Imprimer

19 Novembre 1893 - Niort

Ma Révérende et très honorée Mère,

PAIX ET TRES HUMBLE SALUT EN N.-S.

Nous vous avons annoncé le départ pour la patrie, le 3 août dernier, de notre très honorée Mère , Marie-Louise-Adolphine-Elisabeth de Jésus, Professe et Sous-Prieure de notre Communauté, âgée de 36 ans, dont 14 de Religion. Cette mort, qui laisse en nos cœurs de si vifs regrets, a mis fin à de bien chères espérances. Notre enfant bien-aimée, avait reçu de Dieu, en effet, de grandes: avances de nature et de grâce, et la fidélité avec laquelle son âme généreuse y répondait, nous autorisait largement à compter sur elle pour l'avenir.

Elle tenait de sa naissance, avec la noblesse du sang, celle de tous les sentiments élevés et délicats, perfectionnés par une foi éclairée et profonde, jointe à une crainte de Dieu qui fut la base solide de tout son édifice spiri­tuel. C'est à Poitiers qu'elle vit le jour : neuvième enfant d'une mère qui en eut onze. Elle reçut sa première éducation sous les yeux de ses parents, distingués en toute manière et chrétiens avant tout. Ils lui donnèrent pour premier professeur sa sœur aînée, de douze ans plus âgée qu'elle. Remarqua­ble par son intelligence, cette sœur avait acquis, sous la direction de son père, une instruction solide, rehaussée par une piété qui devait la conduire plus tard, à se consacrer à Dieu dans la Congrégation des Dames de l'Assomp­tion où le divin Maître est venu la moissonner à la fleur de l'âge.

Elisabeth voua à sa jeune institutrice une affection que nous pourrions nommer un culte. Marthe était pour elle un oracle. Une autre de ses sœurs, son aînée aussi, nous écrit d'elle : « Tout était grand dans cette enfant, par les aspirations et par l'intelligence; elle inspirait le respect, et personne n’eût osé commettre le moindre mal en sa présence. Pure comme le cristal, son cœur aimait passionnément les siens. Elle eut toujours pour sa mère une tendresse pleine de vénération, et pour son père, une admiration qui ne fit que grandir avec les années.

Ardente, impétueuse, espiègle aussi, Elisabeth aimait pourtant le travail. A neuf ans, elle rédigeait déjà son petit journal dans lequel, s'appréciant elle-même, elle se disait colère et mauvaise tête, mais ajoutait que le fond n'était pas mauvais et que même le cœur était bon. Elle disait vrai : son cœur était bon, mais son caractère avait des aspérités. Elle était d'une fierté peu commune ; colère jusqu'à la violence et attachée à sa volonté, parfois jusqu'à un entêtement que rien ne faisait céder. Par exemple : un soir qu'à la campagne, au retour d'une promenade en voiture découverte, on voulut la couvrir d'un manteau jugé nécessaire, la petite volontaire ayant refusé, se raidit et, en se débattant, se pencha tellement hors de la voiture qu'on put craindre de l'en voir tomber. Il fallut s'arrêter, la faire descendre et repartir pour essayer de l'effrayer. Peine inutile : on dut revenir, parlemen­ter et finalement capituler, car, nous écrit sa sœur témoin de la scène, « si nous n'y avions mis beaucoup du nôtre, elle aurait passé la nuit seule sur la grande route, plutôt que de céder. »

Elle eut été facilement raisonneuse; surtout quand on voulait la contraindre, la réplique ne se faisait pas attendre. Une fois, à la suite d'une mutinerie, son père lui dit gravement : « Mademoiselle, si vous continuez à être si méchante, le bon Dieu nous mettra dans l'enfer. » —« Et moi, je lui prendrai les doigts dans la porte ! » fit-elle avec sa vivacité ordinaire. A quelques jours de là, le grand Evêque de Poitiers, Mgr Pie, vint visiter sa famille, qu'il honorait d'une estime et d'une affection particulières. On amena devant lui la petite coupable, dont les paroles lui furent répétées. « Voilà, Monseigneur, ce qu'a osé dire ce petit diable... » Pour toute réprimande, le bon Evê­que caressa l'enfant et répondit en souriant : « Vous verrez que le petit « diable deviendra un ange. » Notre chère Mère Sous-Prieure rappelait encore en ces derniers temps avec quel sentiment intérieur de triomphe, elle avait recueilli cette annonce flatteuse au lieu de l'humiliation qui lui avait été préparée. Elle était d'une incroyable pétulance. Un jour que sa sœur lui expliquait le chapitre du catéchisme qui traite de l'éternelle béatitude : « Mais que ferons-nous au ciel, toujours ! toujours ? » demanda l'élève. — « Nous verrons Dieu » ! répondit la maîtresse. — « Oh ! moi je t'assure qu'au bout d'une demi-heure j'en aurai assez », dit l'enfant, incapable de comprendre une béatitude dont le mouvement perpétuel ne lui semblait pas faire partie.

Malgré tout, elle était sérieuse et réfléchie; elle priait aussi, et Dieu commençait de lui parler au cœur. Vers sa dixième année, pendant une nuit d'insomnie, une de ses sœurs, l'entendant soupirer et presque gémir, vou­lut savoir ce qui la tenait ainsi éveillée ; « Si tu savais, dit-elle, c'est affreux ! Je sens qu'il faudra qu'un jour je me fasse Religieuse! Je le sens très bien. C'est affreux ! C'est affreux de quitter son père et sa mère ! » « Cette confidence, ajoute sa sœur, ne m'étonna nullement. J'avais toujours pensé que ce cœur si droit et si pur n'appartiendrait jamais qu'à Dieu. Depuis, « elle ne me reparla de sa vocation qu'une seule fois, six mois avant son départ pour le Carmel, en me priant de n'y faire aucune allusion, car il lui fallait garder toute son énergie pour accomplir la séparation de tout ce qu'elle aimait le plus au monde. C'est donc dans le silence, dans le secret, que nous avons dû lui préparer son petit bagage de pos- tulante, et elle a quitté la maison sans dire adieu à personne, pour ne pas s'exposer à amoindrir ses forces.

Cette séparation que la chère petite redoutait tant pour l'avenir, il plut à Dieu de lui en faire faire l'essai beaucoup plus tôt. Elle n'avait guère plus de dix ans, lorsque, par suite de circonstances extérieures, elle fut confiée, pour son éducation, aux Dames de l'Assomption d'Auteuil-Paris. L’annonce de cette résolution lui fut un coup terrible. Quitter son père, sa mère, ses sœurs, surtout la dernière d'un an seulement plus âgée qu'elle, avec la­quelle elle s'était comme identifiée, lui semblait au-dessus de ses forces. Mais déjà elle savait accepter un sacrifice : elle calma donc ses cris, essuya ses larmes et partit résolument.

Ses débuts au pensionnat furent laborieux : les contacts si divers avec les élèves l'éprouvèrent beaucoup. On la trouvait trop fière ; son caractère avait besoin d'être assoupli ; ce lui fut la matière de luttes souvent couron­nées de victoires, grâce à l'assistance de la Sainte Vierge qu'elle invoquait sans cesse en lui confiant filialement et ses difficultés et ses succès. On nous écrit d'Auteuil :

«  Elisabeth était très intelligente, charmante aux leçons, elle s'enthousiasmait toujours pour les belles choses, les grands caractères et les nobles actions. Nous avons rarement vu chez une enfant le sens du beau aussi développé. Elle avait aussi la passion du vrai, et savait revenir sur ses opinions ou ses admirations quand elle les sentait exagérées. Tout ce qui était pur, élevé, généreux, la ravissait. L'amour de Jésus-Christ et l'amour de l'Eglise, qui devaient tant se développer au Carmel, remplissaient déjà son cœur à l'Assomption.

La chère enfant, les premières difficultés passées, s'attacha fort à son couvent, dont l'esprit large et joyeux et la piété intelligente allaient si bien à son âme. Elle en disait plus tard, et répétait encore, presque à la veille de sa mort: « On ne nous chargeait pas de petites pratiques; mais comme on nous enseignait tout ce qui peut faire aimer l'Eglise ! Comme on nous affectionnait à son esprit et à sa liturgie !— » Elle garda toujours à ses Mères une large place en son cœur reconnaissant, et demandait à son lit de mort, qu'on leur en transmit la filiale assurance.

Cependant, la vocation religieuse se développait, dans l'âme d'Elisabeth avec l'amour de Jésus-Christ mais, elle ne se rendit pas sans résistance à l'appel divin. Elle était partagée entre deux sentiments, et souvent comme oppressée à l'idée de se séparer pour jamais de sa famille. Quand sa chère Marthe entra au noviciat de l'Assomption, la pauvre enfant en fut boule­versée par un chagrin allant jusqu'à la révolte, et il lui fallut bien du temps, pour accepter ce sacrifice. On se souvient encore à Auteuil de son énergi­que refus d'accompagner cette sœur tant aimée, comme ange au jour de sa Prise d'Habit. La vue de la peine qu'elle lui. causait aussi bien qu'à sa mère, put seule la faire revenir sur sa décision.

Lors de la guerre de 1870-71, avant l'investissement de Paris par l'armée allemande, les Dames de l'Assomption, obligées de quitter Auteuil, quelques- unes d'entre elles reçurent provisoirement l'hospitalité en Touraine, chez des parents de notre chère Mère,où sa famille se trouvait réunie. Quand les Supérieurs envoyèrent à la petite colonie, l’ordre d'aller s'abriter dans leur maison de Londres, la sœur d'Elisabeth, qui en faisait, partie demanda à l'emmener pour continuer son éducation. Malgré le sacrifice qu'impliquait pour Madame ce double départ, elle le proposa à l'enfant en lui disant « Je ne te l'impose pas, mais cela me paraît convenable, et outre l'avantage que j'y vois pour tes études, ce me sera une sécurité, de te savoir à l'abri, près de ta sœur. Sois libre ; mais le temps presse: je ne puis te donner « plus d'une heure pour réfléchir. » Cela dit, la courageuse mère dut se rendre près du lit d'un oncle vénéré qui se mourait..

Laisser sa mère à la veille d’une grande douleur et dans des jours de pareilles calamités, causa à la pauvre petite une indicible angoisse ! Elle pria et retrouva la force de sacrifier sa sensibilité. Une heure après, elle était en état de répondre : « Maman, qu'on fasse vite ma malle » Dieu seul put mesurer ce qu'il lui en coûtait de quitter, non seulement les siens, mais encore sa patrie tendrement aimée. A Londres comme à Paris elle fit mar­cher de front le travail et la piété. Grande fut sa joie quand finit l'exil ! A son retour, en défaisant sa malle, une des premières choses qui frappa les regards attendris de sa mère, fut un petit paquet soigneusement enveloppé, portant cette inscription : « Sable de ma chère France ! »

Vers l'âge de 17 ans, Elisabeth, son éducation achevée, rentra dans sa famille, heureuse de retrouver tous ceux qu'elle chérissait. Elle emportait la conviction réfléchie de sa vocation à l'état religieux, sans être encore fixée sur l'Ordre qu'elle embrasserait. Ce qu'elle fut au milieu des siens, leurs larmes à son départ et les douloureux, regrets que mêlent aux nôtres, ceux qui lui survivent, le disent plus éloquemment que ne le pourrait faire notre humble plume. Sa gaîté communicative, sa tendresse prévenante et oublieuse d'elle-même, la modestie dont elle voilait ses qualités brillantes et même la vie et l'animation que sa pétulance mêlait à tout, en faisaient vrai­ment le charme de la maison paternelle. Avec son père, elle s'occupait de musique, de littérature, de lectures choisies, propres à former son esprit et son cœur. L'un de ses frères lui donnait les premières leçons de latin pour la mettre à même de comprendre un jour le Bréviaire. Dans de longues promenades faites en compagnie de ses sœurs, son âme, remplie de poésie, s'épanouissait à la contemplation des beaux spectacles de la nature.

Elle aimait les pauvres et les malades. « Non loin de notre habitation, nous écrit une de ses sœurs, une fermière se mourait de la poitrine. Cette brave femme, que nous aimions beaucoup, avait dit un jour en traversant notre cuisine : « Quel parfum s'échappe de ce logis ! »

Elisabeth, connaissant le dégoût de la pauvre malade, mettait de côté chaque matin pour elle les meilleurs morceaux de son déjeuner, qu'elle allait lui porter elle-même, l'exhortant à la patience, et s'efforçant de l'égayer. Ceci dura des semaines et des semaines ! Nous pourrions citer encore plus d'un trait.

Sous une enveloppe frêle et délicate, notre enfant portait une âme pleine d'énergie. Elle aspirait, en attendant l'heure d'entrer en Religion, à faire pour Dieu quelque grand sacrifice. Dans sa foi naïve et inexpérimentée, elle rêva d'entreprendre, comme des saints d'un autre âge, le pèlerinage de Rome à pieds, accompagnée seulement d'une brave paysanne qui avait le même désir, et serait allée au bout du monde pour satisfaire sa piété. Ses sœurs lui conseillaient, en souriant, de commencer par d'autres actes héroïques. Ne trouvant rien de mieux que de se mettre avec acharnement à tuer des vipères dont le pays était infesté, elle faisait ses promenades, armée d'une baguette dont elle usait avec une persévérance et des succès qui la ren­dirent, parmi les paysans, l'admiration des plus braves.

Nous ne pouvons faire ici qu'imparfaitement et à grands traits l'esquisse de ce qu'était cette vie de famille, loin des séductions du monde, mais à laquelle ne manquaient pas cependant les relations choisies où notre chère Elisabeth se sentait accueillie et appréciée. L'élévation de ses senti­ments la mettait au-dessus de toute basse vanité, mais elle n'était pas in­sensible à une louange délicate, et si la sûreté de son jugement la tenait en garde contre ce que nous l'avons entendue appeler « l'enivrement de l'encens », il était difficile que tant de remarques flatteuses sur son intelli­gence, sa distinction, etc., ne finissent par lui inspirer, à son insu, quelque peu de confiance en elle-même. Ce fut, nous le verrons plus tard, la ma­tière de sacrifices généreux au début de sa vie religieuse. 11 n'y eut jamais place en elle pour les vaines recherches de parures et les futilités qui ont souvent tant d'accès dans un cœur de vingt ans! Elle n'en avait guère que qua­torze à quinze lorsqu'à l’occasion du mariage de son frère aîné, on voulut lui faire percer les oreilles pour honorer le présent de sa jeune belle-sœur. Arrivée chez le bijoutier, elle déclara qu'elle n'était point une sauvage et qu'elle n'en voulait point prendre les coutumes. Il ne fallut rien moins que la volonté formelle de sa mère , pour vaincre sa répugnance.

De grands deuils vinrent traverser le pur bonheur dont jouissait notre chère Elisabeth : le 30 janvier 1875, un de ses frères fut subitement em­porté dans la force de l'âge ; au mois d'avril de la même année, sa bien- aimée Marthe s'en allait aussi à Dieu. Enfin, l'année suivante, le digne père de famille, consumé par le chagrin de ces pertes cruelles, succombait à son tour.

Monseigneur Pie, qui pleurait en son fidèle diocésain un ami personnel, accorda spontanément à sa veuve, la suprême consolation d'une chapelle domestique, où elle garderait le Très-Saint-Sacrement. La charge de sa­cristine fut attribuée par acclamation à la future Carmélite, qui mit à s'en acquitter l'intelligence et les soins les plus délicats. La mère et la fille, sans parler de vocation, s'étaient devinées et comprises ; dignes l'une de l'autre, elles s'immolaient ensemble au pied du Tabernacle, et se préparaient en silence à accomplir leur mutuel sacrifice, quand l'heure de Dieu serait venue. Trois ans s'écoulèrent, et le tempérament de la jeune fille était assez développé, au dire du médecin, pour qu'elle pût entreprendre, sans tenter Dieu, une vie religieuse, même austère.

A son retour en Poitou, elle avait retrouvé le guide de sa petite enfance, Mgr Gay, et lui avait réservé la mission de confiance d'éclairer définitivement sa voie. Pour le saint évêque d'Anthédon, la question n'était pas d'examiner la vocation qui n'était pas douteuse, mais de voir si la chère enfant se consa­crerait à l'enseignement, pour lequel elle avait de merveilleuses aptitudes et une mesure d'attrait, ou si elle embrasserait la vie purement contemplative. Ses Mères de l'Assomption étaient prêtes à lui ouvrir leurs portes : le directeur et la pénitente ne l'ignoraient pas ; mais elle voulait être toute à Dieu et sentait que les travaux intellectuels, en la captivant plus que de raison, ne laisseraient peut-être pas au divin Maître la place qu'elle voulait jalouse­ment lui garder dans son cœur. La solitude, le silence, la contemplation, la vie cachée, le Carmel enfin fixa son choix. La vaillante mère qui avait ré­cemment conduit elle-même un de ses fils, âgé seulement de 17 ans, au no­viciat de la Compagnie de Jésus, vint présenter son Elisabeth à la Mère Prieure. La première fois que la grille lui fût ouverte, la Postulante, per­suadée dans sa naïveté, que Dieu donnerait à celle qui allait l'examiner de nouveau, des lumières spéciales pour discerner s'il n'y avait point en elle quelques défauts la rendant incapable d'une vie si parfaite, tint ses grands yeux largement ouverts, arrêtés sur ceux de la Prieure, pour lui donner la facilité de lire jusqu'au fond de son âme. Sous cette attitude qu'elle ne s'expliquait pas, la Mère trouva dans ce regard tant de droiture, de sim­plicité, de candeur, et la jeune fille du tout au tout si loyale et si pleine­ment satisfaisante, qu'elle l'agréa, bénissant Dieu, avec le saint évêque d'Anthédon, qui avait été présent à l'entrevue. Elle fit son entrée parmi nous, sous les auspices de Notre-Dame du Mont-Carmel, le 15 juillet 1879.

Dès les premiers jours, Sœur Elisabeth de Jésus se mit à toutes nos observances avec une aisance et une générosité si parfaites, qu'il ne parut pas qu'elle y trouvât un sacrifice, tandis qu'au jour le jour, ils se multi - pliaient sous ses pas. Un peu partout, elle avait à vaincre quelque répu­gnance : les aliments, la vaisselle grossière dans laquelle ils sont servis ; l'étroitesse de sa cellule, etc., etc. Elle disait tout bas, que les longues pro­menades manquaient à ses grandes jambes, et y suppléait en parcou­rant au pas de course, les cloîtres et les escaliers. Rieuse, tapageuse même, il lui fallait bien des efforts pour se contenir et garder le silence. Elle y était fidèle, et savait apprécier tous les biens cachés sous ces règlements un peu austères. Comme elle se dédommageait d'ailleurs de la contrainte, dans l'intimité du Noviciat ! Là, elle se sentait à l'aise, et, en y arrivant, elle laissait déborder les sentiments de toute nature qu'elle tenait en bride le reste du jour, si bien que les Sœurs faisant leur lecture dans le voisinage étaient obligées de s'enfuir. Avertie qu'elle devenait pour le couvent un élément de perturbation, la chère Postulante crut y avoir trouvé le remède suprême : en entrant au Noviciat, elle se précipitait, fermait bruyamment portes et fenêtres, et, triomphante, criait à pleine voix : « Maintenant nous sommes chez nous ! Nous pouvons faire tout ce que nous voulons ! Avide de s'instruire, elle était toute ouverte aux enseignements qui lui étaient donnés : aussi la Maîtresse des novices, découvrant en cette âme si bien équilibrée toutes les aptitudes voulues pour faire une vraie Carmélite, la suivait de près, observant les moindres indices pour diriger et régler sans la fausser, cette exubérance de ferveur, de jeunesse et de vie. Elle avait ses auteurs préférés, elle énonçait facilement sur tout, choses et personnes, des opinions bien arrêtées. Quand, au Noviciat, un nom de livre ou d'auteur ne lui paraissait pas assez illustre, elle le témoignait avec promp­titude et liberté de langage : « Je suis catholique tout court ; en spiritualité, « j’aime les livres écrits par des saints tout court ; ceux des saints personnages sont moins sûrs ; etc., etc. » Elle dut naturellement être avertie et parfois réprimandée. Il lui en coûta des larmes qui n'étaient pas la moindre partie de son humiliation. Le temps vint où sa Maîtresse lui déclara qu'elle avait assez pleuré sur les débris de son amour-propre, qu'elle le pouvait faire encore pendant trois heures, après quoi il ne devrait plus en être ques­tion. Sœur Elisabeth prit la chose à la lettre, alla s'enfermer dans sa cellule (c'était à trois heures, au sortir du noviciat), et jusqu'à six heures, elle pro­fita si bien du délai accordé, qu'elle descendit pour le réfectoire la figure gonflée et écorchée, tant elle avait pleuré. Elle employa ensuite toute l'énergie de sa volonté pour obéir pleinement et nous devons dire que ses larmes ne firent plus que de rares et fugitives apparitions ; elle ne doutait aucunement de sa persévérance dans la religion ; sa confiance était sans doute en Dieu et en la Sainte Vierge, sa tendre Mère, mais sans se l'avouer tout à fait, elle comptait bien aussi un peu sur sa propre énergie ; et ce fut tout juste si elle ne répondit pas avec une mesure d'indignation à un de ses cousins, prêtre, qui lui avait fait dire qu'il priait pour qu'elle persévérât. Elle voulait être Carmélite dans toute l'acception du mot, et elle exprimait souvent ses ambitions dans un langage chevaleresque. Lui répondre alors qu'il n'y avait pas mal de fanfaronnade dans son fait, c'é­tait la toucher au vif, et cependant avec quelle docilité respectueuse et quelle bonne grâce elle acceptait de se voir ainsi mise dans la mesure, même à ses dépens ! Laissez-nous vous dire, ma Révérende Mère, que notre vénérée Sœur Marie de la Trinité, morte il y a trois ans, avait suivi de très près au noviciat notre chère Sœur Elisabeth. Cette dernière n'avait eu que tout juste le temps de se mettre au courant des différents exercices ; nous lui confiâmes cependant la charge d'Ange conducteur de sa nouvelle compagne. Rien ne fut touchant comme le sérieux esprit de foi qui présida à des rapports si nouveaux entre elles. Malgré les 32 ans de différence d'âge et leurs relations antécédentes dans le monde, elles entrèrent pleinement l'une et l'autre dans leur rôle respectif : l'une pleine d'une sollicitude presque maternelle, l'autre d'une docilité et d'une révé­rence qui faisaient notre admiration Ma Sœur Marie de la Trinité était tout yeux et tout oreilles devant les faits et gestes de Sœur Elisabeth, et quand au noviciat, elle nous avait entendue la reprendre et l'humilier, elle n'était pas plus tôt seule avec nous, qu'elle s'exclamait sur les fruits ad­mirables que produirait plus tard, dans la Communauté, toute cette belle sève de jeunesse qui donnait déjà tant de fleurs exquises...

C'était notre jugement et celui de toutes : aussi, il va sans dire qu'elle re­çut le saint Habit et fit Profession en son temps. Douée de toutes les quali­tés réclamées par nos saintes Constitutions, elle ne cherchait vraiment que « la perfection et le mépris du monde », et possédait, avec le « bon entende­ment », les aptitudes voulues pour devenir « personne d'oraison ». Cepen­dant, sa voie intérieure n'était pas définie ; aussi, au moment de commen­cer la Retraite préparatoire à ses saints Vœux, elle se demandait avec une mesure d'inquiétude, comment elle ferait pour employer dix jours entiers à l'entretien avec Dieu. Elle y entra courageusement, se proposant de faire chaque jour simplement ce qui lui serait indiqué. Dès le second, Dieu répon­dit à son humble bonne volonté, et l'envahit par une grâce prévenante dont la forme nous surprit presque autant qu'elle : le saint Enfant Jésus se mani­festa doucement à son âme en l'invitant d'une manière pressante à le pren­dre pour type de toute sa vie intérieure. La contemplation des charmes et des vertus du divin Enfant occupa ces dix jours, qui parurent à l'heureuse novice, avoir passé comme un songe. A travers des alternatives diverses, cette grâce demeura le fond de sa vie jusqu'à ce qu'elle prît, en ces der­nières années, un développement définitif.

Le jeune frère de Sœur Elisabeth, novice de la Compagnie de Jésus, ve­nait d'être expulsé et de prendre, avec ses frères en religion, le chemin de l'exil. Le bruit s'était répandu avec persistance que les Congrégations de femmes suivraient de près celles d'hommes dans la voie de la persécution. Madame *** vint à notre parloir et dit à la Mère Prieure : « J'ai donné ma fille à Dieu, c'est sans retour. Si vous devez être expulsées de votre couvent, vous sera-t-elle un embarras ?... Dans ce cas, je la réclame, et si un jour la liberté vous est rendue, vous savez d'avance que, l'ayant une seconde fois gardée à sa vocation, je serai prête à vous la rendre. »

Assurément non, elle ne nous eût point été un embarras, mais plutôt une consolation et une ressource. Nous connaissions d'avance les senti­ments de notre chère Novice ; nous la fîmes appeler : « Je ne viens pas te chercher, lui dit sa mère, et je n'ai qu'un mot à te dire : sois fidèle à Dieu jusqu'au bout. » — «Merci, maman : je n'attendais pas moins de vous. Et se tournant vers nous, elle nous dit avec effusion : «  Pour Dieu, Mère, « je vous suivrai partout : en exil et même à la mort, s'il le faut ! »

Des avis de plus en plus pressants sur la certitude et même la proximité de l'exécution à notre endroit des décrets d'expulsion, nous étaient venus de sources apparemment certaines, au point que nos Supérieurs, cédant au désir unanime de la Communauté d'éviter à tout prix la dispersion, nous avaient permis de préparer un refuge à l'étranger.

Le 16 ou le 17 octobre, nous fûmes secrètement averties que le 18, nous devrions nous tenir prêtes, parce que, sauf contre-ordre, les agents du pou­voir viendraient nous sommer de sortir, et nous y obligeraient au besoin par la force. Nous avions précisément fixé pour ce jour la Profession de notre chère Novice. La Mère Prieure lui exposa la situation, lui demandant si elle ne trouverait pas plus sage d'ajourner l'émission de ses vœux : « Non, nous dit-elle avec énergie ! C'est bien meilleur au contraire, de s'engager au service du Roi, quand déjà le canon tonne ! »

Toute cette matinée du 18, chaque coup de sonnette faisait tressaillir tous les cœurs. Pendant la Messe conventuelle, on sonna au tour avec tant de force, que nous crûmes, sans nul doute, à l'arrivée du commissaire de po­lice à qui la Mère Prieure se disposait à faire dire, que seulement après la Messe, il trouverait à qui parler.

C'est dans ces conditions, ma Révérende Mère, que notre chère enfant se donna à Dieu pour toujours. Lui seul sait quelles émotions elle ressentit et nous toutes avec elle ! Le lendemain seulement, nous fûmes rassurées. On nous dit qu'un dernier télégramme venu de Paris avait ordonné de surseoir.

Courageuse, à l'heure du danger , Sœur Elisabeth ne le fut pas moins dans la paix. Son esprit n'était pas de ceux qui, emportés par l'imagination et la sensibilité, pleins de vaillance dans l'idéal, s'abandonnent quand vient l'heure de la pratique. Pratique, elle l'était éminemment. Le devoir sous tous ses aspects était embrassé par elle de la manière la plus positive. Tour à tour employée comme seconde ou première, au tour, à la sacristie, à l'infirmerie, elle se montra toujours semblable à elle-même : pauvre, obéissante, mortifiée, charitable, dévouée, ne se comptant absolument pour rien et ne faisant événement de rien, pas même d'actes que nous pour­rions nommer héroïques.

Sa régularité ne laissait rien à désirer ; ses compagnes la trouvaient parfois un peu rigide, surtout à la sacristie, où son grand esprit de religion la tenait encore plus attentive. A vrai dire, il n'y avait rien là qui nous pût inquiéter ; nous savions bien ce que l'entière docilité et le bon esprit de notre enfant apporteraient de modification à ces raideurs de surface. Elle aimait ardemment sa Communauté et en désirait passionnément la perfection, mais elle comprenait que son zèle devait s'exercer sur elle-même, et jamais elle ne se permit ni critique, ni jugement même intérieur, sur la conduite des autres, pour lesquelles elle était pleine d'excuses et de bienveillance. Dans ses rap­ports avec ses Supérieures, si un reproche avait pu lui être adressé, c'eût été celui d'user de trop de discrétion. Ses directions, ses demandes de permis­sions, préparées d'avance avec soin, étaient si brèves, si correctes, qu'en quel­ques instants on avait vu toute son âme, répondu à tous ses besoins, sans que jamais elle s'attardât dans une objection ou une question inutile. Il y avait pourtant une exception : sa santé était habituellement bonne, mais son tem­pérament frêle et délicat réclamait de notre part quelques ménagements ; sur ce point, sa vaillance la trompait ; elle se croyait sincèrement capable de porter tous les fardeaux, soit de l'observance, soit des travaux communs. La Mère Prieure commandait-elle quelque chose en général ? Sœur Elisabeth partait comme un trait, et si on l'arrêtait pour modérer son ardeur et mesurer sa tâche, elle protestait au moins par un premier mouvement. Que dire de plus ? Il nous faudrait, ma Révérende Mère, énumérer dans le menu détail tous les devoirs de notre saint état pour vous dire en quoi consistait la perfection poursuivie par notre enfant, avec une constance qui ne se démentait pas. C'est en toutes choses qu'elle était fidèle. Cette âme oublieuse d'elle-même tendait vers Dieu sans s'arrêter aux créa­tures près desquelles elle venait chercher des vérifications régulières. Notre vénéré Père, Monseigneur d'Anthédon, en qui elle avait la plus entière confiance, la mettait à même de puiser largement dans ses lumières et dans sa paternelle affection : elle en usait avec sobriété, bien qu'elle goûtât extrêmement ses enseignements. Une autre voix autorisée vint, à son heure, lui faire entendre un langage plus austère. Des invitations à ne faire de ses qualités naturelles qu'une estime réservée, ce mot de l’Imitation souvent répété : « Aimez à être ignorée et réputée pour rien », l’étonnèrent d'abord, puis l'attirèrent comme une source de vie et de sainteté.

Au printemps de 1886, elle fit sa Retraite annuelle, durant laquelle le Saint Enfant Jésus lui éclaira de nouveau son mystère ; elle comprit mieux que son divin modèle n'avait pas vécu isolé ici-bas ; qu'il avait daigné, Lui, la suffisance infinie, avoir besoin de ses créatures et recevoir d'elles quelque chose... A ces lumières correspondit une dilatation de cœur inaccoutumée. Elle sentit que jusqu'alors elle avait servi Dieu et le prochain surtout avec son intelligence et sa volonté, sans donner assez de place à l'amour. Jésus semblait lui dire comme autrefois à Notre Sainte Mère : « Désormais tu seras ma véritable épouse... »

L'épreuve allait suivre de près ces effusions de joie ; la Communauté avait les yeux sur ma Sœur Elisabeth dont elle espérait de grands services. Au mois d'octobre de cette même année 1886, nous l'élûmes Dépositaire. Quel coup pour la pauvre enfant si étrangère aux affaires et au matériel de l'administration ! Jusque-là son temps libre avait été religieusement em­ployé à la prière, à l'étude de nos saintes observances, à celle de la liturgie, de l'Ecriture sainte, etc. Elle entrevoyait que ce paisible loisir allait désormais lui manquer, et elle se sentait d'avance comme noyée dans mille détails inconnus qui lui semblaient un monde. Mais pressentir l'étendue du sacri­fice et l'accepter pleinement fut tout un pour elle. Sous la direction de celle qui l'avait précédée dans la charge, elle se mit courageusement à ses nou­veaux devoirs. Dieu qui l'attendait là pour la pousser dans la voie du complet dépouillement d'elle-même, permit que peu après son élection quelqu'un lui en parlât comme d'un événement qui l'avait certainement réjouie. Blessée au vif, elle se tordit en quelque sorte sur elle-même, entre sa fierté soulevée d'indignation et la délicatesse de sa conscience alarmée... Selon sa coutume, elle sortit de l'épreuve par la bonne porte : allant trouver sa Mère Prieure, elle lui exposa loyalement le fait et l'état d'esprit dans lequel elle était : « Suis-je vraiment une ambitieuse ? Et à mon insu y aurait-il à ce sujet quel­que chose en moi qui déplairait à Dieu... » Certes, en tenant compte des données générales de la faiblesse humaine, on pouvait lui faire une réponse de nature à la tenir dans l'humilité ; mais rassurer pleinement sa conscience n'était que justice. L'entrain avec lequel elle se mettait à l'œuvre, procédait, nous venons de le dire, d'un tout autre motif que celui d'un contentement personnel..

Elle n'en avait pas fini avec l'humiliation, car Jésus n'avait pas dit le dernier mot de ses exigences toutes d'amour, mais parfois cruelles à la nature.

Plus forte en ascétisme qu'en arithmétique, il lui arrivait de commettre, en réglant ses comptes , quelques erreurs. Quoi même ! Un jour, en acquittant une note, elle eut une distraction, se trompa sur la valeur de pièces de monnaie et fit passer 40 fr. de trop à un ouvrier dont la probité releva aussitôt la méprise. Parmi quelques familiers du monastère, il se répéta que la nouvelle Dépositaire n'était pas forte. La chose arriva, par une famille amie, jusqu'aux siens, qui, dans une visite, la complimen­tèrent en conséquence... Le déshonneur complet de sa Communauté eut dû résulter de ces incidents, que la pauvre enfant n'aurait pas été plus émue. Cette émotion n'était pas, avouons-le, tout à fait exemple d'amour- propre. Qu'était-ce en effet que pareille déconvenue pour Sœur Elisabeth, qui, dans un compte-rendu écrit pour sa Maîtresse, six mois après sa Profes­sion, avait pu dire en toute vérité : «  J'aime mon honneur plus que ma vie ! »   Ah ! ce pauvre honneur, il était aux abois !... « Aimez à être ignorée et réputée pour rien », lui répétait le confident de ses angoisses ! Peu à peu la lumière se fit, lumière implacable. Jésus dans sa divine petitesse récla­mait ses droits d'Epoux. « Ne voudras-tu pas me devenir semblable ?... » Comment hésiter ! Elle alla, frémissante mais résolue, soumettre à l'obéis­sance l'impulsion qui la pressait de sacrifier à Dieu sa réputation, en s'engageant par vœu à ne jamais la défendre, à moins que la charité ou quelque autre devoir ne lui en fit une obligation. Après une sérieuse épreuve, la permis­sion lui fut accordée, et nous pouvons dire que, du commencement à la fin, elle marcha sans broncher dans cette voie royale de la parfaite abnégation. Dieu cependant n'avait pas tard’ à bénir le travail de sa fidèle servante, et elle remplissait sa charge à l'entière satisfaction de tous, au dehors comme au dedans, lorsqu'en juillet 1889 une grave maladie, messagère de nouvelles miséricordes, l'enleva subitement à la vie active. Le début foudroyant du mal jeta la Communauté dans la plus vive émotion ; de tous les cœurs monta vers Dieu une prière ardente, que plusieurs même voulurent accréditer en offrant à Dieu le sacrifice de leur propre vie. Après une neuvaine et un vœu à la Sainte Vierge par l'intercession de dom Bosco, tout danger disparu, nous rendions grâces à Notre-Dame Auxiliatrice. Mais la convalescence fut longue. Notre chère enfant, complètement abandonnée à la direction de sa Mère Prieure et aux soins de ses infirmières, était libre et dégagée d'elle- même, tout entière à sa vie intérieure. En cette âme recueillie et attentive; toute semence devenait féconde. Le jour de la Dédicace des églises de notre Ordre, Monsieur notre aumônier, se souvenant de la malade et de sa privation d'être éloignée du Chœur en pareille solennité, lui écrivit un billet paternel dans lequel, en peu de lignes, il lui parlait de l'Enfant Jésus exilé en Egypte loin de la Ville Sainte et du temple. Une grande lumière jaillit de cette vue creusée dans la méditation. L’infirmerie devint pour Sœur Elisabeth comme l'habitation de la Sainte Famille exilée, qui daignait l'abriter sous son toit. A sa demande, une Messe fut dite à la chapelle de l'infirmerie pour la dédier avec toutes ses dépendances comme un petit monastère sous le titre de l'Enfant Jésus d'Héliopolis. Avec quel soin, en union à son divin Bien-Aimé, , elle s'appliquait à la destruction de tous les mouvements imparfaits de sa nature, en les comparant aux idoles que, selon la tradition, le Fils de Marie renversa à son entrée en Egypte !

Jésus n'était pas seul l'objet de sa contemplation ; elle se souvenait qu'on ne le connaît pas bien si l'on n'a pas profondément étudié Marie. Les rapports du Fils et de la Mère devinrent l'objet habituel de son occupation intérieure et elle s'appliqua de plus en plus à en faire passer la grâce dans la pratique de sa vie. Le divin Maître, répondant à l'appel incessant de son humble prière, lui éclaira de lumières très vives le grand et fondamental mystère de la Maternité divine... Témoin attendri de tant de grâces préve­nantes et d'une si fidèle correspondance, comment n'aurions-nous pas espéré que Dieu jetait dans l'âme de notre enfant des éléments de sainteté qui devaient profiter à plusieurs ! Après de longs mois, elle sortit de cette fruc­tueuse Retraite dans des dispositions dont vous nous permettrez, ma Révé­rende Mère, de vous citer le trait suivant :

« Consécration à mon Saint Enfant Jésus.

« Mon divin petit Jésus, prosternée à vos pieds que j'adore et dont je ne suis pas digne d'approcher mes lèvres, je me donne et me consacre à vous maintenant et pour toujours. Sous vos pieds d'enfant je mets, et pour jamais, ma personnalité ; qu'elle soit seulement effleurée par ces petits pieds de Dieu incarné, et elle tombera en poussière ; et tout orgueil, toute a vanité, toute suffisance, tout ce qui est de moi enfin s'évanouira comme la fumée.

«  Entre vos petites mains d'Enfant, je résigne toute propriété de moi- même. Petites mains de mon Créateur, formez en moi un autre vous- même. Petites mains de mon Sauveur, sauvez-moi de moi-même. Petites mains de mon Rédempteur où je vois déjà la marque des clous, rachetez- moi de mes péchés passés et créez en moi un cœur doux et humble. Face adorable de mon petit Jésus , imprimez au plus profond de mon âme vos traits divins d'Enfant, traits de pureté, de candeur, de simplicité, de vérité, d'humilité, oh ! d'humilité surtout, de sainte petitesse et d'amour. Regards de mon Jésus Enfant, qui sondez mon cœur jusqu'au fond, je ne vis plus que dans votre jour. Sourire de mon petit Jésus, soyez la seule joie de mon cœur et l'unique salaire de mes petits sacrifices. Pleurs de mon petit Jésus, faites couler mes larmes, sanctifiez-les. Que mon cœur ne batte plus qu'à l'unisson du vôtre , que les battements du vôtre dirigent et contiennent tous les mouvements du mien. Que je ne pense plus que ce que vous pensez; que je n'aime plus que ce que vous aimez ; que je ne veuille plus que ce que vous voulez. A vous, ô Cœur doux et humble, je me donne et me livre maintenant et à jamais. » Amen.

« Vierge des vierges, ma Mère, sur votre cœur immaculé, dans vos bras qui ont porté Jésus, que je sois avec Lui et en Lui par vous nourrie, gardée, défendue maintenant et à jamais. Amen. »

Nos Elections avaient eu lieu, et ma Sœur Elisabeth, qui n'avait pu être réélue, rentrait en communauté pleine d'ardeur pour reprendre, avec le travail que lui confierait l'obéissance, ses chères études d'autrefois. Quel­ques mois à peine écoulés, sa compagne de noviciat, notre vénérée Sœur Marie de la Trinité, lui succédait à l'infirmerie, et du mois de Mai à celui de Dé­cembre, les soins multipliés, les veilles de jour et de nuit réclamés par son état, amenèrent dans les différents offices plus d'une complication. Notre bien-aimée fille avec son dévouement habituel apporta ici et là un concours intelligent et sûr, sans jamais donner aucun signe de regret de se voir pri­vée de la liberté sur laquelle elle avait compté. Elle enviait le bonheur de celle dont la perte allait lui être, comme à nous toutes, une profonde douleur, et dans les heures où il lui était permis de demeurer près de la malade, elle mettait tout son cœur à l'aider en lui parlant de Dieu, aussi bien qu'à recueil­lir ses paroles pleines de ferveur et de précieux enseignements. Ce fut à elle que Sœur Marie de la Trinité demanda de lui lire la Messe des Morts dont elles savourèrent ensemble les surnaturelles beautés. « Ne me laissez pas longtemps sur la terre, » dit un jour Sœur Elisabeth à la mourante! Quand vous serez entrée dans les puissances du Seigneur, priez pour moi et attirez-moi là-haut !» — Pas tout de suite, répondit Sœur Marie de la Trinité; vous avez encore à travailler ici-bas! Mais ce ne sera pas bien long. Je prierai pour vous, je vous aiderai, et quand l'heure sera venue de partir, soyez tranquille, je viendrai au-devant de vous ! »

La santé de notre chère fille allait s'améliorant et ses forces revenaient.

Tout en remplissant l'office de sacristine, elle aidait à la Maîtresse des novices et la remplaçait au besoin, avec une mesure et un tact qui confirmaient nos espérances. L'hiver semblait passé, et le temps de recueillir des fruits plus abondants ne nous paraissait pas éloigné. Cependant une épreuve plus dou­loureuse peut-être que toutes les autres s'abattit sur cette âme pure. Sa cons­cience avait toujours été extrêmement délicate; mais la lucidité de son esprit et la rectitude de son jugement l'avaient jusque-là garantie de scrupules. Arri­vée à cette période, elle en fut atteinte d'une façon étrange et presque subite. A sa dilatation précédente succéda l'étreinte d'une inquiétude perpétuelle. Le péché, qu'elle avait en horreur, lui semblait sortir de partout. Fidèle à sa règle ordinaire, elle recourait à l'obéissance ; mais les questions se multi­pliaient avec les solutions qu'on y donnait. Son seul secours efficace était dans une soumission aveugle. Combien de fois, épouvantée à l'heure de la Communion, ne se rendit-elle pas à la sainte Table, fondant en larmes et dans un effort où il lui semblait devoir mourir !... Quand nous espérions que Dieu lui donnait ainsi une expérience dont d'autres pourraient profiter, il ache­vait de la parer pour les noces éternelles !...

Deux fois déjà la Communauté entière avait été éprouvée par l’influenza. Notre chère Sœur Elisabeth était restée presque complètement épargnée. Au mois de novembre de l'année dernière, elle en subit une première atteinte, dont elle fut assez tôt relevée pour nous faire espérer que, moyennant des ménagements pendant la saison d'hiver, cet accident n'aurait pas de suites. En décembre même, elle fut élue Sous-Prieure. Ses scrupules avaient diminué ; il en restait néanmoins assez, pour que la pauvre enfant se demandât avec effroi ce qu'elle allait devenir, chargée de nouveaux devoirs! Elle suppliait son petit Jésus, dans les rares et courts moments où il se rendait accessible, de lui faire entendre ce qu'elle devrait être pour sa Prieure, pour sa chère Communauté. « Une goutte d'huile », lui fut-il répondu intérieurement ! C'é­tait bien doux à entendre. Mais, comment le pratiquer? Elle écoutait, regar­dait autour d'elle, et n'entendait grincer aucun rouage. « Je ne vois pas la place de cette goutte d'huile, disait-elle parfois dans l'intimité ! Et d'ailleurs qui suis-je, pauvre petite angoissée, et si souvent repliée sur moi-même ?... » Dieu ne devait pas tarder à s'expliquer ! Les précautions auxquelles elle était assujettie par l'obéissance lui pesaient lourdement. Le 12 juin, elle venait, au milieu du jour, réclamer de nous avec instances d'en être affranchie, se disant si parfaitement bien, qu'elle était sûrement en état de garder toute l'observance. Nous accordâmes quelque chose à ses désirs. Hélas ! son courage la trompait ! Pendant le réfectoire du soir, dont nous nous trou­vions absente, la chère Mère qui présidait la Communauté sortit précipitam­ment et alla s'enfermer dans un ermitage de la Sainte Vierge, où l'Infirmière la trouva crachant le sang. Son premier souci fut de supplier qu'on ne nous avertît t qu'avec grande précaution de cet accident. Le médecin, aussitôt ap­pelé, fit les ordonnances convenables, sans nous déclarer que la malade fût en danger. Sa jeunesse, son énergie, sa bonne humeur pouvaient tout faire espérer. Mais bientôt des complications survinrent. L'estomac bouleversé refusait la nourriture ; pleurésie, pneumonie se succédèrent, et il fallut s'avouer que nous n'avions plus d'espérance qu'en Dieu ! Les neuvaines s'ajoutèrent aux neuvaines. La malade s'unissait à tout par obéissance, se soumettait à toutes les prescriptions médicales, sans s'épargner aucun sacrifice. Nous lui avions proposé de se confesser; elle répondit : «  Si je suis en danger, oui , mais je n'ai aucune inquiétude, pas l'ombre d'une ombre ; tous mes petits tracas sont finis ; je suis en pleine lumière et en pleine paix, je ferai ce que vous voudrez. » Nous jugeâmes qu'il y avait lieu de ne pas attendre; car si, au dire du médecin, le danger n'était pas imminent, il existait pourtant. Elle se con­fessa dans la soirée du 18 et reçut le lendemain le saint Viatique, à son grand étonnement, car elle ne se croyait pas si gravement malade : « Je ne rai­sonne pas avec l'obéissance, dit-elle, je ne juge pas; je suis toute petite et je m'abandonne ! »

A son entrée à l'infirmerie, comme nous lui parlions du saint Enfant Jésus, elle avait répondu : « Oh! oui, c'est bien toujours Lui qui est mon objet, je ne le perds pas de vue; mais pourtant je sens qu'il devient le crucifié et que c'est dans le chemin de la croix qu'il me convie maintenant à le suivre. » Lorsque Monsieur l'aumônier entra pour la confesser, elle le pria de bénir l'infirmerie comme son calvaire. Il lui parla de Jésus, dont le nom n'est une huile répan­due que parce qu'il a été broyé dans sa sainte Passion comme l'olive sous le pressoir. Ce mystère n'était-il pas désormais le sien?... Pauvre chère Enfant ! elle comprit et accepta, avec un cœur débordant d'amour, d'être a son tour broyée par la souffrance. Cependant elle croyait fermement guérir, fallût-il pour cela un miracle, et elle disait naïvement : « Je guérirai, j'en suis sûre, mais pas par un miracle éclatant, ce n'est pas notre genre! nous sommes gens de petit bruit. Qui sait combien de temps je dois souffrir, et quelle convales­cence suivra cette maladie ! Comme Dieu voudra. » Elle disait encore sou­vent : « Oh! cette vie qui me sera rendue, avec quelle pureté d'intention il faudra en user, et comme tout devra y être pour l'honneur de Dieu et sa gloire très pure !... » Elle se préoccupait de la surcharge résultant pour nous de son absence de la Communauté et demanda en toute simplicité par quelle formalité elle pourrait procurer qu'il fût pourvu à son remplacement dans sa charge. C'était prématuré, on le lui dit ; sans trouble ni importunité, elle y revenait de temps en temps.

Toutefois le mal poursuivait son cours ; une fièvre ardente consumait la chère victime. « Je n'ai plus qu'un pauvre corps de feu », disait-elle! Cette fièvre jointe à l'impuissance où elle était de se nourrir, la rédui-

saient à une extrême faiblesse. Pressée par un impérieux besoin de sommeil, elle luttait nuit et jour pour ne pas s’y laisser aller, chacun de ses réveils étant ac­compagné de terribles suffocations. Elle ne pouvait appuyer sa tête endolorie, sans que les mêmes accidents se produisissent. Nous étions navrées de voir toujours inclinée cette pauvre tête, que bientôt elle n'eut plus la force de soutenir. Et toutes nos industries pour l'y aider n'aboutissaient qu'à augmenter son tourment. « Quelle école que la souffrance ! » dit-elle un jour ! « Je n'avais jamais remarqué, en adorant le Crucifix, que la tête sacrée de Jésus ne touche pas la Croix ! » Et en regardant l'image du Sauveur appendue en face d'elle : « Pauvre Crucifix ! il n'a aucune valeur artistique, mais quel trésor pour ma pauvreté, et quelle force me donne un seul regard sur lui ! C'était tout le secret de sa patience, qui ne se démentit pas un instant.

Il serait difficile d'exprimer la vigueur et l'attention sur elle-même que gardait cette âme parmi les défaillances du corps. Le moindre soupçon d'im­perfection éveillait sa délicatesse. Elle craignait le trouble de ses propres pensées, et par un « chut ! chut ! énergique, elle leur imposait silence, jus­qu'à la première occasion de dire sa coulpe. Le plus souvent, il n'y avait aucune faute dans ce qu'elle se reprochait. Cependant nous nous hâtions de faire avec elle quelques-uns de ses actes préférés, dans le cas où l'œil clair­voyant de Dieu eût aperçu quelque légère défaillance. Quand elle avait dit : «  Je crois ! j'adore ! j'espère ! j'aime de tout mon cœur ! » elle répétait avec nous : « C'est fini ! nous avons tout brûlé ! »

Monsieur notre Supérieur eut la bonté d'entrer plusieurs fois pour l'ab­soudre, la communier et la bénir. A sa première visite, elle pensa que nouveau dans son ministère paternel, il avait droit à ce qu'elle se fît connaître à lui, et, trop faible pour se raconter longuement, elle résuma sa vie en quelques mots empreints de tant de religieuse simplicité, qu'il sortit d'avec elle tout réjoui et comme embaumé du parfum d'humilité et d'enfance évangélique qu'exhalait sa belle âme !

Le 15 juillet, le médecin nous dit qu'il serait prudent de la faire admi­nistrer; elle avait déjà reçu trois fois le saint Viatique et persuadée qu'elle était mieux, elle n'espérait pas communier de si tôt. Empêchée par d'autres de­voirs de nous rendre immédiatement près d'elle, nous priâmes notre vénérée Mère Emmanuel de nous remplacer pour la préparer... A l'annonce du saint Viatique pour le lendemain, elle commença à s'étonner. Mais ce fut bien autre chose quand elle entendit le mot d'Extrême-Onction : « Mais je ne suis plus en danger? » « Il peut devenir imminent d'un instant à l'autre, lui répondit-on, « et puis, ce sacrement apporte des forces pour mieux souffrir !» — « C'est « égal,dit-elle en souriant, je croyais savoir mon catéchisme, et que l'Extrême-Onction était le sacrement des mourants. » Puis, comme se ravisant: « Au

fait, cela ne me regarde pas ; tout ce que notre Mère décidera sera pour le mieux; je suis prête ». Et après un instant de recueillement, regardant son interlocutrice : « Savez-vous que vous venez tout bonnement de me mettre en face de mon éternité?... Rien ne m'attache à la terre; je suis prête à partir. Ah ! je pense cependant à ma mère chérie, déjà éprouvée par tant de deuils ! Je souffre pour elle ; mais cela ne m'entrave pas dans mon élan vers le ciel ! Elle est tant à Dieu ! Ce sacrifice achèvera de la sanctifier ! » Monsieur notre aumônier en qui elle avait mis toute sa confiance, était malade et hors d'état de venir l'entendre et l'administrer. Elle en fit la remarque, en disant : « C'est un sacrifice de nature exquise ; c'est d'autant meilleur d'avoir à l'offrir à Dieu... Sacrifice exquis!... quel bonheur! » Monsieur le curé de notre paroisse, confesseur extraordinaire de la Com­munauté, et tout dévoué à nos âmes, vint l'entendre, puis il lui ad­ministra le saint Viatique et l'Extrême-Onction. II se retira singulièrement édifié, lui aussi, de la paix sereine et de la simplicité d'enfant avec lesquelles elle envisageait la mort.

Le lendemain, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, nous crûmes que notre divine Reine allait venir délivrer son enfant bien-aimée ; nous lui fîmes les prières de la recommandation de l'âme.

Une Messe se disait pour elle au sanctuaire de la Sainte Face, à Tours ; ce jour-là, notre chère enfant reçut de nouveau le saint Viatique.- Après son action de grâces, elle nous demanda pardon, tout émue, de n'avoir pu prier pour sa guérison. « Quand Jésus est entré en moi, dit-elle, j'ai entendu ce mot immense : Je suis Dieu !... toute mon âme s'est fondue, anéantie. — « Ecce ancilla Domini-, était la seule réponse possible. » Assurée qu'elle n'était point en dehors de l'obéissance, elle demeura dans la paix de ce sentiment et n'en sortit plus

Les souffrances de notre chère patiente allaient toujours croissant. Elle n'avait pas de position dans son lit, et les quelques heures que chaque jour elle passait dans son fauteuil n'amenaient qu'un changement de supplice. Malgré des précautions et des soins multipliés, il s'était produit une plaie large et profonde, cause d'intolérables douleurs, qui lui arrachaient des cris sans altérer sa patience. Le docteur avait peine à comprendre qu'un corps apparemment si frêle soutînt si longtemps une pareille lutte entre la vie et la mort. Le 2 août, l'extrême dégoût de notre chère malade céda un instant, et elle put faire un petit repas. Etait-ce le commencement d'un vrai mieux? Nous voulions encore l'espérer. Le matin, le saint Viatique lui avait été re­nouvelé ; vers le milieu du jour, elle nous dit qu'elle serait heureuse de recevoir une dernière absolution. Monsieur le curé s'empressa de répondre à notre appel. En l'attendant, la bien-aimée mourante repassait avec nous, dans les élans de la plus vive reconnaissance, les miséricordes de Dieu à son égard. Sans que son état nous parût s'aggraver, elle souffrait tant, qu'il nous arriva de lui exprimer notre tendre compassion. Elle dit, en regardant le crucifix : « Oh ! qu'il n'enlève rien à mes souffrances ! Demandez-lui plutôt qu'il les accroisse et qu'il soutienne aussi ma fidélité... J'aime ma chère Communauté avec véhémence, véhémence, véhémence ! J'avais envers elle des devoirs que je n'ai pu remplir... Que je sois broyée, écrasée, pauvre petite olive, et que de mon sacrifice uni à celui de Jésus, découle sur elle une onction de force, de douceur, de sainteté !... » Dans son sacrifice et sa prière, elle unissait à sa Communauté toute sa chère famille dont elle nomma bien des fois chacun des membres. Elle avait déjà, dans un billet, demandé la bénédiction de sa mère vénérée ; elle donnait avec simplicité celles que nous lui demandions pour ses frères et sœurs et pour leurs chers petits enfants. Ah ! nous pouvons bien lui appliquer la parole de saint Jean, et affirmer qu'à l'exemple de son divin Maître, ayant aimé les siens, elle les aima jusqu'à la fin.

Cette âme, si réservée durant toute sa vie religieuse, qu'elle ne se permit jamais d'émettre un avis quand elle n'y était pas obligée par le devoir, fit appeler plusieurs de nos Sœurs à qui elle donna, avec une lumière, une force, une précision extraordinaires, des conseils pressants, comme si rien autre chose n'occupait son esprit. Un instant, elle pensa à faire une confes­sion générale et demanda à rester seule pour s'y préparer; mais presque aus­sitôt elle y renonça et dit: « C'est inutile : je courrais risque de me rejeter dans des tracas ; j'irai tout simplement, comme une petite enfant que je suis par la grâce de Dieu. » C'est ce qu'elle fit. Après le départ de Monsieur le curé, elle témoigna d'un contentement et d'un épanouissement complets. Se sou­venant alors de la sollicitude paternelle avec laquelle notre pieux aumônier l'avait secourue au milieu de ses scrupules, elle demanda qu'il fût remercié et assuré de sa part, qu'elle mourait dans la plus grande paix, « Ma foi, mon espérance, mon amour, voilà les grands flambeaux qui éclairent le seuil de mon éternité ; qu'on le lui dise ! et qu'on l'assure aussi que je ne l'oublierai point au ciel.

Vous le voyez, ma Révérende Mère, la confiance de notre chère enfant n'avait pas de limites ; mais elle était uniquement appuyée sur les mérites de son Sau­veur. Nous ne saurions dire en effet de quelle atmosphère d'humilité étaient pénétrées les saintes dispositions de son âme, à peine indiquées jusqu'ici, malgré des longueurs auxquelles nous n'avons pas su échapper. Que de fois n'a-t-elle pas répété : « Je ne suis qu'une pécheresse, mais, Seigneur, vous ne rejetterez pas un cœur contrit et humilié ! » Nous la quittâmes le soir de ce 2 août, la laissant aux soins de deux Sœurs expérimentées, avec recommandation de nous avertir à la moindre alerte. La nuit se passa, comme les précédentes, avec des alternatives de calme et d'agitation. Un peu avant cinq heures, le signal convenu nous fut donné. La chère enfant nous accueillit par cette exclamation : « Quel bonheur ! Le ciel ! Cette fois c'est pour tout de bon ! Quel bonheur! » Bientôt, toute la Communauté fut réunie autour d'elle. Elle gardait toute sa connaissance, toute sa force d'âme, et suivait d'instant en instant, nous pouvons le dire, les approches de la mort. Les prières de la recommandation de l'âme lui furent renouvelées. D'elle-même, elle demanda pardon en termes émus ; elle remercia ses infirmières. Elle demanda à être changée de position; sa respiration était si haletante que nous nous regar­dions avec anxiété, « Tout à l'heure! » lui dîmes-nous, — « Oh! non, tout de suite ou pas du tout ; tout à l'heure, ce serait trop tard. » Avec d'infinies précautions, nous la soulevâmes sur ses oreillers ; elle commença d'une voix distincte : Salve Regina. Nous continuâmes avec elle ; à ces mots : Et Jesum benedictum nobis post hoc exilium ostende... elle sourit, tendit les bras en avant et s'inclina en regardant en face d'elle, comme si quelque spectacle céleste s'offrait à son regard. Etait-ce Marie répondant à notre prière, ou notre vénérée Sœur Marie de la Trinité qui venait accomplir sa promesse?... Dès la veille au soir, notre chère mourante nous avait exprimé le désir d'aller à la Messe le lendemain ; ce matin, elle s'informa plusieurs fois de l'heure en disant : « Nous ne serons pas prête pour la Messe; dépêchons-nous ! » Deux prê­tres allaient monter successivement à notre autel. Nous leur fîmes demander l'intention de leur Messe. La seconde, celle de communauté, allait com­mencer quand notre chère enfant exhala doucement son dernier soupir. Le prêtre put être averti à temps, et en appliquant son intention à l'âme bien-aimée qui venait de nous quitter, il semblait parler en son nom en disant ces paroles que la liturgie du jour mettait sur ses lèvres: « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite du Dieu tout- puissant ! »

Monsieur notre Supérieur voulut se dérober à des occupations nom­breuses et urgentes pour venir présider les obsèques de notre regrettée Mère Sous-Prieure; ses frères et beau-frère n'ont pas hésité devant un long et pénible voyage, pour lui donner en priant avec nous près de sa chère dé­pouille, un dernier témoignage de leur fraternelle tendresse, tandis que sa mère vénérée et ses deux sœurs, retenues au loin par l'infirmité ou par d'impérieux devoirs, faisaient ensemble monter vers Dieu leurs prières et leurs larmes avec les nôtres. Nous recommandons à vos pieux suffrages, ma Révérende Mère, toute cette chrétienne famille, digne en tout de celle que nous pleurons.

En attendant la résurrection, son corps repose dans notre petit cime­tière, à la place qu'elle avait désirée, à côté de notre chère Sœur Marie de la Trinité. Son âme, nous en avons la ferme confiance, jouit dans la pleine lumière du Dieu auquel elle s'est généreusement immolée dans les ombres de la foi. Nous vous prions, cependant, de vouloir bien ajouter aux suffrages déjà demandés, l'Indulgence des six Pater et le Psaume Miserere : elle vous en sera très reconnaissante, ainsi que nous, qui avons la grâce d'être,

Ma Révérende et très honorée Mère,

 

Votre bien humble et affectionnée servante en N.-S.

Sœur Marie-Louise de Jésus,

R. C. I.

De notre monastère de la Passion des Carmélites de Niort, 19 novembre, en la fête de sainte Elisabeth, 1893.