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Circulaire de Mère Geneviève, la fondatrice

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Claire Bertrand 1805-1891

 

Ma révérende et très Honorée Mère, 
Paix et très humble salut en Notre Seigneur Jésus‑Christ.   

Nous venions de goûter de grandes consolations aux fêtes du troisième Centenaire de Notre Père Saint Jean de la Croix, lorsqu'il a plu au Divin Maître de nous donner part aux amertumes de son calice et de nous plonger dans une profonde douleur en retirant du milieu de nous, le 5 décembre 1891, notre vénérée Mère Marie‑Claire Radegonde‑Geneviève de SAINTE THERESE, âgée de 86 ans 4 mois 17 jours, dont 60 ans 4 mois et 14 jours de Profession religieuse. 

C'est en tremblant, ma Révérende Mère, que nous prenons la plume pour vous parler de cette chère relique, vrai trésor de notre Carmel.... Peut‑être trouverez‑vous que nous avons parfois dé­passé les bornes de la discrétion en révélant quelques mystères de cette belle âme. Il y a bien des choses que nous aurions en effet passées sous silence, si nous n'étions certaine que, dans sa grande simplicité, notre humble Mère ne les eût elle‑même rapportées à plusieurs de ses filles ; ce que Dieu a permis sans doute pour votre édification et la gloire de cette âme d'élite.  O Mère bien‑aimée! avant tout bénissez votre fille, et pardonnez‑lui, si, malgré vos désirs exprimés de ne pas avoir de circulaire, elle consacre par obéissance ces quelques pages au sou­venir de vos vertus. Dormez en paix, ma Mère, dans votre humilité. 

Notre vénérée Mère, née à Poitiers d'une famille éminemment chrétienne, reçut au Baptême le nom de Claire. Cette enfant de bénédiction fit présager dès le berceau ce qu'elle serait un jour: jamais elle ne pleurait, ce qui étonnait grandement sa bonne mère. A l'âge de deux ans, étant tombée malade, elle ne cessait de sourire et de faire entendre, au lieu de cris, un chant gracieux et enfantin, prélude de cette force d'àme et de cette joie dans la souffrance que nous admirerons bientôt, non plus dans un berceau et sur les genoux d'une mère, mais au Calvaire, sur la Croix sanglante de Jésus. 

En attendant, suivons notre petite Claire au printemps de sa belle vie: jour lumineux, dont le couchant devait jeter tant de splendeur! Quelques traits seulement suffiront à faire connaître les rares qualités dont le ciel l'avait douée. Toute jeune encore, elle fut confiée à une institutrice qui, malheureusement n'était pas irréprochable. L'amabilité et les grâces de l'enfant ne lui donnaient, ce semble, que le droit de la maltraiter davantage ; et les jeunes élèves, se croyant autorisées par l'exemple de leur maîtresse, se faisaient un jeu de l'assaillir. Mais le Seigneur avait déposé dans son âme le germe de la charité, cette plante céleste qui devait croître avec l'âge et devenir le plus bel arbre de ce jardin délicieux: c'est pourquoi, au lieu de se plaindre et de se venger, elle témoignait sans cesse la bonté et la délicatesse de son coeur.‑ Une de ses petites compaqnes pleurait un jour parce que le peloton de laine de son tricot était tombé dans une fosse: ‑"Maman va me gronder ce soir! Que j'ai de chagrin! s'écriait‑elle. ‑ Oh! ne pleure pas!" lui dit Claire ; puis, tirant la laine souillée et l'essuyant à mesure avec son petit tablier, elle lui rendit le peloton, heureuse et fière de son exploit. Spirituelle et très sérieuse, elle savait parfaitement lire, à peine âgée de trois ans et demi. Déjà le Saint‑Esprit illuminait sa jeune intelligence, comme le prouve le trait suivant: Tandis que les enfants jouaient et couraient dans le jardin, Claire se retirait souvent à l'écart et lisait... ‑ "Il y a sans doute de belles images dans ce livre, et il doit être bien intéressant, n'est‑ce pas ma petite ?" lui dit une dame, fort étonnée de la voir aussi attentive. ‑ "Oui, Madame, répondit‑elle, ce livre est très intéressant, car c'est l'Imitation de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. 

Dès cette époque, ma Révérende Mère, cette pieuse enfant avait attiré le regard non seulement de Dieu, mais de l'un de ses saints. Nous voulons parler du vénérable curé de la paroisse Saint Pierre, M. l'abbé de Beauregard, plus tard évêque d'Orléans, dont les Mémoires si intéressants de sa déportation à Cayenne font bien voir que si le martyre lui a manqué, ce n'est pas lui qui a manqué au martyre. Cet admirable confesseur de la Foi, qui avait baptisé la chère petite, ne la voyait jamais passer, sans lui donner les marques d'une particulière affection. Souvent même, la prenant dans ses bras, il la portait dans sa chambre et lui montrait ses tableaux et ses images. L'enfant tremblait! ‑ "Tu trembles, pécheresse!'' lui disait‑il en souriant ; puis il la regardait avec complaisance. Regard prophétique sans doute, et qui explique ce mot d'une de ses lettres: "Dès votre plus tendre enfance, j'ai vu qu'il y avait en vous de quoi faire une sainte., mais qu’il vous faudrait passer par des croix » 

Cependant la pauvre petite restait toujours sous la direction de cette maîtresse dont nous.avons parlé, et sa mère, la croyant en très bonnes mains, ne s'inquiétait pas. Des années se passèrent ainsi, jusqu'au moment de la Première Communion, où le bon Dieu permit que tout fut découvert. Surprise du silence de sa fille, Madame lui en demanda la cause. "Maman, répondit cet ange de paix, comment vou­liez‑vous que je vous dise du mal de ma maîtresse ? J'aimais mieux souffrir... » Réponse et conduite au‑dessus de tout éloge, tant elles supposent de force de caractère dans un âge encore si tendre. 

Voyant cette vertu précoce, ma Révérende Mère, il est facile de juger avec quelle ferveur la jeune enfant s'approcha pour la pre­mière fois du Divin Banquet. D'ailleurs, ce fut son bon Père de Beauregard, comme elle l'appelait, qui la prépara à cette  grande action, et lui donna lui‑même le Pain du Ciel. Dès lors, il ne cessa plus de cultiver ce beau lys, veillant avec un soin jaloux à ce que rien de terrestre n'en vint ternir la blancheur. Un jour, lui voyant les cheveux frisés et relevés avec grâce: "Pourquoi, petite, lui dit­-il, toutes ces frisures ? Coiffez‑vous plus simplement. Avec des ban­deaux, vous seriez bien mieux ; demandez donc à votre mère des couleurs rembrunies."  Et pour l'humilier, il ajouta: “D'ailleurs, vous n'êtes point jolie, vous n'êtes point riche, et vous n'avez point l'air agréable ; à qui donc prétendez‑vous plaire ?” 

Il n'y avait  rien à répliquer! dès le lendemain, les cheveux de la jeune fille étaient lisses et formaient deux bandeaux plats au goût du sévère directeur. Mais quand ma mère m'aperçut, nous dit‑elle, ce fut des exclamations sans fin ; très heureuse de son déplaisir, je repris ma première coiffure et m'excusai devant mon Père de Beauregard, en lui disant: "Mon Père, j'ai vu que cela contrariait maman..." Cette innocente défaite prouve assez que la jeune pénitente n’était pas insensible aux attraits de son âge. D'un caractère vif et ardent, elle connut même  l’enthousiasme. Quand la noble fille de Louis XVI vint à Poitiers, toutes les grandes dames de la ville, dans leur plus brillante toi­lette, se trouvèrent sur son passage. Claire se glissa devant elles, et s'écria "Vive la duchesse d'Angoulême!" Avant même de répondre aux saluts des grandes dames, la princesse regarda la jeune fille, lui fit un signe d'amitié et lui sourit gracieusement. Celle‑ci, dans le transport de sa joie ne cessait de dire à son frère: “Jules, y penses‑tu ? la duchesse d'Angoulême qui m'a souri!” 

Mais l'heure approchait où Notre‑Seigneur se préparait, lui aussi, à sourire à cette âme d'élite, et comme les sourires de Jésus ne sont que pour les âmes crucifiées, Il commença par lui faire don de sa Croix. Madame  Bertrand  tomba gravement malade, et ce fut Claire, alors âgée de 16 ans, qui l'exhorta à faire le sacrifice de sa vie. Ecoutant les conseils de cet ange de la terre, cette pieuse mère rendit peu de temps après sa belle âme à Dieu, abandonnant ses enfants à la Divine Providence, heureuse de quitter l'exil, et dans les sentiments de la plus vive piété. Monsieur de Beauregard était là encore, au chevet de cette mère mourante, ce qui lui fit écrire plus tard à notre bien‑aimée Mère ces paroles qui l'attendrissaient toujours: "Souvenez‑vous, mon enfant, que c'est moi qui ai conduit votre mère au Ciel, et que j'ai été son ami!"

Cependant ma Révérende Mère, ce deuil si cruel apporta de bien douloureux changements dans la vie de la pauvre enfant. Elle était l'aînée et comprenait l'importance de sa tâche. Son excellent père la lui fit bien sentir, quand le jour même de la mort, prenant l'anneau de sa mère, il lui passa au doigt, disant: "Ma fille, c'est toi maintenant qui remplaceras ta mère." A l'exemple de Notre Mère Sainte Thérèse, elle s'adressa dès ce jour à la Reine du Ciel, la priant de lui aider dans ses nouveaux devoirs ; mais tout était tristesse à ce foyer, hier encore si joyeux! Des embarras financiers venant bientôt se joindre aux regrets de l'absence maternelle, on parla de vendre la maison, cette maison si chère, gardienne de tant de souvenirs Le pauvre père dissimulait mal ses craintes, sa fille devinait tout. Submergée dans un océan de tristesse, elle ne savait même pas jeter un cri vers le Ciel ; mais les heures désespérées sont les heures du secours divin, celle de la grâce allait sonner.

 " Un soir, dit‑elle, mon père étant sorti pour la vente de la maison, je restai seule avec mon plus jeune frère, alors âgé de sept ans. Les sanglots m'étouffaient, mais je ne voulais pas pleurer, de peur d'affliger ce pauvre petit, qui m'aimait au delà de ce qu'on peut dire. Déjà voyant bien que j'étais triste, il me comblait de caresses, ce qui perçait le coeur! Pour me servir de contenance, je pris un livre qui se trouvait sous ma main, et l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur une petite image représentant Jésus Sauveur du monde. En un instant cette image devint comme lumineuse, il se fit en mon âme une révolution subite et admirable ; le prix des croix, le mérite des souffrances me furent montrés dans une clarté si vive, que j'en étais toute ravie et hors de moi‑même. Mes larmes coulaient en abondance, mais je ne les cachais plus, car c'étaient des larmes de joie... Je me sentais toute transformée et prête, s'il le fallait, à mendier mon pain pour l'amour de Jésus. 

Notre‑Seigneur se contenta de l'acceptation du sacrifice, et la Divine Providence vint au secours.du père et des orphelins. Par l'entremise d'une cousine dévouée, la Très Révérende Mère Aimée de Jésus, alors Prieure du Carmel de Poitiers (connue dans le monde sous le nom de Mademoiselle d'Ulys), s'intéressa vivement à cette famille éprouvée ; elle nomma régisseur de son immense fortune Monsieur Bertrand et le sauva d'une ruine trop justement appréhendée. On garda la maison, et la confiance, la paix, presque la joie vinrent à renaître dans ces coeurs désolés. Une année se passa ensuite sans aucun événement grave. Claire remplissait tous ses devoirs avec une grande perfection et ne songeait à l'avenir que pour le recommander à Dieu, pensant bien qu'il ne lui refuserait pas sa lumière au temps marqué. Elle ne se trompait pas, déjà Notre‑Seigneur était à la porte, prêt à faire la conquête entière de ce jeune coeur. Nous la laisserons encore parler elle‑même:  “J'allais atteindre ma dix‑septième année ; un jour que j'étais seule dans ma chambre, agenouillée pour faire ma prière du matin, tout à coup l'appartement disparut à mes yeux, je ne sais où j'étais, si j'avais un corps ou si je n'en avais plus... Plongée dans une lumière éblouissante et dans une joie impossible à décrire, j'entendis le son d'une voix si mélodieuse que tous les concerts d'ici‑bas n'en peuvent donner la plus faible idée. Cette voix disait ou plutôt chantait, laissant entre chaque parole un intervalle mystérieux:  ETRE L’EPOUSE D'UN DIEU.... QUEL TITRE......QUEL PRIVILEGE !......  

« Puis tout disparut... le silence se fit, je me retrouvai inondée de larmes et dans un bonheur enivrant, comme une personne qui reviendrait du Ciel après en avoir contemplé les splendeurs et pénétré les insondables secrets."  A partir de ce jour mémorable, que nous pouvons bien appeler le jour des fiançailles divines, l'heureuse enfant pensa au Carmel et ne pouvant souffrir aucun retard, elle se présenta bientôt.Mais sa visite fut prévenue par celle de son Père, qui allégua de si justes raisons qu'on lui donna gain de cause, avec promesse de ne le jamais priver de son trésor. Ne sachant rien, la pauvre petite était pleine d'espérance. "Oh! que J'éprouvai de joie, nous disait‑elle, dans ce parloir de Carmélites! Par bonheur, il y avait près de la grille un petit trou, J'y mis un oeil, et bien­tôt je vis paraître la Mère Aimée de Jésus...... Mon coeur battait à se fendre... Elle me dit "Quel âge avez‑vous, mon enfant ? 
‑ Ma Mère, répondis‑je, je suis bien vieille, j'ai 17 ans!     
‑ C'est bien, mon enfant, mais vous voulez faire voeu d'obéissance, n'est‑ce pas ? Vous allez donc commencer à le pratiquer en retour­nant près de votre père, je vous ferai dire quand vous devrez entrer." 
Qu'on juge de ma surprise et de ma douleur! Je compris bien qu'il me faudrait attendre la mort de mon père, J'étais brisée.  Mais peu à peu le calme revint dans mon Ame en pensant que je ferais la volonté du bon Dieu.

Claire rentra donc à la maison paternelle, cherchant à se consoler de n'être pas carmélite en pratiquant toutes les vertus du cloître. Bientôt Notre‑Seigneur exigea d'elle un nouveau sacrifice ; Monsieur de Beauregard fut nommé évêque d'Orléans et bien qu'il lui promit de ne jamais la perdre de vue, quel appui, quel secours de moins! Il fallait choisir un Directeur, la jeune fille avait déjà jeté les yeux sur Monsieur l'abbé de Rochemonteix supérieur de son cher Carmel ; mais pour s'habituer à l'obéissance et à la démission d'elle‑même elle confia cette affaire à Mademoiselle Thérèse, sa vieille et sainte cousine dont elle suivait toujours les sages conseils. "Hélas! se disait la pauvre enfant, bien sûr que ma cousine Thérèse va m'adresser à quelque bon vieux chanoine de la cathédrale." Elle se trompait, le bon Dieu bénit son acte de renoncement et le Supérieur du Carmel lui fut justement proposé. Ce sage Directeur, ma Révérende Mère, vit du premier coup d'oeil qu'il n'avait point devant lui une âme vulgaire. En conséquence, il ne la ménageait pas, l'humiliait et la reprenait en toute rencontre. Malgré cela, faut‑il le dire, cette âme, d'ailleurs si parfaite, trompa sur un léger point sa vigilance. C'est ici le moment de faire connaître la petite infidélité de sa jeunesse, "ses grandes infidélités", comme elle les appelait. Nous ne pouvons soutenir ce mot, et cependant, pour une âme comblée de tant de faveurs, est‑il étonnant que le Seigneur se soit montré jaloux ? Nous verrons avec quelle rigueur il lui fit expier plus tard cette imperfection dont nous allons faire le récit.

Rejetée pour longtemps semblait‑il dans le monde qu'elle voulait quitter, ornée de toutes les qualités morales, pleine d'esprit, d'un jugement parfait, d'une imagination très calme, il est vrai, mais d'un coeur aimant et sensible au plus haut degré, cette jeune fille attira bientôt les regards et fixa l'attention ; malgré sa position modeste, on la recherchait dans toutes les sociétés ; des partis avantageux lui furent offerts. "Pour le mariage, nous dit‑elle, je me montrais toujours inébranlable, je restais même simplement vêtue et ne pensais point à plaire. Seulement, pour ma satisfaction personnelle, je gardais dans ma manière de m'habiller une petite recherche: On m'avait donné un très beau châle, et au lieu de l'attacher avec une épingle, je le laissais flotter librement et avec grâce. Une voix intérieure me demandait bien le sacrifice de cette épingle. mais je ne voulais pas l'entendre. Je refusais à Jésus une épingle! Quelle ingratitude!... Monsieur de Rochemonteix lui‑même semblait m'avertir au nom de Notre‑Seigneur, car la première fois que je m'adressai à lui, il me fit ce reproche: « Il y a sur vous, mon enfant, une certaine harmonie que je voudrais voir disparaître. ‑ Mon Père, répondis-je alors, je ne puis pourtant m'habiller plus simplement, voyez: j'ai une robe brune, et ce châle on me l'a donné, ne faut‑il pas que je le porte ?" Chose étonnante et digne de remarque, jamais Monseigneur de Beauregard ne fut prévenu de cette infidélité dont Notre Mère seule avait connaissance et des années après, il lui écrivait au Carmel: "Humiliez‑vous, tenez‑vous bien petite, souvenez‑vous que vous avez autrefois porté un châle qui a déplu à Dieu et à moi."

Mais, à côté de cette légère défaillance, Claire était un modèle de toutes les vertus. Son père l'aimait avec tant de tendresse, qu'il ne pouvait supporter la pensée de lui causer même involontairement la moindre peine. Un jour, qu'après lui avoir demandé de l'argent pour les besoins du ménage, il ne se trouvait pas en mesure de la satisfaire, devinant l'angoisse du coeur paternel, elle versa en secret quelques larmes, mais ses yeux rouges la trahirent: "Que je suis un homme malheureux, s'écria ce bon père avec douleur, j’ai fait pleurer ma fille!

Cette fille chérie était vraiment aussi la mère de ses deux frères, et les exemples qu'elle leur donna, le doux empire qu'elle exerçait sur eux, les maintinrent toujours dans les sentiers du devoir.

Elle usait encore de son influence bénie, non seulement au sein de la famille, mais au milieu du monde. Un dimanche, plusieurs dames l'avaient invitée à venir faire une promenade non loin de la ville. Aussitôt arrivées, on se rendit à la Messe ; mais quel temple! une grange abandonnée, l'eau tombait jusque sur l'au­tel. Et quel autel! plus pauvre que la crèche! Les ornements du prêtre en lambeaux, les vases sacrés indignes de ce nom... En sortant de l'Office divin, la pieuse jeune fille, le coeur brisé, suivit ces dames à l'hôtel, sans pouvoir proférer une seule parole.

« Qu'avez‑vous donc, Mademoiselle ? lui demanda‑t‑on. ‑ Mesdames, répondit‑elle aussitôt, je suis étonnée que vous ne partagiez pas ma tristesse, et je me demande comment il est possible que vous ayez pu sans douleur, assister à une pareille Messe, couvertes de dentelles, avec des chapeaux magnifiques, pendant que Notre‑Seigneur est plus mal logé qu'un mendiant des rues et plus mal vêtu que vos serviteurs. »Cette parole produisit tout son effet et bientôt une élégante cha­pelle remplaça la pauvre grange.

A la campagne, où son père devait passer de longs mois chaque année, sa présence fît encore merveille ; elle instruisait les enfants du village avec un succès étonnant. "Mam'zelle, lui dit une pauvre femme, ne me refusez pas de vous charger de ma fille, je vous avertis qu'elle est mauvaise comme une chouette et à moitié idiote, mais ça ne fait rien, vous pouvez lui donner de l'esprit, ça ne tient qu'à vous de l'vouloir. » Cette confiance naïve ne fut pas trompée, la petite idiote devint intelligente, pieuse et bonne, et se rendit plus tard au Carmel pour remercier sa bienfaitrice.

Visiter les pauvres, leur faire du bien, c'étaient tous les plaisirs de Claire. Une fête de Noël, après la Messe de minuit, les dames du château voisin voulurent la retenir ; mais elle avait promis déjà à de bons paysans et refusa l'invitation. "Oh!que je me trouvais bien plus heureuse dans la maison de ces pauvres gens, nous racontait‑elle, ils chantèrent jusqu'au jour de vieux Noëls dans le patois du pays, et je chantais avec eux ; mon coeur s'échauffait en leur compagnie, ils montraient une si grande foi, une piété si vive, que je me croyais à Bethléem."

Elle exerçait encore sa charité par un silence héroïque quand il était nécessaire. Une de ses tantes l'invita à venir passer quelque temps chez elle à Poitiers. Elle s'y rendit toute joyeuse ; mais sa piété déplut bientôt à l'oncle d'un caractère sombre et bourru. La voyant un matin revenir de l'église, il dit assez haut pour être entendu: "Si J'avais une fille comme cela, je la mettrais à la porte de ma maison." Rentrée dans sa chambre la pauvre enfant fondit en larmes ; sa bonne tante elle‑même, vivement peinée, lui conseilla de retourner au plus tôt à la campagne, mais cette âme angélique ne pensait pas ainsi ; un départ aussi précipité aurait fait connaître.à son père ce qui venait d'arriver et rompu sans doute l'union des deux familles. Elle resta donc tout le temps convenu, se montra plus aimable que jamais à l'égard de son oncle, et garda le silence. O merveilleuse puissance de la charité! Cet homme si dur fut touché d'une telle conduite, et de loup, il devint agneau ; il se laissa guider plus tard dans les voies de Dieu par les conseils de son admirable nièce.

Mais le temps approchait, ma Révérende Mère, où les portes du Carmel allaient enfin s'ouvrir. La chère aspirante avait atteint sa vingt‑quatrième année quand son excellent père fut rappelé à Dieu. C'était l'heure marquée pour voler vers le cloître. Monsieur de Rochemonteix, pour l'éprouver, feignit alors de ne point croire à sa vocation. Cependant un jour, il lui envoya un petit livre où, sur les angles de la première page, il avait écrit ces mots: Ne plaignez pas la peine... la récompense sera grande... Rien moins que le Ciel pour demeure... Dieu lui‑même fera votre bonheur. 'Oh! se dit‑elle, c'est  bien dire que je serai carmélite: "Dieu lui‑même fera votre bonheur!" et sans cesse elle répétait cette parole. En effet, le 26 mars de cette même année 1830, notre douce colombe entrait joyeuse dans l'arche bénie.

Ce fut la Très Révérende Mère Aimée de Jésus. sa bienfaitrice et sa seconde mère, qui la reçut au seuil du cloître et l'appela Geneviève de Sainte Thérèse, nom prophétique, car ne devait‑elle pas devenir un jour sur la montagne du Carmel, bergère et gardienne de plusieurs troupeaux ? Voici les premières paroles que lui adressa cette bonne Mère: "Mon enfant, si vous voulez être sainte et toujours heureuse, retenez bien ceci: Qu'on ne sache jamais ce qui vous plaît ou déplaît, ce qui vous est agréable ou désagréable, ce que vous aimez ou n'aimez pas. » Cette leçon fut suivie à la lettre et notre bien-aimée Mère en recueillit les fruits de paix.

Le Monastère de Poitiers comptait alors de vénérables anciennes, types achevés de la parfaite Carmélite. Ces bonnes Mères, pour la plupart, avaient vu les désastres de la Révolution et souffert de mille manières pendant ces jours affreux. Un parfum d'héroïque sainteté s'échappait de leurs personnes, et la jeune postulante en fut tout d'abord embaumée. Elle n'oublia jamais cette première impression, et quand, aux époques des licences, les novices, ses compagnes, convenaient d'une heure pour aller ensemble les visiter, elle s'excusait toujours et s'y rendait seule, voulant profiter à loisir de leur expérience et de leurs conseils. Guidée par de tels exemples, Notre Mère s'élança d'un pas rapide dans le sentier de la perfection religieuse, et Dieu qui veillait sur cette âme et voulait l'élever si haut, commença par l'abaisser à ses propres yeux et aux yeux de ses soeurs, en lui envoyant une humiliation que la plus habile maîtresse n'aurait jamais su lui donner. On l'avait nommée seconde robière et chose surprenante, cette jeune fille qui dans le monde avait donné les preuves d'une grande aptitude pour le travail manuel ne pouvait même venir à bout de coudre une ceinture de cotte. Impuissante à manier l'aiguille, elle tournait et retournait l'ouvrage d'une façon si maladroite, que sa compagne en était exercée. Ne sachant plus absolument rien faire, elle eut le coeur bien gros, quand vint la fête de sa bien‑aimée Mère Prieure: n'ayant à lui offrir que de la toile pour la sacristie!... Au moment de recevoir à son tour la bénédiction et le baiser maternel, elle retenait ses larmes... mais la bonne Mère Aimée de Jésus lui dit tout bas: "Consolez‑vous, mon enfant, car vous êtes la fille du coeur " Paroles bien tendres qui mirent du baume sur la plaie.

Cependant, ma Révérende Mère, cette nullité apparente était compensée par de si grandes qualités, qu'on ne fit d'autre objection pour la recevoir à la prise d'habit, que celle de lui représenter l'incertitude de l'avenir. On était en 1830, à la veille d'une nouvelle révolution ; mais la fervente postulante répondit sans hésiter, qu'elle serait trop heureuse de suivre ses Mères et soeurs en prison et à la mort... La voyant si résolue, on lui donna le Saint Habit. Ce fut alors un nouvel élan vers le bien. Six mois se passèrent ainsi dans le bonheur et l'allégresse ; tous les exercices de la vie religieuse lui semblaient de plus en plus délicieux. Revenant du parloir, elle baisait avec amour les murs de sa cellule ; la solitude avait tant d'attraits pour cette âme d'oraison et de prière! Elle vivait dans une atmosphère de paix, quand tout à coup ce beau ciel s'obscurcit... Nous la laisserons raconter elle‑même cette terrible épreuve, tout en désespérant de rendre l'accent avec lequel, dans l'intimité de nos âmes, elle nous la confia tant de fois.

“Six mois avant ma profession, Monsieur de Rochemonteix nous prêcha la retraite, et dans l'un de ses sermons, il nous fit une peinture saisissante des trois états dans lesquels les âmes en cette vie peuvent se trouver. Dans le tableau des âmes impar­faites, encore moins dans celui des âmes ferventes, je ne pus me reconnaître: mais quand il vint à décrire l'état des âmes en péché mortel, je me sentis profondément remuée ; à mesure qu'il parlait, je me reconnaissais davantage. Troublée au delà de toute expression, je rentrai dans notre cellule presque réduite au désespoir... Ne sachant plus que faire, incapable de prier, je m'assis hors de moi près de notre lit, (il était tard c'était après Matines), lorsque, dans le silence de la nuit, une voix qui me semblait venir du dehors me dit très haut et distinctement: "TU AS PU... ET TU N’AS pas VOULU! Saisissant mon crucifix, je le présentai vers l'endroit d'où j'avais entendu cette voix et je répondis: "Pardonnez-moi, mon Dieu, pardonnez‑moi!.... Voici ma caution...  

 

Je demeurai alors toute la nuit dans une angoisse mortelle, sous le coup de la justice divine prête à me précipiter aux abîmes... Dès le matin, j'allai me confesser, et quelle ne fut pas ma surprise en m'entendant donner pour pénitence une neuvaine de communions! Je m’approchai de la Sainte Table dans un état  désespéré et sur le point de m’écrier: “je suis damnée”.  Mais à peine la Sainte hostie avait-elle touché mes lèvres, que je sentis les larmes monter à mes paupières et couler par torrents…la paix m’était rendue, et je ne gardai plus de mes péchés qu’une contrition douce et profonde. Quelque temps après, pensant à ce que j’avais souffert, j’adressai naïvement mes plaintes à N.S., je lui dis: Pourquoi mon Jésus avez-vous permis un pareil orage ? Oh que c’était affreux!Dites- moi donc pourquoi vous avez fait cela ? – La réponse ne se fit pas attendre: “Si je l’ai permis, ce n’est que par amour…..et pour t’épargner 10 ans de Purgatoire! “

Cette révélation est bien mystérieuse:Quand Dieu s’est choisi une âme, qu’il l’a prévenue de ses grâces, quelle fidélité ne lui demande-t-il pas!C’est bien le cas de se rappeler la plainte de l’épouse des Cantiques « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, par un seul de vos cheveux! »Qu’étaient les fautes de jeunesse de notre Mère bien-aimée ? Et cependant par quelles purifications Notre Seigneur les lui fit expier! lui laissant même à entendre qu’elles avaient mérité 10 ans de purgatoire……Ce qui fait voir aussi la miséricordieuse bonté de notre Dieu, qui veut bien se payer d’une heure de souffrance en cette vie, pour nous épargner les rigueurs de sa justice en l’autre.

Ainsi se passa cette tempête affreuse ; mais quand vint le jour de sa Profession, nouvelles angoisses; non seulement notre chère Mère ne sentit point la consolation d’être l’épouse d’un Dieu, mais ce Dieu qu’elle aimait si tendrement semblait la rejeter loin de LUI…s’abimant alors au plus profond de son néant, la pauvre petite professe dans l’amertume de son âme supplia le divin maître de bien vouloir seulement la souffrir dans sa sainte maison au milieu de ses épouses fidèles. « Gardez-moi, lui disait-elle avec larmes  gardez moi comme votre petite esclave! » et confiant sa peine à sa Mère Prieure, elle la supplia de lui confier l’office de troisième infirmière, pour se faire la servante de ses sœurs ; ce qui lui fut accordé. Il y avait alors au monastère, de nombreuses infirmes ; parmi elles une pauvre sœur dont les plaies exhalaient une odeur fétide. Sr Geneviève ne la quittait ni le jour ni la nuit, bien que le Docteur lui-même ne put la visiter que très promptement. La veille du décès, en sortant de la pauvre cellule il dit avec admiration: “Celle qui a soigné cette religieuse est évidemment une SAINTE  Car sans un secours particulier de Dieu, il n’est pas possible d’avoir pu soutenir si longtemps une pareille odeur.

L’héroïque novice trouva bien encore le moyen de se satisfaire. En plein été, devant un feu ardent, elle séchait des linges pour une autre malade qui exigeait des soins particuliers ; cela chaque jour et assez longtemps pour avoir le visage enflammé et presqu’au vif. Mais cachant avec soin cette fatigue, aucune plainte ne s’échappait de ses lèvres. C’était encore trop pour son humilité de n’être point chassée  de la maison de Dieu ; elle souffrait tout en silence et refoulait ses angoisses, en chantant sans cesse de pieux cantiques à la gloire de son Jésus...

La trouvant toujours aimable et souriante, on ne s’étonnait que d’une chose: c’était de la voir au réfectoire manger très peu et avec une peine extrême. « Ma soeur Geneviève, lui disait-on, il ne faut pas que la joie d’avoir fait profession vous empêche de manger. –Hélas pensait la pauvre novice, il faut donc que je prenne bien sur moi, pour faire croire à toutes mes sœurs que j’aie la joie dans le coeur!» Enfin, peu à peu, Notre-Seigneur se laissa toucher ; Il ne lui dit rien cette fois, mais doucement et invisiblement, sa main divine écarta les nuages ; le soleil, non pas des consolations mais de la confiance filiale  illumina son âme, l’humble épouse ne souhaitait pas autre chose. Sa vie devait être une vie de croix, et non pas d’extases. Sans doute bien des fois encore, elle entendra la douce voix de l’Epoux ; mais le plus souvent son âme sera plongée dans le mystérieux silence de la foi. Qui pourra dire, ma révérende Mère, les progrès de la jeune novice pendant cette nuit obscure qu’elle venait de traverser! Elle était devenue toute humilité, charité, détachement et obéissance.

Un prêtre qui l’avait connue dans le monde, lui fit au parloir cette question: « Mon enfant, dites-moi donc quel est votre attrait ? Avez-vous un goût particulier pour la pénitence ou pour l’oraison ? - Mr le curé, répondit-elle timidement, je ne me sens portée que vers la pénitence de règle et en usage au monastère ; j’aime aussi beaucoup l’oraison et le St Office récité en chœur, mais je n’ai d’attrait particulier que pour l’obéissance.  - Courage, mon enfant reprit le bon prêtre très édifié, avec cet attrait vous irez loin.» 

Il y aurait à rapporter bien des exemples de ses autres vertus, particulièrement de son grand courage pour se vaincre en toute chose, de son détachement et de sa charité. Dans une circonstance où elle avait un extrême besoin de voir monsieur l’abbé de la Rochemonteix, son supérieur, il se trouva que plusieurs religieuses l’ayant aussi demandé, elle attendit jusqu’au soir à la porte du confessionnal, sans avoir eu son tour, ce qui lui occasionna une violente migraine.  " Ah! se dit‑elle, c'est donc ainsi, soeur Geneviève, que tu te donnes un si grand mal de tête pour satisfaire ta volonté... mais c'est la dernière fois, je vais bien savoir te guérir..." Et dès le lendemain elle s'adressa au confesseur ordinaire, ne voulant rien souffrir qui pût troubler sa paix.

Une autre fois, ayant été longtemps souffrante, il arriva qu'un certain petit bonnet de laine qu'elle portait à l'infirmerie, fit beaucoup rire et plaisanter une des aimables visiteuses. Au fond du coeur, la chère petite malade en éprouva de l'ennui et une légère blessure d'amour‑propre. Mais, le reconnaissant aussitôt, son parti  fut pris:  le premier jour qu’elle revint à la récréation, elle tira  gravement de sa poche le fameux petit bonnet, et le mettant sur sa tête, elle dit en riant: « Voyez, mes bonnes sœurs, comme je suis bien coiffée avec ce bonnet!….On s’est tant amusé l’autre jour à son sujet, que je n’ai pas voulu priver la communauté de cette petite distraction……....." Tout le monde rit en effet aux dépens de notre hum­ble Mère qui triomphait alors, et bénissait Dieu dans son coeur.

Voici maintenant un exemple de son détachement et de sa li­berté intérieure: Quand la Révérende Mère Aimée de Jésus tomba ma­lade, la communauté justement alarmée témoignait une vive douleur. La petite soeur Geneviève souffrait bien aussi, elle "la fille du coeur"!" Mais pour se préparer à l'épreuve d'une séparation pro­chaine, elle se retirait à l'écart, répandant ses plaintes et ses larmes, non pas au dehors, mais en présence seulement de son Bien­-Aimé, car elle savait par expérience ce que dit l'auteur de l'Imi­tation: "L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur!" Une jeune soeur du voile blanc, sa compagne de noviciat, attirée par le charme de sa vertu, se joignit à elle ; toutes deux alors s'encou­rageaient...'Elles se disaient qu'ayant quitté le monde pour Dieu, ce Dieu de bonté leur resterait toujours, que d'ailleurs il était bien juste que leur Mère chérie allât bientôt recevoir la couronne, ayant travaillé et souffert si longtemps pour l'acquérir... quand on est au Carmel disait plus tard notre vénérable Mère, il ne faut pas trop se désoler à la mort de ses mères et de ses soeurs ; ne sommes nous pas venues ici pour mourir, et bientôt ne serons‑nous pas toutes réunies dans le Ciel ?''

Tandis que cette bonne Mère Aimée de Jésus était à l'infir­merie, on chargea Soeur Geneviève de la soigner. Un jour que celle-­ci se mettait en devoir de lui laver les pieds, le visage de la ma­lade devint triste et pensif: ‑ "Qu'avez‑vous, ma bonne Mère ?" lui dit sa petite infirmière. ‑ ''O mon enfant, répondit la sainte Prieure, faut‑il vous l'avouer ?... J’ai peur que votre affection pour moi ne vous fasse perdre le mérite de cette action. ‑ Ne craignez pas, ma Mère. reprit la jeune professe, et pardonnez‑moi si j'ose vous dire qu’avec autant de joie, je laverais les pieds de la dernière de mes soeurs.‑ La fille n'était‑elle pas déjà à la hauteur de sa mère. Bientôt, hélas! cette Mère tant aimée fut trouvée digne de la ré­compense éternelle... Mademoiselle Thérèse  vint alors au par­loir, tout éplorée, et dit à sa cousine: "Eh bien! que vas‑tu devenir maintenant ? que tu vas être malheureuse! –" mais j'y suis venue pour Dieu qui ne me manquera jamais, ainsi je serai toujours heureuse."

Après la mort de sa bonne Mère, notre vertueuse novice fut nommée provisoire. Toutes les soeurs furent édifiées et charmées de son exquise charité dans cet office qu’elle disait, peut‑être plus difficile à bien remplir et plus méritoire encore que celui d'in­firmière, parce qu'on n'y est pas seulement chargé des malades, mais en quelque sorte de toute la Communauté.

Une religieuse lui ayant causé de la peine elle résolut aussitôt de s'en venger à la manière des saints.Sachant que cette soeur aimait les poires cuites, son plaisir était de lui en servir des plus belles, comme aussi de lui choisir ce qu'il y avait de meilleur en toute autre chose. Et racontant cela plus tard, elle disait avec cet accent si doux et si humble qui allait droit au coeur, sans soulever le moindre doute: “Cette fois, je n'agissais pas ainsi pour me vaincre, mais vraiment par affection... depuis que cette chère soeur m'avait fait de la peine, je l'aimais davantage''... Eh bien, mes petits enfants, ajoutait‑elle, voyez comme il est avantageux de pardonner, de ne point se fâcher, d'être prévenante et aimable avec ceux qui nous offensent: la soeur qui était mécontente contre moi, voyant que je faisais tout pour lui faire plaisir, ne tarda pas à venir se jeter à mes pieds, et m'embrassant avec tendresse: "O ma soeur Geneviève s’écria‑t‑elle, on ne peut rien vous dire, je suis vaincue par votre charité, pardonnez‑moi!"

Nous ne finirions pas, ma Révérende Mère, s'il fallait raconter tous les traits édifiants de ces huit ans passés au béni Carmel de Poitiers. Nous avons seulement montré quelques perles précieuses de cet incomparable écrin ; mais, n'en connaissant pas nous-même la richesse nous terminons par cette parole des Cantiques: "Voici la beauté de l'Epouse sans ce qui est caché au dedans, "

Notre Mère bien‑aimée était donc prête pour la grande mission qui allait lui être confiée. Quand il fut question de la fondation d'un Carmel à Lisieux, elle sentit un vif désir d'en faire partie "pour goûter les douceurs de la pauvreté..." Mais la crainte d'agir par un mouvement de volonté propre, 1'empêcha de rien demander. "Si le bon Dieu le veut, pensait‑elle, il saura bien l'inspirer aux Supérieurs." La Révérende Mère Prieure, en effet, avait jeté les yeux sur sa fille Geneviève, et Monsieur l'abbé Sau­vage, notre fondateur, ayant obtenu que les deux bienfaitrices et leurs compagnes vinssent à Poitiers pour y faire leur noviciat, la Révérende Mère Pauline résolut de la nommer maîtresse des novices.Avant de l'en prévenir, voulant l'éprouver elle l'interpella ainsi au milieu d'une récréation: "Ma soeur Geneviève, ce n'est pas l'ha­bitude au Carmel de rester ici sans mot dire triste et sombre comme un bonnet de nuit, tâchez donc d'être plus gaie." Le lendemain, changement  complet! Mais voilà qu'au sortir du chauffoir, la bonne Mère, feignant d'être plus mécontente que la veille, lui dit: "Vraiment, ma soeur Geneviève, si vous continuez ainsi, je serai  bientôt forcée de me taire pour vous écouter ; vous voilà devenue comme un coq de vil­lage à la récréation!" Sans répondre un mot, sans montrer la moindre contrariété, cette vraie religieuse baisa la terre et se retira. La  révérende Mère Pauline était satisfaite et Notre‑Seigneur l'était plus encore, car, le soir à l'oraison, il lui annonça lui‑même l'événement du lendemain par ces paroles:" MA FILLE, ON TE PERMETTRA DEMAIN DE T'UNIR A MOI PAR LA COMMUNION ; ENSUITE LA MERE PRIEURE T'APPELLERA, ET APRES T’AVOIR FAIT LIRE LE SERMON QUE TU AS COPIÉ SUR L'OBEISSANCE, ELLE TE NOMMERA MAITRESSE DES NOVICES."

« J'étais bien troublée, nous racontait Notre Mère, et croyant que le démon seul pouvait me mettre une telle pensée dans l'esprit, je la chassais de tout mon pouvoir. Mais dès le lende­main  matin, sur le commandement de ma Mère prieure, je m’approchais de la Sainte Table et me rendis à sa cellule: "Mon enfant, me dit­-elle, prenez le cahier que vous avez écrit et lisez‑moi le sermon sur l’obéissance." Je le lus d'une voix tremblante puis elle me nomma maîtresse des novices. C'était donc Notre‑Seigneur qui m’avait parlé, je n'en doutais plus, et demeurai bien consolée".

Elle comprit alors qu'elle irait à la fondation et s'en réjouit... d'une réjouissance bien surnaturelle sans doute car nous avons pu nous rendre compte de l'immense sacrifice qu'elle eut à offrir à Dieu en quittant son cher berceau religieux et son pays qu'elle aimait tant! Mais, toutes ses affections, mises dans la balance en face de la pauvreté, ne purent l'emporter sur cette vertu chérie. Forte de son obéissance, heureuse de l'avoir encore à pratiquer à l'égard de la Révérende Mère Elisabeth, nommée Prieure de la petite Colonie, cette âme généreuse, cet ange, comme l'appelait Mère Pauline, prit son essor vers Lisieux.

Nous ne raconterons du voyage, ma Révérende Mère, aucune particularité, si ce n'est le passage à Orléans. Les deux Mères Fondatrices étant les filles spirituelles de Monseigneur de Beauregard, on se rendit au palais épiscopal. Le vénérable Evêque, âgé de 88 ans, était alors malade et gardait le lit. Quand il sut le nom des visiteuses, attendues de jour en jour avec impatience, il se leva, et d'un pas chancelant mais le coeur dans l'allégresse s'avançant d'abord vers sa fille Geneviève, il lui prit la tête de ses deux mains: "Ah! vous voilà, s'écria‑t‑il, la plus petite du peuple de Dieu." La conversation s'engagea, on oubliait presque l'heure de la diligence, le saint Evêque était radieux. "Petite, dit‑il encore à notre chère Mère, au moment du départ, ne manquez pas d'écrire l'histoire de votre fondation et mettez‑y bien surtout le plaisir que me cause votre visite... J'en dirais bien “mon Nunc dimittis. »Après leur avoir fait une généreuse offrande, il les bénit avec toute l'affection d'un père et les congédia.

Cette bénédiction fut de bon augure ; Dieu garda et protégea ses élues au milieu de plusieurs dangers ; enfin, on arriva à Lisieux. L'amante de la pauvreté put alors se satisfaire ; la maison provisoire était couverte en chaume et 1'intérieur si mal disposé, les pièces si petites, si basses, qu'elle ne lui donna point d'autre nom que celui de son petit Bethléem. On resta ainsi quelques mois... le temps nécessaire pour préparer une autre maison, bien pauvre encore, mais plus grande, où l'on s'établit à peu près en régularité, en attendant le monastère et notre ravissante chapelle qui fut bâtie sous le premier priorat de notre si chère Mère. Dieu bénit ces commencements, les sujets ne manquaient pas et ces jeunes plantes cultivées par les mains d'une sainte, instruites plus encore par ses exemples que par ses paroles, devenaient de véritables Carmélites, des âmes viriles, capables de s'immoler en toutes choses pour la gloire de Notre-Seigneur. "Je reconnais toujours, disait plus tard un des confesseurs du Monastère, les novices formées par la sainte Mère Geneviève."

Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis la fondation lorsque notre bonne Mère Elisabeth fut rappelée à Dieu Cet événement nécessitait une élection ; tous les yeux déjà se portaient sur la Mère Sous‑Prieure, quand M.l'abbé Sauvage reçut une lettre de Poitiers. Chose incompréhensible dans une pareille circonstance ; croyant qu'il s'agissait du rappel de Mère Geneviève (qui n'avait été que prétée à Lisieux), il se garda bien d'ouvrir la missive, mais vint en toute hâte au Carmel, exposa le Saint‑Sacrement pendant les trois jours d'usage, et présida les élections qui réalisèrent ses désirs en confirmant ses espérances.

 

Or. le soir du premier jour, Notre‑Seigneur voulut bien s'approcher de son humble et toute petite servante pour lui faire entendre encore sa douce voix. Il lui dit: "C'EST TOI QUE J'AI CHOISIE POUR GOUVERNER CETTE MAISON... OUVRE TON COEUR A TES FILLES ET JE T'OUVRIRAI LE MIEN... ET DE MEME QUE JE REPOSE EN MON PERE, LA SAINTE TRINITE SERA TON APPUI”.

O Mère bien‑aimée! Vous avez pu jouir de la récompense sublime qui vous était promise, car nous savons à quel point vous avez été fidèle à la recommandation du Divin Maître... Oui, pendant vos vingt‑sept ans de priorat vous nous avez ouvert votre coeur. et quel coeur! La bénignité de Jésus y était descendue tout entière: c'était un ciel de paix, un abîme de charité, une digue puissante où les flots de tous les orages venaient se briser et mourir.

Mais, que contenait donc cette lettre dont nous avons parlé ? Elle cachait une lourde croix.... A partir de cette élection dont il avait semblé si heureux, notre bon Père Sauvage ne fut plus le même à l'égard de la nouvelle Prieure. Elle qui avait jusque‑là joui de son entière confiance, s'en voyait maintenant privée. Quant à la conduite des âmes, il l'avait vue à l'oeuvre et ne doutait pas de sa capacité: mais pour l'extérieur, il la guidait, la surveillait comme une enfant, sans lui donner de latitude même pour la moindre dépense. Que d'actes d'humilité et d'obéissance durent être les fruits de cette pénible situation!

A la mort de Monsieur l'abbé Sauvage, 11 ans après, on vint prier notre bonne Mère de bien vouloir dépouiller sa correspondance, et Dieu permit que la lettre mystérieuse tombât entre ses mains. Elle contenait ces mots: "Ne nommez pas Geneviève Prieure car elle n'est pas capable de remplir cette charge difficile… Il fallait donc que notre humble Mère fut bien habile à cacher ses talents et son mérite dans ce cher couvent de Poitiers pour que la bonne Mère Pauline (qui plus tard reconnut son erreur) s'y laissât tromper elle‑même. Quoi qu'il en soit, tout en lui faisant comprendre ce qui lui avait paru jusque‑là inexplicable, cette révélation n'affligea point notre Mère.. Au contraire, elle sut y trouver un sujet de joie et n'en fit aucun mystère. Elle racontait tout haut son aventure, ajoutant avec bonheur: "Si je suis Prieure, ce n'est donc bien que par la seule volonté de mon Dieu!! Ainsi se réalisa cette prophétie de Monseigneur de Beauregard: « Vous n’allez pas à  Lisieux pour y bâtir une maison de pierres matérielle, mais pour y élever en l'honneur de Dieu un édifice de pierres vivantes qui sont les âmes. »  

Puisque le nom vénérable du saint Evêque d'Orléans revient sous notre plume, permettez‑nous, ma Révérende Mère, de transcrire ici un seul fragment de ses lettres délicieuses. En 1841, il avait quitté l'exil, ainsi ce ne pouvait être que dans une lumière surnaturelle, qu'il écrivait en 1839, alors que notre Mère Geneviève n'était que Sous‑Prieure et maîtresse des novices: « Lisez plus d'une fois le XXme chapitre du ler livre de l'Imitation... Ce chapitre admirable de sagesse recommande la solitude. Comment pourrez‑vous la garder, puisqu'elle semble mieux faite pour un ermite que pour une Prieure, qui doit ouvrir son coeur, sa cellule et sa bouche à tous et à tous moments ? Cependant, il faut un petit coin où vous serez seule avec le Seul. Mon enfant, il faudra trouver dans le coin de votre coeur un petit lieu, tout pe­tit, où vous serez assurée de trouver ce Seul, digne de votre amour, de vos pensées. Mais, quels meubles y mettrez‑vous ? Il en faut deux: foi, amour, et pas autre chose. Je n'aime pas, quand vous m'écrivez, que vous me parliez de vos péchés ; il y a longtemps que Dieu a oublié ce châle que vous avez payé si cher! Et moi qui ai été assez heureux pour vous avoir montré la bonne voie, je vous déclare que tous vos péchés vous ont été abondamment remis... tenez-le donc pour vrai et certain... Dieu n'est point un disputeur, il excuse facilement les âmes... Il vous a aimée d'un amour si extraordinaire, que je regarderais comme un manque de foi de vous inquiéter désormais. O mon Dieu! que vous êtes donc miséricordieux, pour donner à ma fille Geneviève une si belle place dans votre Coeur! Ma fille, abîmez‑vous donc dans une mer de reconnaissance et gardez.souvent aux pieds de Jésus le silence du respect et un saint étonnement, de ce que Dieu a fait pour vous, et de ce qu'il prépare de bonheur à votre pauvre coeur...

" Que je vous le dise, ou que je garde le silence, je resterai uni de coeur, de prière, de souvenir, à l'arbrisseau du Carmel retiré du Jardin de Poitiers. C'est une chose dite et écrite dans mon coeur.Vous avez été si longtemps ma fille!... Je vous bénis comme un bon vieux père."

Quelles consolations devait apporter à notre vénérée Mère la lecture de semblables lignes! Cependant, nous devons le dire à la louange de son détachement et de la délicatesse de son coeur: Deux ans avant la mort du saint Prélat, elle se priva de cette correspondance, parce que ses lettres ne contenaient souvent qu'un simple mot à l'adresse de la Révérende Mère Elisabeth, et qu'elle voulait à l'avenir lui laisser seule la consolation de recevoir des réponses. Le sacrifice fut partagé, comme nous en avons la preuve par cette plainte amère du digne et noble vieillard sur son lit de mort: "Je recevais autrefois des lettres de Geneviève qui me faisaient tant de plaisir! pourquoi donc ne m'écrit‑elle plus ?  -Il le sait maintenant! répondit‑elle avec un sourire angélique, quand on lui donna connaissance ce de ce touchant détail.

Pour revenir au premier priorat de Notre Mère, les trois ans expirés, la Révérende Mère Pauline réclama son ange... Monsieur l'abbé Sauvage ne dit rien à la communauté ; il fut convenu avec les Supérieurs de Poitiers qu'on ferait les élections, et que si Mère Geneviève restait sans charge, elle serait rendue au plus tôt à son premier monastère. On juge sans peine du résultat de l'élection: d'une commune voix, notre bonne Mère fut réélue pour trois années, dans l'exercice d'une charge qu'elle avait si parfaitement remplie. Au bout de ce temps, nouvelles demandes des Supérieurs de Poitiers, nouvelles instances de Monsieur l'abbé Sauvage et de son pauvre petit Carmel. Monsieur de Rochemonteix écrivait en ces termes à notre bien chère Mère: " Les soeurs pressent pour vous faire venir, le temps leur dure de vous revoir, elles craignent que le prêt qu'elles ont fait ne dégénère en une donation ; J'ai eu bien de la peine à les calmer. Je leur ai répondu que si votre présence à Lisieux était jugée nécessaire, il ne serait pas sage de vous retirer en ce moment. Je vous le répète à vous‑même: nous avons tous un grand désir de vous voir rentrer à Poitiers, mais si votre Supérieur, si vous‑même en toute franchise et simplicité, vous pensez qu'il soit nécessaire de prolonger la permission que je vous ai donnée, je ferai mon possible pour que vos soeurs n'y mettent pas d'obstacles.

Cette décision qui devait être renvoyée au Supérieur et à la Communauté de Lisieux, fut vite donnée... Le Carmel de Poitiers accordait encore trois ans, lorsqu'à la fin de la seconde année, notre bonne Mère étant malade, il profita de l'occasion pour un rappel définitif. Comment y répondra cette Mère bien‑aimée ? Sans doute, elle inclinait fortement vers le retour... mais une écrasante épreuve pesait alors sur la fondation et refoulant ses plus chères espérances, elle écrivit ces belles paroles: "Maintenant que la Croix est plantée au Carmel de Lisieux, comment pourrais‑je la fuir ?" Notre vénéré Fondateur, de son côté plaida si éloquemment sa cause qu'il la gagna …. Mère Geneviève restait pour toujours à Lisieux, et le 15 septembre 1849, Monseigneur Robin, alors Evêque de Bayeux, annonçait lui‑même à  ses chères Carmélites, l'heureuse nouvelle. Ainsi, nous devons à nos Mères de Poitiers cette faveur insigne d'avoir connu une sainte... Elles ont bien voulu se priver pour nous enrichir ; mais aujourd'hui notre héritage est commun... et le même regard qui veille sur Lisieux se dirige vers Poitiers!... L'Ange de Mère Pauline étend ses ailes sur son cher berceau et ne le quittera plus jamais...

Depuis ce 15 septembre 1849, jusqu'à la mort de notre Mère tant aimée, que d'événements, de lumières, de grâces reçues! Il faudrait un volume pour en donner l'intéressant détail... Les événements sont connus de nos chers Carmels ; on sait que du petit arbrisseau enlevé du jardin de Poitiers se sont encore détachés de faibles rameaux, aujourd'hui des arbres en pleine vigueur, Saïgon, Coutances et Caen.

Saigon surtout fut l'oeuvre de Notre Mère, oeuvre indirecte sans doute, puisqu'elle chargea de cette noble entreprise une de ses chères filles ; mais les peines sans nombre, les contradictions et humiliations de toute sorte qu'elle souffrit alors, la feront toujours regarder comme la première Mère de cet humble Carmel ; d'ailleurs, la vénérable Fondatrice, Mère Philomène de l'Immaculée‑Conception, de si sainte mémoire, ne l'entendait pas autrement. Hàtons‑nous de dire aussi que les peines dont nous venons de parler étaient bien compensées du côté du ciel... L'illustre Fondateur du nouveau Carmel, Monseigneur Lefebvre, vicaire apostolique de Cochinchine et cousin de Mère Philomène n'avait‑il pas vu dans le sombre cachot où il était détenu par une injuste sentence, la radieuse vision de notre Sainte Mère Thérèse, lui demandant d'établir son Ordre en Annam, parce que Dieu en serait grandement servi et glorifié ?

Nous nous bornerons, ma Révérende Mère, à vous parler maintenant de la vie cachée de notre Sainte, de ses vertus, qui se résument en un seul mot: l'amour. Elle aimait son Dieu de toute la force de son âme ; voilà pourquoi elle nous a tant aimées! pourquoi elle a tant aimé l'Eglise, la France, les pauvres pécheurs, et s'est immolée pour eux.

Ne pas dérober à Jésus un seul atome de son coeur: voilà le travail intérieur de toute sa vie religieuse. Jalouse aussi de celui de ses filles, elle priait Dieu qu'il ne permît point qu'on s'attachât à elle par un sentiment d'affection humaine. Sa plus grande caresse, hors les baisers maternels de nos fêtes de famille, consistait simplement à poser sa main sur nos têtes ; encore était‑ce un signe de contentement bien signalé! Et pourtant, quelle tendresse! Nos peines étaient ses peines, nos joies, ses joies... Elle s'intéressait à chacun des membres de nos familles et les recommandait instamment à Dieu..Son abord était doux, facile ; son indulgence extrême Elle ne pressait pas les âmes, mais savait les attendre et les gagnait toujours. Calme en tout événement, d'une prudence pleine de sagesse, elle ne brisait pas les difficultés, ne cherchait qu'à faire régner la paix, prêchait sans cesse l'union des coeurs et la charité. Elle avait, comme l'Epouse des Cantiques, "le miel et le lait sous la langue". Ses exhortations du Chapitre étaient admirables ; on y sentait le fruit de ses oraisons, elle parlait de l'abondance du coeur, d'un coeur embrasé qui veut répandre ses flammes... et quel stimulant d'entendre ces paroles: ''Notre‑Seigneur m'a priée de faire connaître ceci à la Communauté... Il veut de vous. mes enfants, telle ou telle chose... Un jour, elle assura que de toutes ses chères filles présentes, pas une ne manquerait au rendez‑vous du ciel... Quand elle recevait les voeux des novices, ce n'était jamais sans verser des larmes... on eût dit que le mystère des Noces divines se montrait à ses yeux sans voiles!... Heureux les coeurs qui se sont offerts à Jésus par de telles mains!!!...

Elle savait aussi les introduire aux Noces éternelles... Et dans les premières années de la fondation, ce cas n'était, hélas que trop fréquent. Une de ces jeunes religieuses, sujet d'espérance et grandement chérie de Notre Mère, attendait, il semble, à l'heure de l'agonie, sa permission pour s'envoler au ciel. Alors, d'une voix entrecoupée de larmes, cette courageuse Mère lui dit: Mon enfant, vous avez toujours vécu en obéissant, mourez dans un acte d'obéissance..." Et son âme aussitôt, brisant ses liens terrestres, alla se réunir à l'Epoux des Vierges!

Mais pour bien connaître notre incomparable Mère, il fallait la voir déchargée du lourd fardeau de la supériorité: c'était alors l'humble petite soeur Geneviève de Poitiers, si cachée, si obéissante, qu'on l'eût prise plutôt pour une novice que pour une ancienne Prieure et fondatrice.Une telle âme devait aller à Dieu par la voie de la confiance filiale. Elle n'avait point en effet d'autres rapports avec Lui que ceux d'une enfant avec le plus tendre des Pères. "En voilà une qui sait prier!" disait notre bon Père Sauvage. En effet, Notre Mère obtenait tout de Dieu parce qu'elle savait prier! Dans les occa­sions difficiles., quand on lui proposait les moyens de la prudence humaine, elle répondait: "Oui, c'est bien... mais la prière surtout, oh! la prière!” Il suffisait d'ailleurs de la voir à l'oraison pour se rendre compte qu'elle était tout près de Dieu, et comme à son oreille... On sentait bien alors qu'elle était non seulement écoutée, mais exaucée. Son humble confiance et sa foi pénétraient les Cieux. Et comment s'en étonner ?  puisque Notre‑Seigneur a dit Lui‑même: "Si votre foi égalait seulement un grain de sénevé, je vous le dis en vérité, si vous commandiez à cette montagne de se jeter dans le mer, elle le ferait aussîtôt.”  C'est pourquoi, les grâces reçues dans cette prière fervente tenaient bien souvent du prodige. Nous nous permettrons, ma Révérende Mère, d'en citer quelques exemples entre mille.

Au commencement de la fondation alors que la pauvreté était si grande, on vint à manquer de beurre.... Après avoir écouté les plaintes et vu la douleur profonde de notre bonne soeur Madeleine, de si douce mémoire, Mère Geneviève lui répondit: "Ma fille, je n'ai pas un sou... Mais. s'il vous reste encore un peu de beurre prenez  touiours et mettons notre confiance en Dieu.Il y avait bientôt deux mois que ce peu ne s'épuisait point, quand notre chère soeur cuisi­nière, fort étonnée, lui dit: "Enfin, ma Mère, je n’y comprends rien, mon petit reste de beurre est toujours dans le même état ; qu’est‑ce que ça veut dire, puisque je n'en avais pas pour deux jours ? A présent j'ai beau prendre, ça ne diminue pas!. ‑ Soyez tranquille, reprit Notre Mère en souriant, votre petite provision est sur le point de finir." Et quelques jours après, la Communauté ayant reçu une aumône, soeur Madeleine trouva le pot vide.

Combien de fois le Divine Providence répondit‑elle encore à sa confiance, par des secours inattendus, arrivés à point nommé, et souvent juste la somme demandée!  Mais, ce qui nous semble plus admirable et peut‑être plus touchant encore, ce sont les petits miracles de complaisance, accordés dans tant d'occasions à sa prière filiale! Ainsi, pour nos lessives, elle nous obtenait toujours du beau temps, si bien que, dans les premières années, les personnes du monde venaient demander, longtemps à l'avance, quel jour on ferait la lessive au Carmel... Et pendant l'hiver, quelle sollicitude! Cette bonne Mère était dans l'angoisse quand elle nous voyait souffrir du froid. Un matin d'une forte lessive, ce froid étant très intense, son coeur n'y put tenir... elle se rendit au pied du Tabernacle... et pendant son absence, la gelée cessa, le temps devint si doux, qu'on aurait pu se croire au printemps, si la glace épaisse du lavoir ne nous eût fait souvenir de l'hiver. 

Il y a moins longtemps encore, elle se prit à raconter naï­vement à une de nos soeurs le trait suivant, arrivé dans l'année même, et qui prouve que bien des choses de ce genre nous ont été cachées par son humilité: "Il avait gelé très fort, on vint me dire: “Ma Mère, le bel abricotier que vous aimiez tant est perdu, il n'y aura pas un seul abricot. ‑ J'adressai alors mes plaintes à mon bon Jésus, je lui dis:" Est‑ce possible que vous ne donniez rien à nos soeurs cet été pour se rafraîchir? - Une voix intérieure me répondit: SOIS  TRANQUILLE, IL Y AURA DES ABRICOTS….Au temps venu, on me porta au jardin, et sans rien dire de mon affaire, je demandai qu'on me fit passer par l'allée de mon abricotier. Quelles ne furent pas ma surprise et ma joie en le trouvant si chargé de fruits qu'on voyait à peine les feuilles! Je me sentis émue jusqu'aux larmes  « Oh! ma fille, ajouta‑t‑elle, qui pourra dire combien Notre Seigneur est bon! Que sa condescendance est admirable!”   

Une nouvelle preuve de cette bonté infinie fut donnée  à Notre Mère à l'époque de ses Noces d'or. Quelques mois auparavant elle vint à s'affliger, à se troubler même, contre son habitude, parce qu'il faudrait lever le voile et se montrer au monde. Mais l'Epoux divin qui ne voulait pas de nuages à cette grande fête, lui dit pen­dant sa retraite préparatoire: "NE CRAINS RIEN, MA FILLE, JE NE PER­METTRAI PAS QUE TU SOIS TROUBLÉE, CAR JE VEUX TE DONNER CE JOUR‑LA, CE QUE JE T'AI REFUSÉE, IL Y A 50 ANS, LE JOUR DE TA PROFESSION. IL PARAITRA MEME SUR TON VISAGE QUELQUE CHOSE D’EXTRAORDINAIRE QUI SERA LE REFLET DE CE QUE J'OPERERAI DANS TON COEUR." En effet, dès l'au­rore de cette fête bénie, un fleuve de paix, suivant son expression inonda son âme... Sur son visage, ce quelque chose d'extraordinaire apparut à tous les regards ; Mère Geneviève semblait rajeunie, d'une beauté inconnue ; reflet incomparable de son ciel intérieur C'était l'accomplissement à la lettre de la parole divine. L'heureuse jubilaire ne fut pas seule à se réjouir... Dans tous nos coeurs, quelle allégresse!... Nos chers Carmels et nos amis voulurent prendre part à cette fête en nous comblant des plus délica­tes attentions. Jamais notre Monastère n'avait vu luire pareil jour!.Il était transformé sous les décorations les plus gracieuses... La veille, nos jeunes soeurs, revêtues de leurs manteaux, portant des cierges allumés, entrèrent au chauffoir à la fin de la récréation, et l'une d'elles chanta la Calende annonçant ce jour béni, pendant lequel tant de larmes de joie furent versées!... Les nôtres coulèrent bien douces, en recevant les voeux de cette vénérable Mère, de cette sainte, qui elle‑même, dix‑neuf ans passés, présentait notre offrande au Seigneur! Et quelles suaves émotions en entendant les touchantes paroles de notre bon Père Supérieur sur ce texte choisi par elle: "Le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger"! 

Il semble, ma Révérende Mère, qu'après le récit de tant de grâces, il ne nous reste plus rien à dire. Cependant, le tableau de cette belle vie serait inachevé, si, après avoir parlé de l'amour de Notre Mère pour Jésus, nous n'ajoutions quelque chose de son amour pour la Croix. 

C'est en 1849 que la maladie si cruelle qui nous l'a enlevée, lui fit ressentir ses premières atteintes. On ne lui dissimula pas les longues et cruelles souffrances qu'elle aurait à supporter. "A cette annonce, dit‑elle plus tard, mon coeur fut inondé de délices ; c'était le jour de la fête de saint André: en récitant son office, je répétais avec transport: O bonne croix que j'ai désirée si longtemps et qui êtes enfin accordée à mes désirs, je viens à vous avec confiance et joie, recevez le disciple de Celui qui a  été attaché sur votre bois sacré. ‑ Seigneur, vous le savez, je me serais crue téméraire en vous demandant la souffrance, j'aurais eu peur de ma faiblesse ; mais puisque vous m'en trouvez digne, soyez‑en mille fois béni. Je considérais alors mon âme comme un vase de cuivre maculé, et je pensais avec bonheur que la souffrance qui venait à moi serait la main charitable qui frotterait avec force et rendrait net et brillant ce vase terne et sans beauté. » 

En voyant cette acceptation héroïque de la croix, jointe à une si profonde humilité, on peut supposer la patience et le cou­rage invincibles que Notre Mère fit paraître pendant ces années de martyre. Tant qu'elle put marcher, Dieu seul fut son témoin, hors le cas de crise, où nous la trouvions parfois étendue dans les che­mins, sans connaissance et presque sans vie. Un jour, entre autres, que par un froid glacial, elle n'avait pas cru devoir se dispenser d'étendre le linge, elle s'évanouit et tomba dans la neige. Mais la Divine Providence ne l'abandonna pas... Au même instant, notre chère Soeur Adélaïde, de si sainte mémoire, entendit dans sa cellule une voix qui lui disait: "Va au jardin....Va au jardin., "Elle obéit aussitôt et sauva la bien‑aimée de Jésus de ce péril imminent. 

A ces crises dangereuses se joignaient souvent encore de fortes migraines où, par la violence du mal, il lui était venu autour de la tête comme un cordon en forme de couronne, première ressemblance de l'épouse avec l'Epoux crucifié.On s'étonne que notre chère Mère, malgré cet état si pénible, ait pu suivre notre sainte Règle et presque tous nos exercices jusqu'en 1849 vers la fin de son dernier Priorat. C'est alors que l'enflure considérable de ses jambes ne lui permettant plus de se tenir debout, nous la portions dans un fauteùil de l'infirmerie au choeur, et du choeur à la décharge du chauffoir, qu'elle avait surnommée la Sainte‑Baume ; elle y restait jusqu'au soir, travaillant avec ardeur, priant et s'immolant en silence sous le regard de Dieu et de ses Anges. Il n'y avait là qu'un pas à faire pour venir à nos récréations ; cette bonne Mère en était la joie: elle les animait par sa gaieté et ses propos aimables ; là elle nous parlait des aventures de sa jeunesse, du Carmel de Poitiers, de la sainteté des premières Mères... Laquelle d'entre nous n'a pas entendu de sa bouche le rapport de quelques traits de vertu conservés pieusement dans sa mémoire et mieux encore dans son coeur ? Sur ce chapitre, elle ne tarissait pas... Et nous aimions à provoquer son expansion, sachant bien lui causer une joie qui de suite épanouissait son visage. "Oh! que ces bonnes Mères étaient saintes! répétait‑elle. Voyez‑vous, mes pauvres enfants il ne faut pas craindre sa peine sur la terre ; il faut marcher sur leurs traces et se servir de tout pour nous élever à Dieu." Combien de fois à ce propos nous a‑t‑elle redit les vers composés par une de ces ferventes Carmélites (La Mère Victoire, soeur de Monseigneur d'Aviau, archevêque de Bordeaux. Cette Religieuse mourut en odeur de sainteté à l'âge de 80 ans) sur la vue dont elle jouissait à la fenêtre de sa cellule! Nous les transcrivons ici dans leur simplicité.
 
                                 Tout au bord de la rivière
                                  Dès le matin jusqu'au soir,
                                  Une pauvre lavandière
                                  Lève et baisse son battoir.
                                 Ah! frappez‑moi par tendresse
                                 Seigneur, ne m'épargnez pas
                                 Purifiez‑moi sans cesse,
                                 Jusqu'au jour de mon trépas.
                                   Plus loin, à perte de vue
                                  Dans un assez vaste champ,
                                  Avec son soc et sa charrue,
                                  Un homme va, sillonnant...
                                   Il n'épargne pas sa peine,
                                  Car il sait que le froment
                                  En très peu de temps, un cent...
                                    Tournez, retournez la terre
                                   De mon coeur, divin Epoux...
                                  Vous êtes propriétaire
                                  De ce champ...  il est à vous.
                                  Répandez‑y la semence,
                                  Multipliez‑la, Seigneur.
                                  Jouissez de l'abondance,
                                  Je chanterai mon bonheur!... 

En exaltant ainsi ces vénérables anciennes, Notre Mère ne se doutait pas qu'elle traçait d'elle‑même un portrait fidèle! Mais, puisqu'il est ici question des sujets de sa préférence, en voici un autre qui avait le talent de la faire pleurer et sourire à la fois: ce n'était plus alors une mère qui la charmait, c'était une soeur connue et chérie: la petite bergère de Domrémy, Jeanne d'Arc.A cette époque, on ne parlait pas, comme aujourdhui, de la vaillante et douce martyre: aussi l'affection, on pourrait dire la tendre dévotion de Mère Geneviève pour notre héroïne française nous surprenait quelquefois et nous semblait presque de l'enthousiasme d'un autre âge…… Nous oubliions que dans son coeur, si plein d'amour pour Dieu et détaché de toutes choses, coulait aussi "le sang de France", et maintenant que de toutes parts retentît l'éloge de la Vénérable Jeanne, nous voyons avec bonheur et reconnaissance que notre humble Mère avait raison... 

Aussi, malgré ses infirmités croissantes, elle ne savait pas se replier sur elle‑même. Nous remarquions même que plus elle souffrait, plus elle se montrait joyeuse! ce qui est d'autant plus admirable que pendant ces années le bon Dieu la sevrait de toute espèce de consolations ne lui laissant que la foi et le souvenir ineffable de ses bienfaits... Mais en 1888, quand pour la première  fois elle faillit nous être enlevée, Il lui fit sentir de nouveau sa présence. Munie de l'Extrême‑Onction, favorisée de la bénédiction du Saint‑Père, elle paraissait dans une paix profonde, une sécurité très grande... et sur notre désir exprimé d'en connaître la cause, elle répondit: "Ma Mère, comment aurais‑je peur de la mort ? Notre‑Seigneur m’a fait la grâce de ne jamais juger personne ; Je compte sur sa promesse:Ne jugez point et vous ne serez point jugé " C'est alors que le divin Maître lui montra dans le Ciel l'image de la croix, lumineuse et toute resplendissante, et lui révéla que la vue de cette croix faisait la Joie et la gloire des élus. Se croyant à la veille de la contempler à son tour, Notre Mère était radieuse et comme trans­figurée. Pauvre Mère! c'était seulement la veille de son martyre. Avant cette croix lumineuse, l'attendait une croix sanglante…..encore quatre ans d'immolation avant la Pâque éternelle! 

Quoi qu'il nous en coûte, ma Révérende Mère, nous ne dirons rien de cette longue et pénible veille, pour nous étendre davantage sur le jour même de la Passion. Elle commença, avec celle de Jésus, le Jeudi Saint 1890. Dès le matin, à la sainte Messe, pendant son action de grâces, cette âme privilégiée entendit ces douces paroles: "MA FILLE, DESORMAIS CE N’EST PLUS TOI QUI VIENDRAS A MOI, C'EST MOI QUI IRAI VERS TOI!" C'était la dernière fois en effet qu’elle venait au choeur, qu'elle y recevait la sainte Communion! Elle se trouvait alors dans son état habituel, et rien ne faisait présager l'affreuse journée du lendemain, quand tout à coup, pendant que nous chantions l'office des Ténèbres, une crise violente se déclara ; le mal fit dans la nuit des progrès effrayants, et le vendredi matin, notre bon Père Supérieur vint l'administrer. Nous n'attendions plus que le dernier moment. Notre Mère bien‑aimée était haletante... demandant sans cesse à boire... et rien ne pouvait la désaltérer!... En entendant ce cri: J'ai soif! en voyant ce visage défiguré par la douleur, ces pieds où des clous de fer semblaient enfoncés, nous nous croyions au Calvaire, et nous avons pu comprendre quelque chose des angoisses de Marie quand elle vit son Jésus attaché à la croix!... Devant cette image fidèle du Sauveur mourant, témoin de tant de souffrances, il nous tardait d'entendre sonner trois heures, espérant qu'alors tout serait consommé, et que ce jour‑là même, elle irait avec Jésus en Paradis!... Mais nos pensées n'étaient pas celles de Dieu. Dans ses impénétrables desseins, Il la réservait pour de plus longs combats... à l'exemple de ces vaillants martyrs, qui se trouvant par miracle guéris de leurs blessures, offraient généreusement leur corps à de nouveaux supplices!... Et de même que le sang des martyrs était une semence de chrétiens, ses douleurs devaient enfanter des âmes à Dieu! Ce Dieu de bonté lui fera faire sans doute son purgatoire en ce monde ; elle paiera pour elle, comme il le lui fut révélé... mais d'abord, et surtout, elle s'immolera pour les âmes car il lui fut dit encore le soir de ce jour d'agonie: « MA FILLE, IL EN EST TEMPS, OFFRE-TOI COMME VICTIME. »  O victime pleine de douceur, qui pourra dire à quel degré d'héroïsme s'est élevée votre patience!... 

Quelques jours après ce douloureux Vendredi‑Saint, contre toute prévision humaine la gangrène disparut. Mais, hélas! dans quel état restait notre pauvre Mère! et quels ravages exercèrent sur elle les vingt mois de son martyre! Ses jambes horriblement enflées ne devinrent plus qu'une plaie. Peu à peu il se forma sur les pieds d'affreuses crevasses, plusieurs doigts et le talon du pied gauche tombèrent en pourriture... On ne peut se figurer un tel spectacle!... Ajoutons à ce tableau le mal intérieur qui la dévorait, et au bout de quelques mois la perte de la vue avec des douleurs atroces... Tout cela sans pouvoir faire dans son lit le moindre mouvement, n'ayant absolument de libres que les bras. Il fallait bien qu'il y eût dans cet état quelque chose d'ex­traordinaire pour que notre pieux et savant Docteur l'avouât lui­-même: "Je défie, nous dit-il, n'importe lequel de mes confrères d'avoir jamais rencontré un pareil cas ; on ne peut vivre ainsi sans miracle! » Edifié au plus haut point de voir souffrir de tels tourments avec le sourire sur les lèvres, il s'agenouilla un jour près du lit de notre Mère, la priant de le bénir, lui et sa nombreuse famille ; et des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues. 

En disant que notre sainte martyre avait le sourire sur les lèvres, ce n'est pas assez... Elle faisait plus que sourire, elle était joyeuse!... Maintes fois ballottée entre la vie et la mort, elle plaisantait aimablement sur ce voyage de l'Eternité qu'elle ne pouvait accomplir, et nous étions profondément émues (connaissant ses ardents désirs), de la voir supplier Notre‑Seigneur de ne point l'appeler à Lui, quand elle entrevoyait une fête de famille: la nôtre, par exemple, ne voulant pas troubler par sa mort nos petites solennités. Durant ses nuits d'insomnie, sans cesse occupée de son Jésus, elle composait de charmants couplets, mais toujours avec la note gaie, comme dans celui‑ci:
                             Bienheureuse impuissance,
                             Qui fait de ma souffrance
                             Du soir et du matin,
                             Mon pain quotidien!..
                             Mais la croix est un pont divin,
                             Elle abrège le chemin
                             J'y passe... et vais au Paradis,
                             Adieu, adieu, mes bons amis!.....

 Quand ses souffrances étaient excessives, elle s'écriait: « Voyons, mon bon Jésus! n'allez‑vous pas venir au secours de votre pauvre Geneviève ?...Pour tout dire en un mot: jamais on ne peut imaginer une malade plus oublieuse d'elle‑même, plus compatissante pour les plus légères souffrances des autres, plus reconnaissante du moindre service. Nous pouvons bien lui appliquer cet éloge que la Vénérable Mère Anne de Saint‑Barthélemy faisait de Notre Mère Sainte Thérèse: "C'était une si belle âme, qu'elle en donnait des marques en toutes choses."On n'approchait jamais de son lit sans se sentir plus près de Dieu.  Ce qu'elle avait appris de la bouche même du Divin Maître, elle nous le répétait à des moments si opportuns, que nous en demeurions dans le plus grand étonnement. Ainsi, ma Révérende Mère, un matin que sa seconde infirmière n'avait pu se rendre à l'oraison à cause des surcharges de son emploi, et qu'elle se désolait en elle-même, Mère Geneviève l'appela: "Mon enfant, lui dit‑elle, savez‑vous ce que Notre-Seigneur vient de me révêler ? Voici ses propres paroles:  « CE NE  SONT  POINT  LES  AMES QUI ONT TOUT LEUR TEMPS POUR  ME PRIER QUI ME SONT LES PLUS AGRÉABLES: MAIS CELLES‑LA SEULEMENT QUI ME  PROUVENT LEUR AMOUR EN FAISANT DES SACRIFICES.... TOUT EST DANS LE SACRIFICE ET DANS L'OBÉISSANCE! » 

Nous laissons cette chère soeur raconter elle‑même le trait suivant: "Voyant un jour Notre Mère qui parlait à plusieurs de nos soeurs et passant auprès d'elle, j'eus la tentation de m'arrêter. On avait l'air de rapporter des choses si intéressantes! Mais Notre Seigneur m'en demandant le sacrifice, je passai outre. A peine entrée dans l'infirmerie, Mère Geneviève m'appelle et me dit: "J'ai un petit secret à vous confier, un secret pour être toujours heureuse et contenter Notre‑Seigneur. Ne cherchez jamais, mon enfant. à savoir ce qui se passe... Vous voyez un petit rassemblement ; au lieu de vous arrêter, faites-en le sacrifice pour votre bon Jésus.... Dans la vie des Pères du désert, n'avez‑vous pas lu qu'un certain frère étant toujours en l'air et pour cela n'arrivant à rien, on finit par le surnommer « frère mouche » ? Eh bien! ne faites pas comme lui, ne soyez pas « soeur mouche » ….. La bonne Mère me parla dans ce sens pendant plus d'un quart d'heure, et je l'écoutai sans lui communi­quer aucune de mes impressions ; mais à la fin, n'y tenant plus, je lui dis: Ma Mère, m'avez‑vous vue ? On dirait que vous m'avez sui­vie, car je viens de rencontrer à la lettre, l'occasion dont vous me parlez: "Je ne vous ai point vue sans doute, répondit‑elle en sou­riant, mais c'est Notre‑Seigneur qui permet que je vous dise cela pour vous faire du bien. Allez maintenant.... Voilà mon petit secret." 

Une autre de ses filles trouvant de la peine dans l'accomplissement d'un certain point d'obéissance, sans qu'elle se fût ouverte en rien, notre sainte malade lui dit: "O ma fille! si nous comprenions bien ce que c'est que l'obéissance!... Ce matin, après la Sainte Communion, mon bon Jésus me l'a fait connaître. Retenez  bien cet enseignement qui ne vient pas de moi, mais de Lui seul: « COMME  L'OISEAU QUI DEPLOIE SES AILES ET S'ENVOLE LIBREMENT DANS LES AIRS, AINSI L'AME OBÉISSANTE PREND SON ESSOR VERS SON BIEN‑AIME ET ELLE EST COMME UN CIEL OU DIEU TROUVE SES DELICES! »... 

Nous pourrions citer encore bien des exemples de ce genre et rapporter aussi quelques‑unes des lumières admirables qui lui furent données sur la Sainte Eucharistie, mais les bornes d'une circulaire, déjà bien dépassées, ne nous le permettent pas.  Nous lui demandâmes un jour quelle était cette voix qui l'instruisait et la consolait, et de quelle manière elle se faisait entendre en son âme... Sans la moindre hésitation, elle répondit avec un sourire ingénu et sa simplicité habituelle: "Ma bonne Mère, cette voix que j'entends, je sens que c'est une VOIX AMIE, mais je ne sais pas autre chose...”

 

Le jour de sa soixantaine approchant, nous fîmes tout notre possible pour rendre cette fête bien solennelle. L'infirmerie devint un véritable oratoire: tout ce qu'il y a de statues de saints au monastère y prit sa place ; des guirlandes de roses blanches et rouges, symbole de la virginité et du martyre, ornaient les rideaux du lit, au fond duquel nous avions suspendu un magnifique tableau de l'agonie de Notre‑Seigneur. Sur l'autel, garni d'une brillante parure, était déposée la couronne venue du cher Carmel de Poitiers... des fleurs de Poitiers ornaient également le bâton et le cierge béni.  Et la douce victime, toujours sur la croix, entendait seulement nos préparatifs, (ses yeux étant fermés à la lumière d'ici‑bas) nous ap­pela vers le soir, et nous dit avec l'accent de la plus vive reconnais­sance: "La voilà donc l'esclave!..." Nous comprîmes qu'elle faisait allusion à sa grande épreuve du 21 juillet 1831 dont 60 ans de grâces la séparaient... 

Quand tout fut prêt, la Communauté se rendit à l'infirmerie.. Elle demanda pardon dans les termes les plus touchants et nous adressa quelques paroles délicieuses sur la pureté d'intention et la charité, répétant avec Jésus au soir de la Cène: "Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés. »  Le lendemain ne se peut décrire... Ce passage de Notre Seigneur au milieu du cloître parsemé de verdure et de fleurs!. l'infirmerie resplendissante de lumières!. Cette Communion ineffable!…la petite allocution si touchante de notre bon Père Supérieur! Enfin les voeux de notre vénérable Mère, renouvelés une fois encore dans nos mains avec une si grande ferveur!.... Il nous reste de cet ensemble un souvenir tout céleste… Cependant nous remarquâmes quelque chose de grave sur les traits de notre sainte jubilaire.En cette belle fête de ces Noces de diamant, serait­-elle  éprouvée comme au premier jour de l'alliance divine ?.... Oui.....et peut‑être plus encore! Quand nous fûmes seule près de son lit, elle répétait en joignant les mains avec un accent inexprimable: "Oh non! les plus grandes souffrances ne sont rien, mais ne pas voir Dieu!., Etre privée de Dieu!...  

Nous croyions entendre les plaintes d’une âme au sortir de la vie, quand elle se voit plongée dans un abîme de feu, dont les tourments ne lui semblent point rigou­reux auprès de la privation de son Dieu.. Ce n'était plus Mère Geneviève c'était une âme du purgatoire ?...Sans doute, ma Révérende Mère, en appelant cet état une épreuve, nous nous trompons... N'était‑ce pas plutôt une grâce signalée que cette dernière purification, qui lui donnait comme l'assurance de s'envoler tout droit de son lit de mort au Ciel ?... Aussi, quand nous disions à cette heureuse victime: Courage, ma Mère, vous faites en ce monde votre purgatoire, elle répondait avec humilité et confiance: "Oh! je l'espère!"  Lui demandant un jour si le désir d'être délivrée de ses cruelles souffrances n'était pas pour quelque chose dans ses ardents soupirs vers la mort, elle prononça ces belles paroles: "Je ne désire pas mourir pour ne plus souffrir, mais uniquement pour voir mon Dieu. »   

Le moment bienheureux approchait où ses yeux allaient s'ou­vrir enfin sur cette beauté divine et éternelle! …..Nous nous préparions à nos grandes solennités du Centenaire, quand notre bien-­aimée Mère se trouva plus mal.'' Il en est temps, Seigneur, s'écriait­-elle comme une autre Thérèse, il en est temps, prenez‑ moi avec vous!… » Mais, de peur de troubler nos fêtes, elle demanda seu­lement un sursis de trois jours, ce que Notre‑Seigneur lui accorda.  Le 24, fête de Notre Père Saint Jean de la Croix, Sa Grandeur Monseigneur Notre Evêque, présidant les cérémonies, voulut bien entrer et l'honorer d'une particulière bénédiction, accompagnée de quelques paroles dont son coeur paternel a le secret! Il nous semblait voir en la personne de ce vénérable Pontife, aux cheveux blanchis par l'âge et les nobles travaux de l'épiscopat, Monseigneur de Beauregard lui‑même, venant encourager, bénir et consoler sa fille chérie à la veille du dernier combat, et lui montrer d'avance la palme et la couronne!...  Le lendemain, après la clôture du Triduum, notre si chère Mère étant au plus mal reçut l'Extrême‑Onction pour la troisième fois... L'excès des souffrances lui arrachaient de faibles gémisse­ments auxquels nous mêlions nos larmes ; elle en eut de l'inquiétude: "Se plaindre ainsi, n'est‑ce pas manquer de patience ? demanda‑t‑elle à Notre Père Supérieur. Ah! ce serait pourtant bien malheureux! Mes enfants, priez!……demandez au bon Dieu qu'il il me donne la Patience. »                             

Vers six heures et demie, elle nous dit dans l’intimité: « Il y a aujourd’hui  61 ans que mon grand pardon m'a été accordé et peut‑être ce soir, le Ciel ! J'entends tout bas: ENCORE QUELQUES HEURES! ENCORE QUELQUES HEURES!….. Pauvre  Mère, cette voix amie ne la trompait pas, mais les heures devaient être bien longues.. et plus nombreuses qu'elle n'avait pensé! Bientôt, nous la trouvâmes un peu mieux ; tant de fois nous l'avions vue aux portes de la mort que nous eûmes un peu d’espoir. C'était au moment de la messe, nous y allâmes plus rassurée. Notre sainte martyre qui nous avait entendu parler dans ce sens à l'infirmière, se plaignit aussitôt à Notre‑Seigneur, en ces termes naïfs et touchants: "Mon Jésus! puisque Notre Mère me trouve mieux et que je souffre tant, montrez‑moi donc ce que c'est que d'être mieux!”  Au même instant, et comme avec la main toutes ses douleurs lui furent enlevées... plus la moindre souffrance! Elle ne se reconnaissait pas! se trouvant comme une personne en pleine santé, qui repose doucement dans un lit moelleux... Ce mieux dura tout le temps de la messe c'est‑à‑dire une demi‑heure... Oh! comme il est vrai que le Seigneur fait en toute chose la volonté de ceux qui l'aiment! 

Après ce repos d'un moment, prélude du repos éternel, les douleurs de notre pauvre Mère ne lui laissèrent plus un seul instant de trêve... Son crucifiement était complet... Il ne manquait à cette douce victime pour être entièrement conforme à son Jésus que l'épreuve suprême de l'abandon. Ce dernier trait de ressemblance va lui être aussi donné. Le vendredi matin 4 décembre, ses souffrances devinrent telles, que n'y pouvant plus tenir, elle appelait à toutes minutes ses charitables infirmières pour la soulever quelque peu dans leurs bras... Mais rien ne la soulageait! Tandis que nous la regardions en silence à travers nos larmes, elle s'écria d'une voix douce et plaintive: "Mon bon Jésus, vous m’avez donc abandonnée ? » Au même instant, son visage s'illumina d'une beauté céleste, un sourire effleura ses lèvres et semblait démentir ses paroles. Nous aurions pu lui appliquer ce verset du psaume: "Je vous ai secouru au jour de la tribulation, . je vous ai exaucé en secret pendant la tempête. » C'était l'agonie, et Jésus se taisait... Jésus, qui tant de fois lui avait fait entendre sa voix amie... Quel mystère!... Ce matin même, notre vénéré Père Supérieur entra pour lui donner une dernière bénédiction Qu'il était touchant de le voir à genoux priant avec ferveur pour obtenir à cette sainte mourante le secours et la force d'en‑haut! Notre dévoué et pieux Aumônier qui avait toute sa confiance vint à son tour pour la consoler et lui renouveler l'abso­lution et l'Indulgence de l'Ordre. Enfin, l'après‑midi, arriva notre bon Docteur: "Eh bien, ma Mère, lui dit‑il, vous vouliez toujours que je vous annonce le moment de la mort. Il est arrivé, ce moment bien­heureux après lequel vous avez tant soupiré!” Elle sourit doucement et le remercia.

Nous n'essaierons pas, ma Révérende Mère, de vous retracer la nuit cruelle qui suivit cette journée d'agonie. Aucune expression ne saurait rendre ce que nous avons vu! Notre pauvre Mère semblait plongée dans un océan de pure souffrance sans aucun mélange de consolation... les ténèbres enveloppaient son Calvaire!... Vers le matin, alors que nous soutenions dans ses bras sa tète défaillante, elle soupira cette plainte amère: "Et moi qui vous disais toujours: IN TE DOMINE SPERAVI!...» et des larmes brillaient comme des diamants sur ses paupières fermées!... Mais son doux visage respirait le calme et la paix... Elle dit encore d'une voix touchante: "Oh!...que mon exil est long! Jésus, Marie. Joseph, faites que j'expire paisiblement en votre Sainte compagnie!…Vierge Marie.... à mon secours!!!...» 

La Très Sainte Vierge entendit sa prière et dès l'aurore de ce samedi, au premier son de l'Angelus elle lui montrait son Dieu. La victime était immolée "tout était consommé!" Au moment où cette blanche colombe brisait ses liens mortels, toutes ses filles se trouvaient réunies autour de son lit... Hélas! et parmi elles, les trois privilégiées destinées bientôt à lui faire cortège dans les Cieux!.... réalisant ces paroles de l'Esprit‑Saint: "Des vierges... ses compagnes, lui seront amenées, elles lui seront présentées avec allégresse ; on les introduira dans le temple du souverain Roi."

Ce triple deuil nous étant caché, nous ne pensions alors qu'à notre Mère bien‑aimée …. A la peine causée par son départ, se joignait encore la douleur d'envoyer au loin ses restes vénérés.... Notre bon Père Supérieur, ne pouvant lui‑même s'y résigner nous fit tenter plusieurs démarches dont le résultat semblait loin de s'annoncer en notre faveur... Mais le Seigneur qui avait regardé l'humilité de sa servante voulait maintenant l'élever en proportion de ses abaissements et de la grandeur de ses souffrances. Il permit que Monsieur Target, ancien député, ex‑ministre plénipotentiaire, prît en main cette cause, avec un dévouement que nous ne saurons jamais assez reconnaître, et qu'il la menât à bien malgré les difficultés en apparence insurmontables.

Les alternatives de crainte et d'espoir, de oui et de non, nous imposèrent la douce obligation de garder trois semaines entières celle qui semblait ne pas vouloir s'éloigner de nous, et lui valurent à elle‑même trois services des plus solennels. Au premier de ces services, célébré par Monsieur l'Abbé Hugonin, frère de Monseigneur, vicaire général de Bayeux, Monsieur l'Abbé Rohée, curé de Saint‑Pierre de Lisieux, tint à honneur de prendre la parole. Dans quels termes vrais, touchants et éloquents à la fois il exalta Notre Mère! On sentait qu'il l'avait connue et appréciée, comme le prouvaient ces paroles: "Je puis dire, pour en avoir été l'heureux témoin, que je n'ai jamais rencontré une âme aussi égale, aussi sereine, aussi calme que l'âme de celle que la voix publique nomme la sainte du Carmel..."

Cette voix, ma Révérende Mère nous l'avons nous‑même entendue... Pendant les cinq jours que Notre Mère resta exposée à la grille du Choeur, l'affluence fut considérable. Celles d'entre nous qui gardaient la chère Dépouille trouvaient à peine le temps de prier, tant était grand le nombre des objets de piété: crucifix, médailles, chapelets, etc... qu'elles devaient lui faire toucher. Le journal de notre ville avait d'ailleurs annoncé cette mort comme "un deuil public” dans un article admirable, que la foi la plus vive a pu seule inspirer. 

Nous attendions le soir avec impatience pour entourer librement notre tant aimée Mère! Impossible de rendre les impressions de grâce ressenties près d'elle! Ses traits si doux et si calmes nous invitaient à la confiance... Que de faveurs obtenues déjà par ses chères reliques! On venait à tout instant nous demander quelque chose qui eût touché à la sainte... ne fut‑ce qu'un pétale des roses de Noël qui la couvraient….Monsieur le Docteur de Cornière, qui pendant ces jours d'inquiétude nous donna des preuves signalées de son attachement et vénération pour Notre Mère, constatait chaque soir avec un bonheur touchant que ses plaies n'exhalaient aucune odeur!….Quand les autorités nous obligèrent à sceller le cercueil de plomb, huit jours après, nous baisâmes ses pieds avec une pieuse émotion en les arrosant de nos larmes……Maintenant, hélas! nous ne verrons plus notre sainte... Mais quelle immense consolation de la savoir auprès du Tabernacle!.... Elle est là. au côté gauche de l'Autel, à deux pas de notre grille!.... C'est aujourd'hui qu'elle peut bien s'é­crier dans le transport de sa reconnaissance: "La voilà donc l'escla­ve! » Oui, la voilà! non plus servante, mais Epouse et Reine dans le palais de son Epoux, le Roi des Rois!… 

O Mère bien‑aimée, laissez‑nous vous adresser, en finissant, cette prière gravée sur le marbre de votre tombeau: "Regardez‑ nous du haut du Ciel! Voyez et visitez la vigne que votre droite a plantée, et donnez‑lui la perfection!” 

Nous ne pouvons douter, ma Révérende Mère, que celle que nous pleurons soit près de Dieu... Elle était si humble, si cachée, elle a tant aimé et tant souffert!... Mais comme sur la terre son bonheur consistait à faire du bien à tous, elle vous sera très recon­naissante des prières que vous voudrez bien ajouter aux suffrages de l'Ordre, s'en réservant la distribution, si comme nous avons tout lieu de le croire, son âme bienheureuse jouit de la gloire des Cieux.

Nous avons la grâce de nous dire, ma Révérende et très ho­norée Mère
Votre très humble soeur et servante,
Sr MARIE DE GONZAGUE.r.c.ind.
De notre Monastère du Sacré‑Coeur de Jésus et de l'Immaculée‑Conception des Carmélites  de Lisieux, le 5 décembre 1891                                                          

Bien que  la circulaire porte la date du décès de la vénérée Mère, elle fut écrite plus tard comme en témoigne la note adjointe à la circulaire de la  Soeur Fébronie de la Sainte‑Enfance, le 6 janvier 1892: « On nous réclame de toutes parts la circulaire de notre vénérée Mère Geneviève ; les tristes jours que nous venons de  passer (épidémie d'influenza) nous ont empêchée de nous en occuper, mais nous espérons bientôt répondre aux désirs si fraternellement  exprimés".   

 

MORT de MERE GENEVIEVE  (5 décembre 1891)
Voici en quels termes, la Révérende Mère Marie de Gonzague, alors Prieure, annonça ce décès aux Monastères de son Ordre et leur promit sa circulaire:
J.M.J.T.
Ma Révérende et très Honorée Mère,
Paix et très humble salut en Notre‑Seigneur Jésus‑Christ qui vient d'enlever à notre tendresse notre chère et Vénérée Mère Marie‑Radegonde‑Claire Geneviève de Sainte Thérèse, Professe de Poitiers, Fondatrice de notre Carmel. Notre tant aimée Mère était agée de 86 ans, 4 mois, 17 jours, dont 60 ans, 4 mois et 14 jours de Profession religieuse.  Son départ nous plonge toutes dans la plus profonde douleur ; cette vénérée Mère était une relique pour notre petit Carmel, le modèle accompli des vertus religieuses.  Nous nous efforcerons plus tard, ma Révérende Mère, de vous entretenir des exemples qu'elle nous laisse comme précieux héritage, malgré son désir exprimé de n'avoir point de circulaire. Aujourd'hui, nous tenons simplement, ma Révérende Mère, à réclamer les suffrages de notre saint Ordre pour Notre Mère Bien‑aimée, y ajoutant, selon ses intentions, une Communion en réparation, une amende honorable au Très Saint Sacrement, une au Saint Coeur de Marie, et une Indulgence plénière, demandant que ces Suffrages et autres prières soient appliqués aux Ames du Purgatoire.   
C'est au pied de la Croix que nous osons nous dire, Ma Révérende et Très Honorée Mère, Votre très humble Soeur et Servante, Sr Marie de Gonzague, R.C. ind.
 

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Circulaire de la révérende Mère Gnevieve de Ste Thérèse

co-fondatrice du carmel de Lisieux

 

Claire BERTRAND 1838-1891

 

Ma révérende et très Honorée Mère,

Paix et très humble salut en Notre Seigneur Jésus‑Christ.

 

Nous venions de goûter de grandes consolations aux fêtes du troisième Centenaire de Notre Père Saint Jean de la Croix, lorsqu'il a plu au Divin Maître de nous donner part aux amertumes de son calice et de nous plonger dans une profonde douleur en retirant du milieu de nous, le 5 décembre 1891, notre vénérée Mère Marie‑Claire Radegonde‑Geneviève de SAINTE THERESE, âgée de 86 ans 4 mois 17 jours, dont 60 ans 4 mois et 14 jours de Profession religieuse.

C'est en tremblant, ma Révérende Mère, que nous prenons la plume pour vous parler de cette chère relique, vrai trésor de notre Carmel.... Peut‑être trouverez‑vous que nous avons parfois dé­passé les bornes de la discrétion en révélant quelques mystères de cette belle âme. Il y a bien des choses que nous aurions en effet passées sous silence, si nous n'étions certaine que, dans sa grande simplicité, notre humble Mère ne les eût elle‑même rapportées à plusieurs de ses filles ; ce que Dieu a permis sans doute pour votre édification et la gloire de cette âme d'élite.

O Mère bien‑aimée! avant tout bénissez votre fille, et pardonnez‑lui, si, malgré vos désirs exprimés de ne pas avoir de circulaire, elle consacre par obéissance ces quelques pages au sou­venir de vos vertus. Dormez en paix, ma Mère, dans votre humilité.

Notre vénérée Mère, née à Poitiers d'une famille éminemment chrétienne, reçut au Baptême le nom de Claire. Cette enfant de bénédiction fit présager dès le berceau ce qu'elle serait un jour: jamais elle ne pleurait, ce qui étonnait grandement sa bonne mère. A l'âge de deux ans, étant tombée malade, elle ne cessait de sourire et de faire entendre, au lieu de cris, un chant gracieux et enfantin, prélude de cette force d'àme et de cette joie dans la souffrance que nous admirerons bientôt, non plus dans un berceau et sur les genoux d'une mère, mais au Calvaire, sur la Croix sanglante de Jésus.

En attendant, suivons notre petite Claire au printemps de sa belle vie: jour lumineux, dont le couchant devait jeter tant de splendeur! Quelques traits seulement suffiront à faire connaître les rares qualités dont le ciel l'avait douée. Toute jeune encore, elle fut confiée à une institutrice qui, malheureusement n'était pas irréprochable. L'amabilité et les grâces de l'enfant ne lui donnaient, ce semble, que le droit de la maltraiter davantage ; et les jeunes élèves, se croyant autorisées par l'exemple de leur maîtresse, se faisaient un jeu de l'assaillir. Mais le Seigneur avait déposé dans son âme le germe de la charité, cette plante céleste qui devait croître avec l'âge et devenir le plus bel arbre de ce jardin délicieux: c'est pourquoi, au lieu de se plaindre et de se venger, elle témoignait sans cesse la bonté et la délicatesse de son coeur.‑ Une de ses petites compaqnes pleurait un jour parce que le peloton de laine de son tricot était tombé dans une fosse: ‑"Maman va me gronder ce soir! Que j'ai de chagrin! s'écriait‑elle. ‑ Oh! ne pleure pas!" lui dit Claire ; puis, tirant la laine souillée et l'essuyant à mesure avec son petit tablier, elle lui rendit le peloton, heureuse et fière de son exploit. Spirituelle et très sérieuse, elle savait parfaitement lire, à peine âgée de trois ans et demi. Déjà le Saint‑Esprit illuminait sa jeune intelligence, comme le prouve le trait suivant: Tandis que les enfants jouaient et couraient dans le jardin, Claire se retirait souvent à l'écart et lisait... ‑ "Il y a sans doute de belles images dans ce livre, et il doit être bien intéressant, n'est‑ce pas ma petite ?" lui dit une dame, fort étonnée de la voir aussi attentive. ‑ "Oui, Madame, répondit‑elle, ce livre est très intéressant, car c'est l'Imitation de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ.

Dès cette époque, ma Révérende Mère, cette pieuse enfant avait attiré le regard non seulement de Dieu, mais de l'un de ses saints. Nous voulons parler du vénérable curé de la paroisse Saint Pierre, M. l'abbé de Beauregard, plus tard évêque d'Orléans, dont les Mémoires si intéressants de sa déportation à Cayenne font bien voir que si le martyre lui a manqué, ce n'est pas lui qui a manqué au martyre. Cet admirable confesseur de la Foi, qui avait baptisé la chère petite, ne la voyait jamais passer, sans lui donner les marques d'une particulière affection. Souvent même, la prenant dans ses bras, il la portait dans sa chambre et lui montrait ses tableaux et ses images. L'enfant tremblait! ‑ "Tu trembles, pécheresse!'' lui disait‑il en souriant ; puis il la regardait avec complaisance. Regard prophétique sans doute, et qui explique ce mot d'une de ses lettres: "Dès votre plus tendre enfance, j'ai vu qu'il y avait en vous de quoi faire une sainte., mais qu’il vous faudrait passer par des croix »

Cependant la pauvre petite restait toujours sous la direction de cette maîtresse dont nous.avons parlé, et sa mère, la croyant en très bonnes mains, ne s'inquiétait pas. Des années se passèrent ainsi, jusqu'au moment de la Première Communion, où le bon Dieu permit que tout fut découvert. Surprise du silence de sa fille, Madame lui en demanda la cause. "Maman, répondit cet ange de paix, comment vou­liez‑vous que je vous dise du mal de ma maîtresse ? J'aimais mieux souffrir... » Réponse et conduite au‑dessus de tout éloge, tant elles supposent de force de caractère dans un âge encore si tendre.

Voyant cette vertu précoce, ma Révérende Mère, il est facile de juger avec quelle ferveur la jeune enfant s'approcha pour la pre­mière fois du Divin Banquet. D'ailleurs, ce fut son bon Père de Beauregard, comme elle l'appelait, qui la prépara à cette  grande action, et lui donna lui‑même le Pain du Ciel. Dès lors, il ne cessa plus de cultiver ce beau lys, veillant avec un soin jaloux à ce que rien de terrestre n'en vint ternir la blancheur. Un jour, lui voyant les cheveux frisés et relevés avec grâce: "Pourquoi, petite, lui dit­-il, toutes ces frisures ? Coiffez‑vous plus simplement. Avec des ban­deaux, vous seriez bien mieux ; demandez donc à votre mère des couleurs rembrunies."  Et pour l'humilier, il ajouta: “D'ailleurs, vous n'êtes point jolie, vous n'êtes point riche, et vous n'avez point l'air agréable ; à qui donc prétendez‑vous plaire ?”

Il n'y avait  rien à répliquer! dès le lendemain, les cheveux de la jeune fille étaient lisses et formaient deux bandeaux plats au goût du sévère directeur. Mais quand ma mère m'aperçut, nous dit‑elle, ce fut des exclamations sans fin ; très heureuse de son déplaisir, je repris ma première coiffure et m'excusai devant mon Père de Beauregard, en lui disant: "Mon Père, j'ai vu que cela contrariait maman..." Cette innocente défaite prouve assez que la jeune pénitente n’était pas insensible aux attraits de son âge. D'un caractère vif et ardent, elle connut même  l’enthousiasme. Quand la noble fille de Louis XVI vint à Poitiers, toutes les grandes dames de la ville, dans leur plus brillante toi­lette, se trouvèrent sur son passage. Claire se glissa devant elles, et s'écria "Vive la duchesse d'Angoulême!" Avant même de répondre aux saluts des grandes dames, la princesse regarda la jeune fille, lui fit un signe d'amitié et lui sourit gracieusement. Celle‑ci, dans le transport de sa joie ne cessait de dire à son frère: “Jules, y penses‑tu ? la duchesse d'Angoulême qui m'a souri!”

Mais l'heure approchait où Notre‑Seigneur se préparait, lui aussi, à sourire à cette âme d'élite, et comme les sourires de Jésus ne sont que pour les âmes crucifiées, Il commença par lui faire don de sa Croix. Madame  Bertrand  tomba gravement malade, et ce fut Claire, alors âgée de 16 ans, qui l'exhorta à faire le sacrifice de sa vie. Ecoutant les conseils de cet ange de la terre, cette pieuse mère rendit peu de temps après sa belle âme à Dieu, abandonnant ses enfants à la Divine Providence, heureuse de quitter l'exil, et dans les sentiments de la plus vive piété. Monsieur de Beauregard était là encore, au chevet de cette mère mourante, ce qui lui fit écrire plus tard à notre bien‑aimée Mère ces paroles qui l'attendrissaient toujours: "Souvenez‑vous, mon enfant, que c'est moi qui ai conduit votre mère au Ciel, et que j'ai été son ami!"

Cependant ma Révérende Mère, ce deuil si cruel apporta de bien douloureux changements dans la vie de la pauvre enfant. Elle était l'aînée et comprenait l'importance de sa tâche. Son excellent père la lui fit bien sentir, quand le jour même de la mort, prenant l'anneau de sa mère, il lui passa au doigt, disant: "Ma fille, c'est toi maintenant qui remplaceras ta mère." A l'exemple de Notre Mère Sainte Thérèse, elle s'adressa dès ce jour à la Reine du Ciel, la priant de lui aider dans ses nouveaux devoirs ; mais tout était tristesse à ce foyer, hier encore si joyeux! Des embarras financiers venant bientôt se joindre aux regrets de l'absence maternelle, on parla de vendre la maison, cette maison si chère, gardienne de tant de souvenirs Le pauvre père dissimulait mal ses craintes, sa fille devinait tout. Submergée dans un océan de tristesse, elle ne savait même pas jeter un cri vers le Ciel ; mais les heures désespérées sont les heures du secours divin, celle de la grâce allait sonner.

" Un soir, dit‑elle, mon père étant sorti pour la vente de la maison, je restai seule avec mon plus jeune frère, alors âgé de sept ans. Les sanglots m'étouffaient, mais je ne voulais pas pleurer, de peur d'affliger ce pauvre petit, qui m'aimait au delà de ce qu'on peut dire. Déjà voyant bien que j'étais triste, il me comblait de caresses, ce qui perçait le coeur! Pour me servir de contenance, je pris un livre qui se trouvait sous ma main, et l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur une petite image représentant Jésus Sauveur du monde. En un instant cette image devint comme lumineuse, il se fit en mon âme une révolution subite et admirable ; le prix des croix, le mérite des souffrances me furent montrés dans une clarté si vive, que j'en étais toute ravie et hors de moi‑même. Mes larmes coulaient en abondance, mais je ne les cachais plus, car c'étaient des larmes de joie... Je me sentais toute transformée et prête, s'il le fallait, à mendier mon pain pour l'amour de Jésus

Notre‑Seigneur se contenta de l'acceptation du sacrifice, et la Divine Providence vint au secours.du père et des orphelins. Par l'entremise d'une cousine dévouée, la Très Révérende Mère Aimée de Jésus, alors Prieure du Carmel de Poitiers (connue dans le monde sous le nom de Mademoiselle d'Ulys), s'intéressa vivement à cette famille éprouvée ; elle nomma régisseur de son immense fortune Monsieur Bertrand et le sauva d'une ruine trop justement appréhendée. On garda la maison, et la confiance, la paix, presque la joie vinrent à renaître dans ces coeurs désolés. Une année se passa ensuite sans aucun événement grave. Claire remplissait tous ses devoirs avec une grande perfection et ne songeait à l'avenir que pour le recommander à Dieu, pensant bien qu'il ne lui refuserait pas sa lumière au temps marqué. Elle ne se trompait pas, déjà Notre‑Seigneur était à la porte, prêt à faire la conquête entière de ce jeune coeur. Nous la laisserons encore parler elle‑même:

“J'allais atteindre ma dix‑septième année ; un jour que j'étais seule dans ma chambre, agenouillée pour faire ma prière du matin, tout à coup l'appartement disparut à mes yeux, je ne sais où j'étais, si j'avais un corps ou si je n'en avais plus... Plongée dans une lumière éblouissante et dans une joie impossible à décrire, j'entendis le son d'une voix si mélodieuse que tous les concerts d'ici‑bas n'en peuvent donner la plus faible idée. Cette voix disait ou plutôt chantait, laissant entre chaque parole un intervalle mystérieux:

ETRE L’EPOUSE D'UN DIEU.... QUEL TITRE......QUEL PRIVILEGE !......

« Puis tout disparut... le silence se fit, je me retrouvai inondée de larmes et dans un bonheur enivrant, comme une personne qui reviendrait du Ciel après en avoir contemplé les splendeurs et pénétré les insondables secrets."

A partir de ce jour mémorable, que nous pouvons bien appeler le jour des fiançailles divines, l'heureuse enfant pensa au Carmel et ne pouvant souffrir aucun retard, elle se présenta bientôt.Mais sa visite fut prévenue par celle de son Père, qui allégua de si justes raisons qu'on lui donna gain de cause, avec promesse de ne le jamais priver de son trésor. Ne sachant rien, la pauvre petite était pleine d'espérance. "Oh! que J'éprouvai de joie, nous disait‑elle, dans ce parloir de Carmélites! Par bonheur, il y avait près de la grille un petit trou, J'y mis un oeil, et bien­tôt je vis paraître la Mère Aimée de Jésus...... Mon coeur battait à se fendre... Elle me dit "Quel âge avez‑vous, mon enfant ?

‑ Ma Mère, répondis‑je, je suis bien vieille, j'ai 17 ans!    

‑ C'est bien, mon enfant, mais vous voulez faire voeu d'obéissance, n'est‑ce pas ? Vous allez donc commencer à le pratiquer en retour­nant près de votre père, je vous ferai dire quand vous devrez entrer."

Qu'on juge de ma surprise et de ma douleur! Je compris bien qu'il me faudrait attendre la mort de mon père, J'étais brisée.  Mais peu à peu le calme revint dans mon Ame en pensant que je ferais la volonté du bon Dieu.

Claire rentra donc à la maison paternelle, cherchant à se consoler de n'être pas carmélite en pratiquant toutes les vertus du cloître. Bientôt Notre‑Seigneur exigea d'elle un nouveau sacrifice ; Monsieur de Beauregard fut nommé évêque d'Orléans et bien qu'il lui promit de ne jamais la perdre de vue, quel appui, quel secours de moins! Il fallait choisir un Directeur, la jeune fille avait déjà jeté les yeux sur Monsieur l'abbé de Rochemonteix supérieur de son cher Carmel ; mais pour s'habituer à l'obéissance et à la démission d'elle‑même elle confia cette affaire à Mademoiselle Thérèse, sa vieille et sainte cousine dont elle suivait toujours les sages conseils. "Hélas! se disait la pauvre enfant, bien sûr que ma cousine Thérèse va m'adresser à quelque bon vieux chanoine de la cathédrale." Elle se trompait, le bon Dieu bénit son acte de renoncement et le Supérieur du Carmel lui fut justement proposé. Ce sage Directeur, ma Révérende Mère, vit du premier coup d'oeil qu'il n'avait point devant lui une âme vulgaire. En conséquence, il ne la ménageait pas, l'humiliait et la reprenait en toute rencontre. Malgré cela, faut‑il le dire, cette âme, d'ailleurs si parfaite, trompa sur un léger point sa vigilance. C'est ici le moment de faire connaître la petite infidélité de sa jeunesse, "ses grandes infidélités", comme elle les appelait. Nous ne pouvons soutenir ce mot, et cependant, pour une âme comblée de tant de faveurs, est‑il étonnant que le Seigneur se soit montré jaloux ? Nous verrons avec quelle rigueur il lui fit expier plus tard cette imperfection dont nous allons faire le récit.

Rejetée pour longtemps semblait‑il dans le monde qu'elle voulait quitter, ornée de toutes les qualités morales, pleine d'esprit, d'un jugement parfait, d'une imagination très calme, il est vrai, mais d'un coeur aimant et sensible au plus haut degré, cette jeune fille attira bientôt les regards et fixa l'attention ; malgré sa position modeste, on la recherchait dans toutes les sociétés ; des partis avantageux lui furent offerts. "Pour le mariage, nous dit‑elle, je me montrais toujours inébranlable, je restais même simplement vêtue et ne pensais point à plaire. Seulement, pour ma satisfaction personnelle, je gardais dans ma manière de m'habiller une petite recherche: On m'avait donné un très beau châle, et au lieu de l'attacher avec une épingle, je le laissais flotter librement et avec grâce. Une voix intérieure me demandait bien le sacrifice de cette épingle. mais je ne voulais pas l'entendre. Je refusais à Jésus une épingle! Quelle ingratitude!... Monsieur de Rochemonteix lui‑même semblait m'avertir au nom de Notre‑Seigneur, car la première fois que je m'adressai à lui, il me fit ce reproche: « Il y a sur vous, mon enfant, une certaine harmonie que je voudrais voir disparaître. ‑ Mon Père, répondis-je alors, je ne puis pourtant m'habiller plus simplement, voyez: j'ai une robe brune, et ce châle on me l'a donné, ne faut‑il pas que je le porte ?" Chose étonnante et digne de remarque, jamais Monseigneur de Beauregard ne fut prévenu de cette infidélité dont Notre Mère seule avait connaissance et des années après, il lui écrivait au Carmel: "Humiliez‑vous, tenez‑vous bien petite, souvenez‑vous que vous avez autrefois porté un châle qui a déplu à Dieu et à moi."

Mais, à côté de cette légère défaillance, Claire était un modèle de toutes les vertus. Son père l'aimait avec tant de tendresse, qu'il ne pouvait supporter la pensée de lui causer même involontairement la moindre peine. Un jour, qu'après lui avoir demandé de l'argent pour les besoins du ménage, il ne se trouvait pas en mesure de la satisfaire, devinant l'angoisse du coeur paternel, elle versa en secret quelques larmes, mais ses yeux rouges la trahirent: "Que je suis un homme malheureux, s'écria ce bon père avec douleur, j’ai fait pleurer ma fille!

Cette fille chérie était vraiment aussi la mère de ses deux frères, et les exemples qu'elle leur donna, le doux empire qu'elle exerçait sur eux, les maintinrent toujours dans les sentiers du devoir.

Elle usait encore de son influence bénie, non seulement au sein de la famille, mais au milieu du monde. Un dimanche, plusieurs dames l'avaient invitée à venir faire une promenade non loin de la ville. Aussitôt arrivées, on se rendit à la Messe ; mais quel temple! une grange abandonnée, l'eau tombait jusque sur l'au­tel. Et quel autel! plus pauvre que la crèche! Les ornements du prêtre en lambeaux, les vases sacrés indignes de ce nom... En sortant de l'Office divin, la pieuse jeune fille, le coeur brisé, suivit ces dames à l'hôtel, sans pouvoir proférer une seule parole.

« Qu'avez‑vous donc, Mademoiselle ? lui demanda‑t‑on. ‑ Mesdames, répondit‑elle aussitôt, je suis étonnée que vous ne partagiez pas ma tristesse, et je me demande comment il est possible que vous ayez pu sans douleur, assister à une pareille Messe, couvertes de dentelles, avec des chapeaux magnifiques, pendant que Notre‑Seigneur est plus mal logé qu'un mendiant des rues et plus mal vêtu que vos serviteurs. »Cette parole produisit tout son effet et bientôt une élégante cha­pelle remplaça la pauvre grange.

A la campagne, où son père devait passer de longs mois chaque année, sa présence fît encore merveille ; elle instruisait les enfants du village avec un succès étonnant. "Mam'zelle, lui dit une pauvre femme, ne me refusez pas de vous charger de ma fille, je vous avertis qu'elle est mauvaise comme une chouette et à moitié idiote, mais ça ne fait rien, vous pouvez lui donner de l'esprit, ça ne tient qu'à vous de l'vouloir. » Cette confiance naïve ne fut pas trompée, la petite idiote devint intelligente, pieuse et bonne, et se rendit plus tard au Carmel pour remercier sa bienfaitrice.

Visiter les pauvres, leur faire du bien, c'étaient tous les plaisirs de Claire. Une fête de Noël, après la Messe de minuit, les dames du château voisin voulurent la retenir ; mais elle avait promis déjà à de bons paysans et refusa l'invitation. "Oh!que je me trouvais bien plus heureuse dans la maison de ces pauvres gens, nous racontait‑elle, ils chantèrent jusqu'au jour de vieux Noëls dans le patois du pays, et je chantais avec eux ; mon coeur s'échauffait en leur compagnie, ils montraient une si grande foi, une piété si vive, que je me croyais à Bethléem."

Elle exerçait encore sa charité par un silence héroïque quand il était nécessaire. Une de ses tantes l'invita à venir passer quelque temps chez elle à Poitiers. Elle s'y rendit toute joyeuse ; mais sa piété déplut bientôt à l'oncle d'un caractère sombre et bourru. La voyant un matin revenir de l'église, il dit assez haut pour être entendu: "Si J'avais une fille comme cela, je la mettrais à la porte de ma maison." Rentrée dans sa chambre la pauvre enfant fondit en larmes ; sa bonne tante elle‑même, vivement peinée, lui conseilla de retourner au plus tôt à la campagne, mais cette âme angélique ne pensait pas ainsi ; un départ aussi précipité aurait fait connaître.à son père ce qui venait d'arriver et rompu sans doute l'union des deux familles. Elle resta donc tout le temps convenu, se montra plus aimable que jamais à l'égard de son oncle, et garda le silence. O merveilleuse puissance de la charité! Cet homme si dur fut touché d'une telle conduite, et de loup, il devint agneau ; il se laissa guider plus tard dans les voies de Dieu par les conseils de son admirable nièce.

Mais le temps approchait, ma Révérende Mère, où les portes du Carmel allaient enfin s'ouvrir. La chère aspirante avait atteint sa vingt‑quatrième année quand son excellent père fut rappelé à Dieu. C'était l'heure marquée pour voler vers le cloître. Monsieur de Rochemonteix, pour l'éprouver, feignit alors de ne point croire à sa vocation. Cependant un jour, il lui envoya un petit livre où, sur les angles de la première page, il avait écrit ces mots: Ne plaignez pas la peine... la récompense sera grande... Rien moins que le Ciel pour demeure... Dieu lui‑même fera votre bonheur. 'Oh! se dit‑elle, c'est  bien dire que je serai carmélite: "Dieu lui‑même fera votre bonheur!" et sans cesse elle répétait cette parole. En effet, le 26 mars de cette même année 1830, notre douce colombe entrait joyeuse dans l'arche bénie.

Ce fut la Très Révérende Mère Aimée de Jésus. sa bienfaitrice et sa seconde mère, qui la reçut au seuil du cloître et l'appela Geneviève de Sainte Thérèse, nom prophétique, car ne devait‑elle pas devenir un jour sur la montagne du Carmel, bergère et gardienne de plusieurs troupeaux ? Voici les premières paroles que lui adressa cette bonne Mère: "Mon enfant, si vous voulez être sainte et toujours heureuse, retenez bien ceci: Qu'on ne sache jamais ce qui vous plaît ou déplaît, ce qui vous est agréable ou désagréable, ce que vous aimez ou n'aimez pas. » Cette leçon fut suivie à la lettre et notre bien-aimée Mère en recueillit les fruits de paix.

Le Monastère de Poitiers comptait alors de vénérables anciennes, types achevés de la parfaite Carmélite. Ces bonnes Mères, pour la plupart, avaient vu les désastres de la Révolution et souffert de mille manières pendant ces jours affreux. Un parfum d'héroïque sainteté s'échappait de leurs personnes, et la jeune postulante en fut tout d'abord embaumée. Elle n'oublia jamais cette première impression, et quand, aux époques des licences, les novices, ses compagnes, convenaient d'une heure pour aller ensemble les visiter, elle s'excusait toujours et s'y rendait seule, voulant profiter à loisir de leur expérience et de leurs conseils. Guidée par de tels exemples, Notre Mère s'élança d'un pas rapide dans le sentier de la perfection religieuse, et Dieu qui veillait sur cette âme et voulait l'élever si haut, commença par l'abaisser à ses propres yeux et aux yeux de ses soeurs, en lui envoyant une humiliation que la plus habile maîtresse n'aurait jamais su lui donner. On l'avait nommée seconde robière et chose surprenante, cette jeune fille qui dans le monde avait donné les preuves d'une grande aptitude pour le travail manuel ne pouvait même venir à bout de coudre une ceinture de cotte. Impuissante à manier l'aiguille, elle tournait et retournait l'ouvrage d'une façon si maladroite, que sa compagne en était exercée. Ne sachant plus absolument rien faire, elle eut le coeur bien gros, quand vint la fête de sa bien‑aimée Mère Prieure: n'ayant à lui offrir que de la toile pour la sacristie!... Au moment de recevoir à son tour la bénédiction et le baiser maternel, elle retenait ses larmes... mais la bonne Mère Aimée de Jésus lui dit tout bas: "Consolez‑vous, mon enfant, car vous êtes la fille du coeur " Paroles bien tendres qui mirent du baume sur la plaie.

Cependant, ma Révérende Mère, cette nullité apparente était compensée par de si grandes qualités, qu'on ne fit d'autre objection pour la recevoir à la prise d'habit, que celle de lui représenter l'incertitude de l'avenir. On était en 1830, à la veille d'une nouvelle révolution ; mais la fervente postulante répondit sans hésiter, qu'elle serait trop heureuse de suivre ses Mères et soeurs en prison et à la mort... La voyant si résolue, on lui donna le Saint Habit. Ce fut alors un nouvel élan vers le bien. Six mois se passèrent ainsi dans le bonheur et l'allégresse ; tous les exercices de la vie religieuse lui semblaient de plus en plus délicieux. Revenant du parloir, elle baisait avec amour les murs de sa cellule ; la solitude avait tant d'attraits pour cette âme d'oraison et de prière! Elle vivait dans une atmosphère de paix, quand tout à coup ce beau ciel s'obscurcit... Nous la laisserons raconter elle‑même cette terrible épreuve, tout en désespérant de rendre l'accent avec lequel, dans l'intimité de nos âmes, elle nous la confia tant de fois.

“Six mois avant ma profession, Monsieur de Rochemonteix nous prêcha la retraite, et dans l'un de ses sermons, il nous fit une peinture saisissante des trois états dans lesquels les âmes en cette vie peuvent se trouver. Dans le tableau des âmes impar­faites, encore moins dans celui des âmes ferventes, je ne pus me reconnaître: mais quand il vint à décrire l'état des âmes en péché mortel, je me sentis profondément remuée ; à mesure qu'il parlait, je me reconnaissais davantage. Troublée au delà de toute expression, je rentrai dans notre cellule presque réduite au désespoir... Ne sachant plus que faire, incapable de prier, je m'assis hors de moi près de notre lit, (il était tard c'était après Matines), lorsque, dans le silence de la nuit, une voix qui me semblait venir du dehors me dit très haut et distinctement: "TU AS PU... ET TU N’AS pas VOULU! Saisissant mon crucifix, je le présentai vers l'endroit d'où j'avais entendu cette voix et je répondis: "Pardonnez-moi, mon Dieu, pardonnez‑moi!.... Voici ma caution...  ­

Je demeurai alors toute la nuit dans une angoisse mortelle, sous le coup de la justice divine prête à me précipiter aux abîmes... Dès le matin, j'allai me confesser, et quelle ne fut pas ma surprise en m'entendant donner pour pénitence une neuvaine de communions! Je m’approchai de la Sainte Table dans un état  désespéré et sur le point de m’écrier: “je suis damnée”.  Mais à peine la Sainte hostie avait-elle touché mes lèvres, que je sentis les larmes monter à mes paupières et couler par torrents…la paix m’était rendue, et je ne gardai plus de mes péchés qu’une contrition douce et profonde. Quelque temps après, pensant à ce que j’avais souffert, j’adressai naïvement mes plaintes à N.S., je lui dis: Pourquoi mon Jésus avez-vous permis un pareil orage ? Oh que c’était affreux!Dites- moi donc pourquoi vous avez fait cela ? – La réponse ne se fit pas attendre: “Si je l’ai permis, ce n’est que par amour…..et pour t’épargner 10 ans de Purgatoire! “

Cette révélation est bien mystérieuse:Quand Dieu s’est choisi une âme, qu’il l’a prévenue de ses grâces, quelle fidélité ne lui demande-t-il pas!C’est bien le cas de se rappeler la plainte de l’épouse des Cantiques « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, par un seul de vos cheveux! »Qu’étaient les fautes de jeunesse de notre Mère bien-aimée ? Et cependant par quelles purifications Notre Seigneur les lui fit expier! lui laissant même à entendre qu’elles avaient mérité 10 ans de purgatoire……Ce qui fait voir aussi la miséricordieuse bonté de notre Dieu, qui veut bien se payer d’une heure de souffrance en cette vie, pour nous épargner les rigueurs de sa justice en l’autre.

Ainsi se passa cette tempête affreuse ; mais quand vint le jour de sa Profession, nouvelles angoisses; non seulement notre chère Mère ne sentit point la consolation d’être l’épouse d’un Dieu, mais ce Dieu qu’elle aimait si tendrement semblait la rejeter loin de LUI…s’abimant alors au plus profond de son néant, la pauvre petite professe dans l’amertume de son âme supplia le divin maître de bien vouloir seulement la souffrir dans sa sainte maison au milieu de ses épouses fidèles. « Gardez-moi, lui disait-elle avec larmes  gardez moi comme votre petite esclave! » et confiant sa peine à sa Mère Prieure, elle la supplia de lui confier l’office de troisième infirmière, pour se faire la servante de ses sœurs ; ce qui lui fut accordé. Il y avait alors au monastère, de nombreuses infirmes ; parmi elles une pauvre sœur dont les plaies exhalaient une odeur fétide. Sr Geneviève ne la quittait ni le jour ni la nuit, bien que le Docteur lui-même ne put la visiter que très promptement. La veille du décès, en sortant de la pauvre cellule il dit avec admiration: “Celle qui a soigné cette religieuse est évidemment une SAINTE  Car sans un secours particulier de Dieu, il n’est pas possible d’avoir pu soutenir si longtemps une pareille odeur.

L’héroïque novice trouva bien encore le moyen de se satisfaire. En plein été, devant un feu ardent, elle séchait des linges pour une autre malade qui exigeait des soins particuliers ; cela chaque jour et assez longtemps pour avoir le visage enflammé et presqu’au vif. Mais cachant avec soin cette fatigue, aucune plainte ne s’échappait de ses lèvres. C’était encore trop pour son humilité de n’être point chassée  de la maison de Dieu ; elle souffrait tout en silence et refoulait ses angoisses, en chantant sans cesse de pieux cantiques à la gloire de son Jésus...

La trouvant toujours aimable et souriante, on ne s’étonnait que d’une chose: c’était de la voir au réfectoire manger très peu et avec une peine extrême. « Ma soeur Geneviève, lui disait-on, il ne faut pas que la joie d’avoir fait profession vous empêche de manger. –Hélas pensait la pauvre novice, il faut donc que je prenne bien sur moi, pour faire croire à toutes mes sœurs que j’aie la joie dans le coeur!» Enfin, peu à peu, Notre-Seigneur se laissa toucher ; Il ne lui dit rien cette fois, mais doucement et invisiblement, sa main divine écarta les nuages ; le soleil, non pas des consolations mais de la confiance filiale  illumina son âme, l’humble épouse ne souhaitait pas autre chose. Sa vie devait être une vie de croix, et non pas d’extases. Sans doute bien des fois encore, elle entendra la douce voix de l’Epoux ; mais le plus souvent son âme sera plongée dans le mystérieux silence de la foi. Qui pourra dire, ma révérende Mère, les progrès de la jeune novice pendant cette nuit obscure qu’elle venait de traverser! Elle était devenue toute humilité, charité, détachement et obéissance

Un prêtre qui l’avait connue dans le monde, lui fit au parloir cette question: « Mon enfant, dites-moi donc quel est votre attrait ? Avez-vous un goût particulier pour la pénitence ou pour l’oraison ?

- Mr le curé, répondit-elle timidement, je ne me sens portée que vers la pénitence de règle et en usage au monastère ; j’aime aussi beaucoup l’oraison et le St Office récité en chœur, mais je n’ai d’attrait particulier que pour l’obéissance.

- Courage, mon enfant reprit le bon prêtre très édifié, avec cet attrait vous irez loin.»

Il y aurait à rapporter bien des exemples de ses autres vertus, particulièrement de son grand courage pour se vaincre en toute chose, de son détachement et de sa charité. Dans une circonstance où elle avait un extrême besoin de voir monsieur l’abbé de la Rochemonteix, son supérieur, il se trouva que plusieurs religieuses l’ayant aussi demandé, elle attendit jusqu’au soir à la porte du confessionnal, sans avoir eu son tour, ce qui lui occasionna une violente migraine.

" Ah! se dit‑elle, c'est donc ainsi, soeur Geneviève, que tu te donnes un si grand mal de tête pour satisfaire ta volonté... mais c'est la dernière fois, je vais bien savoir te guérir..." Et dès le lendemain elle s'adressa au confesseur ordinaire, ne voulant rien souffrir qui pût troubler sa paix.

Une autre fois, ayant été longtemps souffrante, il arriva qu'un certain petit bonnet de laine qu'elle portait à l'infirmerie, fit beaucoup rire et plaisanter une des aimables visiteuses. Au fond du coeur, la chère petite malade en éprouva de l'ennui et une légère blessure d'amour‑propre. Mais, le reconnaissant aussitôt, son parti  fut pris:  le premier jour qu’elle revint à la récréation, elle tira

gravement de sa poche le fameux petit bonnet, et le mettant sur sa tête, elle dit en riant: « Voyez, mes bonnes sœurs, comme je suis bien coiffée avec ce bonnet!….On s’est tant amusé l’autre jour à son sujet, que je n’ai pas voulu priver la communauté de cette petite distraction……....." Tout le monde rit en effet aux dépens de notre hum­ble Mère qui triomphait alors, et bénissait Dieu dans son coeur.

Voici maintenant un exemple de son détachement et de sa li­berté intérieure: Quand la Révérende Mère Aimée de Jésus tomba ma­lade, la communauté justement alarmée témoignait une vive douleur. La petite soeur Geneviève souffrait bien aussi, elle "la fille du coeur"!" Mais pour se préparer à l'épreuve d'une séparation pro­chaine, elle se retirait à l'écart, répandant ses plaintes et ses larmes, non pas au dehors, mais en présence seulement de son Bien­-Aimé, car elle savait par expérience ce que dit l'auteur de l'Imi­tation: "L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur!" Une jeune soeur du voile blanc, sa compagne de noviciat, attirée par le charme de sa vertu, se joignit à elle ; toutes deux alors s'encou­rageaient...'Elles se disaient qu'ayant quitté le monde pour Dieu, ce Dieu de bonté leur resterait toujours, que d'ailleurs il était bien juste que leur Mère chérie allât bientôt recevoir la couronne, ayant travaillé et souffert si longtemps pour l'acquérir... quand on est au Carmel disait plus tard notre vénérable Mère, il ne faut pas trop se désoler à la mort de ses mères et de ses soeurs ; ne sommes nous pas venues ici pour mourir, et bientôt ne serons‑nous pas toutes réunies dans le Ciel ?''

Tandis que cette bonne Mère Aimée de Jésus était à l'infir­merie, on chargea Soeur Geneviève de la soigner. Un jour que celle-­ci se mettait en devoir de lui laver les pieds, le visage de la ma­lade devint triste et pensif: ‑ "Qu'avez‑vous, ma bonne Mère ?" lui dit sa petite infirmière. ‑ ''O mon enfant, répondit la sainte Prieure, faut‑il vous l'avouer ?... J’ai peur que votre affection pour moi ne vous fasse perdre le mérite de cette action. ‑ Ne craignez pas, ma Mère. reprit la jeune professe, et pardonnez‑moi si j'ose vous dire qu’avec autant de joie, je laverais les pieds de la dernière de mes soeurs.‑ La fille n'était‑elle pas déjà à la hauteur de sa mère. Bientôt, hélas! cette Mère tant aimée fut trouvée digne de la ré­compense éternelle... Mademoiselle Thérèse  vint alors au par­loir, tout éplorée, et dit à sa cousine: "Eh bien! que vas‑tu devenir maintenant ? que tu vas être malheureuse! –" mais j'y suis venue pour Dieu qui ne me manquera jamais, ainsi je serai toujours heureuse."

Après la mort de sa bonne Mère, notre vertueuse novice fut nommée provisoire. Toutes les soeurs furent édifiées et charmées de son exquise charité dans cet office qu’elle disait, peut‑être plus difficile à bien remplir et plus méritoire encore que celui d'in­firmière, parce qu'on n'y est pas seulement chargé des malades, mais en quelque sorte de toute la Communauté.

Une religieuse lui ayant causé de la peine elle résolut aussitôt de s'en venger à la manière des saints.Sachant que cette soeur aimait les poires cuites, son plaisir était de lui en servir des plus belles, comme aussi de lui choisir ce qu'il y avait de meilleur en toute autre chose. Et racontant cela plus tard, elle disait avec cet accent si doux et si humble qui allait droit au coeur, sans soulever le moindre doute: “Cette fois, je n'agissais pas ainsi pour me vaincre, mais vraiment par affection... depuis que cette chère soeur m'avait fait de la peine, je l'aimais davantage''... Eh bien, mes petits enfants, ajoutait‑elle, voyez comme il est avantageux de pardonner, de ne point se fâcher, d'être prévenante et aimable avec ceux qui nous offensent: la soeur qui était mécontente contre moi, voyant que je faisais tout pour lui faire plaisir, ne tarda pas à venir se jeter à mes pieds, et m'embrassant avec tendresse: "O ma soeur Geneviève s’écria‑t‑elle, on ne peut rien vous dire, je suis vaincue par votre charité, pardonnez‑moi!"

Nous ne finirions pas, ma Révérende Mère, s'il fallait raconter tous les traits édifiants de ces huit ans passés au béni Carmel de Poitiers. Nous avons seulement montré quelques perles précieuses de cet incomparable écrin ; mais, n'en connaissant pas nous-même la richesse nous terminons par cette parole des Cantiques: "Voici la beauté de l'Epouse sans ce qui est caché au dedans, "

 

Notre Mère bien‑aimée était donc prête pour la grande mission qui allait lui être confiée. Quand il fut question de la fondation d'un Carmel à Lisieux, elle sentit un vif désir d'en faire partie "pour goûter les douceurs de la pauvreté..." Mais la crainte d'agir par un mouvement de volonté propre, 1'empêcha de rien demander. "Si le bon Dieu le veut, pensait‑elle, il saura bien l'inspirer aux Supérieurs." La Révérende Mère Prieure, en effet, avait jeté les yeux sur sa fille Geneviève, et Monsieur l'abbé Sau­vage, notre fondateur, ayant obtenu que les deux bienfaitrices et leurs compagnes vinssent à Poitiers pour y faire leur noviciat, la Révérende Mère Pauline résolut de la nommer maîtresse des novices.Avant de l'en prévenir, voulant l'éprouver elle l'interpella ainsi au milieu d'une récréation: "Ma soeur Geneviève, ce n'est pas l'ha­bitude au Carmel de rester ici sans mot dire triste et sombre comme un bonnet de nuit, tâchez donc d'être plus gaie." Le lendemain, changement  complet! Mais voilà qu'au sortir du chauffoir, la bonne Mère, feignant d'être plus mécontente que la veille, lui dit: "Vraiment, ma soeur Geneviève, si vous continuez ainsi, je serai  bientôt forcée de me taire pour vous écouter ; vous voilà devenue comme un coq de vil­lage à la récréation!" Sans répondre un mot, sans montrer la moindre contrariété, cette vraie religieuse baisa la terre et se retira. La  révérende Mère Pauline était satisfaite et Notre‑Seigneur l'était plus encore, car, le soir à l'oraison, il lui annonça lui‑même l'événement du lendemain par ces paroles:" MA FILLE, ON TE PERMETTRA DEMAIN DE T'UNIR A MOI PAR LA COMMUNION ; ENSUITE LA MERE PRIEURE T'APPELLERA, ET APRES T’AVOIR FAIT LIRE LE SERMON QUE TU AS COPIÉ SUR L'OBEISSANCE, ELLE TE NOMMERA MAITRESSE DES NOVICES."

« J'étais bien troublée, nous racontait Notre Mère, et croyant que le démon seul pouvait me mettre une telle pensée dans l'esprit, je la chassais de tout mon pouvoir. Mais dès le lende­main  matin, sur le commandement de ma Mère prieure, je m’approchais de la Sainte Table et me rendis à sa cellule: "Mon enfant, me dit­-elle, prenez le cahier que vous avez écrit et lisez‑moi le sermon sur l’obéissance." Je le lus d'une voix tremblante puis elle me nomma maîtresse des novices. C'était donc Notre‑Seigneur qui m’avait parlé, je n'en doutais plus, et demeurai bien consolée".

Elle comprit alors qu'elle irait à la fondation et s'en réjouit... d'une réjouissance bien surnaturelle sans doute car nous avons pu nous rendre compte de l'immense sacrifice qu'elle eut à offrir à Dieu en quittant son cher berceau religieux et son pays qu'elle aimait tant! Mais, toutes ses affections, mises dans la balance en face de la pauvreté, ne purent l'emporter sur cette vertu chérie. Forte de son obéissance, heureuse de l'avoir encore à pratiquer à l'égard de la Révérende Mère Elisabeth, nommée Prieure de la petite Colonie, cette âme généreuse, cet ange, comme l'appelait Mère Pauline, prit son essor vers Lisieux.

Nous ne raconterons du voyage, ma Révérende Mère, aucune particularité, si ce n'est le passage à Orléans. Les deux Mères Fondatrices étant les filles spirituelles de Monseigneur de Beauregard, on se rendit au palais épiscopal. Le vénérable Evêque, âgé de 88 ans, était alors malade et gardait le lit. Quand il sut le nom des visiteuses, attendues de jour en jour avec impatience, il se leva, et d'un pas chancelant mais le coeur dans l'allégresse s'avançant d'abord vers sa fille Geneviève, il lui prit la tête de ses deux mains: "Ah! vous voilà, s'écria‑t‑il, la plus petite du peuple de Dieu." La conversation s'engagea, on oubliait presque l'heure de la diligence, le saint Evêque était radieux. "Petite, dit‑il encore à notre chère Mère, au moment du départ, ne manquez pas d'écrire l'histoire de votre fondation et mettez‑y bien surtout le plaisir que me cause votre visite... J'en dirais bien “mon Nunc dimittis. »Après leur avoir fait une généreuse offrande, il les bénit avec toute l'affection d'un père et les congédia.

Cette bénédiction fut de bon augure ; Dieu garda et protégea ses élues au milieu de plusieurs dangers ; enfin, on arriva à Lisieux. L'amante de la pauvreté put alors se satisfaire ; la maison provisoire était couverte en chaume et 1'intérieur si mal disposé, les pièces si petites, si basses, qu'elle ne lui donna point d'autre nom que celui de son petit Bethléem. On resta ainsi quelques mois... le temps nécessaire pour préparer une autre maison, bien pauvre encore, mais plus grande, où l'on s'établit à peu près en régularité, en attendant le monastère et notre ravissante chapelle qui fut bâtie sous le premier priorat de notre si chère Mère. Dieu bénit ces commencements, les sujets ne manquaient pas et ces jeunes plantes cultivées par les mains d'une sainte, instruites plus encore par ses exemples que par ses paroles, devenaient de véritables Carmélites, des âmes viriles, capables de s'immoler en toutes choses pour la gloire de Notre-Seigneur. "Je reconnais toujours, disait plus tard un des confesseurs du Monastère, les novices formées par la sainte Mère Geneviève."

Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis la fondation lorsque notre bonne Mère Elisabeth fut rappelée à Dieu Cet événement nécessitait une élection ; tous les yeux déjà se portaient sur la Mère Sous‑Prieure, quand M.l'abbé Sauvage reçut une lettre de Poitiers. Chose incompréhensible dans une pareille circonstance ; croyant qu'il s'agissait du rappel de Mère Geneviève (qui n'avait été que prétée à Lisieux), il se garda bien d'ouvrir la missive, mais vint en toute hâte au Carmel, exposa le Saint‑Sacrement pendant les trois jours d'usage, et présida les élections qui réalisèrent ses désirs en confirmant ses espérances.

Or. le soir du premier jour, Notre‑Seigneur voulut bien s'approcher de son humble et toute petite servante pour lui faire entendre encore sa douce voix. Il lui dit: "C'EST TOI QUE J'AI CHOISIE POUR GOUVERNER CETTE MAISON... OUVRE TON COEUR A TES FILLES ET JE T'OUVRIRAI LE MIEN... ET DE MEME QUE JE REPOSE EN MON PERE, LA SAINTE TRINITE SERA TON APPUI”.

O Mère bien‑aimée! Vous avez pu jouir de la récompense sublime qui vous était promise, car nous savons à quel point vous avez été fidèle à la recommandation du Divin Maître... Oui, pendant vos vingt‑sept ans de priorat vous nous avez ouvert votre coeur. et quel coeur! La bénignité de Jésus y était descendue tout entière: c'était un ciel de paix, un abîme de charité, une digue puissante où les flots de tous les orages venaient se briser et mourir.

Mais, que contenait donc cette lettre dont nous avons parlé ? Elle cachait une lourde croix.... A partir de cette élection dont il avait semblé si heureux, notre bon Père Sauvage ne fut plus le même à l'égard de la nouvelle Prieure. Elle qui avait jusque‑là joui de son entière confiance, s'en voyait maintenant privée. Quant à la conduite des âmes, il l'avait vue à l'oeuvre et ne doutait pas de sa capacité: mais pour l'extérieur, il la guidait, la surveillait comme une enfant, sans lui donner de latitude même pour la moindre dépense. Que d'actes d'humilité et d'obéissance durent être les fruits de cette pénible situation!

A la mort de Monsieur l'abbé Sauvage, 11 ans après, on vint prier notre bonne Mère de bien vouloir dépouiller sa correspondance, et Dieu permit que la lettre mystérieuse tombât entre ses mains. Elle contenait ces mots: "Ne nommez pas Geneviève Prieure car elle n'est pas capable de remplir cette charge difficile…

Il fallait donc que notre humble Mère fut bien habile à cacher ses talents et son mérite dans ce cher couvent de Poitiers pour que la bonne Mère Pauline (qui plus tard reconnut son erreur) s'y laissât tromper elle‑même. Quoi qu'il en soit, tout en lui faisant comprendre ce qui lui avait paru jusque‑là inexplicable, cette révélation n'affligea point notre Mère.. Au contraire, elle sut y trouver un sujet de joie et n'en fit aucun mystère. Elle racontait tout haut son aventure, ajoutant avec bonheur: "Si je suis Prieure, ce n'est donc bien que par la seule volonté de mon Dieu!! Ainsi se réalisa cette prophétie de Monseigneur de Beauregard: « Vous n’allez pas à  Lisieux pour y bâtir une maison de pierres matérielle, mais pour y élever en l'honneur de Dieu un édifice de pierres vivantes qui sont les âmes. »

Puisque le nom vénérable du saint Evêque d'Orléans revient sous notre plume, permettez‑nous, ma Révérende Mère, de transcrire ici un seul fragment de ses lettres délicieuses. En 1841, il avait quitté l'exil, ainsi ce ne pouvait être que dans une lumière surnaturelle, qu'il écrivait en 1839, alors que notre Mère Geneviève n'était que Sous‑Prieure et maîtresse des novices:

« Lisez plus d'une fois le XXme chapitre du ler livre de l'Imitation... Ce chapitre admirable de sagesse recommande la solitude. Comment pourrez‑vous la garder, puisqu'elle semble mieux faite pour un ermite que pour une Prieure, qui doit ouvrir son coeur, sa cellule et sa bouche à tous et à tous moments ? Cependant, il faut un petit coin où vous serez seule avec le Seul. Mon enfant, il faudra trouver dans le coin de votre coeur un petit lieu, tout pe­tit, où vous serez assurée de trouver ce Seul, digne de votre amour, de vos pensées. Mais, quels meubles y mettrez‑vous ? Il en faut deux: foi, amour, et pas autre chose. Je n'aime pas, quand vous m'écrivez, que vous me parliez de vos péchés ; il y a longtemps que Dieu a oublié ce châle que vous avez payé si cher! Et moi qui ai été assez heureux pour vous avoir montré la bonne voie, je vous déclare que tous vos péchés vous ont été abondamment remis... tenez-le donc pour vrai et certain... Dieu n'est point un disputeur, il excuse facilement les âmes... Il vous a aimée d'un amour si extraordinaire, que je regarderais comme un manque de foi de vous inquiéter désormais. O mon Dieu! que vous êtes donc miséricordieux, pour donner à ma fille Geneviève une si belle place dans votre Coeur! Ma fille, abîmez‑vous donc dans une mer de reconnaissance et gardez.souvent aux pieds de Jésus le silence du respect et un saint étonnement, de ce que Dieu a fait pour vous, et de ce qu'il prépare de bonheur à votre pauvre coeur...

" Que je vous le dise, ou que je garde le silence, je resterai uni de coeur, de prière, de souvenir, à l'arbrisseau du Carmel retiré du Jardin de Poitiers. C'est une chose dite et écrite dans mon coeur.Vous avez été si longtemps ma fille!... Je vous bénis comme un bon vieux père."

Quelles consolations devait apporter à notre vénérée Mère la lecture de semblables lignes! Cependant, nous devons le dire à la louange de son détachement et de la délicatesse de son coeur: Deux ans avant la mort du saint Prélat, elle se priva de cette correspondance, parce que ses lettres ne contenaient souvent qu'un simple mot à l'adresse de la Révérende Mère Elisabeth, et qu'elle voulait à l'avenir lui laisser seule la consolation de recevoir des réponses. Le sacrifice fut partagé, comme nous en avons la preuve par cette plainte amère du digne et noble vieillard sur son lit de mort: "Je recevais autrefois des lettres de Geneviève qui me faisaient tant de plaisir! pourquoi donc ne m'écrit‑elle plus ?  -Il le sait maintenant! répondit‑elle avec un sourire angélique, quand on lui donna connaissance ce de ce touchant détail.

Pour revenir au premier priorat de Notre Mère, les trois ans expirés, la Révérende Mère Pauline réclama son ange... Monsieur l'abbé Sauvage ne dit rien à la communauté ; il fut convenu avec les Supérieurs de Poitiers qu'on ferait les élections, et que si Mère Geneviève restait sans charge, elle serait rendue au plus tôt à son premier monastère. On juge sans peine du résultat de l'élection: d'une commune voix, notre bonne Mère fut réélue pour trois années, dans l'exercice d'une charge qu'elle avait si parfaitement remplie. Au bout de ce temps, nouvelles demandes des Supérieurs de Poitiers, nouvelles instances de Monsieur l'abbé Sauvage et de son pauvre petit Carmel. Monsieur de Rochemonteix écrivait en ces termes à notre bien chère Mère: " Les soeurs pressent pour vous faire venir, le temps leur dure de vous revoir, elles craignent que le prêt qu'elles ont fait ne dégénère en une donation ; J'ai eu bien de la peine à les calmer. Je leur ai répondu que si votre présence à Lisieux était jugée nécessaire, il ne serait pas sage de vous retirer en ce moment. Je vous le répète à vous‑même: nous avons tous un grand désir de vous voir rentrer à Poitiers, mais si votre Supérieur, si vous‑même en toute franchise et simplicité, vous pensez qu'il soit nécessaire de prolonger la permission que je vous ai donnée, je ferai mon possible pour que vos soeurs n'y mettent pas d'obstacles.

Cette décision qui devait être renvoyée au Supérieur et à la Communauté de Lisieux, fut vite donnée... Le Carmel de Poitiers accordait encore trois ans, lorsqu'à la fin de la seconde année, notre bonne Mère étant malade, il profita de l'occasion pour un rappel définitif. Comment y répondra cette Mère bien‑aimée ? Sans doute, elle inclinait fortement vers le retour... mais une écrasante épreuve pesait alors sur la fondation et refoulant ses plus chères espérances, elle écrivit ces belles paroles: "Maintenant que la Croix est plantée au Carmel de Lisieux, comment pourrais‑je la fuir ?" Notre vénéré Fondateur, de son côté plaida si éloquemment sa cause qu'il la gagna …. Mère Geneviève restait pour toujours à Lisieux, et le 15 septembre 1849, Monseigneur Robin, alors Evêque de Bayeux, annonçait lui‑même à  ses chères Carmélites, l'heureuse nouvelle. Ainsi, nous devons à nos Mères de Poitiers cette faveur insigne d'avoir connu une sainte... Elles ont bien voulu se priver pour nous enrichir ; mais aujourd'hui notre héritage est commun... et le même regard qui veille sur Lisieux se dirige vers Poitiers!... L'Ange de Mère Pauline étend ses ailes sur son cher berceau et ne le quittera plus jamais...

Depuis ce 15 septembre 1849, jusqu'à la mort de notre Mère tant aimée, que d'événements, de lumières, de grâces reçues! Il faudrait un volume pour en donner l'intéressant détail... Les événements sont connus de nos chers Carmels ; on sait que du petit arbrisseau enlevé du jardin de Poitiers se sont encore détachés de faibles rameaux, aujourd'hui des arbres en pleine vigueur, Saïgon, Coutances et Caen.

Saigon surtout fut l'oeuvre de Notre Mère, oeuvre indirecte sans doute, puisqu'elle chargea de cette noble entreprise une de ses chères filles ; mais les peines sans nombre, les contradictions et humiliations de toute sorte qu'elle souffrit alors, la feront toujours regarder comme la première Mère de cet humble Carmel ; d'ailleurs, la vénérable Fondatrice, Mère Philomène de l'Immaculée‑Conception, de si sainte mémoire, ne l'entendait pas autrement. Hàtons‑nous de dire aussi que les peines dont nous venons de parler étaient bien compensées du côté du ciel... L'illustre Fondateur du nouveau Carmel, Monseigneur Lefebvre, vicaire apostolique de Cochinchine et cousin de Mère Philomène n'avait‑il pas vu dans le sombre cachot où il était détenu par une injuste sentence, la radieuse vision de notre Sainte Mère Thérèse, lui demandant d'établir son Ordre en Annam, parce que Dieu en serait grandement servi et glorifié ?

Nous nous bornerons, ma Révérende Mère, à vous parler maintenant de la vie cachée de notre Sainte, de ses vertus, qui se résument en un seul mot: l'amour. Elle aimait son Dieu de toute la force de son âme ; voilà pourquoi elle nous a tant aimées! pourquoi elle a tant aimé l'Eglise, la France, les pauvres pécheurs, et s'est immolée pour eux.

Ne pas dérober à Jésus un seul atome de son coeur: voilà le travail intérieur de toute sa vie religieuse. Jalouse aussi de celui de ses filles, elle priait Dieu qu'il ne permît point qu'on s'attachât à elle par un sentiment d'affection humaine. Sa plus grande caresse, hors les baisers maternels de nos fêtes de famille, consistait simplement à poser sa main sur nos têtes ; encore était‑ce un signe de contentement bien signalé! Et pourtant, quelle tendresse! Nos peines étaient ses peines, nos joies, ses joies... Elle s'intéressait à chacun des membres de nos familles et les recommandait instamment à Dieu..Son abord était doux, facile ; son indulgence extrême Elle ne pressait pas les âmes, mais savait les attendre et les gagnait toujours. Calme en tout événement, d'une prudence pleine de sagesse, elle ne brisait pas les difficultés, ne cherchait qu'à faire régner la paix, prêchait sans cesse l'union des coeurs et la charité. Elle avait, comme l'Epouse des Cantiques, "le miel et le lait sous la langue". Ses exhortations du Chapitre étaient admirables ; on y sentait le fruit de ses oraisons, elle parlait de l'abondance du coeur, d'un coeur embrasé qui veut répandre ses flammes... et quel stimulant d'entendre ces paroles: ''Notre‑Seigneur m'a priée de faire connaître ceci à la Communauté... Il veut de vous. mes enfants, telle ou telle chose... Un jour, elle assura que de toutes ses chères filles présentes, pas une ne manquerait au rendez‑vous du ciel... Quand elle recevait les voeux des novices, ce n'était jamais sans verser des larmes... on eût dit que le mystère des Noces divines se montrait à ses yeux sans voiles!... Heureux les coeurs qui se sont offerts à Jésus par de telles mains!!!...

Elle savait aussi les introduire aux Noces éternelles... Et dans les premières années de la fondation, ce cas n'était, hélas que trop fréquent. Une de ces jeunes religieuses, sujet d'espérance et grandement chérie de Notre Mère, attendait, il semble, à l'heure de l'agonie, sa permission pour s'envoler au ciel. Alors, d'une voix entrecoupée de larmes, cette courageuse Mère lui dit: Mon enfant, vous avez toujours vécu en obéissant, mourez dans un acte d'obéissance..." Et son âme aussitôt, brisant ses liens terrestres, alla se réunir à l'Epoux des Vierges!

Mais pour bien connaître notre incomparable Mère, il fallait la voir déchargée du lourd fardeau de la supériorité: c'était alors l'humble petite soeur Geneviève de Poitiers, si cachée, si obéissante, qu'on l'eût prise plutôt pour une novice que pour une ancienne Prieure et fondatrice.Une telle âme devait aller à Dieu par la voie de la confiance filiale. Elle n'avait point en effet d'autres rapports avec Lui que ceux d'une enfant avec le plus tendre des Pères. "En voilà une qui sait prier!" disait notre bon Père Sauvage. En effet, Notre Mère obtenait tout de Dieu parce qu'elle savait prier! Dans les occa­sions difficiles., quand on lui proposait les moyens de la prudence humaine, elle répondait: "Oui, c'est bien... mais la prière surtout, oh! la prière!” Il suffisait d'ailleurs de la voir à l'oraison pour se rendre compte qu'elle était tout près de Dieu, et comme à son oreille... On sentait bien alors qu'elle était non seulement écoutée, mais exaucée. Son humble confiance et sa foi pénétraient les Cieux. Et comment s'en étonner ?  puisque Notre‑Seigneur a dit Lui‑même: "Si votre foi égalait seulement un grain de sénevé, je vous le dis en vérité, si vous commandiez à cette montagne de se jeter dans le mer, elle le ferait aussîtôt.”  C'est pourquoi, les grâces reçues dans cette prière fervente tenaient bien souvent du prodige. Nous nous permettrons, ma Révérende Mère, d'en citer quelques exemples entre mille:

Au commencement de la fondation alors que la pauvreté était si grande, on vint à manquer de beurre.... Après avoir écouté les plaintes et vu la douleur profonde de notre bonne soeur Madeleine, de si douce mémoire, Mère Geneviève lui répondit: "Ma fille, je n'ai pas un sou... Mais. s'il vous reste encore un peu de beurre prenez  touiours et mettons notre confiance en Dieu.Il y avait bientôt deux mois que ce peu ne s'épuisait point, quand notre chère soeur cuisi­nière, fort étonnée, lui dit: "Enfin, ma Mère, je n’y comprends rien, mon petit reste de beurre est toujours dans le même état ; qu’est‑ce que ça veut dire, puisque je n'en avais pas pour deux jours ? A présent j'ai beau prendre, ça ne diminue pas!. ‑ Soyez tranquille, reprit Notre Mère en souriant, votre petite provision est sur le point de finir." Et quelques jours après, la Communauté ayant reçu une aumône, soeur Madeleine trouva le pot vide.

Combien de fois le Divine Providence répondit‑elle encore à sa confiance, par des secours inattendus, arrivés à point nommé, et souvent juste la somme demandée!

Mais, ce qui nous semble plus admirable et peut‑être plus touchant encore, ce sont les petits miracles de complaisance, accordés dans tant d'occasions à sa prière filiale! Ainsi, pour nos lessives, elle nous obtenait toujours du beau temps, si bien que, dans les premières années, les personnes du monde venaient demander, longtemps à l'avance, quel jour on ferait la lessive au Carmel... Et pendant l'hiver, quelle sollicitude! Cette bonne Mère était dans l'angoisse quand elle nous voyait souffrir du froid. Un matin d'une forte lessive, ce froid étant très intense, son coeur n'y put tenir... elle se rendit au pied du Tabernacle... et pendant son absence, la gelée cessa, le temps devint si doux, qu'on aurait pu se croire au printemps, si la glace épaisse du lavoir ne nous eût fait souvenir de l'hiver.

Il y a moins longtemps encore, elle se prit à raconter naï­vement à une de nos soeurs le trait suivant, arrivé dans l'année même, et qui prouve que bien des choses de ce genre nous ont été cachées par son humilité: "Il avait gelé très fort,

on vint me dire: “Ma Mère, le bel abricotier que vous aimiez tant est perdu, il n'y aura pas un seul abricot. ‑ J'adressai alors mes plaintes à mon bon Jésus, je lui dis:" Est‑ce possible que vous ne donniez rien à nos soeurs cet été pour se rafraîchir? - Une voix intérieure me répondit: SOIS  TRANQUILLE, IL Y AURA DES ABRICOTS….Au temps venu, on me porta au jardin, et sans rien dire de mon affaire, je demandai qu'on me fit passer par l'allée de mon abricotier. Quelles ne furent pas ma surprise et ma joie en le trouvant si chargé de fruits qu'on voyait à peine les feuilles! Je me sentis émue jusqu'aux larmes  « Oh! ma fille, ajouta‑t‑elle, qui pourra dire combien Notre Seigneur est bon! Que sa condescendance est admirable!”

 

Une nouvelle preuve de cette bonté infinie fut donnée  à Notre Mère à l'époque de ses Noces d'or. Quelques mois auparavant elle vint à s'affliger, à se troubler même, contre son habitude, parce qu'il faudrait lever le voile et se montrer au monde. Mais l'Epoux divin qui ne voulait pas de nuages à cette grande fête, lui dit pen­dant sa retraite préparatoire: "NE CRAINS RIEN, MA FILLE, JE NE PER­METTRAI PAS QUE TU SOIS TROUBLÉE, CAR JE VEUX TE DONNER CE JOUR‑LA, CE QUE JE T'AI REFUSÉE, IL Y A 50 ANS, LE JOUR DE TA PROFESSION. IL PARAITRA MEME SUR TON VISAGE QUELQUE CHOSE D’EXTRAORDINAIRE QUI SERA LE REFLET DE CE QUE J'OPERERAI DANS TON COEUR." En effet, dès l'au­rore de cette fête bénie, un fleuve de paix, suivant son expression inonda son âme... Sur son visage, ce quelque chose d'extraordinaire apparut à tous les regards ; Mère Geneviève semblait rajeunie, d'une beauté inconnue ; reflet incomparable de son ciel intérieur C'était l'accomplissement à la lettre de la parole divine. L'heureuse jubilaire ne fut pas seule à se réjouir... Dans tous nos coeurs, quelle allégresse!... Nos chers Carmels et nos amis voulurent prendre part à cette fête en nous comblant des plus délica­tes attentions. Jamais notre Monastère n'avait vu luire pareil jour!.Il était transformé sous les décorations les plus gracieuses... La veille, nos jeunes soeurs, revêtues de leurs manteaux, portant des cierges allumés, entrèrent au chauffoir à la fin de la récréation, et l'une d'elles chanta la Calende annonçant ce jour béni, pendant lequel tant de larmes de joie furent versées!... Les nôtres coulèrent bien douces, en recevant les voeux de cette vénérable Mère, de cette sainte, qui elle‑même, dix‑neuf ans passés, présentait notre offrande au Seigneur! Et quelles suaves émotions en entendant les touchantes paroles de notre bon Père Supérieur sur ce texte choisi par elle: "Le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger"!

Il semble, ma Révérende Mère, qu'après le récit de tant de grâces, il ne nous reste plus rien à dire. Cependant, le tableau de cette belle vie serait inachevé, si, après avoir parlé de l'amour de Notre Mère pour Jésus, nous n'ajoutions quelque chose de son amour pour la Croix.

C'est en 1849 que la maladie si cruelle qui nous l'a enlevée, lui fit ressentir ses premières atteintes. On ne lui dissimula pas les longues et cruelles souffrances qu'elle aurait à supporter. "A cette annonce, dit‑elle plus tard, mon coeur fut inondé de délices ; c'était le jour de la fête de saint André: en récitant son office, je répétais avec transport: O bonne croix que j'ai désirée si longtemps et qui êtes enfin accordée à mes désirs, je viens à vous avec confiance et joie, recevez le disciple de Celui qui a  été attaché sur votre bois sacré. ‑ Seigneur, vous le savez, je me serais crue téméraire en vous demandant la souffrance, j'aurais eu peur de ma faiblesse ; mais puisque vous m'en trouvez digne, soyez‑en mille fois béni. Je considérais alors mon âme comme un vase de cuivre maculé, et je pensais avec bonheur que la souffrance qui venait à moi serait la main charitable qui frotterait avec force et rendrait net et brillant ce vase terne et sans beauté. »

En voyant cette acceptation héroïque de la croix, jointe à une si profonde humilité, on peut supposer la patience et le cou­rage invincibles que Notre Mère fit paraître pendant ces années de martyre. Tant qu'elle put marcher, Dieu seul fut son témoin, hors le cas de crise, où nous la trouvions parfois étendue dans les che­mins, sans connaissance et presque sans vie. Un jour, entre autres, que par un froid glacial, elle n'avait pas cru devoir se dispenser d'étendre le linge, elle s'évanouit et tomba dans la neige. Mais la Divine Providence ne l'abandonna pas... Au même instant, notre chère Soeur Adélaïde, de si sainte mémoire, entendit dans sa cellule une voix qui lui disait: "Va au jardin....Va au jardin., "Elle obéit aussitôt et sauva la bien‑aimée de Jésus de ce péril imminent.

A ces crises dangereuses se joignaient souvent encore de fortes migraines où, par la violence du mal, il lui était venu autour de la tête comme un cordon en forme de couronne, première ressemblance de l'épouse avec l'Epoux crucifié.On s'étonne que notre chère Mère, malgré cet état si pénible, ait pu suivre notre sainte Règle et presque tous nos exercices jusqu'en 1849 vers la fin de son dernier Priorat. C'est alors que l'enflure considérable de ses jambes ne lui permettant plus de se tenir debout, nous la portions dans un fauteùil de l'infirmerie au choeur, et du choeur à la décharge du chauffoir, qu'elle avait surnommée la Sainte‑Baume ; elle y restait jusqu'au soir, travaillant avec ardeur, priant et s'immolant en silence sous le regard de Dieu et de ses Anges. Il n'y avait là qu'un pas à faire pour venir à nos récréations ; cette bonne Mère en était la joie: elle les animait par sa gaieté et ses propos aimables ; là elle nous parlait des aventures de sa jeunesse, du Carmel de Poitiers, de la sainteté des premières Mères... Laquelle d'entre nous n'a pas entendu de sa bouche le rapport de quelques traits de vertu conservés pieusement dans sa mémoire et mieux encore dans son coeur ? Sur ce chapitre, elle ne tarissait pas... Et nous aimions à provoquer son expansion, sachant bien lui causer une joie qui de suite épanouissait son visage. "Oh! que ces bonnes Mères étaient saintes! répétait‑elle. Voyez‑vous, mes pauvres enfants il ne faut pas craindre sa peine sur la terre ; il faut marcher sur leurs traces et se servir de tout pour nous élever à Dieu." Combien de fois à ce propos nous a‑t‑elle redit les vers composés par une de ces ferventes Carmélites (La Mère Victoire, soeur de Monseigneur d'Aviau, archevêque de Bordeaux. Cette Religieuse mourut en odeur de sainteté à l'âge de 80 ans) sur la vue dont elle jouissait à la fenêtre de sa cellule! Nous les transcrivons ici dans leur simplicité.

 

                                 Tout au bord de la rivière

                                 Dès le matin jusqu'au soir,

                                 Une pauvre lavandière

                                 Lève et baisse son battoir.

                                Ah! frappez‑moi par tendresse

                                Seigneur, ne m'épargnez pas

                                Purifiez‑moi sans cesse,

                                Jusqu'au jour de mon trépas.

 

                                  Plus loin, à perte de vue

                                 Dans un assez vaste champ,

                                 Avec son soc et sa charrue,

                                 Un homme va, sillonnant...

                                  Il n'épargne pas sa peine,

                                 Car il sait que le froment

                                 En très peu de temps, un cent...

 

                                   Tournez, retournez la terre

                                   De mon coeur, divin Epoux...

                                  Vous êtes propriétaire

                                  De ce champ...  il est à vous.

                                  Répandez‑y la semence,

                                  Multipliez‑la, Seigneur.

                                  Jouissez de l'abondance,

                                  Je chanterai mon bonheur!...

En exaltant ainsi ces vénérables anciennes, Notre Mère ne se doutait pas qu'elle traçait d'elle‑même un portrait fidèle! Mais, puisqu'il est ici question des sujets de sa préférence, en voici un autre qui avait le talent de la faire pleurer et sourire à la fois: ce n'était plus alors une mère qui la charmait, c'était une soeur connue et chérie: la petite bergère de Domrémy, Jeanne d'Arc.A cette époque, on ne parlait pas, comme aujourdhui, de la vaillante et douce martyre: aussi l'affection, on pourrait dire la tendre dévotion de Mère Geneviève pour notre héroïne française nous surprenait quelquefois et nous semblait presque de l'enthousiasme d'un autre âge…… Nous oubliions que dans son coeur, si plein d'amour pour Dieu et détaché de toutes choses, coulait aussi "le sang de France", et maintenant que de toutes parts retentît l'éloge de la Vénérable Jeanne, nous voyons avec bonheur et reconnaissance que notre humble Mère avait raison...

Aussi, malgré ses infirmités croissantes, elle ne savait pas se replier sur elle‑même. Nous remarquions même que plus elle souffrait, plus elle se montrait joyeuse! ce qui est d'autant plus admirable que pendant ces années le bon Dieu la sevrait de toute espèce de consolations ne lui laissant que la foi et le souvenir ineffable de ses bienfaits... Mais en 1888, quand pour la première  fois elle faillit nous être enlevée, Il lui fit sentir de nouveau sa présence. Munie de l'Extrême‑Onction, favorisée de la bénédiction du Saint‑Père, elle paraissait dans une paix profonde, une sécurité très grande... et sur notre désir exprimé d'en connaître la cause, elle répondit: "Ma Mère, comment aurais‑je peur de la mort ? Notre‑Seigneur m’a fait la grâce de ne jamais juger personne ; Je compte sur sa promesse:Ne jugez point et vous ne serez point jugé " C'est alors que le divin Maître lui montra dans le Ciel l'image de la croix, lumineuse et toute resplendissante, et lui révéla que la vue de cette croix faisait la Joie et la gloire des élus. Se croyant à la veille de la contempler à son tour, Notre Mère était radieuse et comme trans­figurée. Pauvre Mère! c'était seulement la veille de son martyre. Avant cette croix lumineuse, l'attendait une croix sanglante…..encore quatre ans d'immolation avant la Pâque éternelle!

Quoi qu'il nous en coûte, ma Révérende Mère, nous ne dirons rien de cette longue et pénible veille, pour nous étendre davantage sur le jour même de la Passion. Elle commença, avec celle de Jésus, le Jeudi Saint 1890. Dès le matin, à la sainte Messe, pendant son action de grâces, cette âme privilégiée entendit ces douces paroles: "MA FILLE, DESORMAIS CE N’EST PLUS TOI QUI VIENDRAS A MOI, C'EST MOI QUI IRAI VERS TOI!" C'était la dernière fois en effet qu’elle venait au choeur, qu'elle y recevait la sainte Communion! Elle se trouvait alors dans son état habituel, et rien ne faisait présager l'affreuse journée du lendemain, quand tout à coup, pendant que nous chantions l'office des Ténèbres, une crise violente se déclara ; le mal fit dans la nuit des progrès effrayants, et le vendredi matin, notre bon Père Supérieur vint l'administrer. Nous n'attendions plus que le dernier moment. Notre Mère bien‑aimée était haletante... demandant sans cesse à boire... et rien ne pouvait la désaltérer!... En entendant ce cri: J'ai soif! en voyant ce visage défiguré par la douleur, ces pieds où des clous de fer semblaient enfoncés, nous nous croyions au Calvaire, et nous avons pu comprendre quelque chose des angoisses de Marie quand elle vit son Jésus attaché à la croix!... Devant cette image fidèle du Sauveur mourant, témoin de tant de souffrances, il nous tardait d'entendre sonner trois heures, espérant qu'alors tout serait consommé, et que ce jour‑là même, elle irait avec Jésus en Paradis!... Mais nos pensées n'étaient pas celles de Dieu. Dans ses impénétrables desseins, Il la réservait pour de plus longs combats... à l'exemple de ces vaillants martyrs, qui se trouvant par miracle guéris de leurs blessures, offraient généreusement leur corps à de nouveaux supplices!... Et de même que le sang des martyrs était une semence de chrétiens, ses douleurs devaient enfanter des âmes à Dieu! Ce Dieu de bonté lui fera faire sans doute son purgatoire en ce monde ; elle paiera pour elle, comme il le lui fut révélé... mais d'abord, et surtout, elle s'immolera pour les âmes car il lui fut dit encore le soir de ce jour d'agonie: « MA FILLE, IL EN EST TEMPS, OFFRE-TOI COMME VICTIME. »

O victime pleine de douceur, qui pourra dire à quel degré d'héroïsme s'est élevée votre patience!...

Quelques jours après ce douloureux Vendredi‑Saint, contre toute prévision humaine la gangrène disparut. Mais, hélas! dans quel état restait notre pauvre Mère! et quels ravages exercèrent sur elle les vingt mois de son martyre! Ses jambes horriblement enflées ne devinrent plus qu'une plaie. Peu à peu il se forma sur les pieds d'affreuses crevasses, plusieurs doigts et le talon du pied gauche tombèrent en pourriture... On ne peut se figurer un tel spectacle!... Ajoutons à ce tableau le mal intérieur qui la dévorait, et au bout de quelques mois la perte de la vue avec des douleurs atroces... Tout cela sans pouvoir faire dans son lit le moindre mouvement, n'ayant absolument de libres que les bras. Il fallait bien qu'il y eût dans cet état quelque chose d'ex­traordinaire pour que notre pieux et savant Docteur l'avouât lui­-même: "Je défie, nous dit-il, n'importe lequel de mes confrères d'avoir jamais rencontré un pareil cas ; on ne peut vivre ainsi sans miracle! » Edifié au plus haut point de voir souffrir de tels tourments avec le sourire sur les lèvres, il s'agenouilla un jour près du lit de notre Mère, la priant de le bénir, lui et sa nombreuse famille ; et des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues..

En disant que notre sainte martyre avait le sourire sur les lèvres, ce n'est pas assez... Elle faisait plus que sourire, elle était joyeuse!... Maintes fois ballottée entre la vie et la mort, elle plaisantait aimablement sur ce voyage de l'Eternité qu'elle ne pouvait accomplir, et nous étions profondément émues (connaissant ses ardents désirs), de la voir supplier Notre‑Seigneur de ne point l'appeler à Lui, quand elle entrevoyait une fête de famille: la nôtre, par exemple, ne voulant pas troubler par sa mort nos petites solennités. Durant ses nuits d'insomnie, sans cesse occupée de son Jésus, elle composait de charmants couplets, mais toujours avec la note gaie, comme dans celui‑ci:

                            Bienheureuse impuissance,

                            Qui fait de ma souffrance

                            Du soir et du matin,

                            Mon pain quotidien!..

                            Mais la croix est un pont divin,

                            Elle abrège le chemin

                            J'y passe... et vais au Paradis,

                            Adieu, adieu, mes bons amis!.....

Quand ses souffrances étaient excessives, elle s'écriait: « Voyons, mon bon Jésus! n'allez‑vous pas venir au secours de votre pauvre Geneviève ?...Pour tout dire en un mot: jamais on ne peut imaginer une malade plus oublieuse d'elle‑même, plus compatissante pour les plus légères souffrances des autres, plus reconnaissante du moindre service. Nous pouvons bien lui appliquer cet éloge que la Vénérable Mère Anne de Saint‑Barthélemy faisait de Notre Mère Sainte Thérèse: "C'était une si belle âme, qu'elle en donnait des marques en toutes choses."On n'approchait jamais de son lit sans se sentir plus près de Dieu.  Ce qu'elle avait appris de la bouche même du Divin Maître, elle nous le répétait à des moments si opportuns, que nous en demeurions dans le plus grand étonnement. Ainsi, ma Révérende Mère, un matin que sa seconde infirmière n'avait pu se rendre à l'oraison à cause des surcharges de son emploi, et qu'elle se désolait en elle-même, Mère Geneviève l'appela: "Mon enfant, lui dit‑elle, savez‑vous ce que Notre-Seigneur vient de me révêler ? Voici ses propres paroles:

« CE NE  SONT  POINT  LES  AMES QUI ONT TOUT LEUR TEMPS POUR  ME PRIER QUI ME SONT LES PLUS AGRÉABLES: MAIS CELLES‑LA SEULEMENT QUI ME  PROUVENT LEUR AMOUR EN FAISANT DES SACRIFICES.... TOUT EST DANS LE SACRIFICE ET DANS L'OBÉISSANCE! »

Nous laissons cette chère soeur raconter elle‑même le trait suivant: "Voyant un jour Notre Mère qui parlait à plusieurs de nos soeurs et passant auprès d'elle, j'eus la tentation de m'arrêter. On avait l'air de rapporter des choses si intéressantes! Mais Notre Seigneur m'en demandant le sacrifice, je passai outre. A peine entrée dans l'infirmerie, Mère Geneviève m'appelle et me dit: "J'ai un petit secret à vous confier, un secret pour être toujours heureuse et contenter Notre‑Seigneur. Ne cherchez jamais, mon enfant. à savoir ce qui se passe... Vous voyez un petit rassemblement ; au lieu de vous arrêter, faites-en le sacrifice pour votre bon Jésus.... Dans la vie des Pères du désert, n'avez‑vous pas lu qu'un certain frère étant toujours en l'air et pour cela n'arrivant à rien, on finit par le surnommer « frère mouche » ? Eh bien! ne faites pas comme lui, ne soyez pas « soeur mouche » ….. La bonne Mère me parla dans ce sens pendant plus d'un quart d'heure, et je l'écoutai sans lui communi­quer aucune de mes impressions ; mais à la fin, n'y tenant plus, je lui dis: Ma Mère, m'avez‑vous vue ? On dirait que vous m'avez sui­vie, car je viens de rencontrer à la lettre, l'occasion dont vous me parlez: "Je ne vous ai point vue sans doute, répondit‑elle en sou­riant, mais c'est Notre‑Seigneur qui permet que je vous dise cela pour vous faire du bien. Allez maintenant.... Voilà mon petit secret."

Une autre de ses filles trouvant de la peine dans l'accomplissement d'un certain point d'obéissance, sans qu'elle se fût ouverte en rien, notre sainte malade lui dit: "O ma fille! si nous comprenions bien ce que c'est que l'obéissance!... Ce matin, après la Sainte Communion, mon bon Jésus me l'a fait connaître. Retenez  bien cet enseignement qui ne vient pas de moi, mais de Lui seul: « COMME  L'OISEAU QUI DEPLOIE SES AILES ET S'ENVOLE LIBREMENT DANS LES AIRS, AINSI L'AME OBÉISSANTE PREND SON ESSOR VERS SON BIEN‑AIME ET ELLE EST COMME UN CIEL OU DIEU TROUVE SES DELICES! »...

Nous pourrions citer encore bien des exemples de ce genre et rapporter aussi quelques‑unes des lumières admirables qui lui furent données sur la Sainte Eucharistie, mais les bornes d'une circulaire, déjà bien dépassées, ne nous le permettent pas.

Nous lui demandâmes un jour quelle était cette voix qui l'instruisait et la consolait, et de quelle manière elle se faisait entendre en son âme... Sans la moindre hésitation, elle répondit avec un sourire ingénu et sa simplicité habituelle: "Ma bonne Mère, cette voix que j'entends, je sens que c'est une VOIX AMIE, mais je ne sais pas autre chose...”

Le jour de sa soixantaine approchant, nous fîmes tout notre possible pour rendre cette fête bien solennelle. L'infirmerie devint un véritable oratoire: tout ce qu'il y a de statues de saints au monastère y prit sa place ; des guirlandes de roses blanches et rouges, symbole de la virginité et du martyre, ornaient les rideaux du lit, au fond duquel nous avions suspendu un magnifique tableau de l'agonie de Notre‑Seigneur. Sur l'autel, garni d'une brillante parure, était déposée la couronne venue du cher Carmel de Poitiers... des fleurs de Poitiers ornaient également le bâton et le cierge béni.  Et la douce victime, toujours sur la croix, entendait seulement nos préparatifs, (ses yeux étant fermés à la lumière d'ici‑bas) nous ap­pela vers le soir, et nous dit avec l'accent de la plus vive reconnais­sance: "La voilà donc l'esclave!..." Nous comprîmes qu'elle faisait allusion à sa grande épreuve du 21 juillet 1831 dont 60 ans de grâces la séparaient...

Quand tout fut prêt, la Communauté se rendit à l'infirmerie.. Elle demanda pardon dans les termes les plus touchants et nous adressa quelques paroles délicieuses sur la pureté d'intention et la charité, répétant avec Jésus au soir de la Cène: "Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés. »

Le lendemain ne se peut décrire... Ce passage de Notre Seigneur au milieu du cloître parsemé de verdure et de fleurs!. l'infirmerie resplendissante de lumières!. Cette Communion ineffable!…la petite allocution si touchante de notre bon Père Supérieur! Enfin les voeux de notre vénérable Mère, renouvelés une fois encore dans nos mains avec une si grande ferveur!.... Il nous reste de cet ensemble un souvenir tout céleste… Cependant nous remarquâmes quelque chose de grave sur les traits de notre sainte jubilaire.En cette belle fête de ces Noces de diamant, serait­-elle  éprouvée comme au premier jour de l'alliance divine ?.... Oui.....et peut‑être plus encore! Quand nous fûmes seule près de son lit, elle répétait en joignant les mains avec un accent inexprimable: "Oh non! les plus grandes souffrances ne sont rien. mais ne pas voir Dieu!., Etre privée de Dieu!... 

Nous croyions entendre les plaintes d’une âme au sortir de la vie, quand elle se voit plongée dans un abîme de feu, dont les tourments ne lui semblent point rigou­reux auprès de la privation de son Dieu.. Ce n'était plus Mère Geneviève c'était une âme du purgatoire ?...Sans doute, ma Révérende Mère, en appelant cet état une épreuve, nous nous trompons... N'était‑ce pas plutôt une grâce signalée que cette dernière purification, qui lui donnait comme l'assurance de s'envoler tout droit de son lit de mort au Ciel ?... Aussi, quand nous disions à cette heureuse victime: Courage, ma Mère, vous faites en ce monde votre purgatoire, elle répondait avec humilité et confiance: "Oh! je l'espère!"

Lui demandant un jour si le désir d'être délivrée de ses cruelles souffrances n'était pas pour quelque chose dans ses ardents soupirs vers la mort, elle prononça ces belles paroles: "Je ne désire pas mourir pour ne plus souffrir, mais uniquement pour voir mon Dieu. »

 

Le moment bienheureux approchait où ses yeux allaient s'ou­vrir enfin sur cette beauté divine et éternelle! …..Nous nous préparions à nos grandes solennités du Centenaire, quand notre bien-­aimée Mère se trouva plus mal.'' Il en est temps, Seigneur, s'écriait­-elle comme une autre Thérèse, il en est temps, prenez‑ moi avec vous!… » Mais, de peur de troubler nos fêtes, elle demanda seu­lement un sursis de trois jours, ce que Notre‑Seigneur lui accorda.

Le 24, fête de Notre Père Saint Jean de la Croix, Sa Grandeur Monseigneur Notre Evêque, présidant les cérémonies, voulut bien entrer et l'honorer d'une particulière bénédiction, accompagnée de quelques paroles dont son coeur paternel a le secret! Il nous semblait voir en la personne de ce vénérable Pontife, aux cheveux blanchis par l'âge et les nobles travaux de l'épiscopat, Monseigneur de Beauregard lui‑même, venant encourager, bénir et consoler sa fille chérie à la veille du dernier combat, et lui montrer d'avance la palme et la couronne!...

Le lendemain, après la clôture du Triduum, notre si chère Mère étant au plus mal reçut l'Extrême‑Onction pour la troisième fois... L'excès des souffrances lui arrachaient de faibles gémisse­ments auxquels nous mêlions nos larmes ; elle en eut de l'inquiétude: "Se plaindre ainsi, n'est‑ce pas manquer de patience ? demanda‑t‑elle à Notre Père Supérieur. Ah! ce serait pourtant bien malheureux! Mes enfants, priez!……demandez au bon Dieu qu'il il me donne la patience. »                             

 

Vers six heures et demie, elle nous dit dans l’intimité: « Il y a aujourd’hui  61 ans que mon grand pardon m'a été accordé et peut‑être ce soir, le Ciel ! J'entends tout bas: ENCORE QUELQUES HEURES! ENCORE QUELQUES HEURES!….. Pauvre  Mère, cette voix amie ne la trompait pas, mais les heures devaient être bien longues.. et plus nombreuses qu'elle n'avait pensé! Bientôt, nous la trouvâmes un peu mieux ; tant de fois nous l'avions vue aux portes de la mort que nous eûmes un peu d’espoir. C'était au moment de la messe, nous y allâmes plus rassurée. Notre sainte martyre qui nous avait entendu parler dans ce sens à l'infirmière, se plaignit aussitôt à Notre‑Seigneur, en ces termes naïfs et touchants: "Mon Jésus! puisque Notre Mère me trouve mieux et que je souffre tant, montrez‑moi donc ce que c'est que d'être mieux!”

Au même instant, et comme avec la main toutes ses douleurs lui furent enlevées... plus la moindre souffrance! Elle ne se reconnaissait pas! se trouvant comme une personne en pleine santé, qui repose doucement dans un lit moelleux... Ce mieux dura tout le temps de la messe c'est‑à‑dire une demi‑heure... Oh! comme il est vrai que le Seigneur fait en toute chose la volonté de ceux qui l'aiment!

Après ce repos d'un moment, prélude du repos éternel, les douleurs de notre pauvre Mère ne lui laissèrent plus un seul instant de trêve... Son crucifiement était complet... Il ne manquait à cette douce victime pour être entièrement conforme à son Jésus que l'épreuve suprême de l'abandon. Ce dernier trait de ressemblance va lui être aussi donné. Le vendredi matin 4 décembre, ses souffrances devinrent telles, que n'y pouvant plus tenir, elle appelait à toutes minutes ses charitables infirmières pour la soulever quelque peu dans leurs bras... Mais rien ne la soulageait! Tandis que nous la regardions en silence à travers nos larmes, elle s'écria d'une voix douce et plaintive: "Mon bon Jésus, vous m’avez donc abandonnée ? » Au même instant, son visage s'illumina d'une beauté céleste, un sourire effleura ses lèvres et semblait démentir ses paroles. Nous aurions pu lui appliquer ce verset du psaume: "Je vous ai secouru au jour de la tribulation, . je vous ai exaucé en secret pendant la tempête. » C'était l'agonie, et Jésus se taisait... Jésus, qui tant de fois lui avait fait entendre sa voix amie... Quel mystère!... Ce matin même, notre vénéré Père Supérieur entra pour lui donner une dernière bénédiction Qu'il était touchant de le voir à genoux priant avec ferveur pour obtenir à cette sainte mourante le secours et la force d'en‑haut! Notre dévoué et pieux Aumônier qui avait toute sa confiance vint à son tour pour la consoler et lui renouveler l'abso­lution et l'Indulgence de l'Ordre. Enfin, l'après‑midi, arriva notre bon Docteur: "Eh bien, ma Mère, lui dit‑il, vous vouliez toujours que je vous annonce le moment de la mort. Il est arrivé, ce moment bien­heureux après lequel vous avez tant soupiré!” Elle sourit doucement et le remercia.

 

Nous n'essaierons pas, ma Révérende Mère, de vous retracer la nuit cruelle qui suivit cette journée d'agonie. Aucune expression ne saurait rendre ce que nous avons vu! Notre pauvre Mère semblait plongée dans un océan de pure souffrance sans aucun mélange de consolation... les ténèbres enveloppaient son Calvaire!... Vers le matin, alors que nous soutenions dans ses bras sa tète défaillante, elle soupira cette plainte amère: "Et moi qui vous disais toujours: IN TE DOMINE SPERAVI!...» et des larmes brillaient comme des diamants sur ses paupières fermées!... Mais son doux visage respirait le calme et la paix... Elle dit encore d'une voix touchante: "Oh!...que mon exil est long! Jésus, Marie. Joseph, faites que j'expire paisiblement en votre Sainte compagnie!…Vierge Marie.... à mon secours!!!...»

La Très Sainte Vierge entendit sa prière et dès l'aurore de ce samedi, au premier son de l'Angelus elle lui montrait son Dieu. La victime était immolée "tout était consommé!"

Au moment où cette blanche colombe brisait ses liens mortels, toutes ses filles se trouvaient réunies autour de son lit... Hélas! et parmi elles, les trois privilégiées destinées bientôt à lui faire cortège dans les Cieux!.... réalisant ces paroles de l'Esprit‑Saint: "Des vierges... ses compagnes, lui seront amenées, elles lui seront présentées avec allégresse ; on les introduira dans le temple du souverain Roi."

Ce triple deuil nous étant caché, nous ne pensions alors qu'à notre Mère bien‑aimée …. A la peine causée par son départ, se joignait encore la douleur d'envoyer au loin ses restes vénérés.... Notre bon Père Supérieur, ne pouvant lui‑même s'y résigner nous fit tenter plusieurs démarches dont le résultat semblait loin de s'annoncer en notre faveur... Mais le Seigneur qui avait regardé l'humilité de sa servante voulait maintenant l'élever en proportion de ses abaissements et de la grandeur de ses souffrances. Il permit que Monsieur Target, ancien député, ex‑ministre plénipotentiaire, prît en main cette cause, avec un dévouement que nous ne saurons jamais assez reconnaître, et qu'il la menât à bien malgré les difficultés en apparence insurmontables.

Les alternatives de crainte et d'espoir, de oui et de non, nous imposèrent la douce obligation de garder trois semaines entières celle qui semblait ne pas vouloir s'éloigner de nous, et lui valurent à elle‑même trois services des plus solennels. Au premier de ces services, célébré par Monsieur l'Abbé Hugonin, frère de Monseigneur, vicaire général de Bayeux, Monsieur l'Abbé Rohée, curé de Saint‑Pierre de Lisieux, tint à honneur de prendre la parole. Dans quels termes vrais, touchants et éloquents à la fois il exalta Notre Mère! On sentait qu'il l'avait connue et appréciée, comme le prouvaient ces paroles: "Je puis dire, pour en avoir été l'heureux témoin, que je n'ai jamais rencontré une âme aussi égale, aussi sereine, aussi calme que l'âme de celle que la voix publique nomme la sainte du Carmel..."

Cette voix, ma Révérende Mère nous l'avons nous‑même entendue... Pendant les cinq jours que Notre Mère resta exposée à la grille du Choeur, l'affluence fut considérable. Celles d'entre nous qui gardaient la chère Dépouille trouvaient à peine le temps de prier, tant était grand le nombre des objets de piété: crucifix, médailles, chapelets, etc... qu'elles devaient lui faire toucher. Le journal de notre ville avait d'ailleurs annoncé cette mort comme "un deuil public” dans un article admirable, que la foi la plus vive a pu seule inspirer.

Nous attendions le soir avec impatience pour entourer librement notre tant aimée Mère! Impossible de rendre les impressions de grâce ressenties près d'elle! Ses traits si doux et si calmes nous invitaient à la confiance... Que de faveurs obtenues déjà par ses chères reliques! On venait à tout instant nous demander quelque chose qui eût touché à la sainte... ne fut‑ce qu'un pétale des roses de Noël qui la couvraient….Monsieur le Docteur de Cornière, qui pendant ces jours d'inquiétude nous donna des preuves signalées de son attachement et vénération pour Notre Mère, constatait chaque soir avec un bonheur touchant que ses plaies n'exhalaient aucune odeur!….Quand les autorités nous obligèrent à sceller le cercueil de plomb, huit jours après, nous baisâmes ses pieds avec une pieuse émotion en les arrosant de nos larmes……Maintenant, hélas! nous ne verrons plus notre sainte... Mais quelle immense consolation de la savoir auprès du Tabernacle!.... Elle est là. au côté gauche de l'Autel, à deux pas de notre grille!.... C'est aujourd'hui qu'elle peut bien s'é­crier dans le transport de sa reconnaissance: "La voilà donc l'escla­ve! » Oui, la voilà! non plus servante, mais Epouse et Reine dans le palais de son Epoux, le Roi des Rois!…

O Mère bien‑aimée, laissez‑nous vous adresser, en finissant, cette prière gravée sur le marbre de votre tombeau: "Regardez‑ nous du haut du Ciel! Voyez et visitez la vigne que votre droite a plantée, et donnez‑lui la perfection!”

Nous ne pouvons douter, ma Révérende Mère, que celle que nous pleurons soit près de Dieu... Elle était si humble, si cachée, elle a tant aimé et tant souffert!... Mais comme sur la terre son bonheur consistait à faire du bien à tous, elle vous sera très recon­naissante des prières que vous voudrez bien ajouter aux suffrages de l'Ordre, s'en réservant la distribution, si comme nous avons tout lieu de le croire, son âme bienheureuse jouit de la gloire des Cieux..

 

Nous avons la grâce de nous dire, ma Révérende et très ho­norée Mère

Votre très humble soeur et servante,

Sr MARIE DE GONZAGUE.r.c.ind.

De notre Monastère du Sacré‑Coeur de Jésus et de l'Immaculée‑Conception des Carmélites

de Lisieux, le 5 décembre 1891

 

 

                                                              

Bien que  la circulaire porte la date du décès de la vénérée Mère, elle fut écrite plus tard comme en témoigne la note adjointe à la circulaire de la  Soeur Fébronie de la Sainte‑Enfance, le 6 janvier 1892: « On nous réclame de toutes parts la circulaire de notre vénérée Mère Geneviève ; les tristes jours que nous venons de  passer (épidémie d'influenza) nous ont empêchée de nous en occuper, mais nous espérons bientôt répondre aux désirs si fraternellement  exprimés".

 

Bien qu'elle porte la signature de la Révérende Mère Marie de Gonzague, la rédaction de cette circulaire, à  part l'entrée en matière qui semble bien être de de son style, avait été confiée par elle, à la jeune Soeur Agnès de Jésus, un an avant son premier Priorat.(1892)

Une édition sous forme de livret 21/½ x 14 parut en 1896, datée du 21 juin de la même année 1892, et une réédition remaniée vers 1923 incluant les rapports de Thérèse avec la fondatrice

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MORT de MERE GENEVIEVE  (5 décembre 1891)

 

Voici en quels termes, la Révérende Mère Marie de Gonzague, alors Prieure, annonça ce décès aux Monastères de son Ordre et leur promit sa circulaire:

 

J.M.J.T.

Ma Révérende et très Honorée Mère,

Paix et très humble salut en Notre‑Seigneur Jésus‑Christ qui vient d'enlever à notre tendresse notre chère et Vénérée Mère Marie‑Radegonde‑Claire Geneviève de Sainte Thérèse, Professe de Poitiers, Fondatrice de notre Carmel.

Notre tant aimée Mère était agée de 86 ans, 4 mois, 17 jours, dont 60 ans, 4 mois et 14 jours de Profession religieuse.

Son départ nous plonge toutes dans la plus profonde douleur ; cette vénérée Mère était une relique pour notre petit Carmel, le modèle accompli des vertus religieuses.

Nous nous efforcerons plus tard, ma Révérende Mère, de vous entretenir des exemples qu'elle nous laisse comme précieux héritage, malgré son désir exprimé de n'avoir point de circulaire. Aujourd'hui, nous tenons simplement, ma Révérende Mère, à réclamer les suffrages de notre saint Ordre pour Notre Mère Bien‑aimée, y ajoutant, selon ses intentions, une Communion en réparation, une amende honorable au Très Saint Sacrement, une au Saint Coeur de Marie, et une Indulgence plénière, demandant que ces Suffrages et autres prières soient appliqués aux Ames du Purgatoire.

 

C'est au pied de la Croix que nous osons nous dire, Ma Révérende et Très Honorée Mère,

Votre très humble Soeur et Servante, Sr Marie de Gonzague, R.C. ind.