, sensible. Sources: les mêmes.

[29v] [Réponse à la vingt‑cinquième demande]:

Je n'ai entendu rien de particulier concernant les obstacles qu'elle aurait rencontrés en traitant les affaires. Sa vertu dominante, dans toute sa conduite, intérieure et extérieure, était l'abandon à Dieu. C'est ce qu'elle appelait « sa petite voie » et c'est ce qu'elle enseignait le plus à ses novices: s'appuyer sur le bon Dieu et non sur la créature. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la vingt‑sixième demande]:

Comme je viens de le dire, c'est sur la confiance en Dieu qu'elle insistait le plus dans ses conférences du noviciat. On peut le voir dans ses écrits spirituels. Ce qui était aussi saillant dans sa vie, c'était son désir de la mort, pour aller au ciel, jouir de Dieu et l'aimer de tout son coeur.

 [Réponse à la vingt‑septième demande]:

CHARITÉ. ‑ La Servante de Dieu avait un amour extraordinaire pour Dieu, même avant son entrée en religion: il ne fit que progresser pendant sa vie religieuse. Je crois pouvoir dire que jamais elle ne commit un péché mortel, ni non plus un péché véniel délibéré. Je remarquai toujours en elle une délicatesse de conscience qui dépassait les limites ordinaires d'une conscience de religieuse: j'ai eu souvent cette impression, en entendant ses confessions. Source: science personnelle.

 [Réponse à la vingt‑huitième demande]:

On peut dire que la Servante de Dieu n'a jamais eu besoin de conversion, c'est‑à‑dire de revenir à Dieu: toute enfant, elle était déjà pieuse plus qu'une enfant ordinaire; [30r] au moment de sa première communion, elle devint plus unie à Dieu et plus délicate, au point de devenir scrupuleuse: on dut la rassurer et calmer ses craintes de conscience. Une fois en religion, elle devint, soit au noviciat, soit à la communauté, un modèle d'union à Dieu et de soumission à sa volonté. Je connais ceci, pour avoir vu et entendu la Servante de Dieu et l'avoir retrouvé dans sa biographie.

 [Réponse à la vingt‑neuvième demande]:

La Servante de Dieu embrassa la pratique de l'oraison avec une ferveur d'ange et elle y fit des progrès tellement évidents que sa prieure et la communauté étaient dans l'admiration, surtout étant donné sa jeunesse. Tout la portait à l'oraison: la vue d'une fleur, la beauté de la création.

Elle avait une facilité pour l'oraison vraiment remarquable. C'était un don surnaturel. Elle n'avait encore que cinq ans et déjà, au milieu des promenades, elle arrêtait son père pour lui faire remarquer la beauté du ciel et de toute la création. Au moment de son agonie, elle avait les yeux fixés sur le crucifix et elle dit à sa prieure: « Je regarde et j'aime!.» Je ne connais rien de spécial en ce qui concerne sa manière de pratiquer la prière vocale. Elle avait la pensée habituelle de Dieu: ses pensées, ses entretiens respiraient l'amour de Dieu. Tout ce qu'elle disait à ses novices était rempli de la plus haute spiritualité. Elle était tant unie [30v] à Dieu qu'au couvent on l'appelait « notre petit ange.» Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trentième demande]:

La seule réflexion que je puisse faire à ce sujet, c'est que la Servante de Dieu évitait tout ce qui aurait été extraordinaire: elle s'étudiait à passer inaperçue et à rester dans la plus grande simplicité. Assurément, on devait remarquer son recueillement, mais c'était malgré elle. Elle a cherché à communiquer cet amour de Dieu à ceux qui l'entouraient: elle le fit surtout quand elle devint maîtresse des novices. Elle s'efforçait également de répandre cet amour chez les personnes de l'extérieur avec qui elle pouvait se trouver en relations. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑et‑unième demande]:

La Servante de Dieu se regardait comme appelée par Dieu à expier les péchés commis dans le monde: c'est ce qui la poussait à embrasser toutes les austérités de la vie de carmélite. J'ai déjà rapporté le fait de l'assassin dont elle

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

obtint la conversion au moment de sa mort. Si l'on veut avoir une idée de l'amour qui embrasait son coeur, il suffit de lire quelques‑unes de ses poésies sur la divine Eucharistie, le ciel, etc. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑deuxième demande]:

Dans sa famille, la Servante de Dieu montrait une charité, une douceur de caractère qui la faisait aimer de tout le monde. En communauté, on disait couramment qu'il [31r] suffisait de voir soeur Thérèse, pour sentir la paix du bon Dieu. Mais sa charité surnaturelle se montrait surtout dans son zèle pour réparer les sacrilèges, les scandales, et pour obtenir la conversion des infidèles; elle aurait voulu convertir beaucoup de païens et les amener à la connaissance de Dieu. Le motif qui la dirigeait dans cette charité, c'était l'amour de Dieu: elle voyait Dieu dans le prochain. Dans le monde, elle aimait à faire l'aumône; son plaisir était de soulager les malheureux. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑troisième demande]:

La Servante de Dieu a fait les oeuvres de miséricorde spirituelle toute sa vie, surtout au monastère: alors elle n'avait point d'autre pensée que celle‑là. Elle avait à coeur le salut des âmes, et pour obtenir la conversion des pécheurs elle fut très fervente dans sa vie de carmélite, qui est une vie de mortification et d'immolation pour les pécheurs. Elle était des premières pour embrasser toutes les austérités du Carmel et elle ne cessait de recommander à ses jeunes soeurs de s'employer pour donner à Dieu des âmes en aussi grand nombre que possible. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑quatrième demande]:

Appartenant à une communauté cloitrée, elle n'a pas eu l'occasion d'enseigner les ignorants en dehors de la communauté. Comme je l'ai rapporté, elle s'intéressait à la prédication de l'Évangile parmi les infidèles. Je ne connais rien de par‑[31v]ticulier sur les conseils qu'elle aurait donnés ni sur les consolations qu'elle aurait accordées. Au monastère, une soeur converse s'était donné la mission de l'exercer à la patience: la Servante de Dieu s'étudiait à traiter cette soeur avec une bonté exceptionnelle. Elle n'a pas eu d'ennemis, que je sache. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑cinquième demande]:

J'ai déjà dit que, dès son enfance, la Servante de Dieu montra une tendresse exceptionnelle pour les pauvres: son grand bonheur était de les soulager et de les aider. Je suis convaincu qu'elle agissait ainsi par un motif élevé, tant son éducation avait été chrétienne. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑sixième demande]:

Je ne connais aucun fait particulier qui se rapporte à cette question: mais je ne doute aucunement de la dévotion de la Servante de Dieu pour les âmes du purgatoire.

 [Réponse à la trente‑septième demande]:

PRUDENCE. ‑ On a toujours remarqué en la Servante de Dieu une prudence et une maturité au‑dessus de son âge et c'est ce qui faisait dire au supérieur ecclésiastique du Carmel que, malgré son jeune âge, elle avait cependant la maturité voulue pour entrer au noviciat. Un témoignage en faveur de sa prudence extraordinaire, c'est que sa mère prieure la choisit pour remplir, à 20 ans, les fonctions de maîtresse des novices: ce qu'elle fit avec une sagesse admirable, et cela jusqu'à sa mort. C'est bien dans l'oraison et l'union à Dieu qu'elle puisait cette sagesse, cette prudence et [32r] ce discernement des âmes. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑huitième demande]:

Non seulement elle ne fit rien, dans ses conseils et ses avis, contre la prudence, mais elle montra une telle prudence dans la conduite des jeunes soeurs que sa mère prieure lui abandonna complètement la direction du noviciat. Dans toutes ses actions elle se proposait pour unique fin la gloire de Dieu, le bien des âmes et sa propre sanctification, et toute sa conduite tendait à atteindre ce but. Je ne pense pas qu'elle ait outrepassé les limites de la prudence même dans ses austérités, car elle se laissait conduire en tout par l'obéissance religieuse. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la trente‑neuvième demande]:

JUSTICE. ‑ La Servante de Dieu a pratiqué la justice et a cherché en tout l'idéal de la justice chrétienne pour rendre à chacun ce qui lui revient. Envers Dieu, son objectif habituel était d'accomplir sa volonté et elle cherchait en tout ce qui pouvait lui plaire davantage. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarantième demande]:

La Servante de Dieu a pratiqué la justice envers les hommes: envers son père, elle était d'une obéissance parfaite. Elle n'a négligé aucun des emplois qui lui furent confiés. Elle était tellement délicate qu'elle était reconnaissante pour les bienfaits reçus: personnellement elle m'a témoigné plusieurs fois sa reconnaissance pour les services que j'étais appelé à rendre à la com[32v]munauté. Elle avait un coeur d'or et par conséquent ses amitiés devaient être à toute épreuve. Je ne sache pas qu'elle ait été en rapports avec les autorités civiles; elle avait une profonde vénération pour les autorités ecclésiastiques. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑et‑unième demande]:

TEMPÉRANCE. ‑ La Servante de Dieu a pratiqué la vertu de tempérance. Pendant la première partie de sa vie, elle n'a eu qu'un but: entrer au Carmel pour se mortifier. Une fois au couvent, elle n'a pas voulu de dispense, malgré sa jeunesse: elle suppliait sa mère prieure de lui laisser pratiquer toute la Règle. Elle embrassa avec ardeur toutes les austérités que comporte la vie de carmélite. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑deuxième demande]:

FORCE. ‑ Je connais trois circonstances où il lui a fallu une force extraordinaire: d'abord pour suivre sa vocation et entrer en religion avant l'âge de seize ans; ensuite quand elle eut cette crise qui fut sa grande épreuve: je me rappelle encore que, quand elle venait au confessionnal, on n'aurait jamais pu soupçonner qu'elle traversait une crise aussi terrible; elle

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

était calme et montrait encore une certaine gaieté; enfin, dans sa dernière maladie: jusqu'au dernier moment, elle montra une énergie vraiment héroïque, si bien que toutes les soeurs en demeuraient interdites. Sources: les mêmes.

[Réponse à la quarante‑troisième demande]:

CHASTETÉ. ‑ De ce côté, on peut [33r] répondre que la Servante de Dieu avait reçu une éducation si délicate que jamais on n'a pu surprendre en elle le moindre oubli de la délicatesse de la pureté: elle était d'une réserve remarquée de tous. Au Carmel, à cette pureté déjà parfaite, elle ajouta la mortification des sens et tous les moyens propres à conserver et à augmenter cette vertu. Je puis dire qu'elle eut des tentations contre l'espérance, mais jamais contre la pureté. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑quatrième demande]:

PAUVRETÉ. ‑ Au Carmel, la pratique de la pauvreté est très rigoureuse, et la Servante de Dieu se fit remarquer à Lisieux par sa fidélité à l'observer jusque dans les moindres détails. Elle aimait ce qui avait servi à d'autres; les objets les plus simples et les plus usés étaient ceux qu'elle recherchait de préférence. Elle prêchait fort cette vertu à ses novices. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑cinquième demande]:

OBÉISSANCE. ‑ La Servante de Dieu a pratiqué l'obéissance dans toute sa vie: en famille, elle était d'une obéissance parfaite à son père et à ses soeurs ainées; en religion, elle pratiqua l'obéissance d'une façon toute particulière: la mère prieure l'éprouva beaucoup pour la former à une vertu virile, ce qui la fit beaucoup souffrir, mais à mesure qu'on l'éprouvait, la Servante de Dieu sentait son âme se dégager d'elle‑même, et elle raconte comment la mère prieure lui rendit un [33v] grand service, en l'éprouvant ainsi, pendant son noviciat. Par après, elle obéissait sans plus sentir la difficulté. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑sixième demande]:

HUMILITE. ‑ C'est la vertu propre de la Servante de Dieu; ce qui la fait appeler « la petite soeur Thérèse.» Elle rechercha constamment à être dans l'ombre et à passer inaperçue, si bien qu'après sa mort quand on raconta tant de merveilles obtenues par son intercession, il put y avoir chez beaucoup une grande surprise. Néanmoins, au Carmel, on l'appréciait beaucoup. Jamais elle ne s'est préférée aux autres; elle recommandait cette vertu par la parole, l'exemple et ses écrits; elle en parle comme les meilleurs auteurs ascétiques. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑septième demande]:

J'ai la conviction que, dans la vie de la Servante de Dieu, toutes les vertus chrétiennes se trouvent à un degré héroïque: j'ai vu cette âme de près et l'impression qui m'en est restée, c'est qu'elle était une âme toute unie au bon Dieu, et, chez elle, la vertu était devenue comme naturelle. Mais je puis affirmer de science personnelle et toute spéciale qu'elle pratiqua, à un degré héroïque, les vertus d'espérance et de confiance en Dieu, parce que je reçus ses confidences, lors de sa grande épreuve intérieure, comme je l'ai déjà dit; de même la vertu de force qui brilla surtout lors de son entrée en religion, à l'époque de cette terrible tentation et dans sa dernière [34r] maladie. Les détails que j'ai donnés sur son humilité, sa mortification et ses autres vertus font voir d'une façon très claire qu'elle les pratiqua dans un degré héroïque. Tout ce que m'a confié la mère prieure du Carmel, mère de Gonzague, et les autres religieuses, montre que toutes étaient convaincues de l'héroïcité des vertus de la Servante de Dieu. Quand elle mourut, : toutes se plaisaient à redire qu'elle était morte en odeur de sainteté. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑huitième demande]:

La Servante de Dieu avait le jugement très droit et je n'ai jamais entendu dire qu'elle ait dépassé la mesure dans la pratique des vertus. Elle trouvait d'ailleurs dans son obéissance absolue une sauvegarde contre tout excès. Je n'ai jamais entendu dire qu'elle ait fait des excès dans la mortification corporelle: en cela, comme en tout le reste, elle s'est laissée guider par l'obéissance la plus entière. Si elle est morte jeune, ce n'est pas par excès de mortification, mais par faiblesse de constitution. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la quarante‑neuvième demande]:

A ma connaissance, il n'y a rien d'extraordinaire dans la vie de la Servante de Dieu. Le seul fait surnaturel rapporté dans sa biographie, c'est l'apparition de la Sainte Vierge, au moment de sa guérison, comme je l'ai déjà dit. A part cela, je n'ai vu et je n'ai entendu raconter aucun fait surnaturel, comme ravissement, extase, vision, appari‑[34v]tion. Le fait de l'apparition de la Sainte Vierge, elle l'a raconté dans son journal spirituel, par obéissance à sa mère prieure. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la cinquantième demande]:

A ma connaissance, on n'a pas signalé de miracle, pendant la vie de la Servante de Dieu.

 [Réponse à la cinquante‑et‑unième

La Servante de Dieu écrivit, pour obéir à sa mère prieure, son Journal spirituel, qui a été publié sous le titre d' « Histoire d'une âme », en 1898: elle était morte en 1897. Cette biographie a été traduite dans toutes les langues de l'Europe. Elle écrivit aussi des poésies spirituelles, en l'honneur de la Sainte Eucharistie, de la Sainte Vierge: elle les composa sans qu'on lui eût jamais appris les règles de la versification française et elle les applique cependant très bien. On peut regarder ceci comme un fruit de son intelligence très vive, et aussi, à ma conviction, comme une assistance particulière, surnaturelle, du Saint‑Esprit. Elle écrivit quelques lettres qu'on a recueillies et qui sont remplies de pensées surnaturelles. On a recueilli les avis spirituels qu'elle avait adressés à ses novices. Tout cela est publié et les manuscrits doivent se trouver au Carmel de Lisieux. J'ai eu l'occasion de lire tous ces écrits: non seulement ils ne contiennent rien de contraire à la foi ni aux commandements de Dieu, mais il s'en exhale un parfum de l'amour de Dieu et de l'Église tout à fait remarquable et qui explique [35r] l'immense diffusion de tous ces écrits. Il n'a pas pu y avoir de vaine

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

gloire dans la composition de ces écrits, car la Servante de Dieu n'écrivait que pour sa prieure. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la cinquante‑deuxième demande]:

La Servante de Dieu est morte le 17 [sic!] septembre, d'une maladie de poitrine. Je crois que la maladie commença en mars par des crachements de sang; elle alla trouver immédiatement sa prieure, en lui disant: « J'ai une grande joie; j'ai senti le premier appel de mon divin Epoux.» Evidemment, elle portait le germe de la maladie depuis plusieurs années. Le mal fit de rapides et continuels progrès; à partir de là, elle se tint aux heures du bon Dieu et la pensée de la mort ne la chagrinait nullement, mais au contraire lui causait une grande joie. Elle se soumettait au traitement que lui prescrivait le médecin. Je crois avoir entendu dire, sans en avoir le souvenir précis, qu'elle avait prédit sa mort. La Servante de Dieu [sic! au lieu de La mère prieure] m'écrivait à ce moment qu'on respirait un air vraiment céleste dans la cellule de la Servante de Dieu: j'ai donné cette lettre au Procès informatif. Elle a supporté avec une patience absolument héroïque toutes les souffrances de sa maladie; à partir de l'Assomption, la Servante de Dieu fut à la dernière extrémité; on croyait à tout instant qu'elle allait mourir. Elle est morte, en tenant en main son crucifix et en disant: [35v] « Mon Dieu, mon Dieu, oui, je vous aime.» Elle a reçu les derniers sacrements avant de mourir; c'est le supérieur ecclésiastique qui les lui administra, et il me dit combien il avait été touché de voir pareille sérénité devant la mort. Tant que son état le permit, elle reçut la sainte communion chaque jour. Sources: mes rapports avec la communauté; la révérende Mère Prieure me tenait spécialement au courant.

 [Réponse à la cinquante‑troisième demande]:

On remarqua, après sa mort, comme quelque chose d'angélique sur ses traits, dont tous étaient frappés. Son corps fut exposé, suivant l'usage du Carmel, dans le choeur des religieuses; la grille était ouverte de façon que le public, sans pouvoir pénétrer dans ce choeur, pût cependant apercevoir le visage de la morte. Dès que la nouvelle de sa mort se fut répandue, un grand nombre de fidèles vint prier et eut la dévotion de faire toucher des objets de piété à la dépouille mortelle de la Servante de Dieu. Parmi ces fidèles il y en avait de toutes les classes de la société. Ce concours était spontané et produit par la réputation de soeur Thérèse. Les funérailles furent célébrées dans la chapelle du Carmel. Sources: les mêmes.

 [Réponse à la cinquante‑quatrième demande]:

La Servante de Dieu a été inhumée dans le cimetière de Saint‑Jacques, à Lisieux. Le corps est resté dans ce cimetière, jusqu'à ce que, au moment du Procès informatif, on a ouvert le tombeau pour le placer dans un cercueil de zinc: il restait les ossements; le corps avait subi la [36r] corruption ordinaire. Le cercueil fut remis à la même place, dans la concession du Carmel. Avant comme après, se trouvait sur la tombe une simple croix de bois, avec l'inscription: « Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, morte le 17 [sic!] septembre 1897.» Sa croix ne diffère nullement de celle des autres religieuses. Source: science personnelle.

[Session 3: ‑ 6 septembre 1917, à 2h. de l'après‑midi]

[37r]  [Réponse à la cinquante‑cinquième demande]:

Dans l'exposition, dans l'inhumation et dans l'exhumation du corps, il n'y eut absolument rien qui ressemblât à un culte public et ecclésiastique. Je sais en particulier qu'au moment de l'exhumation, monseigneur l'évêque de Bayeux avait pris toutes les précautions pour qu'il n'y eut rien qui ressemblât à un culte religieux. Source: notoriété publique.

 [Réponse à la cinquante‑sixième demande]:

J'ai visité le tombeau de la Servante de Dieu; une fois, en passant par Lisieux, j'ai voulu aller prier sur la tombe de soeur Thérèse, en 1913, parce que j'éprouvais un sentiment de vénération pour la Servante de Dieu et je voulais demander [37v] son intercession pour diverses intentions. Je sais qu'il y a des centaines et des milliers de personnes qui vont prier sur la tombe de la Servante de Dieu; on a confiance en elle; ce sont des personnes de toutes les classes de la société; on y a vu des évêques, des cardinaux, des hommes éminents. J'ai vu une photographie où l'on voit au premier rang le cardinal de Paris, l'évêque de Bayeux et une foule de pèlerins. Ce concours de pèlerins a commencé aussitôt après la mort de la Servante de Dieu; il a augmenté extraordinairement depuis lors et il continue aujourd'hui: je l'ai entendu raconter, sans avoir été à même de le contrôler. De ma vie, je n'ai jamais entendu parler de pareil concours au tombeau d'un défunt, sinon peut‑être au tombeau du bienheureux Curé d'Ars. Depuis le commencement de la guerre, il paraît que ce concours n'a fait qu'augmenter. Ce concours est tout à fait spontané: cependant je sais qu'à l'évêché de Bayeux on a parfois reproché à la Prieure du Carmel, propre soeur de la Servante de Dieu, de faire un peu de zèle: mais ma conviction est que cela n'a pu avoir d'influence sur le concours au tombeau de la Servante de Dieu. Source: science personnelle.

 [Réponse à la cinquante‑septième demande]:

Pendant sa vie, on avait une haute opinion de la Servante de Dieu; mais, à cause de sa modestie, de son humilité, on n'aurait pas pu croire que bientôt son nom serait connu du [38r] monde entier. Et ceci est un signe de sa véritable sainteté. Mais depuis sa mort, l'opinion répandue dans toutes les parties du monde concernant la sainteté de sa vie, et les grâces obtenues par elle, se manifeste toujours davantage: j'ai été moi‑même étonné comment, même en Angleterre, son nom est connu et invoqué avec une pleine confiance. La cause de cette réputation de sainteté, c'est évidemment sa sainteté de vie, mais aussi son pouvoir d'intercession. On a une confiance spéciale en elle; maintes fois, j'ai entendu redire une de ses paroles: « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre.» Cette réputation de sainteté va toujours croissant et augmentant; elle se retrouve dans toutes les parties du monde: partout la Servante de Dieu est connue, invoquée et regardée comme une sainte, chez les prêtres et laïques, riches et pauvres, catholiques et hérétiques. Je signa

Témoin Godefroy Madelaine Ord. Praem.

lerai spécialement le cardinal de Paris, l'évêque de Bayeux. On n'a certainement rien fait pour produire cette réputation de sainteté, pour la maintenir, l'augmenter, ni pour cacher quoi que ce soit qui pût contrarier ou diminuer cette réputation. J'ai signalé une petite réserve qui n'a eu aucune influence à ce sujet. Je déclare que je suis convaincu de la sainteté héroïque de la Servante de Dieu et qu'il a plu au bon Dieu de la choisir pour être un modèle d'humilité, de sim[38v]plicité et d'abandon à Dieu; je suis convaincu qu'elle est une fleur choisie du jardin mystique du Carmel et que Dieu l'a choisie pour être une des preuves les plus vivantes du surnaturel, au milieu de notre siècle incroyant, et comme un instrument de ses grâces et de ses faveurs. Qui se humiliat, exaltabitur: Dieu a voulu surtout glorifier en elle l'humilité, l'abnégation, l'oubli d'elle‑même, la mort à elle‑même. Source: science personnelle.

 [Réponse à la cinquante‑huitième demande]:

Je n'ai jamais entendu ni lu quelque chose contre les vertus de la Servante de Dieu ni contre sa réputation de sainteté, soit pendant sa vie soit après sa mort. Je n'ai jamais entendu qui que ce soit qui ait douté de la sainteté de sa vie; j'ajoute cependant qu'une seule fois, j'ai rencontré un prêtre très estimable qui disait l'avoir trouvée trop joviale, lors de son voyage à Rome, alors qu'elle n'avait que 15 ans. Je trouvais moi‑même qu'il était trop sévère dans son appréciation envers une enfant de 15 ans qui, du reste, était d'un caractère aimable et gai. Ce prêtre était le révérend père Lemonier, supérieur général des missionnaires de la Délivrande, aujourd'hui défunt. Source: science personnelle.

 [Réponse à la cinquante‑neuvième demande]:

Je sais qu'après la mort de la Servante de Dieu, d'innombrables grâces et miracles ont été obtenus du ciel par l'inter[39r]cession de la soeur Thérèse de l'Enfant Jésus. A l'imprimerie Saint‑Paul, à Paris, ont paru trois volumes relatant les faveurs, grâces, protections, guérisons, conversions obtenues par l'intervention de la Servante de Dieu, avec toutes les attestations des témoins, et, quand il s'agit de guérisons, des docteurs. Personnellement, je puis relater ici plusieurs grâces obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu.

Le 24 août 1914, tous les religieux de l'abbaye de Leffe, à Dinant, furent enlevés brutalement et emprisonnés à la caserne de l'école régimentaire de la ville, par les prussiens envahisseurs. Nous avions pris la précaution de cacher au fond d'une cave les quelques titres d'obligations que nous possédions; dans chaque paquet nous avions mis une relique de la Servante de Dieu et nous avions confié ces valeurs à sa protection. Au moment de l'envahissement de l'abbaye, un officier prend le père Joseph et veut se faire conduire immédiatement dans cette cave. L'officier va et vient, touche de sa baïonnette tout ce qu'il peut rencontrer, remue les paquets, et passe outre. Lorsque nous fûmes emprisonnés, les prisonniers civils enfermés dans l'abbaye, au nombre de quinze à dix‑huit cents, allaient partout dans la maison, même dans les caves; personne ne toucha les quatre paquets protégés par les reliques de la soeur Thérèse: ils étaient pourtant très visibles et très apparents. Un [39v] mois après, quand nous reprimes possession de l'abbaye, qui avait été pillée de fond en comble, nos valeurs étaient intactes.

Pendant notre captivité à la caserne, nous pensions à tout instant être fusillés. Nous fîmes un voeu à la Servante de Dieu et, malgré toutes les menaces qui semblaient devoir se réaliser, nous étions encore en vie, au bout de quatre jours. Le cinquième jour on nous enlève pour nous conduire prisonniers de guerre en Allemagne. Après une marche forcée qui dura toute la journée, nous arrivons à la ville de Marche (environ 30 kilomètres de Dinant). Là on nous annonça que nous serions internés, prisonniers sur parole, dans le couvent des carmes. Notre captivité durait depuis trois semaines. Tous les prisonniers, religieux, ecclésiastiques, frères des écoles chrétiennes, nous fîmes une neuvaine à la Servante de Dieu et le dernier jour de la neuvaine, grâce à l'intervention de monseigneur de Namur, le gouverneur de la province de Namur arrivait, avec son état‑major, nous annoncer que nous étions libres. Tous nous attribuâmes cette délivrance à l'intercession de la Servante de Dieu.

Je puis encore ajouter: deux de nos frères scholastiques anglais furent emprisonnés à Dinant et à Namur pour être envoyés en Allemagne. Nous commençons vite une neuvaine à la Servante de Dieu, et elle n'était pas encore achevée qu'ils nous revinrent. Ils sont bien convaincus que c'est [40r] la Servante de Dieu qui les a délivrés.

Outre les grâces spéciales que je viens de signaler, je ne connais pas personnellement d'autres grâces et miracles: j'ai lu et j'ai entendu raconter nombre de faveurs et de miracles obtenus par l'intercession de la Servante de Dieu, mais il me serait impossible de signaler d'une façon précise les détails, les circonstances de toutes ces faveurs et de tous ces miracles. Je suis cependant convaincu qu'ils sont bien réels et que parmi eux il y a des miracles tout à fait extraordinaires. Source: science personnelle.

 [Réponse à la soixantième demande]:

J'ai déjà signalé que, dans les volumes cités, il y a de nombreuses attestations de docteurs médecins. Je ne puis rien signaler de spécial à ce sujet.

 [Réponse à la soixante‑et‑unième demande]:

Je ne puis donner aucun renseignement précis au sujet des guérisons rapportées comme ayant été obtenues par l'intercession de la Servante de Dieu, bien que je sois convaincu de leur réalité.

 [Réponse à la soixante‑deuxième demande]:

Je n'ai rien de précis à dire; je m'en réfère à ce que j'ai dit dans l'interrogatoire précédent.

 [Réponse à la soixante‑troisième demande]:

Je m'en réfère à ce que je viens de dire.

 [Réponse à la soixante‑quatrième demande]:

Je m'en réfère à ce que je viens de dire.

Réponse à la soixante‑cinquième demande:

Même réponse.

Témoin unique: Godefroy Madelaine Ord. Praem.

 [Réponse à la soixante‑sixième demande]:

Il me semble que nous avons [40v] repassé tout ce que je puis dire sur la Servante de Dieu pour éclairer sa Cause et renseigner la Congrégation. Je ne me rappelle rien que je doive corriger dans ma déposition; si à la lecture je reconnais quelque chose à corriger, j'en ferai mention.

 [Est ainsi terminé l'interrogatoire du témoin. Lecture des Actes est donnée. Le témoin n'y apporte aucune modification et signe comme suit]:

Fr. G. MADELAINE, abbas.