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14 février 1891 - Sydney

 

Ma Révérende et Très Honorée Mère,

Paix et très humble salut en Notre-Seigneur, dont la main, toujours adorable, a brisé nos cœurs en enlevant à notre immense et profonde affection notre vénérée Mère Julie-Philomène-Marie de la Croix, professe du Carmel d'Angoulême ; prieure et fondatrice de notre petit Carmel de Sydney ; âgée de 64 ans 2 mois 14 jours; et de religion 34 ans 8 mois 23 jours.   

 

Nos Révérendes Mères d'Angoulême, informées par un télégramme de la triste nouvelle, ont bien voulu réclamer aussitôt les suffrages de notre saint Ordre pour celle que nous pleurons si amèrement, et dont la perte semblerait irréparable, si nous n'avions la ferme confiance que, du haut du ciel, elle continue de veiller sur nous et de nous être toujours, malgré l'absence, la Mère si bonne, si sainte, si dévouée, qui, après Dieu, était devenue toute la joie, tout le bonheur de notre exil ici-bas.

Notre grand éloignement, notre profonde incapacité et quelques autres difficultés sembleraient devoir nous réduire au silence et nous obliger à laisser maintenant dormir tranquille et presque oubliée dans son humilité celle qui pratiqua toujours cette vertu dans un degré si admirable. Mais ne serait-ce pas ravir à nos bien-aimées Mères et Sœurs un vrai trésor de grâce et d'édification en même temps que nous priver nous-même de la douce et dernière consolation qui nous reste, de retracer, au moins faiblement, toutes les vertus de notre bien-aimée Mère et de raconter les grandes choses qu'elle a faites pour son Dieu.

 Cependant, ma très Révérende Mère, pour ne pas sortir des bornes ordinaires d'une circulaire, nous passerons rapidement sur ses premières années, qui n'offrent rien de particulier, ni de très caractéristique.

Notre chère Mère naquit à Sireuil, au diocèse d'Angoulême, le 30 novembre 1826. Elle appartenait à une honorable famille de ce pays et reçut au baptême le nom de Julia. Elle grandit auprès de ses parents heureuse et aimée, annonçant; de bonne heure l'aimable et charmant naturel dont elle était douée. Quand elle fut en âge de s'instruire, on la plaça dans un des meilleurs pensionnats d'Angoulême, que dirigeaient

Mesdames Lavigerie, tantes du futur cardinal d'Alger, dont une parente s'unit plus tard au frère aîné de Julia. L'enfant travaillait bien, mais ne dédaignait pas les amusements de son âge, elle paraissait même souvent les préférer à l'étude et ne reculait pas devant d'innocentes espiègleries, tout en laissant voir dès lors que l'ardeur et la générosité seraient les traits distinctifs de sa riche nature.

Les sentiments chrétiens, inculqués par la mère, entretenus par les dignes maîtresses, ne s'accentuèrent pas cependant de manière à faire supposer les desseins d'amoureuse prédilection que Jésus avait déjà formés sur cette âme d'enfant. En grandissant elle ne devenait pas plus pieuse, mais son âme s'ouvrait largement à tous les sentiments du beau, à tous les plus nobles instincts. Elle sentit naître le désir de faire du bien partout autour d'elle, et, ne s'arrêtant plus à la surface extérieure, elle en vînt peu à peu à délirer non seulement le soulagement des pauvres et des malheureux, mais les moyens d'améliorer leurs âmes en leur procurant la connaissance et l'amour de Dieu : l'enfant devenue jeune fille commençait à en mieux discerner le prix et à en goûter davantage le charme. La grâce travaillait en elle, et, sans avoir alors de vraies notions de la vie religieuse, elle aspirait dans le fond de son cœur à s'en aller bien loin, à se donner, à se dévouer tout entière pour le salut des âmes.

Elle s'en ouvrit à son confesseur et parla de vocation pour les missions ; le sage directeur la fit attendre quelque temps et lui déclara enfin que sa santé, ses aptitudes la désignaient non pour les missions, mais pour les Sœurs hospitalières de Sainte- Marthe, établies à Angoulême.

Ayant alors déjà le don d'humilité et une entière abnégation de son jugement, Julia n'hésita pas ; malgré les larmes et les déchirements des siens, malgré les répugnances de la nature, elle entra résolument au noviciat de la pieuse communauté de Sainte-Marthe, où elle a laissé un parfum d'édification qui dure encore.

Mais Dieu la voulait ailleurs. Un Père Carme vint à donner une retraite dans cette maison : ce fut pour Julia l'heure de la grâce et le moment de Dieu. Elle parla du Carmel, le Révérend Père l'entretint de celui d'Angoulême, fondé récemment. Com­prenant tout de suite que si ce genre de vie ne réalisait pas à la lettre ses aspirations vers les missions, il n'en était pas moins une forme de vie exclusivement apostolique aussi, entièrement livrée aux âmes par le don généreux et total de tout son être à Dieu. Julia reconnaît sa véritable vocation et en éprouve un bonheur incomparable, elle loue et remercie Dieu de toute son âme, et, s'abreuvant avec délices de toutes les amertumes, de toutes les humiliations qu'elle eut alors à subir, elle franchît courageu­sement les portes du Carmel d'Angoulême, le 28 octobre 1856.

La Révérende Mère Thérèse de Jésus, qui venait à peine de fonder ce monastère, accueillit sa nouvelle fille avec une joie qui égalait celle de l'heureuse postulante. Elle l'appela Sœur Marie de la Croix, et la communauté ne tarda pas à être profondément édifiée des remarquables qualités qui paraissaient en elle.

L'œil clairvoyant de la Mère Thérèse eut bientôt deviné que le bon Dieu avait sur cette âme des vues toutes spéciales de perfection et de sainteté ; aussi ne négligea- t-elle rien pour aider et favoriser l'action de la grâce, et toutes celles qui en ont été les témoins se rappellent encore, avec une émotion attendrie, le culte de respect, de ten­dresse, de vénération sans bornes que la jeune religieuse avait voué à sa Mère Prieure, alors que celle-ci cherchait cependant à cacher au fond de son cœur les sentiments de confiance et de tendresse que lui inspirait sa bien-aimée fille, pour ne lui montrer le plus souvent que froideur et sévérité. Mais rien ne déconcertait la fervente novice. Sa Mère Prieure était son Dieu visible, son admirable esprit de foi ne lui permit jamais de l'oublier un instant quoique cependant, surtout plus tard, il lui en ait coûté de durs sacrifices de jugement et de volonté.

Elle eut le bonheur de revêtir le saint habit le 16 mai 1857 et prononça les saints vœux le 28 mai de l'année suivante. Le Carmel était en fête et Sœur Marie de la Croix, désormais toute à son Bien-Aimé, allait continuer sa course d'élan rapide vers les plus hauts sommets de notre belle montagne du Carmel.

N'oublions pas. ma Révérende et très honorée Mère, que les premières aspirations de vie religieuse qui s'étaient fait sentir à notre bien-aimée Mère la voulaient apôtre et victime. Au Carmel, elle réalisa l'une et l'autre ; car ne fut-elle pas constamment immolée aux volontés crucifiantes de son Jésus ; et sa difficile et périlleuse fondation dans ce pays australien n'en a-t-elle pas fait l'apôtre que rêvait d'être la jeune fille de vingt ans !

A peine était-elle sortie du noviciat que la Révérende Mère Thérèse, redevenue maî­tresse des novices depuis le rappel à Lectoure de la Révérende Mère Euphrasie du Sacré-Cœur, élue prieure de ce Carmel, se déchargea de cet important emploi sur la jeune professe, que ses vertus croissantes et ses qualités aimables désignaient visible­ment pour ce choix.

Son humilité en eut beaucoup à souffrir ; mais elle tendait à la pratique de la parfaite simplicité dans toute sa conduite. De suite, elle prononça les paroles de Marie : « Je suis la servante du Seigneur » et, comme elle, se soumit humblement, généreusement. Tous les trésors de sagesse et de prudence, de tendresse et de bonté, renfermés en notre chère Mère, se répandirent alors à profusion sur le noviciat d'Angoulême, qui déjà devenait nombreux, et tout ce que l'on a pu dire des plus parfaites maîtresses des novices peut se répéter pour elle.

Tout en dirigeant son cher noviciat, Sœur Marie de la Croix était devenue l'aide, l'auxiliaire indispensable de la Révérende Mère Thérèse, qui faisait alors construire la chapelle et les trois grands corps de bâtiments du monastère. Que de travaux, de fatigues essuyées, mais que tout cela était doux à l'ardente et généreuse maîtresse ! Aussi, souvent, ne pouvait-elle se contenir et ses exhortations du noviciat l'entraînaient comme hors d'elle-même. Que de fois trois heures avaient sonné, qu'elle n'avait rien entendu et continuait à parler encore ; les novices n'avaient garde de l'interrompre et se tenaient alors dans le plus profond recueillement. Soudain quelques coups vifs étaient frappés à la porte du noviciat, la porte s'entrouvrait rapidement laissant apparaître la Mère Prieure qui disait brièvement : « Voyez donc comme vous me faites attendre. » La pauvre maîtresse, confuse, s'enfuyait bien vite, laissant les novices faire le sacrifice du reste du discours qui les avait si fort embrasées.

Très aimée de ses novices, elle leur donnait l'exemple en toutes choses; maïs particulièrement de la ferveur dans l'oraison. Avec quelle onction elle leur parlait de ce divin exercice qui paraissait sa vie, son élément naturel. On peut bien dire, ma Révérende et très honorée Mère,qu'elle y fut la docile et fidèle élève de l'Esprit Saint.

 Elle avait cependant très peu lu et, quand plus tard, entretenant du bon Dieu quel qu'une de ses filles, il lui arrivait de s'épancher avec sa simplicité ordinaire, elle aimait à rappeler son ignorance complète des choses spirituelles et les voies admirables par lesquelles le divin Maître l'avait si suavement attirée à Lui.

A voir l'aisance avec laquelle elle remplissait ses fonctions de maîtresse des novices, on ne se serait pas douté de tout ce qu'il lui en coûtait. Dès cette époque, elle dut accepter la croix si lourde de la souffrance, de la maladie continuelles. D'un bon tempérament mais d'une nature délicate et sensible, elle avait d'abord accompli toute la rigueur de nos saintes observances. Ce ne fut que deux ou trois ans après sa profession qu'elle fut atteinte d'une grave maladie d'estomac et de plusieurs autres malaises dont elle ne devait jamais guérir. Elle trouvait dans la souffrance un apaisement à sa soif d'immo­lation pour Jésus, et la nécessité d'accepter des soulagements la crucifiait bien plus sensiblement, car, à partir de cette époque, elle y fut souvent obligée. Le divin Maître seul a pu mesurer et apprécier à sa juste valeur ce martyre secret de son âme ; car Lui-même ne l'avait-il pas douée des plus ardentes énergies pour l'accomplissement ponctuel de la règle, pour la vie commune et cachée, afin de l'obliger ensuite à les immoler à son bon plaisir et même aux moindres volontés de celles qui auraient à lui exprimer ses divins mandats !

Notre vénérée Mère eut en cela un caractère de vertu particulière à laquelle toutes les âmes ne sont pas appelées et qui, par suite ne la comprennent pas toujours ; comme aussi, pour le dire dès à présent: sa voie de complet abandon, de confiance absolue, illimitée en la Providence, fut le second trait dominant de la perfection dé notre Mère, perfection d'autant plus vraie qu'elle s'entendait avec son divin Époux, pour l'envelopper non pas seulement d'humilité, mais des humiliations les plus pénibles à son cœur, à sa nature délicate, généreuse, et qui n'en étaient par elle que plus aimées et plus recherchées. Toutefois cette splendeur, cette maturité de vertus, se rattache surtout à sa vie de Prieure, et nous allons y arriver.

Le Carmel d'Angoulême avait sensiblement prospéré ; le 29 septembre 1867, un essaim en partait pour aller fonder un Carmel à Genève, dont on a vu l'histoire dans les chroniques publiées récemment. La Révérende Mère Thérèse, qui allait elle-même présider à cette fondation, eut le consolation, avant de quitter le monastère, de se voir remplacée par sa bien-aimée fille, aux élections de juin 1867.

La voilà donc devenue notre Mère, et quelle Mère ! Comment essayer d'en parler et quels accents seront assez forts et assez vrais pour dire sa bonté, sa charité sans bornes et cette tendresse vive et profonde qu'elle savait allier cependant à une forte et virile énergie. Elle avait pour ses enfants d'immenses ambitions, un désir ardent de leur inculquer le véritable esprit du Carmel, la connaissance de ses moindres coutumes et usages. Elle avait vivement désiré la réédition de notre cérémonial et le reçut avec la plus grande joie, la plus vive reconnaissance.

Déjà beaucoup aimée avant son élection au priorat, notre vénérée Mère le fut bien davantage encore quand elle put se donner pleinement et que ses filles, en retour, se livrèrent à sa douce et tendre direction. Elle fit aux âmes un bien incalculable; elle savait si bien les comprendre, les deviner même, et surtout les attendre, ne voulant jamais prévenir la grâce, ni cueillir avant leur maturité les fruits de vertus

qu'elle devait produire. Son ascendant était irrésistible, elle nous aurait entraînées mille fois au bout du monde ; à sa suite, nous avons affronté sans crainte, sans hésitation, les océans immenses, au delà desquels nous nous sentons maintenant si seules, si tristement orphelines.

Mais nous avons encore à montrer notre Mère bien-aimée, complétant dans son cher Carmel d'Angoulême les travaux inachevés de la Révérende Mère Thérèse, particuliè­rement la décoration de la chapelle, d'un goût si simple, si pur et si parfait. A l'inté­rieur, des aménagements successifs donnèrent la possibilité d'une régularité parfaite, et, tout en présidant avec vigilance à ces différents travaux, elle donnait aux âmes tout le temps dont elles avaient besoin et se prêtait parfois aux désirs de quelques pieuses personnes, heureuses de venir s'édifier auprès d'elle et de recevoir ou ses sages conseils ou ses douces et suaves consolations. Elle ne reculait devant aucune fatigue, devant aucun surcroît de besogne pour faire du bien à une âme ; car elle ne savait pas donner à demi et, si pendant le jour le temps lui manquait, elle employait la nuit à écrire ; nous le lui avons vu faire bien longtemps pour une âme qui lui était particu­lièrement chère.

En travaillant ainsi à la perfection intérieure et extérieure de son monastère, notre vénérée Mère, sentait son zèle s'embraser davantage; son amour pour Jésus n'était plus satisfait de la tâche de chaque jour. De plus en plus aussi elle comprenait la beauté et surtout la nécessité de notre vie de prières et de sacrifices perpétuels, et dès lors, elle ne vécut en quelque sorte que de cette unique pensée : fonder un Carmel, mais au plus loin possible ; là où il n'y eu aurait encore jamais eu.

Les événements survenus en France vers cette époque : la guerre, la persécution contre les communautés religieuses, fixèrent sa pensée vers ce but et bientôt il lui fut permis d'en faire les premières ouvertures.

Mais de telles œuvres ne peuvent mûrir que lentement et le sillon où elles germent, se développant peu à peu, doit être arrosé de bien des larmes et fécondé par bien des sacrifices. Mère Marie de la Croix sut attendre et souffrir, ayant en la Providence cette foi, cette confiance inébranlable qui lui fit à la fin remporter la victoire.

Dans son monastère régnaient la paix, le bonheur, et, moins deux ou trois confi­dentes de ses pensées, tout le monde ignorait les grands projets qui se préparaient. Le Saint-Esprit cependant soufflait sur les âmes, en inspirant à nos chères Sœurs, à cette époque, un zèle caractéristique pour la conversion des nations lointaines. Mais, ma Révérende et très honorée Mère, c'est à la vénérée doyenne du couvent d'Angoulême, qui suivît de près dans la tombe notre bien-aimée Mère, que revient surtout l'honneur d'avoir excité cette flamme apostolique. Il serait impossible de compter les prières et les mortifications que fit cette chère Sœur à l'intention d'obtenir la fondation d'un Carmel dans les pays lointains. Les récréations alors étaient surtout joyeuses et animées quand on abordait le sujet de la conversion des nègres par les Carmélites d'Angoulême ; les licences, surtout la fête des Saints Innocents, étaient tout entières consacrées à ce sujet.

Quelle n'était pas alors la jubilation de la vénérée doyenne; quand, à la récréation, elle voyait apparaître tout un noviciat de négresses, peu s'en fallait qu'elle ne crût à la réalité de la chose. Une fois entre autres, elle s'y méprit fortement: nos Sœurs avaient habillé en novice le roi nègre de la crèche, et l'avaient mise au réfectoire à côté de la Prieure des Innocentes. La vénérée doyenne vint, en pleurant de joie, chanter presque son Nunc Dimittis, s'humiliant profondément de ce que le bon Dieu daignait lui faire une telle grâce avant de mourir; aussi fallut-il user d'adresse pour que la désillusion ne fût pas trop pénible.

Et pendant que l'on priait, les négociations avançaient, et le Carmel se remplissait. Le nombre croissant des admissions ne permettait plus de dissimuler le projet de la fondation et l'on put enfin en parler ouvertement. Il y avait sans doute sujet de joie pour les cœurs ; mais une joie mêlée des plus cruels, des plus douloureux sacrifices. Mère Marie de la Croix sut électriser les âmes, donner à celles qui se sentaient appelées le courage, la force nécessaire, et faire dire aux autres, qu'elle allait quitter pour ne plus les revoir, un généreux fiat. Elle recueillit alors le consolant témoignage du bon esprit qu'elle avait donné à ses filles et de la tendre affection qu'elle avait su leur inspirer.

Son Eminence notre vénéré Cardinal étant entré en pourparlers avec Sa Grandeur le regretté Monseigneur Sebaux, dont la mort est venue raviver nos douleurs, bientôt tout fut conclu et le départ fixé au 31 mai 1885.

Ce fut un jour mémorable pour le cher Carmel d'Angoulême et pour notre petite communauté nouvellement constituée ; nous ne pouvons dès à présent faire connaître les détails qui se rattachent à ce grave événement, nous dirons seulement quelles émotions ce départ suscita dans les cœurs. La chère Ecole Saint-Paul, le Grand- Séminaire, plusieurs ecclésiastiques et pieux laïques de la ville s'y associèrent dans une large mesure. Ce fut dans la nuit du dimanche 31 mai, et fête de la sainte Trinité, au lundi 1er juin que se consomma le sacrifice. M. le supérieur du Grand- Séminaire vint donner en signe d'adieu la bénédiction solennelle du Très Saint-Sacrement et nous adressa un discours ému, plein des meilleurs encouragements. Ses élèves remuèrent profondément les cœurs parle cantique du départ des missionnaires que l'on avait adapté à la circonstance.

Vers minuit, les portes du monastère s'ouvrirent, quelques-unes de nos familles avaient instamment demandé de nous accompagner â la gare. Nous croyions n'y trouver que quelques personnes; il y avait une foule nombreuse qui suivit les voitures et nous rejoignit ensuite à l'embarcadère. Vers une heure, nous étions en route pour Marseille, et le 3 au matin, après avoir été entendre la sainte messe â Notre-Dame de la Garde, nous mettions le pied sur l'Océanien, confiantes, heureuses quoique brisées, et toujours abritées sous la douce et forte tendresse de notre Mère bien-aimée.

Ce premier voyage d'Angoulême à Marseille avait déjà beaucoup fatigué notre Mère, le sacrifice qu'elle venait d'accomplir était peut-être le plus douloureux de sa vie. elle le ressentait non seulement pour elle-même mais pour chacune de ses filles qu'elle emmenait et pour celles qu'elle laissait à Angoulême, si profondément désolées de son départ.

La Providence lui ménagea quelques heureuses diversions. Sa famille vint nous accompagner jusqu'à Marseille, nous y trouvâmes également celle d'une autre de nos Sœurs ; les prévenances, les attentions sans nombre dont elles nous entourèrent, comme le firent aussi quelques autres pieuses et charitables personnes de Marseille, adoucirent beaucoup ces premiers moments si pénibles pour nous. A chaque pas, du reste, nous rencontrions de nouveaux bienfaits et l'on ne peut dire combien la tendre protection de Marie, à qui nous avions confié notre traversée, fut visible sur nous. Notre Mère en était dans une admiration profonde et une reconnaissance sans bornes envers le bon Dieu et tant de généreux cœurs qui rivalisaient de bonté, de dévouement pour nous.

Monseigneur Sebaux nous avait confiées au Révérend Père Couloigner, religieux Mariste, partant aussi pour l'Australie ; il nous fut un vrai père, et ne cessa, ainsi que tous les membres de sa chère Société, de nous combler des plus délicates et plus fraternelles charités. La généreuse hospitalité qu'ils nous donnèrent à Villa-Maria a été une des meilleures joies, la seule peut-être sans nuage de notre chère Mère ; depuis le départ d'Angoulême, son exquise sensibilité lui faisait sentir vivement un bienfait. Le mot de reconnaissance était toujours sur ses lèvres, sa respiration l'exhalait en quelque sorte avec son cri de sublime confiance en Dieu : In te, Domine, speravi, non confundar in œternum.

Ce fut aussi un trait de Providence que le choix du navire : comment exprimer les bontés, les attentions sans nombre dont nous fûmes l'objet de la part du digne commandant et de l'excellent médecin du bord. Rs nous devinrent de vrais amis et nous leur devons en partie d'avoir trouvé sitôt le local admirable où nous sommes aujourd'hui, qui n'est pas encore un Carmel parfait, mais que notre vénérée Mère a déjà admirablement aménagé pour cela.

Quoique la traversée fût très bonne, nous eûmes toutes à payer, plus ou moins, notre tribut à la mer ; seule, notre pauvre Mère fut presque constamment malade et après le départ de l'Ile Maurice, où nous avions dû faire une assez longue quarantaine, son état inspira un moment de véritables inquiétudes. Les soins dévoués du bon docteur et nos ardentes prières obtinrent un peu de mieux à mesure que nous arrivions vers Sydney. L'approche du lieu tant désiré opérait une heureuse réaction et quand nous eûmes touché terre notre bien-aimée Mère était guérie. Qui comprendra son émotion, et la nôtre à toutes, quand, après avoir quitté l'Océanien et remonté un ravissant bras de mer dans une chaloupe qu'avaient amenée les Révérends Pères Maristes, nous pûmes enfin mettre le pied sur le sol australien : c'était le 30 juillet 1885, à midi; il y avait juste cinquante-sept jours que nous étions en mer. Oh ! oui, nous étions bien émues mais bien heureuses aussi et nous pouvions vraiment nous écrier dans un transport de reconnaissance : « Seigneur, vous nous avez frayé un chemin sur la mer, vous nous avez conduites par la main au milieu des flots. » Et à côté de cette protection visible dont il avait entouré nos corps, il y avait eu pour nos âmes l'inestimable faveur d'entendre presque tous les jours la sainte messe et de recevoir la sainte communion. Cependant notre chère Mère, qui devait connaître toutes les souffrances et toutes les privations, ne fut pas aussi privilégiée que ses filles ; car elle ne put que bien rarement quitter sa cabine.

Une fois arrivées et reçues dans la charmante maison que nous abandonnèrent si généreusement les bons Pères Maristes, notre vénérée Mère eut vite retrouvé ses forces, presque sa jeunesse, disait-elle, pour procéder à l'érection de son petit Carmel.

Nous eûmes bientôt le bonheur de posséder Notre-Seigneur au milieu de nous et de reprendre complètement le cours régulier de nos exercices ordinaires.

Ce n'était là pourtant qu'un état provisoire ; aussi Notre-Seigneur et sa sainte Mère ne tardèrent-ils pas à nous faire trouver la maison qu'ils nous destinaient. Au premier abord, notre chère Mère en fut effrayée : c'était si loin des bons Pères Maristes ; mais, en revanche, admirablement préparé pour un Carmel. Nous priâmes beaucoup, afin de connaître la volonté du bon Dieu ; vers octobre ou novembre, l'achat de la maison était décidé. Notre bien-aimée Mère mit une telle ardeur à faire faire les réparations urgentes, que, dès la fin du mois de janvier suivant, nous pûmes quitter Villa-Maria, pour nous installer dans notre nouveau monastère. Son Éminence le Cardinal voulut bien venir en faire la bénédiction solennelle; ne s'étant pas trouvé à Sydney au moment de notre arrivée, il ne connaissait pas encore ses Carmélites ; il se montra plein de bonté et exprima vivement le désir de présider bientôt à la pose de la première pierre de notre chapelle. Hélas! c'était aussi le désir incessant, le vœu le plus ardent de notre chère Mère : mais déjà nos ressources étaient épuisées, les difficultés de la vie quotidienne allaient commencer, et l'épreuve que Jésus met comme un cachet sur les Œuvres qui sont siennes devait étreindre et broyer le cœur si bon, si sensible de notre bien-aimée Mère. Elle lui vint de toutes parts, et parfois cruelle et douloureuse ; mais si haut qu'elle montât, notre Mère la dominait toujours de son calme angélique, de son inaltérable sérénité.

Elle accueillait la croix comme une vieille amie, et surtout comme le gage infaillible des prédilections du divin Maître. Quelques beaux rayons de soleil venaient cepen­dant ça et là éclairer nos peines et nos tristesses, et le jour où Son Éminence daigna revenir parmi nous pour bénir la statue de Marie, qui nous avait été envoyée de Lyon, par une famille bienfaitrice, pour être érigée sur le sommet de la maison, fut vraiment un beau jour. La sympathie de nos Carmels de France, répondant si généreusement à l'humble appel de notre Mère bien-aimée, lui tira bien des larmes de joie et de reconnaissance. Nous leur adressons â tous, en son nom et au nôtre, les plus expressifs et fraternels remerciements. Le succès de la vente de charité, que les meilleures dames de Sydney entreprirent pour nous, avec les objets venus de France, lui fut aussi une grande consolation.

Et pendant ce temps notre chère Mère croissait encore en sainteté ; sa bonté revêtait un caractère angélique, et de plus en plus lui gagnait tous les cœurs. Mais il semble que ses forces physiques disparaissaient en proportion de ses progrès intérieurs. Elle continuait cependant sa lourde tâche de chaque jour, se donnant à ses filles sans trêve ni mesure, organisant toujours avec le plus admirable esprit de pauvreté les petits aménagements nécessaires et recevant beaucoup de personnes de la ville, que la nouveauté de notre genre de vie intéressait au plus haut degré : catholiques et protestants voulaient s'entretenir avec la bonne Mère française, les uns et les autres lui témoignaient une vénération profonde et .s'en allaient ravis, emportant quelque image, chapelet, ou modeste petit objet qui leur paraissait un trésor. Ne comprenant pas la langue, elle avait toujours avec elle sa fidèle interprète, notre chère Sœur Dépositaire; il en résultait quelquefois de petites histoires amusantes que cette chère Mère racontait ensuite à la récréation avec une verve indéfinissable. Elle élevait nos cœurs au-dessus de ce qui pouvait nous affliger si durement quelquefois ; au Chapitre surtout, ses exhortations avaient une force, une chaleur qui nous enlevaient à nous- mêmes et nous transportaient.

Pauvre Mère ! comme nous avions besoin de son maternel appui ! Elle le sentait et se dissimulait à elle-même le progrès sourd et lent de son mal. A deux ou trois reprises cependant elle dut forcément s'arrêter. Mais le ciel, qui semblait la réclamer, la laissait encore à nos prières ardentes ; l'eau de la Salette en laquelle nous avions une confiance illimitée la rendait à la vie et à la tendresse de ses pauvres enfants. Au mois d'octobre 1889, une crise plus forte que les autres faillit nous l'enlever et, depuis cette époque, sa vie ne fut plus qu'un long martyre. Son énergie dissimulait ses souffrances, elle les supportait avec un courage que nous ne pouvions assez admirer.

Ah ! ma Révérende et très honorée Mère, que ne pouvons-nous vous retracer tous les détails de cette vie de souffrances et de sacrifices, les innombrables travaux de notre vénérée Mère pour l'établissement de son cher monastère, comme elle l'appelait en le regardant avec un sourire de bonheur et de reconnaissance ! Elle aimait surtout à contempler la Vierge Marie qui le domine et qui semble nous promettre la conver­sion de ce pays protestant, où cette divine reine est encore si peu connue et si peu honorée. Elle allait donc s'affaiblissant chaque jour davantage et au mois de décembre dernier, elle ne put présider les offices de Noël qu'avec d'extrêmes souffrances.

Nous faisions neuvaines sur neuvaines pour obtenir sa guérison. Vers la fin de janvier, une légère amélioration nous donna l'espoir de voir nos vœux exaucés. Nous ne pouvions croire que Notre-Seigneur imposerait à notre petite communauté un si cruel sacrifice, une croix si pesante, et, malgré les plus alarmants symptômes, nous conservions tout notre espoir. Le mieux parut s'accentuer encore à la fin d'une nouvelle et bien fervente neuvaine. Nous nous crûmes exaucées ; car notre bien-aimée Mère put revenir un peu au milieu de nous ; nous étions si heureuses que nos chères . Sœurs voulurent faire une fête d'actions de grâces à Notre-Dame de la Salette. On lui éleva un petit trône au milieu de la salle de récréation et nous devions lui chanter quelques couplets de joie et de reconnaissance. Hélas! c'était la dernière fois que notre Mère bien-aimée vint au milieu de nous. Elle assista encore à la sainte messe le dimanche 1er février, et le lendemain, fête de la Purification, elle fit au chœur la sainte communion pour la dernière fois. Le mardi, dans la nuit, elle fût violemment reprise de son rhumatisme qui se porta au cœur et aux poumons. Les vomissements revin­rent aussi avec des douleurs intolérables. La nuit du jeudi au vendredi fut surtout terrible. A 11 heures du soir, matines étant finies, quelques-unes de nos Sœurs étaient allées se coucher ; d'autres priaient au chœur. Nous nous étions éloignée un instant, notre chère malade paraissant très calme. Tout à coup un cri perçant se fit entendre et nous rappela bien vite. Hélas ! quel déchirant spectacle ! Notre pauvre Mère était étendue sans voix, sans mouvement, les yeux éteints, la pâleur de la mort sur le visage. Nous la crûmes morte. Après quelques instants qui nous parurent un siècle, elle murmura faiblement : « Mes pauvres enfants, je suis mieux. » Le danger devenait imminent. Notre bien-aimée malade le comprit elle-même et nous fit réunir le vendredi auprès de son lit pour prier avec elle, puis elle demanda le Saint Viatique et l'Extrême-Onction. Elle était bien faible, mais possédait toute sa connaissance et répondait par un léger signe à tout ce que nous lui disions et surtout par son bon et angélique sourire. Après l'administration des derniers sacrements, il y eut quelques jours de calme et de moins grandes souffrances ; mais les crises recommencèrent le mercredi des Cendres. Cette fois elle ne garda plus elle-même aucun espoir et nous fit faire notre sacrifice entre ses mains ; elle put encore dire quelques bonnes et pieuses paroles et tomba dans un état de prostration qui dura jusqu'à la fin. Dans la nuit de vendredi 13, nos Sœurs après avoir fait encore l'heure sainte pour la bien-aimée malade, étaient allées se reposer, mais la respiration devenant plus pénible, nous les fîmes rappeler et elles recommencèrent les prières de la recommandation de l'âme. Le samedi matin 14, comme une heure et demie sonnait, quelques soupirs plus faibles que les autres se firent entendre... puis plus rien... nous étions orphelines, notre Mère bien-aimée avait rendu sa belle âme à Dieu avec le calme et la paix angélique qui avaient été si bien le cachet particulier de sa douloureuse maladie ... Nous récitâmes ensuite le Sub Venite. Les sanglots de nos pauvres Sœurs couvraient notre voix; cepen­dant chose admirable, nous avons toutes senti, à cet affreux moment, une force, un courage invincibles nous envahir pour ne pas fléchir sous une aussi cruelle épreuve.

Nous priâmes longtemps près de cette dépouille vénérée, puis nos Sœurs allèrent terminer la nuit au chœur et nous nous occupâmes de l'ensevelissement. Elle reposa dans sa cellule, sur la pauvre petite paillasse où elle est morte, jusqu'au dimanche soir à cinq heures ; car la chaleur accablante qu'il faisait (nous étions en plein été) ne nous permit pas de l'exposer plus tôt. A partir de ce moment, une foule nombreuse vint la visiter. On s'extasiait devant l'air de paix, de béatitude qui avait complètement transformé son doux visage ; car il exprimait pendant sa maladie la plus amère souffrance.

Son Eminence le Cardinal nous témoigna la plus bienveillante sympathie en cette douloureuse circonstance et voulut bien venir présider la cérémonie des obsèques qui eurent lieu le lundi matin. Un grand concours de prêtres et de religieux, et une foule de peuple émue et recueillie entouraient le Cardinal.

Nous avons eu le grand bonheur et l'immense consolation de conserver les restes mortels de notre vénérée Mère dans notre enclos; faveur que nous devons au Révérend Père Supérieur des religieux Maristes, qui voulut bien se charger de toutes les démarches nécessaires.

Et maintenant cette bien-aimée Mère repose au milieu de nous ; le vide de son absence se fait ainsi moins cruellement sentir, elle est là pour nous soutenir, nous encourager à continuer son œuvre. Puisse-t-elle nous obtenir toutes les grâces dont nous avons besoin, et nous, ma Révérende et très honorée Mère, prions encore pour lui obtenir au plus tôt la possession plénière de l'éternel bonheur. Nous avons la douce confiance qu'elle en jouit déjà : cependant nul ne peut pénétrer le secret divin et nous ne savons pas la durée de nos expiations ; que votre charité veuille donc lui renouveler quelques ferventes prières et invocations, l'application de quelques indul­gences, particulièrement de celles du chemin de la Croix et des six Pater. Elle vous en sera profondément reconnaissante, ainsi que nous, qui avons la grâce de nous dire avec un religieux et profond respect, ma Révérende et très honorée Mère,

 

Votre bien humble Sœur et servante en Jésus,

SŒUR VICTIME DE JÉSUS

r. c. i.

De notre monastère de Sainte-Thérèse, sous la protection de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Les Carmélites de MARICKVILLE, près Sydney (Australie).

[décès le 14 février 1891]

 

Angoulême. - IMP. Roussaud.