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Retraite de prise d'habit

 

 Exercices pour la retraite qui précède la vêture

 AVERTISSEMENT DE LA 4e ÉDITION

Dans la récente révision de sa législation, la Sainte Église ayant statué que la retraite pré­paratoire à la prise d'habit dans la vie religieuse, serait de huit jours au lieu de trois en usage chez nous jusqu'ici, il nous a paru bon de com­bler la lacune qu'offrait désormais la petite retraite de notre vénérée Mère Marie de la Con­ception. Ayant heureusement conservé toutes ses exhortations à ses novices, il nous a été facile de faire ce travail tout en la laissant parler encore ce langage si apprécié dans toutes les maisons religieuses. Et nous le livrons à l'impression en suppliant Notre-Seigneur de bénir et d'éclairer toutes les âmes qui la liront.

Les Carmélites d'Aix.

 J. M. J.

 Montrez-moi vos voies, Seigneur, et découvrez-moi vos sentiers (Ps).

Méditation pour la veille de la retraite

Prélude. — Représentez-vous le premier homme seul avec Dieu au moment de la création.

Premier Point

Par qui avez-vous été créée ? et pour qui deviez-vous vivre ? C'est ce que vous examinerez demain dans votre premier jour de retraite. Ce soir demeurez quel­ques instants en silence devant votre Créateur, pour vous remettre dans cette dépendance entière où se trouvait votre premier père sortant des mains de Dieu, ne connaissant que lui, ne devant obéir qu'à lui et n'aimant que lui. Oubliez tout ce qui a précédé ce jour heureux. Comptez pour rien tout l'univers. Dieu et vous : voilà tout ce que vous devez voir. Il faut entrer dans une nouvelle carrière ; il faut quitter tout ce qui tient au vieil homme, et pour cela vous remettre entre les mains de Dieu comme le limon dont vous avez été formée.

Deuxième Point

Appliquez-vous à vous dépouiller de toute pensée, de toute affection, de tout désir. Que le silence de votre âme res­semble à ce grand silence du monde au moment de la création, lorsque toutes choses attendaient, pour se mouvoir, l'ordre du souverain Maître. N'apportez à ses pieds que la disposition de devenir ce qu'il voudra. Voilà la grâce que vous devez demander en vous revêtant du saint habit.

Troisième Point

Peut-être n'avez-vous jamais fait de retraite, et comprenez-vous mal le but que vous devez vous proposer dans celle-ci. Vous croyez peut-être, au seul nom de retraite, que la ferveur sensible dans l'oraison est nécessaire ; qu'il faudrait, pour la bien faire, trouver le temps trop court en la présence de Dieu et déjà vous vous effrayez de ne sentir en vous que des dispositions contraires. Peut-être même avez-vous quelque répugnance à prendre un habit pauvre et grossier, que vous avez désiré cependant et que vous redoutez aujourd'hui.

Si cela est, et même pis encore, ne vous inquiétez pas. Il s'agit de vous préparer au sacrifice et non d'en goûter la douceur. Est-il étonnant que la victime se trouble à l'aspect du bûcher ? Ah ! que de fois des idées fausses ou exagérées ont porté les âmes au découragement ! Soyez plus sage ; et quand vous serez sans ferveur, plongée dans l'amertume, allez en retraite, pour y trouver ce que Dieu voudra, et pour y faire ce qu'il voudra. Allez-y pour le connaître et pour vous connaître. Allez-y pour suivre Jésus-Christ et vous former sur ce modèle.

 

premier jour

Première méditation

Les mêmes préludes marqués à ta Méditation précédente.

Premier Point

Dieu m'a créée pour lui. Combien de fois ai-je réfléchi sur cette vérité fonda­mentale ! Cependant ma vie ne me présente-t-elle aucun regret ? Ai-je vécu dans cette dépendance qui était une suite nécessaire de ma création ? Repasser ici vos premières années, ensuite votre adolescence, votre jeunesse, enfin tout le temps qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'à ce jour. Quels vides!... que de péchés!...

Deuxième Point

Quel était le bonheur du premier hom­me dans l'état d'innocence ? Son cœur, fait pour Dieu, communiquait avec lui sans obstacle. Le péché lui a fait perdre son privilège ; et dès lors il a perdu sa fidélité. Dieu était son créateur, il était donc son principe et sa fin. L'homme pouvait user des créatures selon ses be­soins, d'après le commandement même qu'il avait reçu de son Maître. Mais ces créatures ne captivaient pas ses affections ; et alors tout était dans l'ordre. Cet ordre a été troublé par le péché, dont les suites ont été terribles, et dont vous portez les malheureux germes dans un cœur qui ne devrait palpiter que pour Dieu.

Troisième Point

Comparez le bonheur de l'état d'inno­cence avec la dégradation où le péché a fait tomber le premier homme. Comparez aussi les heureux jours de votre vie, où vous n'aviez pas été infidèle, avec ceux où de justes regrets se sont élevés dans votre âme. Créée pour Dieu, en le fuyant vous avez fui le bonheur. Déplorez à ses pieds la perte de votre innocence. Laissez aller votre cœur à la douleur que lui causeront vos souvenirs ; et si vous comprenez, dans cette première oraison, combien vous avez besoin de retourner à votre origine, vous serez disposée à compren­dre aussi la nécessité de la pénitence.

Deuxième méditation

Prélude. —  Représentez-vous le père de l'enfant prodigue disant à ses servi­teurs : Apportez la première robe et l'en revê­tez; mettez-lui un anneau au doigt et une chaussure aux pieds.

Premier Point

Tel est le dessein de votre Père céleste dans la cérémonie de votre vêture. Vous avez dissipé cette part de l'héritage céleste qui vous était échue. Vous avez terni cette robe d'innocence que vous avez reçue dans le baptême. Depuis lors, com­bien de grâces n'avez-vous pas perdues? Choisie pour remplir une vocation su­blime, rappelez-vous, s'il est possible, combien de fois Dieu parla à votre cœur ; combien de mouvements salutaires agitè­rent votre âme, lorsque, soupirant après le bonheur, un instinct secret vous le fai­sait entrevoir dans le sacrifice de la vie religieuse, et que néanmoins, détournant la tête et faisant taire cette voix intérieure, vous cherchiez à vous persuader que ce n'était pas là votre voie ! L'enfant prodigue ne dissipa que des biens terrestres et périssables ; et vous, dépositaire de trésors célestes, pourquoi êtes-vous aujourd'hui si indigente ?...

Deuxième Point

Quelle doit être votre pensée à la vue de votre pauvreté spirituelle ? Vous de­mandez à la Religion qui vous a reçue dans son sein, un habit qui doit vous séparer du monde par sa grossièreté et sa pauvreté. Mais est-ce là tout ? et cette demande suffit-elle pour attester vos bon­nes dispositions? Non, sans doute. Péné­trez-vous des sentiments humbles qui animèrent le prodigue ; et en demandant un habit de pénitence, dites du fond de votre âme : Traitez-moi comme un de vos mercenaires. Loin de vous toute autre vue, tout autre désir que celui-là? Etre la der­nière de la maison, la servante des ser­vantes du Seigneur ; trouver tout ce qu'on vous donnera trop beau et trop bon pour vous ; consentir, en santé comme en maladie, à être traitée comme la per­sonne la plus pauvre et la plus indigente, je dis plus, comme une personne qui a tout dissipé, tout perdu par sa faute : voilà les vraies dispositions d'une âme pénitente. Sont-ce là les vôtres? Demandez-les à Notre-Seigneur. Et si vous com­prenez le prix des grâces que vous avez perdues, vous mettrez tout en œuvre pour les obtenir de nouveau de la miséri­corde de Dieu.

Troisième Point

Donnez-lui sa première robe. Il n'y a que deux voies pour aller au ciel : l'innocence ou la pénitence. Hélas ! avez-vous suivi la première? Non, sans doute. Entrez donc dans la seconde. Cet habit qu'on vous prépare sera cette première robe, parce que, étant un "vêtement de pénitence, il vous aidera à retrouver le trésor que vous avez perdu. Il est rude et pesant, c'est vrai ; mais aussi doit-il vous rappeler la croix du Sauveur, dont il est la figure. Il a fallu que le Christ souffrit et qu'il entrât ainsi dans sa gloire. Peut-il vous donner une plus grande marque de son amour, que de vous faire rentrer dans tous vos droits par la croix qu'il a choisie pour lui-même ? Voilà comment il vous reçoit et vous embrasse. C'est lui qui dit à vos supérieurs : Donnez-lui sa première robe. Il a tout oublié ; il vous revoit, et il vous pardonne, et il vous revêt de ses livrées. Ah ! gardez-vous bien de ne voir ici qu'une cérémonie tout extérieure ! Con­sidérez cette robe, et comprenez bien qu'elle est l'emblème de la vie pénitente que vous voulez embrasser. Sachez vous promettre, en la portant, un bonheur digne d'une âme religieuse : le bonheur de venger sur vous-même l'outrage que le péché fait à Dieu ; le bonheur d'être vouée à son service par l'amour et le sacrifice. 

Troisième méditation

Premier Point

Mettez-lui anneau à son doigt et une chaus­sure à ses pieds. Voilà la figure de l'alliance que Dieu veut contracter avec vous, et de la ferveur avec laquelle vous devez marcher dans son service. Ce ne sont encore, il est vrai, que les promesses de cette alliance sacrée qui doit vous élever aussi haut que les cieux. Mais avant de la contracter, les jours qui s'écouleront vous seront trop courts pour en com­prendre le prix. Combien d'âmes plus innocentes que vous ne jouiront pas d'une semblable faveur ! Ecoutez cette parole : Mettez un anneau à son doigt ; marquez-la comme l'épouse que j'ai choi­sie. Voilà ce que Dieu veut faire pour vous au lieu de vous rejeter après vos péchés. Demeurez en silence ; il vaut mieux se taire devant une si grande promesse, et surtout s'anéantir. Dieu seul peut vous faire comprendre ce que son amour vous prépare.

Deuxième Point

Que signifie cette chaussure qui va remplacer celle que vous portiez dans le monde ? Cette chaussure que la Religion vous donne et que l'on va mettre à vos pieds, comme à ceux de l'enfant prodi­gue, par l'ordre du Père céleste, qui veut que tout en vous soit nouveau, ah ! elle vous montre la ferveur avec laquelle vous devez marcher dans le service du Sei­gneur et dans les voies de la pénitence où vous entrez aujourd'hui.

Elle est pesante et sans art, parce que vos démarches doivent être à l'avenir graves et modestes, et parce que, comme notre divin Maître, tout en vous doit souffrir: Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, dit le prophète Isaïe, il n'y a pas une partie saine dans sa chair. Cependant il est la sainteté par essence, et vous êtes péché dès le sein de votre mère ! Serez-vous donc tentée de vous plaindre de ce que vous trouvez partout la souffrance et la croix ?

Troisième Point

Amenez un veau gras et faisons un festin ; car mon fils était perdu, et il est retrouvé. Souvenez-vous du jour où, rentrant en vous-même, vous vîntes comme un autre prodigue, vous jeter dans les bras de vo­tre Père céleste et vous asseoir à la table sainte. Vous causâtes alors de la joie aux anges, et il se fit une fête dans le ciel. Ce souvenir, si touchant pour un cœur sensible, a, sans doute, souvent ému le vôtre et fait couler de bien douces lar­mes ; mais n'oubliez pas que ce ne sont pas là des fruits tels que Dieu les demande, après qu'il a ajouté, à la grâce de votre conversion, celle de la vocation religieuse. C'est donc en ce moment que vous devez causer une seconde fois de la joie aux anges, en vous dépouillant des livrées du vieil homme, pour vous revêtir de celles de Jésus-Christ. C'est dans ce moment solennel que vous devez apporter au céleste banquet les dispositions d'une âme qui retrouve un Père plein d'amour et de miséricorde. Promettez-lui d'être à l'avenir l'ornement de sa maison sainte. Demandez-lui un cœur nouveau. Sans cela, que serait un habit qui ne change­rait que l'extérieur ? Répétez souvent, dans ces jours de retraite, ces paroles du Psaume 50 : Créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu, et renouvelez dans mon intérieur l'esprit de droiture et de justice.

Quatrième méditation

Premier Point

Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits ? Voilà ce qui doit vous occuper aujour­d'hui : le sentiment de la reconnaissance. Qu'avez-vous fait pour être retirée de tant de périls, où peut-être vous couriez tête baissée ? Qu'avez-vous fait pour avoir été choisie au milieu du monde et transportée, comme par miracle, dans la terre du Carmel ? Six mois viennent de s'écouler, pendant lesquels vous avez été soutenue au milieu des tentations et des combats qui sont le partage de ceux qui veulent s'attacher au service de Dieu dans la vie religieuse. Qui est-ce qui vous a empêchée de tourner le regard en arrière, tandis que bien d'autres ont quitté ce port assuré pour s'aventurer de nouveau sur la mer orageuse du monde ?

Combien de fois, ne craignez pas de l'avouer, vos yeux et votre cœur se sont portés vers les objets de votre sacrifice, vers les lieux qui charmèrent votre en­fance ! Combien de fois vous avez été sur le point de reculer devant les austérités de la vie religieuse, et surtout devant le renoncement intérieur que vous aperce­viez à chaque pas ! C'est Dieu, c'est sa main toute-puissante qui vous a soutenue. Que lui rendrez-vous donc pour les soins vigilants qu'il vous a prodigués, comp­tant tous vos pas, tous vos soupirs, toutes vos douleurs, comme si vous aviez été sa seule créature ? Oh ! que lui rendrez- vous donc ?...

Deuxième Point

Je prendrai le calice du salut. La recon­naissance de sentiment est peu de chose ; elle passe comme le sentiment qui la fait naître, et ne laisse presque aucune trace. Ce que Dieu désire, c'est une reconnais­sance d'action : L'esprit est prompt, mais la chair est faible. On comprend aisément que l'on doit tout à Dieu. On saisit avec fer­veur la croix, qu'il nous présente comme le moyen de lui prouver notre amour. C'est cependant ce calice du salut qu'il faut envisager aujourd'hui. Approchez vos lèvres, goûtez cette amertume, con­sidérez la Croix, soupesez-la, placez-la en esprit sur vos épaules, et voyez si vous pourrez marcher avec elle, non pas un jour, mais toute la vie. Votre divin Maître vous permet de tomber sous son poids, pourvu que vous vous releviez.

La démarche que vous allez faire en vous revêtant du saint habit ne vous en­gage pas, il est vrai, d'une manière irré­vocable ; mais ne la faites pas légèrement. Songez que vous allez vous introduire dans la vie crucifiée, humble et pauvre, qui est le partage d'une religieuse. Ne vous dissimulez rien, et si votre volonté n'est pas assez forte, vous êtes encore à temps de reculer...

Troisième Point

Et j'invoquerai le nom du Seigneur. Voilà votre force, voilà votre sûreté. Sentez bien que jamais une créature mortelle ne pourrait embrasser une vie si contraire à la nature, et bien moins encore y persé­vérer, si Dieu lui-même, qui l'appelle, ne s'engageait, pour ainsi dire, avec elle et pour elle. Les vertus que sa grâce fera germer dans votre cœur seront son ou­vrage, et, en les couronnant un jour dans le ciel, il couronnera ses propres dons.

Apprenez donc à vivre dans une dé­pendance entière de ce Dieu d'amour, qui vous comble de tant de biens, et qui toujours, si vous êtes fidèle, vous donnera de quoi lui donner à votre tour. Offrez-lui donc votre volonté avec plénitude de cœur, et dites-lui : Que vous rendrai-je pour tous vos bienfaits? Et que voulez- vous de moi? Je prendrai ce calice du salut; mais ma main tremblante n'aura pas la force de l'approcher de mes lèvres. J'in­voquerai donc le nom du Seigneur, ce nom sacré, qui met en fuite les démons, et je deviendrai terrible à mes ennemis. Je n'ai qu'à vouloir, et ma faiblesse se changera en force, mes combats en triomphe, et mes sacrifices en joie. Je vous devrai tout, ô mon Dieu ; et pour les grâces que vous m'avez faites, je vous offrirai encore ce que ces grâces auront produit dans mon cœur.

 

deuxième jour

Première méditation

Premier Point

Quelle pensée frappe tout naturelle­ment une âme qui a quitté le monde et qui sent le vide des créatures ! Ah ! n'est-ce pas celle que l'apôtre Saint Jean met devant nos yeux au début de son sublime évangile : Au commence­ment était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu... Toutes choses ont été faites par Lui... C'est dans cette éter­nité que l'âme va puiser la source de son bonheur, car elle aime ce Dieu toujours existant, et va trouver sa propre origine dans le sein de ce Dieu à qui elle était présente avant la création du monde. Voilà sa gloire. « J'étais dans la pensée de Dieu de toute éternité. » Voilà ce qui la rend plus grande que tout ce qui passe. Toute affection mortelle est bannie de son cœur ; par conséquent, tous les cha­grins que cause la perte des objets créés ne l'ébranleront plus. Fixée en Dieu son principe, elle le considère comme sa fin nécessaire ; elle le possède par l'espérance et par la foi ; elle l'aime comme l'objet immuable qui n'est point sujet au chan­gement.

Deuxième Point

Ce Verbe qui était au commencement est toujours le même, mais qui est plus chan­geant, plus mobile que l'homme! Quelle fragilité dans les âmes les plus saintes ! Quel vide, quelles lacunes dans les vertus qui nous semblent les plus solides ! Peut-on compter un seul instant sur soi-même, sur ses résolutions, et même sur une vie tout entière consacrée au Seigneur ? Non, et c'est pourquoi à la base de cette nouvelle existence que nous inaugurons, nous devons mettre l'humi­lité et l'esprit de foi. Oui, je me réjouirai en Dieu, mon Seigneur, parce que ma bassesse fait ressortir sa grandeur ; ma faiblesse fait connaître sa force, ma misère, sa toute puissance, et je m'écrie avec l'apôtre des nations : « Quand je suis faible, je suis fort. Je ne me glorifierai que dans ma faiblesse afin que la vertu de Jésus-Christ demeure en moi. »

Troisième Point

Ce Verbe qui était au commencement est venu pour être notre Lumière. C'est lui qui, après nous avoir montré le néant du monde et la source du vrai bonheur, nous fait comprendre qu'entre ce néant et cette source, il faut savoir s'oublier soi-même. Oublier le monde est quelque chose, mais ce n'est que la moindre partie du travail de la perfection ; pour s'abreuver aux sources du Sauveur qui sont esprit et vie, il faut se quitter soi-même ; après avoir oublié tout ce que vous avez appris hors du cloître ; il faut vous laisser façonner à la sublime science de l'abnégation qui est la clé de l'amour divin, de cet amour qui en nous montrant que nous ne sommes rien, nous fait voir en même temps que Dieu est tout et qu'il nous veut tout à Lui.

Deuxième méditation

Premier point

Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; c'est moi qui vous ai choisie. Le monde chante ses folles joies, il est juste que vous chantiez les miséricordes toutes gratuites de celui qui vous a élue pour ainsi dire sans vous. Oui, sans vous, car sans cette grâce, sans cette poussée divine qui vous travaille depuis plus ou moins longtemps, seriez-vous au milieu de son peuple de prédilection ? Seriez-vous placée, par une vocation sainte au-dessus des orages du siècle ? Encore que vous n'y soyez pas encore fixée irrévocablement, l'appel divin est là, et s'il persiste à sa faire entendre pendant ces huit jours de retraite ménagés tout exprès pour l'écouter plus intimement, vous avez à songer aux obligations qu'il vous impose de façon stricte et à sonder votre volonté à ce sujet.

Deuxième Point

Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; c'est moi qui vous ai choisie. Ce choix divin vous oblige à une séparation totale avec tout le créé d'abord, puis avec vous-même et c'est là le difficile. Mais quand l'âme est bien éclairée sur l'honneur qui lui est fait, et sur la gloire qu'elle rend à Dieu en y correspondant dignement, la volonté s'oriente d'elle-même vers ce détachement complet, car elle comprend sans peine que cette doctrine du renoncement, c'est, pour elle, la doctrine du bonheur, même dès ici-bas. L'âme, alors, n'a qu'un désir : s'unir par le sacrifice à son Bien-Aimé de façon à pouvoir dire en vérité : Il est tout à moi et je suis toute à Lui et avec le grand apôtre : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »

Troisième Point

Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; c'est moi qui vous ai choisie. Si vous n'étiez pas , disposée à tous les sacrifices pour corres­pondre à cette élection de si haut prix, ne parlons plus de bonheur dans l'arche sainte, dans l'asile béni qui vous a entr'ouvert sa porte. Le bonheur, vous ne l'y goûterez point. Vous serez une vic­time, non de l'amour divin, mais de votre amour-propre. Vous sentirez les amertu­mes de la vie, le poids de la croix, mais sans l'onction de cette grâce intime qui les fait aimer et en fait retirer du profit. On n'est pas justifié par des pénitences, mais par l'amour qui les fait embrasser, et cet amour comporte l'oubli de soi. Mais vous répondrez à l'amour de Jésus par l'amour ; c'est cet amour, un amour de sacrifice joyeux et généreux qui brû­lera l'holocauste. Les avances divines demandent ce retour.

Troisième méditation

Premier Point

Si quelqu'un ne renaît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. C'est la fidé­lité à la grâce, c'est l'amour qui seuls peuvent opérer cette création nouvelle qui ne nous coûte que parce qu'elle est précédée de notre propre destruction. On a horreur de n'être rien, l'anéantissement révolte et cependant le royaume de Dieu ne peut s'établir que sur les ruines de notre amour-propre. Notre bonheur dé­pend de ce règne de Dieu, et jamais une âme qui ne lui sera pas entièrement sou­mise, ne sera heureuse. Jamais une âme pour laquelle ce qui est créé est encore quelque chose ne pourra sentir la force de ces paroles : « Je suis toute à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est tout à moi. »

Deuxième Point

Si quelqu'un ne renaît de nouveau, il ne peut voir le royaume des cieux. Que les voies de Dieu sont belles ! Qu'elles sont justes ! Que les desseins de sa Providence sont admirables et qu'il est important d'y entrer, de s'y soutenir, d'y persévérer au milieu de tout ce qui peut s'y rencontrer de crucifiant pour la nature et de con­traire à notre raison. Pour mieux dire, si nous voulons marcher dans ces voies si belles sans nous lasser, sans nous éga­rer jamais, livrons-nous sans réserve à la conduite de la grâce, plaçons-nous dans les mains de Dieu comme la matière pre­mière de notre création et donnons-lui un pouvoir absolu pour nous refaire à son gré et d'une façon qui l'honore. Nous sa­vons, mieux que Nicodème ce qu'il veut nous dire en nous parlant de cette nou­velle naissance qui seule donne accès à ce royaume que nous sommes venues chercher en religion.

Troisième Point

Si quelqu'un ne renaît de l'eau et du Saint- Esprit il ne peut entrer dans le royaume des cieux. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. N'y a-t-il pas en ces quelques mots de Notre-Seigneur à Nicodème tout le programme d'une débutante dans la vie religieuse. C'est le Saint-Esprit, ce grand éducateur de la perfection qui doit être appelé de nos dé­sirs et de nos vœux pour parfaire l'œuvre si bien commencée par Jésus, Jésus lui- même nous y invite. Il est nécessaire de s'enfoncer dans cet abîme de sagesse, dans cet abîme d'amour pour se pénétrer des mystères inconnus au monde dont la folie de la croix et du renoncement sont les principaux. C'est l'Esprit-Saint qui seul est chargé de soulever le voile qui sépare la terre des cieux et fait vivre par avance dans ce sanctuaire où la divi­nité se communiquant à l'âme fidèle en fait sa proie et ses délices. Un long che­min nous reste à faire pour en arriver là, mais il est bon d'entrevoir ce but qui ne manque jamais à qui le veut bien.

Quatrième méditation

Premier Point

J'ai passé près de toi, et voyant que le temps d'être aimée était venu pour toi, j'eus pitié de ta jeunesse et je t'offris mon alliance. Ces paroles d'Ézéchiel sont-elles assez tendres et émouvantes et ne sont-elles pas l'histoire fidèle de ce qui s'est passé pour vous, âme privilégiée ? Rendre amour pour amour n'est-ce pas le besoin de votre reconnaissance ? Loin de vous donc désormais, tout intérêt particulier, tout amour de vous-même. La gloire de Dieu, les intérêts de Dieu doivent seuls vous toucher. Heureuse alors, la paix de Jésus-Christ qui surpasse tout sentiment, la joie du Saint-Esprit rempliront votre cœur.

Deuxième Point

Ce cœur est fait pour Dieu seul, et, selon l'expression de Saint Augustin, il sera dans l'inquiétude et l'agitation tant qu'il ne se reposera pas en ce centre unique et nécessaire pour lui. En vous ou­bliant pour Dieu, vous remplirez la mis­sion si glorieuse qui vous est dévolue sur la terre : vous attirerez des âmes à son service. Après nous avoir raconté de façon si splendide ce qu'est le Verbe, Saint Jean ajoute : « Il est venu chez\ les siens et les siens ne l'ont pas reçu. Que cette pensée est déchirante et comme elle doit vibrer dans votre âme pour l'inviter à une prière ardente, humble et sincère afin d'entrer résolument dans cette voie du sacrifice que le Verbe exige de l'âme qu'il veut épouser dans la foi. Il est venu chez soi. Oui, tout lui appartient, puisque tout a été fait par lui, mais combien plus l'âme qu'il appelle de façon spéciale à marcher à sa suite.

Troisième Point

Toutes choses ont été faites par lui. Oui, chaque créature est l'ouvrage de ses mains adorables, le souffle de sa bouche divine et la conquête de ses souffrances et de son sang. Et pourtant, qui pense sérieusement à cela ? Où sont les âmes qui se regardent comme la propriété de Dieu et se soumettent à son empire ? Où sont même les âmes religieuses en qui il règne en souverain, sans éclipse, sans reprise, sans surprise ? Qui consent à se laisser détruire par sa divine jalousie, à perdre son existence naturelle pour ne vivre que de cette vie surnaturelle à laquelle elle est appelée. Vous qui com­mencez, soyez celle-là. Soyez cette âme fortunée qui, fière et joyeusement confuse de l'amour du Verbe, n'a de repos que dans la poursuite de cet idéal : rendre amour pour amour, même au prix de tous les sacrifices.

 

troisième jour

Première méditation

Premier Point

J'ai dit : C'est aujourd'hui que je commence .Après David, nous devrions, chaque jour, répéter ce petit mot qui donnerait toujours à notre âme un nouvel élan, qui la rendrait plus vibrante et plus souple sous la touche de la grâce. Mais si cette parole est bonne à répéter toute la vie, elle est surtout à propos au début de la vie religieuse où vraiment il faut, en ou­bliant les habitudes du monde, se faire à de nouvelles. Et ces nouvelles habitudes nous sont enseignées par des voix auto­risées auxquelles nous devons obéissance. L'obéissance ! chérissez-la comme la sûreté de toutes les vertus religieuses. Voyez Dieu dans toutes celles qui sont chargées de votre conduite à quelque degré que ce soit, et que le changement qui pourra s'opérer en elles n'en apporte pas à vos dispositions à leur égard : dispositions de confiance, de dépendance.

Deuxième Point

J'ai dit : C'est aujourd'hui que je commence. Ce commencement, ce recommence­ment perpétuel forme les degrés de notre perfection qui n'est jamais atteinte ici- bas. Mais souvenez-vous qu'il n'est pas de perfection possible sans la pratique de l'obéissance. Sans la plus entière dépen­dance, ne pensez point parvenir à la per­fection de votre état. C'est l'obéissance qui sauve la novice, c’est l'obéissance qui fait la religieuse. Toutes les consolations de la vie contemplative, toutes les assu­rances intérieures qu'une âme peut rece­voir sont suspectes si elle ne soumet tout à l'obéissance.

Troisième Point

Ne vous étonnez jamais des tentations contre l'obéissance, ne vous étonnez pas de vos révoltes intérieures et des répu­gnances très particulières qu'a la nature dès qu'il s'agit de se soumettre. Dieu n'at­tache pas toujours une consolation sensible aux avis qu'on nous donne et à la manière dont on nous conduit, mais tou­jours il donne la paix de l'âme à celle qui est guidée par l'esprit de foi et qui prend, comme venant de Dieu, la conso­lation ou l'amertume. Ne vous étonnez pas non plus de vos imperfections, de vos fautes en cette matière, car par elles, vous apprendrez à vous connaître, à vous humi­lier et à redire en toute vérité : « C'est aujourd'hui que je commence. »

Deuxième méditation

Premier Point

J'ai dit : Vous êtes mon Dieu et mes destinées sont entre vos mains. Voilà bien le mot de l'abandon ! Qu'il soit le vôtre ! Donnez-vous tellement au bon Maître qu'il puisse opérer en vous une parfaite transformation. Si vous devez être une religieuse médiocre, mieux vaudrait mille fois pour vous quitter la terre promise que vous habitez avant d'en profaner la demeure. La vie religieuse, je veux dire la vie parfaite, la perfection est une monta­gne et vous savez ce que l'on souffre pour gravir un point élevé d'où l'on découvre de splendides horizons. Il faut partir de grand matin, essuyer ensuite le poids du jour et de la chaleur, se déchirer les pieds. Enfin, endurer pour jouir est la maxime du mondain lui-même. Quelque faible que soit cette comparaison, appliquez-la à votre situation présente.

Deuxième Point

Mon Dieu, mes destinées sont entre vos mains. S'il y a une seule étincelle de l'amour divin dans votre âme, vous serez bientôt convaincue que vous devez tout donner, tout souffrir, tout immoler pour parvenir, même dès cette vie, à la posses­sion du souverain bien. Oui, dès cette vie, car si saint Paul veut que la conver­sation d'un chrétien soit dans le ciel et que son cœur y habite, à plus forte raison doit-il en être ainsi d'une religieuse dont toutes les affections doivent nécessairement être au ciel. Mais ne vous y trompez pas, habiter le ciel sur la terre, c'est se séparer de soi-même et de tout le créé, c'est éprouver, par conséquent, les dou­leurs et les angoisses de cette séparation. Je dis plus, c'est l'éprouver continuelle­ment, parce que Dieu a disposé divers degrés dans l'âme, afin que, passant de l'un à l'autre, marchant de clarté en clarté, elle voit un jour le Dieu des dieux dans Sion.

Troisième Point

Mes destinées, ô mon Dieu, sont entre vos mains. S'abandonner à Dieu pour la mar­che en avant, ce n'est pas se fixer dans un calme plat qui ne laisse rien à faire. Oh ! non, la lutte ici-bas est de toutes les heu­res. Quand l'âme a gravi quelqu'un de ces degrés dont parle le Psalmiste, lors­qu'elle se croit en assurance, lorsqu'il lui semble qu'elle va se reposer tranquille­ment en Dieu, Dieu lui-même permet à l'orage de fondre sur elle, sous forme de contradictions, d'humiliations d'épreuves de toutes sortes. Oh! qu'elle ne se décou­rage pas, mais qu'elle lutte vaillamment en comptant absolument sur Celui à qui elle a remis ses destinées. Il lui sera pro­fitable de faire une longue et continuelle expérience de sa misère et de son néant et de pouvoir dire à Dieu sans cesse : Je ne suis rien, mais vous êtes tout, et j'au­rai en vous une confiance aveugle et in­vincible.

Troisième méditation

Premier Point

C'est eu Jésus que nous avons été élues, ayant été prédestinées suivant la résolution de celui qui opère toutes choses d'après le conseil de sa volonté, pour que nous servions à la louange de sa gloire. Sont-elles assez belles, assez profondes ces paroles que saint Paul adressait aux Éphésiens et avec eux à tous les chrétiens. Etre élue, être prédestinée par Dieu pour servir à sa louange ! Pour ne pas en être écrasé, il faut méditer cette parole auprès de la crèche. Auprès de la crèche où repose le divin Enfant, l'âme ne sait plus qu'adorer et se taire dans un calme joyeux car elle est comme obligée de s'oublier pour ne plus contempler que le tableau qu'elle a sous les yeux. Lui, notre modèle, en qui nous sommes tous prédestinés, comment loue-t-il son divin Père ? Par l'anéantis­sement, par l'immolation complète. Le moi humain doit expirer auprès de la crèche.

Deuxième Point

Nous sommes élues pour servir à lu louange de sa gloire. Cette louange de la terre n'est qu'un continuel sacrifice. Il n'y a que le sacrifice qui nous assimile à Jésus et par le sacrifice nous montons avec Lui à Dieu. Comment notre raison n'est-elle pas subjuguée auprès de la crèche ? Comment notre amour-propre pourrait-il encore avoir le dessus sur l'amour divin lorsque Jésus-Christ de­vient pauvre, humble, obéissant pour nous. Ne retirer aucun fruit de ce mystère, c'est le contempler en se regardant soi-même, en écoutant ses goûts ou ses impressions du moment, sans chercher Dieu dans la vérité.

Troisième Point

C'est en Jésus que nous avons été élues.... Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui et il sera dans tous les siècles, disait en­core saint Paul, et chacun de nous peut trouver en chacun de ses mystères un fruit qui lui est propre. Le fruit de la Rédemption est toujours actuel. L'âme qui veut le recueillir n'a qu'à entrer avec générosité dans les desseins infinis de la sagesse incréée. Tous nous étions présents à ce conseil éternel qui a préparé l'Incar­nation du Verbe. Dès lors, Dieu traçait la voie dans laquelle nous devions mar­cher avec la mesure de grâces que chacun de nous devait y trouver. Voilà qui doit retenir notre application ; correspondre à cette grâce, ne pas s'épargner ; ne pas rendre inutiles les larmes du Sauveur naissant ; larmes divines qui viennent en apparence de la faiblesse d'un enfant, mais dont la source véritable est l'ingra­titude des hommes.

Quatrième méditation

Premier Point

C'est dans le Christ que nous avons été élus avant la création du monde, pour que nous soyons saints et répréhensibles devant Dieu... Etre saint, dans la vie religieuse, c'est s'oublier, et s'oublier par amour pour Notre-Seigneur, c'est s'occuper de Lui, non pour en jouir, mais dans l'intérêt de sa gloire mille fois plus chère à un cœur généreux que tout ce qui le touche personnellement. Etre saint, c'est se re­poser sur Lui de tout ce qui nous con­cerne, en croyant à son amour qui date pour nous de l'éternité. Il nous dit au fond du cœur ce qu'il disait à sainte Ca­therine de Sienne : « Ma fille, pense à moi, et je penserai à toi. »

Deuxième Point

Etre saint, c'est persévérer dans cet abandon qui donne à l'âme tout le calme dont elle a besoin pour être toute aux choses de son Père. Que d'occupations inutiles dans notre esprit et notre cœur ! Que de souvenirs du passé qui devraient être ensevelis pour toujours dans un profond oubli ! Que d'inquiétudes sur le présent auxquelles il n'y aurait d'autre réponse à donner que cette parole de l'apôtre saint Jacques : « En quelque état que vous soyez, présentez à Dieu vos deman­des accompagnées d'actions de grâce. Cette action de grâce anticipée, qu'elle est glo­rieuse à l'amour, et comme elle est puis­sante sur le cœur de Dieu ! Un acte de confiance illimitée, voilà la vraie preuve de l'amour, et l'amour, c'est la sainteté, c'est l'élément de la sainteté.

Troisième Point

Etre saint, c'est donner tout ce que l'amour exige, et cela va loin. L'âme pos­sédée de cet amour fixe son regard sur la volonté de son Maître et l'accomplit sans cesse. Que lui importe alors ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas, si on l'es­time ou si on la méprise. Elle ne veut pas même le savoir. Elle a trouvé un objet trop grand, trop élevé pour s'en laisser distraire, ne fut-ce qu'une minute. Voilà comment s'accomplit entre Dieu et l'âme cette union dont on parle si souvent et qu'on comprend si peu ! Daigne le Sei­gneur nous en instruire Lui-même et nous conduire à la pratique de cette perfection vraie et solide qui rend l'âme capable de s'unir à son Bien-Aimé.

quatrième jour

Première méditation

Premier Point

Si vous ne devenez semblables à de petits enfants vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.  Ne vous le dissimulez pas: tout en aspi­rant depuis bien des années peut-être à la vie religieuse, tout en ayant fait bien des efforts dans le temps du postulat pour en prendre les idées, vous avez encore en vous quelque chose de l'esprit du monde. Il n'y a pas longtemps que vous l'avez quitté et ce monde est si opposé à la vie religieuse qu'il faudra longtemps pour en effacer la trace : le langage, la démarche, tout l'extérieur s'en ressent, et l'intérieur en est aussi bien empreint. Le jugement propre ne meurt pas de mort subite. On a ses idées, ses vues, ses crain­tes, que sais-je ? On n'est pas petit en­fant. Si on plie à la voix de l'obéissance, c'est quelque chose, sans doute, mais ce n'est pas encore ce qui fait la vraie religieuse. Demandez à Notre-Seigneur qu'il forme en vous cette volonté généreuse qui, après avoir tout sacrifié, se sacrifie elle-même en tout et partout.

Deuxième Point

Si vous ne devenez semblables à de petits enfants vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Pour vous, actuellement, ce royaume des cieux, c'est la vie sainte, la vie religieuse que vous désirez embrasser, cette vie où la prise d'habit vous donne un accès plus intime. Recevoir le royaume de Dieu en enfant, c'est croire à tout ce qu'on vous enseigne comme si le bon Maître vous parlait Lui-même, c'est ne se justifier jamais, c'est ne se croire capa­ble de rien, c'est passer inaperçue dans la communauté, vivant sous le regard de Jésus et se contentant de ce regard, c'est être toujours prête à tout, soit que le devoir coûte, soit qu'il plaise, et le tout par amour.

Troisième Point

Si vous ne devenez semblables à de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. Méditez ce que dit notre sainte Mère Térèse sur le Pater. Mon Dieu que c'est simple : vouloir ce que Dieu veut et lui demander que cette volonté s'accomplisse en nous. Cette volonté n'est pas toujours facile, cette volonté divine est parfois bien crucifiante, mais ne vous découragez pas devant la difficulté et la répugnance de la nature ; priez, priez encore ; dites le Pater. Mon Père ! quelle parole ! elle suf­fit pour de longues oraisons. Un Père céleste qui veut notre bien et qui peut tout ! mais pour obtenir il faut se déta­cher de sa propre volonté, de ses idées naturelles. Eh bien ! laissez-vous con­duire, soyez petite enfant, encore une fois, et vous y parviendrez.

Deuxième méditation

Premier Point

Transformez-vous par le renouvellement de l'esprit afin que vous éprouviez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Cette parole qui était adressée par saint Paul aux nouveaux chrétiens de Rome est mer­veilleuse d’à-propos pour l'âme au début de la vie religieuse, l'âme ayant entendu l'appel de Dieu et qui cherche à y répon­dre dignement. Dans l'ordre de la perfec­tion, rien ne se fait sans le secours de l'oraison, sans ce commerce intime de la terre avec le ciel. C'est dans l'oraison que l'âme se rend compte qu'une vie impar­faite ne remplira jamais le but que Dieu s'est proposé en la retirant du monde, c'est dans l'oraison qu'elle voit combien lui est nécessaire un grand courage moral, une énergie que n'émoussent point les épreuves. C'est dans l'oraison qu'elle trouve cette union divine à laquelle elle doit tendre, union qui sur la terre opère cette heureuse transformation dont il est question ci-dessus.

Deuxième Point

Transformez-vous par le renouvellement de l'esprit... L'union consommée avec Dieu, c'est la vision béatifique dont on ne jouit que dans le ciel ; ici-bas cette union n'a que de faibles écoulements, mais qui suf­fisent à nous transformer et à nous donner toute la somme de bonheur dont nous sommes capables et que ni épreuves, ni souffrances ne nous enlèvent dans leur partie essentielle. Le chemin le plus sûr pour arriver à cette heureuse union que Jésus a demandé à son Père pour nous, avant de quitter la terre, c'est de perdre notre volonté dans celle de Dieu, par l'obéissance à ceux qui nous le représen­tent, par un acquiescement continuel à tous ses desseins, quels qu'ils soient. Tous, dans les mains divines seront pour nous moyens de perfection et d'autant plus sûrs que nous n'aurons rien choisi.

Troisième Point

Transformez-vous par le renouvellement de l'esprit... Disons-nous bien que la vo­lonté de Dieu est que nous soyons saintes et que sa sagesse divine, sa providence de chaque instant pourvoient abondam­ment à notre sanctification. Surnaturalisons nos moindres actions par les gran­des vues de la foi et lorsque l'obscurité semble envahir notre âme, que cette foi, comme un divin flambeau guide toujours nos pas. De terrestres qu'ils ont été jus­qu'ici, nos esprits doivent être tout célestes, et à l'aide de cette transformation ne plus rien considérer qu'au point de vue de l'éternité.

Troisième méditation

Premier Point

Le voilà qui vient, bondissant sur les mon­tagnes, franchissant les collines. Oui, le Bien- Aimé, de votre âme, Jésus vient à vous, bondissez à votre tour, préparez-lui les voies. Que votre désir de le recevoir ne soit point faible. Que votre âme ne soit rétrécie, occupée de bagatelles. Que vo­tre intérieur ait assez de calme pour com­prendre le moment de la grâce et jouir de sa douce influence. Oui, le silence, le calme sont les conditions nécessaires pour attirer et retenir les divines faveurs en vous. Dieu n'agit point dans une âme agitée et préoccupée d'elle-même ou des créatures.

Deuxième Point

Le voici, il est derrière notre mur, il re­garde par la fenêtre, il regarde par le treillis. Jésus est tout proche, mais il ne veut point entrer, point se communiquer à une âme qui n'est point prête à l'enten­dre, à le recevoir, à une âme qui n'est pas seule. L'amour veut l'intimité de la solitude, il ne s'abandonne librement que dans cette condition. Secouez donc tout ce qui est un empêchement à ses secrètes et amoureuses communications. L'orai­son ne produit aucun fruit en quiconque n'est pas libre intérieurement. Le temps s'écoule, on effleure les vérités divines, mais on ne s'en pénètre pas: Les actes d'amour et de confiance s'échapperont encore machinalement de cette âme, mais elle ne sera pas admise dans les celliers du Bien-aimé, dans ces celliers où l'on boit le vin de la générosité et des vertus héroïques. Dégagez; dégagez-vous pour en jouir.

Troisième Point

Mon Bien-aimé prend la parole et me dit : « Lève-toi mon amie, et viens. » Au moin­dre effort fait pour l'entendre, Jésus se montre sensible et aussitôt il parle : Lève- toi ; je te veux un dégagement qui te tienne entre le ciel et la terre. Pour répondre à ta vocation, pour répondre aux grâces insignes qui te sont destinées, pour y répondre dignement, l'oubli des créatures est nécessaire ; le silence, le recueillement ne le sont pas moins. Lève- toi, élève-toi au-dessus de tout, et tu fran­chiras ces degrés sublimes qui rendent la vie religieuse semblable à celle des anges, qui te fera prendre rang parmi ces âmes de choix, qui séparées du monde de fait et de cœur, soutiennent l'Eglise, conver­tissent les pécheurs et servent de modèles.

Quatrième méditation

Premier Point

Je les prendrai dans des liens d'amour. Cette parole du prophète Osée, ou plutôt cette parole divine, passant par la bouche de son prophète, arrête l'âme et l'émeut singulièrement. Oui, la chaîne dans la­quelle Dieu a résolu de nous prendre est une chaîne d'amour. Ne la rendons pas pesante par mille retours, mille scrupules aussi onéreux à notre âme que peu glo­rieux à Dieu. Nos fautes passées, nos imperfections actuelles n'empêchent pas Dieu de nous aimer. Tout doit être immolé chaque jour avec le reste de la victime, et cela fait, servons le bon Dieu avec générosité et avec toutes les ressources d'un dévouement que tarissaient infailli­blement nos préoccupations mesquines. Croyez bien que les fautes involontaires, qui échappent si souvent à notre fragilité sont bien plutôt effacées par l'amour, par l'humiliation qui nous en revient que par une inquiétude scrupuleuse qui tend à nous embrouiller, à nous décourager, et voilà tout.

Deuxième Point

Je les prendrai dans des liens d'amour... Votre cœur a besoin d'aimer et d'aimer un objet infini. Vous avancerez donc beau­coup en vous livrant à cet amour que Dieu vous offre avec tant de délicate pré­venance, en vous livrant aussi à la recon­naissance, à l'abandon. Mais vous recu­lerez aussitôt que vous voudrez tout voir, tout compter, en vous occupant de vous- même. Oh! que la belle simplicité est nécessaire pour aller à Dieu de la façon qui lui agrée le plus, car l'âme simple est dilatée, tandis que celle qui ne l'est pas, est facilement resserrée et la grâce ne peut agir librement en celle-ci parce que les issues en sont obstruées. L'amour ne se conçoit que joyeux, et Dieu aime sur­tout ceux qui donnent gaiement.

Troisième Point

Je les prendrai dans des liens d'amour... L'amour se goûte mieux dans l'ombre et le mystère. Appliquez-vous à cette vie cachée en Dieu par laquelle vous le glo­rifierez d'autant plus que vous serez plus anéantie, plus morte à vous-même. Esti­mez toutes les actions de la vie religieuse, si petites et si viles qu'elles soient en apparence, et dites-vous bien que Jésus- Christ, notre divin Modèle n'a pas moins procuré la gloire de son Père et le salut du monde pendant les trente ans de sa vie cachée, que par les miracles de sa vie publique, que par les douleurs de sa Pas­sion et de sa mort. — Revenez toute votre vie à ces vérités pratiques; revenez- y dès que vous sentirez se ranimer en vous l'estime de ce qui flatte l'amour- propre, même dans les œuvres que l'on fait pour la gloire de Dieu et le bien des âmes. Revenez à cette maxime si vraie et si sage que tout ce que nous pouvons faire de plus admirable n'est rien en soi, mais que c'est le cœur et l'intention que Dieu regarde. Il nous attire à Lui par les liens de son amour prévenant ; ravissons- le à notre tour par notre fidélité à y cor­respondre.

 

cinquième jour

Première méditation

Premier Point

Si quelqu'un veut venir après moi qu'il se renonce lui-même. Combien ne se méprend- on point sur la vraie perfection. Que de craintes ! que de réflexions sur soi-même, sur ce qu'on sent ou ne sent pas, sur la manière dont on agit envers nous, sur nos souffrances, nos joies, que sais-je en­core ? sur le moi enfin, l'idole favorite, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non. Un seul regard sur l'Évangile suffirait pourtant à nous éclairer, à nous fixer, à nous faire gravir d'un pas rapide la montagne de la perfection. « Si quel­qu'un veut venir après moi qu'il se renonce lui-même. » Le renoncement, voilà le grand secret !

Deuxième Point

Qu'elle est difficile à gravir, cette mon­tagne de la perfection, pour l'âme pares­seuse et tendre sur elle-même. Qu'elle est douce et consolante pour l'âme énergique, bien décidée à ne se compter pour rien, à s'immoler à la gloire de Dieu pour le monde entier. Cette âme avide de sacri­fices découvre à chaque pas ceux que les mille détails de la vie religieuse avec ses règles et ses usages lui offrent ; elle les embrasse tous, et si la nature les redoute, la grâce les saisit et en fait sa nourriture habituelle ; elle est avide de s'emparer comme de perles précieuses, des occa­sions de se mortifier, de s'humilier, de s'oublier. Voulez-vous être cette âme ?

Troisième Point

Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même. Dieu demande beau­coup à celui qui a beaucoup reçu. Mais il ne demande pas pour l'ordinaire ces ver­tus et ces sacrifices éclatants qui portent par eux-mêmes la force qui les fait accom­plir. Notre-Seigneur aime à trouver son élue fidèle en de petites choses, fidèle dans le secret de son âme à toutes les touches de la grâce, fidèle dans sa conduite à cette multitude d'actes imperceptibles et répétés tant de fois dans une journée de la vie religieuse ! Qu'elle est belle cette fidélité constante et cachée, que les regards de la terre n'aperçoivent pas, mais qui ravit le cœur de Celui qui s'est anéanti Lui-même parce qu'il l'a voulu, et qui a accompli toute la loi jusqu'à un iota. 

Deuxième méditation

Premier Point

A Dieu Seul honneur et gloire ! Une seule chose constitue la vie reli­gieuse toute entière : Dieu seul! Ce mot explique le besoin que l'âme a de Dieu et, en quelque façon le besoin que Dieu a de l' âme qu'il s'est choisie. Du ciel il jette un regard sur la terre ; ce regard pénètre dans le sanctuaire, dans cette vi­gne de sa prédilection et là il cherche à découvrir un cœur qui le comprenne et s'ouvre tout grand à sa grâce, un cœur qui, débarrassé des soucis du siècle, des regrets du passé, des peines du présent, des sollicitudes de l'avenir consent à s'abandonner absolument à sa conduite et à son amour : Voulez-vous être ce cœur ?

Deuxième Point

Dieu Seul ! Dans la vie religieuse, on a besoin de respirer à l'aise, on a besoin d'oublier sa misère, d'en rejeter le poids écrasant et c'est pourquoi la parole de saint Paul y est bien comprise : que nous devons nous dépouiller de nous-mêmes pour être revêtus de Jésus-Christ. Ce bon Maître ne se communique qu'aux âmes pauvres, petites à leurs propres yeux, bien simples, bien vides d'elles-mêmes mais profondément désireuses de ses ver­tus à Lui, de sa force, de sa richesse, de son courage, de son énergie. Celles-là, il les remplit de Lui-même.

Troisième Point

Dieu seul ! Et quelle est la préparation, quelle est la disposition nécessaire pour recevoir ce bien souverain que nous ambitionnons ? C'est l'humilité, c'est la fidélité à la grâce du moment, c'est l'aban­don simple et tout aimant d'une âme qui se sentant aimée, est sûre de Dieu... Ou­vrez, ouvrez-vous à la grâce et Dieu vous remplira. En comblant vos désirs, il com­blera ceux de son cœur adorable, car il veut que vous puissiez dire en toute vé­rité : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Et cette vie devra croître jusqu'à l'éternité.

Troisième méditation

Premier Point

Mon Père, vous n'avez voulu ni victime, ni holocauste, alors j'ai dit : Me voici ! Je viens pour accomplir votre volonté. Quelle belle vie que celle où l'âme. tendant sans cesse à la perfection, a les yeux fixés sur Jésus-Christ, pour l'imiter dans ses souffrances, dans ses humilia­tions, dans sa vie cachée, pauvre et obéissante, et qui peut dire en toute vérité, avec toute l'énergie d'un cœur livré à la grâce, ce que le Verbe disait à son Père, lors de son entrée en ce monde : « Père, vous n'avez voulu ni victime, ni holocauste... Me voici. Je viens moi-même pour accom­plir votre volonté. » Quelle belle vie que celle où suivant Notre-Seigneur pas à pas dans tous ses mystères, l'âme lui rend amour pour amour, sacrifice pour sacri­fice.

Deuxième Point

Père, vous n'avez voulu ni victime, ni holocauste. Non, les sacrifices extérieurs ne suffisent point au ciel. Il lui faut le sacrifice du cœur et de la volonté. Toute la création est à Dieu et il en dispose comme il lui plaît. Seule notre volonté peut lui résister, et c'est cette volonté qu'il convoite, c'est le seul hommage qui soit digne de Lui. Mais ce sacrifice de la volonté dans la vie religieuse, ce sacrifice est absolu. Il ne nous laisse plus disposer de nous-mêmes en rien. L'esprit d'abné­gation est dans la règle, dans les emplois et jusqu'à nos rapports intimes avec Dieu, car si Dieu sait consoler, il sait aussi affli­ger les âmes qui sont à Lui et qu'il en­tend façonner à sa guise.

Troisième Point

Me voici pour accomplir votre volonté... Cette volonté est que nous imitions Notre-Seigneur et qu'à son exemple, nous nous oubliions nous-mêmes et que nous souffrions volontiers qu'on nous oublie. C'est ainsi qu'on est victime avec Lui pour le monde entier. Etait-il connu dans le sein de sa mère ? Etait-il connu en Egypte ? Etait-il connu pendant les trente ans qu'il passa dans la boutique de saint Joseph ? Et nous pouvons ajouter qu'il a été méconnu jusqu'à la mort, et qu'il n'a pas cessé un instant d'être victime pour nous ? Qu'elle est grande, qu'elle est sublime la vocation religieuse qui est la continuation de ce parfait sacrifice de Jésus-Christ, seul capable de réconcilier l'homme avec Dieu. Quelle gloire de s'ou­blier pour les grands intérêts de Dieu, de son Eglise, des pécheurs, du monde en­tier.

Quatrième méditation

Premier Point

Sois fidèle... et je te donnerai la couronne de vie. (Ap. II 11). Cette couronne de vie, il est évident que c'est la couronne éter­nelle, mais cette couronne n'est-elle pas déjà portée un peu dans la vie religieuse par l'âme fidèle ? Heureuse l'âme fidèle à la grâce de sa vocation !... Ses jours s'écoulent au milieu d'un torrent de grâces qui se cachent dans le travail comme dans la prière, dans la souffrance comme dans la consolation. Si tout a un nom particu­lier, tous ces noms particuliers se résu­ment en un seul qui est la grâce du mo­ment présent. Le point essentiel est d'en­trer, à chaque instant, dans le dessein de Dieu sur nous par la fidélité au devoir actuel.

Deuxième Point

Sois fidèle... et je te donnerai la couronne de vie. Le monastère est une terre fertile. Chaque âme y vit, engraissée par les sacrements et cachée dans le tabernacle du Seigneur. A quel sublime degré de perfection n'est-elle pas appelée ? Dieu l'aurait-il retirée du monde, comme par miracle, pour ne lui demander pas plus qu'à une séculière ? Peut-elle, sans outra­ger la grâce qui l'enveloppe, rechercher encore ses petits intérêts particuliers, après avoir renoncé à tous les intérêts du monde et à ce qu'elle avait de plus cher ? Non, Dieu ne l'a conduite dans cette terre de bénédictions, au milieu de cet abîme de grâces que pour la voir marcher de vertus en vertus...

Troisième Point

Sois fidèle... et je te donnerai la couronne de vie. Chaque jour, chaque instant, doit nous servir à nous détacher de nous-mêmes, à nous renoncer, à nous morti­fier, et tout cela se fait par la fidélité à ]a grâce qui sollicite sans cesse l'âme en éveil, l'âme aux écoutes et désireuse de répondre aux soins d'un Dieu jaloux, toujours avide de se donner davantage à qui lui fait place, à qui ne lui refuse rien. 'Parler Seigneur, votre servante écoute!.. J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dira au fond de mon cœur... Seigneur, que voulez- vous que je fasse ?

 

sixième jour

Première méditation

Premier Point

Dieu est amour ! En ce moment laissez- vous un peu de côté avec toutes vos misères pour ne vous occuper que de Celui qui est l'ineffable et dont la vue fait oublier tout le créé. Ah ! qu'il est beau Celui qui vous a attirée ! Que ses voies aussi sont belles, qu'elles sont admi­rables ces voies de providence sur les enfants des hommes ! Qu'y a-t-il donc à désirer, sinon de sortir des voies basses et terrestres pour entrer dans les voies de Dieu, et y persévérer à travers les ombres de la route, de cette route parfois obscure, déserte, mais où l'amour nous guide et nous soutient en secret. Voies droites, voies sûres, parce que ce sont les voies de Dieu.

Deuxième Point

Tout est amour en notre Dieu. Que faut-il faire pour entrer dans ces voies sacrées ? Le vouloir, s'oublier et se laisser conduire, ne s'effrayer de rien, croire que tout est amour dans les voies du Dieu qui est l'Amour. Ah ! si tout est amour en Lui. pourquoi tout ne serait-il pas amour en nous ? Pourquoi ne pas savoir se livrer à la grâce qui opérerait tant de merveilles ? Pourquoi ces craintes excessives, ces re­tours continuels sur soi-même qui empê­chent de s'embarquer sur le navire de l'amour ? Désirez l'heureux moment où votre vie ne sera plus qu'un acte d'amour, car dans l'amour on trouve tout ; avec l'amour on espère tout; avec l'amour on possède Dieu, et, le possédant, on a tout trouvé.

Troisième Point

Nous avons cru à l'amour de Dieu pour nous. Y croire et y répondre, quelle béa­titude ! Avec l'amour on aime la souf­france, puisque la croix est le lit de Jésus- Christ ; on aime les épines parce qu'elles ont percé sa tête ; on aime la pénitence parce qu'il l'a voulue. S'il faut vivre on aime la vie pour aimer Dieu ; s'il faut mourir, on aime la mort pour le posséder. La mort, le jugement, les vérités les plus terribles peuvent être considérées avec les yeux de l'amour, et en sont adoucies. Si j'aime Dieu, j'aime sa gloire, et je veux que cette gloire apparaisse au grand jour. Si j'aime Dieu, je n'ai pu avoir ce sentiment que parce qu'il m'a aimée le premier, et s'il m'aime je veux tout de sa main. Je ne crains rien de cette main chérie ; je m'abandonne à tout ; enfin, je m'oublie parce que je suis à lui. Craindrai-je qu'il n'ait pas soin de son ouvrage ? Cette vie d'amour, c'est la vraie vie religieuse, la voulez-vous ?

Deuxième méditation

Premier Point

Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel ? et qu'ai-je désiré sur la terre ? En s'adressant cette question, le Psalmiste écoutait en lui cette éternelle soif de bonheur qui est en tout être humain. Et à « sa chair et à son cœur qui défaillaient », il répondait aussitôt : « Dieu est le Dieu de mon cœur et mon partage pour l'éternité ». Cette réponse n'est-elle pas avant tout, celle que l'âme religieuse a droit de s'adresser? L'âme qui a tout quitté pour répondre à l'appel du Maître ? Où est le bonheur dans une vie de sacrifice et de pénitence, où la nature, sans cesse écrasée, n'est jamais assez morte pour ne plus se faire sentir ; dans une vie où l'on doit fuir tout ce qui lui plaît et chercher tout ce qui lui est contraire ? Le ciel, vous le savez, le ciel avec toutes ses délices, c'est Dieu lui-même, eh bien ! La vie religieuse, la vraie, c'est Dieu lui-même, et voilà le bonheur qui vous attend !          

Deuxième Point                                        

Dieu est le Dieu de mon cœur. Ne voir que Lui, ne goûter que Lui dans la consolation comme dans l'amertume, car il a plusieurs manières de visiter ses élus, et, pour le cœur qui aime, c'est toujours lui. On le voit dans la fleur que l'on cueille et dans le fruit dont on se nourrit : on le trouve dans le travail et dans le repos, dans le secret de sa cellule et dans les occupations les plus multipliées. On le trouve partout, et partout alors on s'écrie : « Que puis-je vouloir sur la terre, et que puis-je désirer dans le ciel, si ce n'est vous, ô mon Dieu ?

Troisième Point

Mon bonheur c'est de m'attacher à Dieu, de mettre - mon espérance dans le Seigneur Dieu. Qu'on demande à une carmélite ou à toute autre religieuse ce qui la retient derrière ses hautes murailles, elle répon­dra: C’est Dieu ». Ce qui la réjouit, ce qu'elle cherche, ce qu'elle trouve, ce qu'elle veut, ce qui lui fait porter le poids de la règle, à qui elle obéit, quelle est son occupation, son office ; à tout elle n'aura qu'un mot: « Dieu et Dieu seul ! Voilà le mobile et la fin de tout ce que je sais, de tout ce que je veux, de tout ce que je fais, de tout ce que je souffre. Croyez-le, l'ombre d'une vie naturelle mêlée à cette vie si fort au-dessus des sens, le moi humain compté pour quelque chose, ternissent cette vie surnaturelle et divine qui fait le vrai bonheur et hors de laquelle on traîne une existence qui res­semble à celle des bonnes dévotes du monde, mais qui ne peut dans le cloître procurer la gloire de Dieu, parce qu'il nous a appelées à de grandes choses.

Troisième méditation

Premier Point

« Viens et suis-moi ». Heureuse l'âme qui a entendu cette divine parole et cher­che à y répondre généreusement. Dès lors, sa perfection est faite, malgré toutes ses misères et toutes ses faiblesses, parce que rien n'est un obstacle dans les mains du divin Maître, et que tout au contraire, devient un moyen de sanctification. Dans ses chûtes, elle dit avec le Roi prophète : « Il m'est bon d'être humilié ». Dans ses victoires, elle s'écrie : « A vous, Seigneur, à vous toute la gloire du bien que j'ai pu faire ». L'âme est ainsi toujours dans la vérité parce qu'elle demeure dans son néant. Que Dieu l'élève ou qu'il l'abaisse, elle sait, elle sent qu'elle n'a rien d'elle- même, qu'elle reçoit tout de lui, et dès lors, elle devient capable de recevoir les dons les plus précieux parce que Dieu veut les placer en sûreté et qu'il ne les refuse jamais à une âme vraiment humble.

Deuxième Point

Viens, et suis-moi. Si les vierges sont destinées à suivre l'Agneau dans le ciel partout où il va, ne faut-il pas, pour mé­riter ce bonheur, qu'elles commencent à le suivre aussi sur la terre partout où il a été? Il n'y a passé que quelques jours, mais il y a laissé la trace de son sang, la trace du sacrifice partout. C'est ainsi qu'il faut le suivre ; c'est à ce modèle qu'il faut se conformer. Il ne faut craindre ni l'obs­curité de la nuit, ni la pauvreté de la crèche, ni l'exil de l'Egypte, ni cette vie étonnamment cachée où des actions qu'on pourrait compter pour rien ont partagé une vie dont tous les pas eussent pu être marqués par des prodiges. Il faut encore suivre l'Agneau dans le désert et dans la tentation du désert, dans la sollicitude lorsqu'il cherche les pécheurs et qu'il s'oublie lui-même pour les ramener. Ah ! suivons-le dans cette charité qui fait trou­ver des ressources pour excuser les cou­pables, dans cette douceur et ce ménage­ment des âmes faibles qui ne lui permet­tent pas de fouler aux pieds le roseau à demi brisé et d'éteindre la mèche qui fume encore.

Troisième Point

Viens, et suis-moi. Allons plus loin, ne craignons ni l'agonie du jardin des Olives, ni la crainte, ni la tristesse, ni l'ennui qu'il y éprouve par amour pour nous. Suivons- le jusqu'à la croix, et là, mourons avec lui pour être ensuite ensevelis avec lui et pour ressusciter avec ce Bien-Aimé de notre âme. Ah ! qu'elle est douce la route du sacrifice pour l'âme qui sent le besoin de donner et de donner sans cesse à Celui dont elle a tout reçu ! Pour elle, il n'y a de vie que dans la mort, de bonheur que dans le don de soi-même sans cesse renouvelé, que dans l'anéantissement d'une nature qui s'oppose au règne de Dieu. Lorsqu'il agit librement, qu'il est devenu Maître, il s'unit à l'âme et la transforme en lui-même. Peut-on crain­dre alors sa faiblesse ? Peut-on regarder sa misère si ce n'est pour chanter ses miséricordes ?

Quatrième méditation

Premier Point

Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Au contact de Notre-Seigneur, pendant une retraite intime passée à ses pieds, dans son cœur, on se sent tout autre, l'être semble refait tout à neuf, et l'âme, fortifiée a confiance en l'avenir. Il est bon, alors, de se remettre à l'esprit ces paroles de Jésus à la cène : « Je vous donne ma paix, disait-il à ses apôtres, mais je ne vous la donne pas comme le monde la donne. » Même avec moi la vie reste un combat ; il faudra lutter et lutter chaque jour ; il faudra s'ensanglanter les pieds sur des sentiers pleins d'épines ; il faudra souf­frir. La croix est le bâton de pèlerin de mes amis. Mais, courage, j'ai vaincu le monde, j'ai vaincu la chair et je vous ai obtenu la grâce qui fait triompher de tout. Abandonnez-vous avec confiance à ma Providence.

Deuxième Point

Je vous donne ma paix. Avec cette paix divine, oublieuse de vous-même, prenez votre vol comme l'aigle et planez dans une région supérieure. La gloire de Dieu, voilà ce qui désormais doit uniquement vous toucher; son amour voilà ce qui doit vous remplir ; ses miséricordes, voilà l'objet de vos louanges. Vous ne le possédez pas, ce Dieu qui pourtant vous a ravie, mais vous l'espérez. Toujours contente de ce qu'il fera pour vous et des moyens, qu'il emploiera pour votre perfection, n'ayez plus de désirs, plus d'inquiétudes ; remettez-vous-en de tout à Dieu et lais­sez-le faire. Nullement jalouse des talents des grâces et de la perfection d'autrui, suivez votre chemin à vous parce qu'il vous est tracé par la main du Souverain Maître.

Troisième Point

La paix soit avec vous. Oui, cette paix s'établira en vous avec l'abandon à tous les vouloirs de Dieu sur vous. La perfection que vous avez étudiée en cette retraite n'est pas une perfection chiméri­que que l'on ne saurait atteindre ; elle est au contraire le terme où vous devez ten­dre. Ce ne sont point vos propres efforts seuls qui vous l'acquerront, mais vous devez la demander et fermement l'espérer de Celui d'où découle tout don parfait. Il suffit que vous la vouliez d'une volonté sincère, d'une volonté soutenue et que vous vous donniez à Dieu avec cette plé­nitude de cœur qui lui fera verser en vous une mesure surabondante de grâces. Nous sommes les enfants des saints et nous savons que tous ont eu des combats et des obstacles dans les voies de la perfec­tion, mais nous savons aussi que tous ont marché par la foi, que tous ont aimé Dieu et se sont confiés en Lui.

septième jour

Première méditation

Premier Point

La sainte Ecriture, parlant de l'enfance de Jésus, renferme tout dans cette seule parole : Il leur était soumis. A qui donc ? A Marie et à Joseph ; à sa mère selon la chair et à celui à qui il avait donné toute l'autorité d'un père. Quelques saintes que fussent ces deux créatures, l'esprit humain se perd dans cette pensée de l'obéissance d'un Dieu devenu enfant. L'orgueil de l'homme vient se briser devant un tel modèle; et l'âme religieuse, en le consi­dérant, trouve des forces pour soumettre sa volonté sous le joug de la sainte obéis­sance. Accoutumée peut-être autrefois à voir tout plier devant vous, l'ombre de la contradiction vous révolte. Dans le monde vous donniez des lois ; dans le cloître il faut n'en point connaître d'autres que celles qui vous seront imposées. Que dis-je ? il faut en trouver à chaque pas, et réformer sans cesse en vous tout ce qui n'y est pas conforme. Il faut recevoir le royaume des cieux comme un enfant. Il faut écouter et se taire, lorsque peut- être en secret vous préféreriez votre ju­gement à celui des autres. Il faut enfin imiter la Sagesse éternelle réduite à la dépendance la plus entière, et, comme le divin Maître, vous soumettre avec toute la maturité de l'âge, avec toutes les lumiè­res de votre esprit. L'enfant obéit et se laisse conduire à cause de son ignorance. L'âme religieuse obéit, parce qu'elle veut faire à Dieu le sacrifice de sa raison et imiter Jésus-Christ son modèle. La nature frémit, et la grâce seule peut opérer ce prodige...

Deuxième Point

S'il s'agissait d'une obéissance purement extérieure, on s'y assujettirait plus facile­ment ; mais c'est dans la partie la plus intime de l'âme qu'il faut porter le glaive ; chaque état, chaque condition a ses lois et ses usages. La vie religieuse est la sainte folie de la Croix réduite en pratique, et l'âme trop sage à ses propres yeux ne sait pas l'embrasser. Un bon jugement ne réforme pas facilement ses vues; un esprit élevé ne veut pas descendre jusqu'aux abaissements de la Crèche et de la Croix. Une raison éclairée de la lumière de la foi goûtera le bien et le cherchera; mais saura-t-elle se soumettre au sacrifice de ce bien même, lorsque l'obéissance l'exigera ? Un cœur grand et généreux s'attachera sans doute à la plus haute perfection; mais consentira-t-il à y parvenir par des routes cachées, qui sembleront quelquefois ne conduire qu'à une vertu commune et ordinaire? Consentira-t-il encore à immo­ler certains attraits que Dieu même lui donne, mais dont il veut le sacrifice, afin de nous apprendre que sa volonté expli­quée par l'obéissance doit être la première accomplie ? Voilà la matière d'un sérieux examen. Le détail en serait infini. Vous ne pouvez pas même comprendre tout ce que l'expérience vous montrera plus tard. Mais ce qu'il faut comprendre aujourd'hui, c'est que votre vie tout entière doit être une vie d'obéissance ; que cette obéis­sance peut être pour vous plus ou moins rigoureuse, mais que toujours elle doit immoler votre cœur, votre esprit, votre jugement, votre raison, toute votre âme enfin ; qu'il faut que votre volonté l'em­brasse, quand même elle devrait vous conduire à la mort, et à la mort de la Croix.

Troisième Point

L'obéissance a ses consolations sans doute ; et si nous en comprenions bien le prix, elle cesserait d'être un joug oné­reux. Elle est une route si sûre, que celui qui y marche en aveugle ne saurait jamais s'égarer, lors même que son guide se tromperait en le conduisant. Mais hélas ! notre nature rebelle entend difficilement ce langage ; et s'il est des âmes dociles pour qui l'obéissance n'a que des char­mes, il en est d'autres qui sentent toute leur vie les sacrifices qu'elle impose. Si toujours ceux que Dieu a établis pour commander nous paraissaient au- dessus de nous par les qualités de l'esprit et du cœur, si nous trouvions les ordres qu'ils donnent conformes à nos vues, ou du moins dignes de notre approbation, l'obéissance deviendrait naturelle et per­drait son mérite. Mais le Maître qui a dit: Celui qui vous écoute m'écoute, a dit aussi : Faites ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font, afin de nous ôter tous les pré­textes qui pourraient nous dispenser de l'obéissance. C'est donc Dieu, et Dieu seul, que vous devez chercher dans ceux qui vous commandent; et de même que le Sauveur a voulu être reconnu pour le Dieu du ciel dans les langes de l'enfance et dans la pauvreté de la Crèche, de même il veut que vous le voyiez dans vos supérieurs, malgré la faiblesse et la misère de l'hu­manité. Les rois, les sages du monde ont abaissé leur front devant l'Enfant de Beth­léem : il faut aussi que votre raison se soumette à la foi ; il faut que vous ne vous arrêtiez plus à ce qui frappe les sens, mais que, renonçant à vous-même en tout et toujours, vous suiviez la voie de l'obéissance sans choix et sans examen.

Deuxième méditation

Premier Point

Apprenez de moi que je suis doux et hum­ble de cœur. Voilà une des leçons les plus importantes données par le divin Maître. Cette leçon doit vous être répétée au moment où, prête à quitter les pompes du monde, il vous faut vous revêtir d'un habit humble et pauvre. Si toujours l'or­gueil révolte, combien plus est-il insup­portable sous un habit religieux! Qu'im­porte même que vous fassiez à l'extérieur un changement si remarquable, si votre cœur et votre esprit ne s'abaissent pas profondément? Pourquoi venir protester au monde, par une démarche importante, que vous ne voulez plus lui appartenir, si vous n'êtes pas décidée de la manière la plus ferme à renoncer, dans toute votre conduite, à l'amour-propre, qui est son agent principal et dont il se sert comme d'un tyran ? Pourquoi demander tout haut, comme une grâce, la pauvreté de l'Ordre, si, au fond de votre âme, vous demeurez propriétaire de vous-même ?

Avez-vous assez réfléchi sur la gravité de cette cérémonie de la vêture ? Avez- vous compris tous les mystères renfer­més dans le dépouillement de vos habits séculiers ? Il est temps encore d'y penser et de demander à Dieu la grâce d'en pénétrer le sens. Dans la vie religieuse tout est grand, et tout y est digne des plus sérieuses réflexions. Dieu n'exige pas, il est vrai, pour vous y admettre, une perfection déjà acquise ; mais il exige une disposition de votre volonté à l'em­brasser dans toute son étendue. Soyez bien déterminée à ne vous contenter ja­mais d'une demi-vertu. Mais demandez à celui qui vous apprend par son exemple ce que c'est que l'humilité, de former lui- même cette vertu dans votre cœur.

Deuxième Point

Il n'y a qu'une âme solidement humble qui puisse être véritablement obéissante. Pour se mépriser soi-même, il faut se connaître : et c'est là la véritable humi­lité. Loin de vous ce langage affecté par lequel on s'abaisse toujours, quoique le cœur demeure plein de l'amour de soi- même! Comment consentira-t-on à obéir, surtout intérieurement, lorsqu'on se pré­férera aux autres, lorsqu'on méprisera en secret leurs pensées et leur manière de voir, lorsqu'on s'étonnera de les voir commettre des fautes dont on ne se croit pas même capable ? Voilà ce que produit l'amour-propre.

L'âme vraiment humble comprend par sa propre expérience qu'elle a en elle le germe de tous les défauts. Elle attribue à la seule grâce de Dieu les vertus qu'elle pratique et les victoires qu'elle remporte. Elle sait qu'elle peut se tromper, et ne prononce pas facilement en sa faveur, lorsqu'il s'agit de décider entre ses senti­ments et ceux des autres. Bien loin de s'étonner de ses fautes, elle n'est surprise que du bien qu'elle fait : du moins elle ne se l'attribue pas. Persuadée qu'elle ne saurait être elle-même son guide, elle ne se permet jamais de juger ceux qui la conduisent. La conviction profonde qu'elle a de ses propres misères la rend indulgente pour les défauts des autres. Elle ne parle d'elle ni en bien ni en mal, parce qu'elle sait que la vraie humilité s'oublie elle- même, cherche à disparaître aux yeux des autres et à ses propres yeux. Enfin, c'est par la pratique et non par les paroles qu'elle est humble. Rappelez-vous toujours que c'est pen­dant votre noviciat que cette vertu doit jeter en vous de profondes racines, si vous voulez qu'elle soutienne l'édifice de votre perfection.

Troisième Point

Non seulement l'âme vraiment humble se connaît, se méprise et se soumet à ceux-mêmes qui lui sont inférieurs en mé­rite, mais elle croit encore sincèrement qu'on ne lui doit rien, parce qu'elle se replace, par les sentiments de son cœur, dans le néant dont elle est sortie. Elle est entrée en religion pour se dé­pouiller de tout et recevoir par aumône- tout ce qu'on voudra bien lui donner : dès lors elle accepte avec reconnaissance ce qu'on lui offre de plus vil et de moins commode, Préférant les autres à elle- même, elle désire qu'elles soient mieux traitées. Ce n'est pas tout encore : l'âme humble ne se contente pas de se soumet­tre aux créatures et d'en recevoir toutes choses comme ne lui étant pas dues; elle est humble avec Dieu, et, bien loin de se croire digne de ses dons, elle les lui de­mande avec la plus grande dépendance. Elle considère la grâce avec un saint respect, et reçoit avec reconnaissance la moindre parcelle qui lui en est accordée, la regardant comme, le prix du sang de son divin Maître. Elle supporte avec patience ses défauts, quoiqu'elle tende sans cesse à s'en corriger ; et si la grâce qu'elle sollicite pour se vaincre lui est différée, elle ne se lasse point, parce qu'elle se trouve encore heureuse que Dieu supporte son importunité : elle n'ac­cuse que sa propre lâcheté.

Eprouve-t-elle des sécheresses dans l'oraison, des dégoûts dans le service de Dieu ; passe-t-elle même de longues années dans les plus profondes ténèbres, elle comprend que la patience, la foi, la confiance, la persévérance, doivent la faire agir ; et toujours pénétrée de son néant, elle se tient tranquille sous la main de Dieu, acceptant avec bonheur la der­nière place de sa maison, pourvu qu'il lui soit permis de chercher sans cesse le Dieu qu'elle veut aimer seul au milieu des souf­frances et des délaissements. Voilà ce que produit la vraie humilité, vertu si indispensable dans la vie reli­gieuse, vertu qu'on ne doit croire jamais posséder, vers laquelle on doit tendre sans cesse, et qu'on doit chercher dans sa source, qui est le Cœur adorable de Jésus.         

Troisième méditation

Premier Point

Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. Voilà votre modèle. C'est pour l'imiter que vous avez quitté votre maison, vos biens, votre pays peut-être. Mais avec ce premier sacrifice avez-vous fait tous ceux qu'il renferme ? Bien peu d'âmes com­prennent à quel dépouillement les réduit la vie religieuse. Je suis sorti nu du sein de ma mère, disait Job, et je dois rentrer ainsi dans le tombeau. Vous voilà, vous aussi, réduite encore à la nudité qui accompagna le moment de votre nais­sance. Vous n'avez plus rien, pas même le pain qui vous nourrit, ni le lit où vous reposez, ni les vêtements qui vous cou­vrent. La Religion vous donne tout cela comme aumône. Avec quel esprit devez- vous donc le recevoir ? Avec quelle dé­pendance devez-vous vous en servir ?

Deuxième Point

Cette pauvreté, si réelle, si rigoureuse, est cependant illusoire pour une âme qui ne l'embrasse pas par l'esprit et par le cœur ; qui vit au milieu des privations que la pauvreté lui impose, plus par habi­tude que par amour ; qui, lorsque l'occa­sion d'agir en propriétaire se présente, oublie ce qu'elle a promis et profite de tout ce qui peut lui donner quelque sou­lagement ; qui, enfin, jamais ou presque jamais ne pense à ménager le bien de la communauté, comme ferait un pauvre qui n'est pas assuré d'avoir le nécessaire pour le lendemain. Lors même qu'on évite ces deux écueils dans la pauvreté religieuse, il est un point de perfection qu'on est exposé à ne pra­tiquer pas : c'est la reconnaissance pour tout ce qu'on nous donne. On pense froidement que la Religion à laquelle nous nous sommes données, est obligée de fournir à nos besoins ; et l'on ne pense pas qu'un des caractères les plus distinctifs de la pauvreté d'esprit, c'est le sou­venir continuel de l'état de dénuement absolu où l'on s'est réduite, et par consé­quent l'action de grâces pour tous les bienfaits qu'on reçoit. Priez le Dieu qui s'est fait pauvre pour notre amour de vous faire comprendre ce mystère caché au monde, ce mystère qui apporte tant de paix à l'âme, et qui, bien compris, ferait d'une communauté un véritable paradis de délices.

Troisième Point

Si l'on ne vous doit rien, et si rien ne vous appartient, d'où viennent ces petits chagrins, dans les privations qui se rencontrent, et plus encore lorsqu'on vous enlève ce que vous croyiez posséder ? Ah ! comprenez votre erreur. Vous avez tout quitté pour trouver Jésus-Christ, et vous ne le cherchez pas uniquement ! et vous ne savez pas vous contenter de lui seul! Votre cœur, qui a fait de si grands sacrifices, recule devant ces petits dé­pouillements de tous les jours ! Vous avez détourné les yeux de ce divin modèle, que vous avez voulu suivre en quittant le monde ; et lorsque vous voyez de plus près la pauvreté de la Crèche, les opprobres de la Croix, semblables aux apôtres timides, vous fuyez, vous ne le recon­naissez plus pour votre Maître, parce que vous sentez trop ce qu'il en coûte pour être son disciple. Dès aujourd'hui, reprenez votre pre­mière ferveur. Quittez les habits qui vous couvrent ; mais quittez avec eux jusqu'à l'ombre même du désir de posséder autre chose que Jésus-Christ pauvre et: souffrant pour vous.

Quatrième méditation

Premier Point

Oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le Roi concevra de l'amour pour votre beauté. Placez-vous en esprit dans le monde revêtue des livrées religieuses. Quel contraste avec les vêtements des person­nes de votre famille et de votre société ! A votre seul aspect on comprendrait bien que vous avez fait un divorce entier avec le monde. Et voilà précisément ce que vous allez protester, dans deux jours, de­vant cette grille, par le dépouillement des habits du siècle. Quelque importante que soit cette dé­marche, j'ose dire qu'elle n'est rien, si vous n'y joignez l'oubli de votre peuple et de la maison de votre père. Songez qu'ici tout est intérieur, que c'est au fond de l'âme de la future Epouse du Roi immor­tel, que doit être porté le glaive qui l'im­mole. En vous séparant aujourd'hui, par une cérémonie extérieure, de tout ce qui vous faisait ressembler au monde, ayez assez de courage pour tout oublier, du moins pour séparer votre volonté des affections de la terre, afin d'essayer cette vie de séparation et de mort qui constitue la vraie religieuse.

Deuxième Point

La nature frémit ; et au moment du sacrifice elle voudrait peut-être reprendre ses droits. Jamais les souvenirs du monde n'ont été aussi vifs. Jamais les exercices de la piété chrétienne et les bonnes œu­vres auxquelles vous vous y livriez, ne vous ont paru aussi consolants et aussi dignes d'éloges. Jamais les larmes de vos parents chéris ne vous ont paru aussi déchirantes. Vous croyez même entrevoir aujourd'hui des moyens de perfection dans les services et la tendresse qu'ils réclamèrent de vous au moment de votre sacrifice. Votre cœur est agité par ces différentes sensations, et vous trouvez je ne sais quoi d'amer dans les paroles qu'on fait retentir à votre oreille : Oubliez votre peuple et la maison île votre père.

Si tel est l'état de votre âme, ne vous troublez pas. Souvenez-vous que c'est au Calvaire que Dieu vous appelle et qu'il connaît toute votre faiblesse. Il veut vous montrer, par les répugnances que vous éprouvez, que jamais vous Sauriez eu le courage de tout quitter pour lui, s'il ne vous avait attirée le premier. Offrez-lui votre volonté, toute faible et chancelante qu'elle est : le passé vous répond de l'avenir. Celui qui a commencé l'œuvre l'achèvera. Mais soyez assez généreuse pour ne rien réserver.

Troisième Point

Voici la récompense : Et le Roi concevra de l'amour pour votre beauté. Votre âme embellie par le sacrifice, dégagée de tout ce qui est de la terre, deviendra digne de lui. Il aimera son ouvrage ; il vous saura gré de votre fidélité.  Il concevra de l'amour pour votre beauté. Avez-vous compris cette parole ? Avez-vous senti ce que c'est que de plaire à Dieu et d'en être aimée ? Le langage humain n'est pas assez énergique pour pouvoir exprimer l'immensité d'une telle faveur ; c'est dans le recueillement, c'est dans le silence que cette divine promesse touchera votre cœur, et lui donnera la force de quitter jusqu'à l'affection des objets que vous avez déjà sacrifiés. Il vous sera permis, il est vrai, de les aimer encore, mais d'un amour surnaturel et divin, qui est le fruit de la charité parfaite que le divin Roi fera germer dans votre cœur.

huitième jour

Première méditation

Premier Point

Vous n'avez plus voulu ni victimes ni holocaustes ; alors j'ai dit : Me voici moi- même. Tout ce que vous avez sacrifié au Sei­gneur, tout ce que vous pourriez lui donner encore, n'est rien sans le sacrifice entier et volontaire de vous-même. Arri­vée à ce dernier jour de la retraite, ne vous dissimulez rien : et si vous ne pou­vez tout prévoir, si vous devez même ne pas vouloir soulever le voile qui vous cache l'avenir, que votre volonté du moins accepte tout sans choix, sans ménage­ment et sans partage.

Sans choix. La victime va être immolée tous les jours ; mais il ne lui est pas per­mis de choisir son martyre. Vous avez peut-être une volonté ferme de tout souf­frir pour Dieu ; mais souvenez-vous que ce que vous avez prévu, est précisément ce qui ne vous arrivera pas. Du moins, vous ne devez pas borner l'offrande de vous-même à ce que vous avez prévu et pour lequel vous sentez peut-être un cer­tain attrait. Vous devez dire simplement à Dieu : Me voici.

Deuxième Point

Sans ménagements. Dans le monde, vous faisiez bien des bonnes œuvres, vous y ajoutiez peut-être beaucoup de péniten­ces, et vous croyiez ainsi vivre sans mé­nagements. C'étaient là les victimes de l'ancienne Loi. Ce genre de sacrifices plaisait à Dieu et pouvait vous suffire avant que Dieu vous eût montré une voie plus parfaite. Mais avez-vous compris ce que c'est que se donner à lui dans la vie religieuse sans aucun ménagement ? Ne vous représentez pas ici l'obligation de faire des pénitences indiscrètes, d'écraser votre corps par le travail et par la souf­france. Ce n'est point là l'esprit de Dieu : il ne saurait donc exiger de vous un tel genre de sacrifice. Se donner à Dieu sans ménagements, c'est se décider à s'oublier soi-même ; à se livrer à l'obéissance aux dépens de son amour-propre ; à ne se compter tellement pour rien en toutes rencontres, qu'on puisse nous fouler aux pieds, pour ainsi dire, sans que nous pa­raissions nous en apercevoir ; à s'aban­donner entre les mains de Dieu, pour qu'il nous traite comme il lui plaira, ne craignant ni les tentations, ni les épreu­ves, ni les délaissements, ni les priva­tions, acceptant tout, se résignant à tout, et trouvant toujours que nous sommes mieux traitées que nous ne le méritons.

Troisième Point

Ce n'est pas tout, il faut se donner sans partage. Avez-vous trop d'un cœur pour aimer Dieu ? Ou plutôt, qu'est-ce que tout votre amour pour correspondre à celui que Dieu a pour vous ? Vous avez quitté, il est vrai, tous les objets qui attachaient votre cœur, et en cela vous lui avez donné une marque évidente de préférence. Mais ne croyez pas que le partage du cœur soit impossible dans la Religion. Il est encore possible ; et l'injure que vous feriez à Dieu en lui dérobant la moindre parcelle de vos affections, pour les objets vils et petits, serait à présent bien plus sensible à son cœur. Vous pouviez aimer vos parents et vos amis dans le monde, sans déplaire à Dieu : ici la moindre rapine dans l'holocauste blesse son cœur et affai­blit en vous le règne de la grâce.

Mais à quoi donc peut s'attacher l'âme religieuse ? A quoi ? hélas ! elle s'attachera à ses supérieurs, à ses sœurs, aux objets qu'elle possède, aux divers emplois de la Religion, au monastère qu'elle habite, et, par-dessus tout, à elle-même. Voilà les écueils qui vous environnent, si votre cœur n'aime pas Dieu d'un amour de préférence, ou plutôt s'il ne l'aime pas uniquement. Lorsqu'elle ne donne pas au souverain bien toutes ses affections, bien loin d'être heureuse ici, l'âme religieuse trouve, dans la moindre réserve qu'elle se permet, une espèce de martyre, causé par la jalousie de son Dieu. Plus elle se dépouille, au contraire, plus elle s'enri­chit. A mesure que son cœur se vide des choses créées, il.se remplit de l'amour de son Dieu, qui le dilate, le transforme et le rend heureux.

Donnez-vous donc tout entière en approchant de l'autel du sacrifice, où vous allez paraître comme une victime. Soyez- y une victime d'amour, trop heureuse de vous offrir à tous les coups que la main de Dieu, conduite par son amour, vous portera. Ne craignez rien, il saura bien vous dédommager de tout ce que vous aurez quitté pour lui. Et si vous savez lui immoler votre amour-propre, vous goûterez combien il est doux d'appartenir au Seigneur, de se donner à lui sans choix, sans ménagements et sans partage.

Deuxième méditation

Premier Point

J'ai choisi d'être le dernier dans la maison de mon Dieu, plutôt que d'habiter les taber­nacles des pécheurs. Libre encore dans le choix que vous allez faire, comprenez cette parole, pesez- la en la présence du Seigneur : J'ai choisi. Personne ne vous a obligée à fouler aux pieds le monde, a vous ensevelir toute vivante, à renoncer à ce que vous aviez de plus cher, enfin à vous immoler vous- même dans une vie qui n'accorde rien à la nature. On a pu vous éclairer, vous aider à connaître la volonté de Dieu ; mais c'est vous, vous seule qui devez dire : J'ai choisi.

Cependant Notre-Seigneur dit à ses Apôtres : Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis, et il répète ces paroles à l'âme religieuse, parce que, en effet, c'est lui qui a jeté un regard de miséricorde et d'amour. Mais remarquez que ce n'était là qu'une invitation et un conseil. Il regarda ainsi le jeune homme de l'Evangile ; il l'aima ; il lui proposa la perfection ; et celui-ci refusa lâchement d'entrer dans la voie étroite, parce qu'il avait de grands biens. Plus heureuse et plus fidèle, vous avez répondu à la voix divine qui vous a mon­tré la perfection. Mais c'est précisément dans l'acte de votre heureuse fidélité que vous avez pu dire J'ai choisi. Jamais donc vous n'aurez le droit de vous plaindre des conséquences de ce choix, quelque onéreuses qu'elles parais­sent à votre amour-propre, à votre sen­sibilité naturelle. Pensez-y bien, c'est vous qui voulez-vous immoler, et cette immolation sera réelle.

Deuxième Point

J'ai choisi d'être le dernier dans la maison de mon Dieu. Oh ! quelle gloire pour l'âme géné­reuse qui ne veut que Dieu et à ses propres dépens, et qui a compris que servir Dieu, c'est régner ! La dernière dans la maison de votre Dieu, mais réellement la dernière dans vos pensées, dans vos paroles, dans vos actions ; la dernière dans l'estime des créatures, et dans l'ap­préciation que vous ferez de vos œuvres. Fussiez-vous destinée à remplir les pre­mières charges de la Religion, alors même et toujours, vous devez penser sérieuse­ment que vous êtes la dernière en vertu.

Cette vérité doit être si profondément gravée dans votre âme, que jamais aucun emploi ne vous abaisse ou ne vous élève ; vous rappelant cette maxime de notre Bienheureuse Marie de l'Incarnation : « Nous ne sommes véritablement que ce que nous sommes devant Dieu. » J'ai choisi d'être la dernière ; je l'ai voulu. En m'humiliant, en m'oubliant, on m'ac­corde donc ce que j'ai demandé. Une âme de bonne foi pourra bien, dans les occasions douloureuses, avoir quelques retours, éprouver quelques révoltes involontaires ; mais jamais elle ne reviendra sur le choix qu'elle a fait ; jamais sa conduite ne démentira ses pa­roles : J'ai choisi d'être la dernière dans la maison de mon Dieu.  

Troisième Point        

Plutôt que d'habiter dans les tabernacles des pécheurs. Vous avez fait la comparaison des aus­térités et du silence de cette humble retraite avec les plaisirs, les vanités et les joies du monde : et par le mouvement d'une sagesse qui n'était qu'un don d'en haut, vous avez donné la préférence à la vie austère et silencieuse. Vous avez fait plus encore ; ce n'est pas seulement au tumulte du monde que vous avez renoncé. Ce serait peu de chose en vérité : car jamais le monde n'a satisfait une âme bien née. Les bruits de la terre étourdissent sans remplir le cœur. Mais, nous l'avons déjà dit, ce sont les jouissances les plus douces et les plus légitimes que vous avez sacrifiées, et auxquelles vous avez préféré les privations du cloître.

Oui, vous avez préféré le silence sacré du cloître aux entretiens qui vous char­maient ; l'infranchissable hauteur de ses murs, à la liberté et peut-être aux ébats d'une campagne riante la pauvreté de Jésus-Christ, à toutes les aises que l'on peut se permettre dans le siècle: l'obéissance, aux droits que vous auriez eus d'y commander ; l'humilité et le mépris, aux éloges que l'on y donne ordinaire­ment à la vertu. Enfin, vous avez choisi de cacher, sous une bure grossière, tous les dons de la nature et, dans le secret du sanctuaire, les dons même de la grâce.

Si une telle préférence suppose un esprit réfléchi, un cœur grand et géné­reux, elle demande aussi une constance à toute épreuve. Le Dieu que vous avez choisi pour votre unique partage ne change point. Le langage du monde ne doit plus être le vôtre. Il peut v avoir ici des jours nébuleux, des moments de dégoût, des moments où le souvenir du monde viendra troubler votre repos. Alors, comme dans les jours les plus sereins et les plus beaux, vous devez être ferme dans votre choix. Alors, comme aujourd'hui, vous devez vous souvenir que vous avez préféré la Croix du Sau­veur à toutes les jouissances de la vie, et vous y tenir si fortement attachée, que rien ne puisse vous en séparer jamais. Il vaut mieux ne pas avancer que de rétro­grader après avoir fait le premier pas. Pensez-y sérieusement.

Troisième méditation

Premier Point

Je me suis réjoui lorsqu'on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Quels ne furent pas vos transports le jour où brisant les liens qui vous tenaient captive, on vous annonça que les portes du couvent allaient s'ouvrir pour vous ! Lorsqu'on vous parlait des sacrifices et des privations de cette vie si contraire à la nature, vous ne compreniez pas que rien pût vous coûter pour vous donner au Seigneur. Vous hâtiez de tous vos vœux le moment de votre délivrance, et vous trouviez des chaînes dans votre liberté. Mais à peine avez-vous eu fran­chi le seuil du monastère, que vous avez changé peut-être de pensée et de langage. Tout est devenu sombre, insipide, fati­gant ; et cent fois le jour vous vous êtes demandé à vous-même : Est-ce bien ici la maison du Seigneur et la porte du ciel, comme je me le persuadais, quand je ne considérais les choses que de loin ? Com­bien de fois même vos yeux baignés de larmes ont cherché ici les objets pieux qui vous charmaient et vous enthousias­maient dans le monde ! Et votre âme, abattue au milieu de ce dénuement et de cette pauvreté de cloître, a peut-être cru quelquefois avoir perdu le chemin qui conduit au ciel. Jamais, jamais, avez-vous dit peut-être dans le secret de votre cel­lule, je ne trouverai ici ni joie, ni repos. Et, revenant tristement sur le passé, vous avez regretté une vie qui semblait vous conduire plus facilement et plus agréa­blement à Dieu ?

Deuxième Point

D'où sont venus ces retours, ces mo­ments de chagrin si contraires, en effet, au calme profond que goûte une âme qui trouve Dieu, même dans la souffrance et le sacrifice ? Peut-être aujourd'hui commencez-vous à le comprendre, et pourriez-vous répon­dre à cette question. Dieu, jaloux de votre cœur, ne vous a pas conduite ici pour la joie que vous cherchez ; et ces transports, ces élans que vous ressentiez avant d'entrer ici, étaient des soutiens nécessaires alors à votre faiblesse, des amorces qui vous empêchaient de sentir l'instrument de votre martyre.

Des âmes plus généreuses que vous n'ont été attirées à la vie religieuse que par le dévouement et le sacrifice, et elles n'ont cessé d'en sentir les difficultés et les amertumes ; mais toujours fidèles et courageuses, elles ont su se réjouir d'en­trer dans la maison du Seigneur, comme les martyrs se sont réjouis en se précipi­tant dans l'arène ou sur les grils brûlants. Dieu seul, qu'elles cherchaient comme leur unique nécessaire, comme le centre de leur âme, se présentait à elles, et lors­que, dans le cours de leur vie religieuse, il s'est caché pour éprouver leur amour, elles ont su le chercher, comme l'Epouse des cantiques, loin des objets créés, et mieux encore loin d'elles-mêmes et de leur amour-propre. Elles n'ont point re­gretté les jouissances d'une piété tendre et consolante. Elles ont su se nourrir d'un amour fort parmi les épreuves, les délais­sements et les croix. Voilà la source de la vraie joie : le dénuement de tout ce qui n'est pas Dieu ; dénuement qui fait dire à l'âme, dans les transports de sa recon­naissance, avec l'humble saint François : « Mon Dieu et mon tout ! »

Troisième Point

Plus éclairée aujourd'hui, et forte de la force de Dieu même, après avoir mieux compris votre faiblesse, réjouissez-vous d'une sainte joie dans le bonheur que vous allez voir en faisant un pas de plus dans la maison du Seigneur ; et dites avec le Roi-Prophète : 0 Jérusalem'! nos pas autrefois s'arrêtaient dans ton enceinte ; mais aujourd'hui je me suis réjouie d'entrer dans la maison du Seigneur et jusque dans son sanctuaire.

Sans doute, il vous est permis de cher­cher ici le bonheur, puisque vous devez y posséder Dieu lui-même, qui est le prin­cipe et la fin de la seule joie que puisse goûter le cœur humain. Mais ne l'oubliez jamais, chercher Dieu, c'est se fuir ; trou­ver Dieu, c'est s'oublier soi-même ; être heureuse de la possession de Dieu, c'est renoncer, pour son amour, à tout ce qui n'est pas lui. Réjouissez-vous donc de ce qu'il veut bien vous dévoiler de tels mystères : Il les a cachés aux sages et aux prudents, pour les révéler aux humbles et aux petits. Voilà la science que vous êtes appelée à acquérir pendant les jours de votre vie religieuse. Le Noviciat en est la première école : c'est là que vous devez apprendre d'abord à vous anéantir, pour devenir une nouvelle créature eu Jésus-Christ, et recevoir de sa bouche divine les grandes leçons qui for­ment les parfaits et les saints.

Quatrième méditation

Premier Point

Recevez le joug du Seigneur, parce que ce joug est doux et son fardeau est léger. Telles sont les paroles qu'on va vous adresser en vous revêtant du saint Scapulaire, emblème sacré de la Croix du Sauveur. La sainte Eglise ne vous déguise rien ; si elle vous promet une charge douce et légère, elle vous avertit en même temps que c'est un joug et un fardeau. Par conséquent il enchaîne votre liberté. Il doit peser sur vos épaules, trop faibles pour le porter, si celui qui vous l'impose ne s'engageait à le porter avec vous. Mais prenez garde : si vous le traînez, ce joug du Seigneur, vous en serez écrasée. C'est l'amour divin qui doit vous le faire por­ter ; c'est lui aussi qui vous en fera trouver la charge légère.

Qu'y a-t-il de plus doux, pour une âme pénitente, que de souffrir quelque chose pour expier ses péchés ? Qu'y a-t-il de plus consolant pour l'âme qui approfon­dit le mystère de la Croix, que de la porter avec Jésus-Christ et à sa suite? Courage donc ! Recevez le joug du Seigneur sans vous dissimuler que c'est un fardeau. Recevez-le généreusement, afin de le porter avec amour et, par là, de ne pas défaillir sous le poids.

Deuxième Point

Lorsque vous étiez jeune, vous vous ceigniez vous-même et vous alitez où vous vouliez maintenant d'autres vous ceindront et vous mèneront où vous ne voudrez point aller. - Avez-vous jamais bien compris un tel engagement ? Etes-vous résolue à vous laisser cendre par une autre, et à vous laisser conduire où vous ne voulez point aller ? Remarquez bien cette parole : Où vous ne voulez point aller. Tant que la vo­lonté se prête sans effort à l'obéissance qui la dirige, il est facile de se laisser conduire ; mais lorsque la grâce n'est pas sensible, et que Dieu, pour faire mieux connaître à une âme ce qu'elle est, lui laisse sentir la tyrannie de sa volonté propre, quelle peine ne lui cause pas le moindre commandement ! Il suffit même, dans de certains moments, que la volonté des autres nous soit manifestée, pour éprouver aussitôt la plus forte répugnance : à y conformer la nôtre.

Faut-il s'en étonner ? Faut-il en être troublée ? Non, jamais. Il faut comprendre par là que de nous-mêmes nous ne sommes point capables d'embrasser la vie religieuse, et moins encore d'y persévérer ; que plus la perfection évangélique est contraire à la nature, plus il est nécessaire d'immoler la nature, et de la laisser immoler surtout par la main de Dieu et aussi par ceux qui tiennent sa place, afin que le règne de la grâce s'éta­blisse sur les ruines de notre amour-pro­pre. Il faut offrir notre volonté au Sei­gneur avec un plein consentement, et nous appliquer à fortifier de jour en jour cette bonne disposition, malgré toutes les oppositions que nous trouvons en nous-mêmes. C'est ainsi que notre dépen­dance et notre obéissance seront parfaites, quoi qu'il puisse nous en coûter. Soyons d'ailleurs certaines que nous ne compre­nons pas ce qui nous est utile ou nuisible, et que le vrai obéissant ne s'égarera jamais et racontera des victoires.-

Troisième Point

Ceux qui suivent l'Agneau sans tache mar­cheront avec lui vêtus de robes blanches. Voilà ce que signifie le manteau blanc que vous allez recevoir. Il vous rappellera ce vêtement sacré que portent les vierges à la suite de l'Agneau. Destinée à en gros­sir le nombre, vous chanterez avec elles ce cantique que nulle autre ne saurait en­tonner. Quel est donc le prix de la virginité, de cette vertu qui nous rend semblables aux anges et qui fixe les regards du divin Epoux d'une manière si spéciale ! Bénis­sez mille fois ce Dieu de toute bonté qui vous a donné de comprendre ce mystère inconnu au monde, et vous a cachée dans le secret de sa face, pour vous garantir de la contagion. Mais souvenez-vous qu'il ne suffit pas, pour être vierge, d'avoir renoncé aux alliances humaines. Vous portez cette vertu sublime dans un vase bien fragile. Peu de chose peut ternir l'éclat de cette robe blanche dont le manteau est le symbole. Votre cœur doit être pur comme celui des anges, pour mériter la qualité d'épouse d'un Dieu. Jésus-Christ ne veut point de partage. Il veut régner seul et commander en souverain. La moindre attache diminuerait cette par­faite charité sans laquelle les vierges ne sauraient lui plaire. Votre cœur est trop petit pour en dérober la moindre parcelle au divin Maître qui vous le demande.

Comprenez encore, avant de vous avancer près de l'autel du sacrifice, qu'il ne suffit pas de renoncer à toute affection étrangère, pour être une vierge .pure aux yeux du Seigneur ; il faut encore ne pas s'aimer soi-même. Oui, répétons-le en terminant cette journée, il faut s'offrir comme la première victime, consentir à s'oublier, à se mé­priser, à se délaisser comme un objet qui ne mérite pas un seul regard. Cet ouvrage est celui de toute la vie. Vous l'entre­prenez aujourd'hui, mais il ne recevra sa perfection qu'au moment de votre entrée au ciel. Ecriez-vous donc, dans un saint trans­port de reconnaissance et d'amour : Oh ! que la chasteté est belle, puisqu'elle m'en­gage à n'aimer que Dieu, puisqu'elle m'oblige à me séparer de toutes les créa­tures, puisqu'elle doit me rendre supé­rieure à moi-même et, en m'immolant au Dieu que je choisis pour mon heureux partage, me faire goûter, dès cette vie, des joies innocentes et pures, et me dis­poser à chanter dans le ciel, à la suite de l'Agneau, le cantique éternel de l'amour et de l'action de grâces ! Après cela compterai-je mes sacrifices? Ah ! plutôt je me plaindrai d'en faire si peu ; et je ne négligerai rien pour offrir à mon Dieu tous ceux qu'il demandera de moi pendant les jours de l'exil et de la pénitence.

pour le jour de la vêture

Première méditation

Premier Point

Voici le jour que le Seigneur a fait: réjouis­sons-nous et faisons éclater notre joie ! Oui, c'est ici le jour que le Seigneur a fait. Votre vocation est l'ouvrage de ses mains : c'est lui qui vous a retirée de l'Egypte ; c'est lui qui vous a tracé un chemin au milieu des eaux de la mer Rouge ; c'est lui qui couronne enfin vos désirs, qui vous marque de son sceau en vous revêtant du saint habit. Il vous sé­pare de cette masse de perdition pour vous placer parmi la plus illustre portion de son Eglise. Ne pensez donc plus qu'à cette grâce. Oubliez vos épreuves pas­sées ; préparez-vous à celles qui vous attendent, en prenant le saint habit comme une armure redoutable à tous les traits de vos ennemis. Offrez-vous au Seigneur pendant cette journée, pour qu'il accomplisse sur vous tous ses des­seins. Souvenez-vous que c'est un époux de sang, celui auquel vous allez être fiancée. Promettez-lui de le suivre partout où il ira ; et soyez assurée que jamais vous ne serez tentée et affligée au-dessus de vos forces, si, vous défiant de vous-même, vous ne mettez votre espérance qu'en lui.

Deuxième Point

Réjouissez-vous de cette joie sainte qui est un fruit du Saint-Esprit, de cette joie humble que les consolations ne rendent pas présomptueuse, et que les épreuves ne font pas disparaître entièrement. Si Dieu en est le principe, elle résidera tou­jours au fond de votre âme, elle dilatera votre cœur, même dans les jours mauvais. Dieu ne change point ; il faut que l'âme religieuse se réjouisse de son immutabilité, et que parmi les variations auxquelles elle se trouve exposée pendant cette vie, elle revienne toujours à son centre, qui est Dieu ; qu'elle le bénisse en tout temps, en tout lieu, en toutes circonstances, et que, toujours heureuse du bonheur de Dieu même, elle regarde comme rien tout ce qui se passe sur la terre. C'est alors que sa joie est aussi parfaite qu'elle peut l'être en cette vie. Et qui doit aspirer à cette joie, si ce n'est l'âme reli­gieuse, qui a tout quitté pour Dieu, et qui par ce dépouillement même se trouve dans une disposition continuelle à la pos­session de son Dieu, lequel se donnant sans cesse à elle d'une manière intime, établit en elle cette joie sainte dont il est la seule et véritable source ?

Troisième Point

Faites éclater votre joie : montrez-vous au monde avec cette fermeté modeste qui lui annonce votre bonheur, et qui lui fasse comprendre que c'est par un choix libre et volontaire que vous allez vous enrôler dans la milice de Jésus-Christ. Que votre cœur bien plus que votre bouche réponde aux interrogations qui vous seront faites. Laissez-vous dépouiller des livrées mon­daines, et paraissez avec celles de Jésus- Christ, afin d'apprendre au monde que vous ne lui appartenez plus. Qu'il com­prenne, en vous voyant, que vous préfé­rez mille fois la pauvreté et l'obscurité du cloître aux frivoles parures et à la pré­tendue liberté dont il jouit, sans pouvoir y trouver le bonheur.

Réjouissez-vous, je vous le répète avec saint Paul, réjouissez-vous: car la part qui vous est échue est la plus avantageuse. Qu'im­porte, encore une fois, qu'elle vous impose des sacrifices et qu'elle vous attache à la Croix ! Vous y serez avec votre Sauveur. Etendez-vous sur ce lit de fleurs qui vous est préparé, parce qu'avec Jésus-Christ les épines se changent en roses et la Croix devient un lit de repos. En vous offrant à lui aujourd'hui comme sa victime et sa future épouse, n'oubliez pas les besoins de l'Eglise et de l'Etat, notre saint Ordre, cette communauté, vos parents, vos amis, enfin tout l'univers qui a droit au mérite de votre immolation ; et n'oubliez jamais que ce n'est pas pour vous seule que Dieu vous fait tant de grâces.

pour le soir du jour de la vêture

ou pour le lendemain matin

Premier Point

Le Seigneur m'a revêtue d'un vêtement de justice et de sainteté. Rappelez-vous le jour de votre bap­tême, où, marquée par le signe de la Croix, vous veniez d'être faite enfant de Dieu et de l'Eglise, et où vous portiez cette robe d'innocence que vous devez un jour pré­senter au souverain juge. Hélas! de com­bien de taches ne l'avez-vous pas souillée pendant le cours de votre vie ! Mais Dieu, toujours prodigue de ses dons envers sa pauvre créature, vient de vous donner le saint habit de la Religion, comme une nouvelle robe d'innocence, du moins comme un vêtement de pénitence qui vous aidera à réparer vos fautes passées.

Il vous impose aussi l'obligation de mener une vie sainte, qui corresponde à la grâce que vous venez de recevoir, grâce de séparation d'avec le monde et grâce de conformité avec Jésus-Christ. Abandonnez-vous à la reconnaissance pour un si grand bienfait. Considérez avec respect cet habit de justice et de sainteté ; demandez au Seigneur de le porter un jour au tribunal du jugement redoutable embelli encore par les vertus que vous aurez pratiquées. Entrez dans les senti­ments d'une âme qui, sortant des fonts du baptême, commencerait une vie nou­velle. Dieu vous a pardonné vos péchés et il vous regarde d'un œil de complai­sance. Hâtez-vous de correspondre à son amour, en renonçant à tout ce qui est créé.

Deuxième Point

Grâce de séparation d'avec le monde. — C'en est fait, vous avez protesté que vous ne lui appartenez plus. Vous avez foulé aux pieds, en sa présence, les livrées dont il se pare. Vous avez montré à ses yeux le vêtement de la pénitence comme étant celui dont vous faisiez un choix libre et volontaire. Que reste-t-il maintenant à faire, pour que cette démarche ne soit pas une simple cérémonie, mais un changement réel, un renouvellement de tout votre être ? Il faut que le cœur corresponde à l'action intérieure. Il faut travailler sérieusement et tous les jours à détruire ce qui reste en vous de ressemblance avec le monde. Il faut rectifier non seulement vos pen­sées et vos sentiments, mais encore toute votre conduite. Langage, maintien, dé­marche, tout doit être immolé sous le joug dont vous vous êtes chargée par amour pour Dieu. Vous devez répandre dans cette maison la bonne odeur de Jésus-Christ, et lorsque le devoir vous appellera au parloir, sachez-y paraître avec une modeste gravité. Loin de vous la légèreté du monde, et la moindre chose qui tienne à la vie séculière ! Vous devez édifier le monde bien plus encore par votre exemple que par vos paroles. Parlez peu. Ne soyez point curieuse de savoir ce qui se passe : car vous n'êtes plus du monde. Jetez les yeux sur votre habit ; et faites en sorte que le contraste qui existe entre ce vêtement et ceux dont le monde se pare se fasse remarquer aussi dans votre conduite et la sienne.

Troisième Point

Grâce de conformité avec Jésus-Christ.— Vous voilà pauvre comme lui : cet habit ne vous appartient pas. Vous voilà l'op­probre des hommes et l'abjection du peuple : pourrait-on vous voir dans une assemblée mondaine autrement que comme un objet de dérision et de mépris ? Vous voilà chargée de la Croix : votre habit en est le symbole par sa couleur et par son poids. Ah ! si vous le portez avec amour, vous trouverez cette charge bien légère. Pour cela, il faut vivre de la vie de Jésus- Christ : vivre d'une vie humble, obéis­sante, mortifiée comme la sienne.

Que serait une novice dont la conduite ne tendrait pas à imiter la vie du Sauveur ? Souvenez-vous que le noviciat est le temps pendant lequel vous devez vous mesurer à cette Croix, en comprendre le poids, et voir si vous voulez la porter toute la vie, vous y attacher par la sainte profes­sion, et y mourir enfin comme le divin Maître, délaissée de toutes les créatures et de Dieu même, s'il juge à propos de vous faire ainsi terminer votre sacrifice. Voilà ce que vous ne devez pas vous dissimuler.

Les jours de votre noviciat s'écoulent comme des instants rapides, et ne revien­nent plus. Les épreuves qui le composent sont des perles que vous devez recueillir. Entrez donc avec courage dans cette car­rière. Vous y souffrirez : il le faut, et vous le voulez ; mais vous n'y souffrirez pas seule. Le céleste Epoux de votre âme sera avec vous. Regardez-le, imitez-le, aimez- le ; et vous direz un jour, dans l'effu­sion de votre reconnaissance et de votre bonheur : Qu'ai-je quitté, qu'ai-je fait pour vous, Seigneur, que vous ne m'ayez rendu au centuple, et bien plus encore, puisque vous vous êtes donné à moi dès cette vie par la foi et par l'amour, et que vous vous donnerez encore vous-même pour l'éternité, comme ma récompense infiniment grande ? Amen, Amen.

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