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Le guide de la Prieure

 

Pensées sur la charge de Prieure

dans l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Ouvrage utile aux supérieures des autres communautés religieuses

Par la Révérende Mère ***
Nouvelle Maison Périsse Frères de Paris - Régis Ruffret et Ce, successeurs
Paris / Bruxelles 1870.

CHAPITRE PREMIER


Estime de la charge de Prieure.


Quelle est la Prieure qui a bien com­pris de quelle véritable grandeur elle est revêtue, lorsque Dieu daigne lui confier les âmes qu'il chérit le plus et la charge de lui préparer en elles une demeure?

Il l'établit dans sa maison sainte comme une sentinelle vigilante. Il lui dit, en quelque sorte : Qui vous écoute m'écoute, Qui vous méprise me méprise. La voilà donc, en ce sens, un autre Jésus-Christ. Que conclure de là ? Qu'elle doit, dès cet in­stant, ne plus se considérer elle-même, mais considérer l'autorité de Dieu en elle, s'oublier, se mépriser, disparaître, mais respecter toujours en elle cette mission divine par laquelle elle est établie comme l'interprète de Dieu, comme sa voix, son organe, un autre lui-même.

Saint Jean-Chrysostome dit que Dieu ne peut nous donner une plus grande marque de son amour qu'en nous confiant le soin des âmes. Et voilà ce qu'il faut considérer, et non sa propre misère et sa faiblesse, toujours si disproportion­nées avec des fonctions d'un genre si élevé.

Si l'on se voit soi-même dans l'exercice d'une charge, qui sera assez téméraire pour oser y entrer? Mais si l'on se per­suade bien que nos misères et nos imper­fections n'empêchent pas Dieu d'agir en nous, on ne se regardera plus que comme le simple instrument de ses merveilles.

Hélas! le choix d'une communauté tombe sur nous parce que Dieu le veut, et non à cause de notre propre mérite. Donc, plus on sera détachée de soi-même, plus on respectera les desseins de Dieu; plus on s'étonnera de lui être associée dans un ministère si cher à son cœur; dans un ministère qui nous met à même de découvrir dans le fond des âmes quel­que chose de ce que Dieu y voit lui-même. Oh! avec quel respect et quel saint tremblement ne doit-on pas soule­ver le voile qui cache dans elles les mysté­rieuses opérations de la grâce! Quelle estime il faut faire de ces heures desti­nées à la direction des âmes! Et pourrait-il jamais se mêler rien d'humain dans de si sublimes fonctions ?

Voilà pourquoi la Prieure doit envisa­ger sa charge comme devant l'élever si haut, non point selon les vues de la nature, mais selon les vues de la foi. Comme à saint Pierre, le divin Maître lui dit : Paissez mes agneaux, paissez mes brebis ; et si autrefois, comme cet Apôtre, elle a eu le malheur de s'égarer, comme lui aussi elle doit donner à Jésus-Christ cette marque d'amour et de repentir : travailler à affermir ses frères. Elle est choisie pour former des âmes qui com­posent la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ, des âmes destinées à soutenir l'Église, à montrer au monde que la plus évangélique perfection se trouve encore sur la terre ; que la pau­vreté, l'humiliation et les mépris sont une gloire dont elles sont fières ; que la vertu sublime qui les rend semblables aux anges leur est plus chère que toutes les affections dont le cœur de l'homme est si avide, et que l'amour divin a le pou­voir de remplir le leur et de le satisfaire jusqu'à l'infini ; que le renoncement à leur volonté propre les rend libres de la vraie liberté des enfants de Dieu, et qu'elles préfèrent les chaînes de l'obéissance aux royaumes et aux trônes; que la croix, qui a été scandale aux Juifs et folie aux Gentils, devient par le choix libre et vo­lontaire qu'elles en font, leur plus bel héritage, et qu'elles savent accomplir en elles ce qui manque à la passion du Christ.

S'il est vrai que cette vie est un pro­blème pour l'homme du monde, il est vrai aussi qu'elle ne peut s'établir dans l'âme religieuse que par un miracle de la grâce. Mais cette grâce doit être secon­dée par une sage direction : et si une Prieure ne comprend pas assez la véri­table grandeur de sa vocation, si, trop occupée du poids de son fardeau, elle ne le considère pas sous son véritable point de vue, jamais elle n'aura ce courage mâle, cette force, semblable à celle des martyrs, qu'elle doit communiquer aux autres.

Qu'elle ne s'arrête donc pas à la seule vue de sa faiblesse et de ses obligations : qu'elle élève ses pensées plus haut : qu'elle comprenne que jamais une créa­ture mortelle ne peut être capable d'en­seigner la perfection et de conduire les âmes jusqu'à Dieu, qui est leur centre : qu'en un mot, se faisant une juste idée de la charge qui lui est imposée, elle en conçoive une estime vraie et profonde, et qu'elle se persuade bien que Dieu seul doit guider toujours sa main, mouvoir son esprit et son cœur, et se servir d'elle selon son bon plaisir.

 

CHAPITRE II


La charge considérée par rapport aux inférieures.

 

Il n'est pas rare d'entendre une Prieure nouvellement élue se lamenter sur le far­deau qu'on lui impose, sur la perte de sa liberté, sur le bonheur d'une simple reli­gieuse. Elle pense à sa croix, parle de sa croix, ne voit plus que sa croix. Elle aime à se faire plaindre par celles qu'elle doit gouverner. Elle gémit du choix qu'on a fait d'elle, et parle volontiers de la ré­sistance qu'elle y a apportée. Tout cela devrait, ce semble, se passer entre Dieu et elle.

Ce qui doit la préoccuper, si elle se connaît bien, c'est la croix qui est impo­sée à ses inférieures par son élection ; car nous avons assurément bien des dé­fauts, et il est plus facile de se plaindre de ceux des autres que de comprendre ce que les nôtres leur font souffrir.

Une Prieure donc qui témoignera, sans affectation, la peine qu'elle éprouve de ce que sa communauté aura à souffrir sous son gouvernement, dispose déjà les es­prits en sa faveur et se place elle-même dans l'humilité qui convient toujours, et qui est si nécessaire dans l'élévation. Il faut, il est vrai, que ce sentiment parte du cœur. Et comment pourrait-il ne pas se trouver dans une âme qui a réfléchi, à la clarté de la lumière de Dieu, sur son inépuisable fonds de misères ; qui doit sentir son inhabileté à remplir une telle charge ; et qui, si elle a un peu de con­naissance du cœur humain, doit être bien sûre qu'elle ne plaît pas à toutes ses reli­gieuses?

Notre sainte Mère a trouvé des esprits prévenus contre elle. Tous les saints en ont rencontré. Il en est dont le mérite n'a jamais été universellement reconnu. Notre-Seigneur lui-même a été blâmé et contredit dans sa conduite. Une Prieure donc, fût-elle un ange, sera certainement une occasion de peine à quelques-unes de ses filles, peut-être à toutes dans cer­taines circonstances. Il y a dans notre caractère une opposition inévitable avec d'autres caractères qui lui sont tout à fait contraires : et c'est ce qui sert à nous donner de l'exercice.

D'ailleurs le démon tente toujours les inférieures contre leur Supérieure. Il a trop d'intérêt à les désunir, pour ne pas y employer toute sa malice. N'a-t-on pas éprouvé soi-même des sentiments con­traires à l'obéissance? N'a-t-on pas trouvé dans son propre jugement mille raisons pour condamner telle ou telle mesure prise par une Prieure ? N'a-t-on pas même éprouvé quelquefois un certain dé­goût pour toutes ses actions, pour sa ma­nière de commander et d'agir ? Enfin, dans le cours des épreuves de la vie reli­gieuse, n'y a-t-il jamais eu de ces mo­ments où l'autorité nous semblait un joug insupportable, où notre plus grande croix était dans nos rapports avec notre Prieure, quelque sainte qu'elle fût? Pour­quoi donc se dissimuler qu'on peut de­venir soi-même, pour les autres, un su­jet de peines semblables à celles que l'on a eu à souffrir par cette terrible épreuve?

Il ne s'agit pas, en pareil cas, de dis­cerner si l'on a tort ou raison, de voir si ce n'est pas prévention dans l'inférieure, et de chercher ainsi à se justifier à ses propres yeux. Il est mieux de recon­naître là une disposition particulière de la Providence, à laquelle il faut acquies­cer en cela comme en tout. Il faut savoir se résigner à être une croix pour les sœurs que l'on estime et que l'on aime, si Dieu le permet ainsi, sans s'affliger outre mesure, sans se préoccuper, sans chercher avec empressement à regagner les bonnes grâces de celles à qui l'on déplaît. Pour cela, encore une fois, il faut se connaître, et se regarder comme un instrument mort que le divin Maître em­ploie selon qu'il le veut, pour consoler ou désoler une âme qui lui est chère et qu'il veut purifier.

Sans cloute on ne voit pas d'un seul coup d'œil ce que l'expérience montre peu à peu. Mais il y a, au moment où l'on reçoit la charge, un sacrifice général à faire pour l'avenir, en acceptant la mo­rale de cette croix que l'on est destinée à faire porter aux autres : certitude qui doit modérer les plaintes qu'on se sent por­tée à faire pour soi-même. On comprend alors la nécessité indispensable pour une Prieure de ne plus s'occuper d'elle-même, de se compter pour rien dès les premiers pas qu'elle fait dans la carrière que Dieu lui trace, de se dévouer à ses filles, de compatir à leurs faiblesses, et de croire qu'elles feront beaucoup en la supportant et en lui obéissant. Qu'elle s'unisse alors à son divin Sauveur posé comme un but de contradiction, et considéré comme l'op­probre du peuple qu'il venait racheter et sauver.

Hélas ! pouvons-nous dire que nous avons bien compris cette pensée, je tiens la place de Dieu, si cette pensée n'établit dans notre âme la vue du contraste qui existe entre Dieu et sa créature, entre la lumière et les ténèbres, entre la misère hu­maine et la sainteté de Dieu ? Quelle dose de foi ne faut-il pas à des âmes religieuses, pour reconnaître toujours, à travers la faiblesse et l'imperfection d'une créature, la grandeur et l'autorité de Dieu ! C'est ce que ne doit jamais oublier celle qui commande, afin que son humilité soit un exemple qui ne cesse d'encourager celles qui lui obéissent.

Dieu se plaît à habiter dans les âmes humbles et anéanties, lesquelles, très- convaincues de leurs misères et de leur impuissance à faire le bien, ont sans cesse recours à sa bonté et attendent tout de lui. C'est en elles qu'il répand avec profusion les dons de sa grâce et de son amour : et il les rend ainsi moins indignes d'être ses représentantes sur la terre.

Il ne faut pas se dissimuler d'ailleurs que, même involontairement, les infé­rieures savent distinguer dans leur Prieure ce qui vient de l'esprit de Dieu ou de son propre esprit. Rien ne les attire comme les marques de l'esprit divin dans celle qui est à leur tête. Elles plient alors faci­lement devant ses moindres volontés et dans ce qu'elle exige de plus contraire à leurs inclinations. Rien, au contraire, ne les repousse comme les marques du propre esprit dans une Prieure. A com­bien de tentations et de combats ne sont- elles pas exposées, lorsqu'elles la voient saisir, pour ainsi dire, le pouvoir pour les opprimer, ou du moins ne s'occuper que d'elle, et ne pas comprendre ce que ses défauts leur peuvent faire souffrir !

Plaignons-nous donc à Dieu, dans les moments de solitude et de prière, du poids de la charge; mais hors de là, ne faisons jamais sentir aux autres ce qu'elles nous font souffrir; et laissons-leur entre­voir quelquefois que nous sentons nous- mêmes les fardeaux que nous sommes

obligées de leur imposer. Qu'elles voient toujours en nous la conviction de notre faiblesse personnelle, unie à cette force qui vient de Dieu, et qui rend l'autorité d'une Prieure ferme, invariable, respec­table , sans lui faire perdre pour cela l'humble défiance que doit avoir une créa­ture mortelle dans une fonction angélique.

 

 

CHAPITRE III

 

Résolutions que doit prendre une Prieure nouvellement élue.

 

La Prieure doit s'appliquer tout d'a­bord à distinguer ce qui tient aux obli­gations de sa charge, et aussi ce qui pour­rait devenir chez elle une habitude su­jette à bien des abus. Jamais elle ne doit profiter de la liberté que semble lui don­ner la charge sous certains rapports, pour s'éloigner de l'esprit de la règle et des pratiques de la vie religieuse. Pour cela, elle doit se dire sans cesse à elle-même : si j'étais simple religieuse, que ferais-je en cette circonstance? Si elle est de bonne foi, sa conscience lui répondra toujours sans la tromper, et si elle est fidèle, elle verra que, hors de l'exercice de sa charge, il est une foule d'occasion, sans cesse renaissantes, où la nature abuserait des droits que la charge semblerait pouvoir lui donner.

Que de mortifications intérieures de la volonté, des sens, de toutes les puissances de l'âme on peut offrir au Seigneur, sans que personne s'en doute ! Que de trésors à recueillir, lorsque les soins, les atten­tions d'une communauté pour celle que Dieu lui a donnée pour Mère viennent prévenir ses moindres besoins et favori­ser les exigences d'une nature qui peut-être commençait à peine à plier sous le joug de la religion ; lorsqu'on a dans les mains une liberté qu'on avait immolée au Seigneur, que l'obéissance captivait, et qu'il faut maintenant savoir enchaîner soi-même ! Combien de fois il faut résis­ter à des sollicitations charitables, qui tendent à nous faire accorder ce que déjà nos propres désirs nous presseraient de choisir ! Il semble même qu'on le doit, pour ne pas affliger celles qui s'occupent de nous. On se le dit ainsi ; on se per­suade qu'on agit par ce motif. Cela peut être vrai d'abord -, mais plus tard, celles qui ont si bien réussi auprès de nous demandent davantage. Nos besoins se multiplient, et bientôt on cède à tout; on accepte mille soulagements inutiles.

Puis, lorsqu'il faudra quitter la charge,il y a si loin d'une Prieure à une simple religieuse, que jamais elle ne repren­dra parfaitement l'esprit et la manière d'agir d'une novice : ce qui lui est si nécessaire alors et pour sa propre sanc­tification et pour l'édification de son mo­nastère.

Loin de moi la pensée de blâmer dans une Prieure une condescendance chari­table, et d'approuver une roideur qui affligerait ses filles et les forcerait au silence ! Le propre esprit peut se trouver là comme ailleurs. D'abord, dans la forme, elle doit accepter ou refuser avec une égale douceur, témoignant toujours sa reconnaissance de ce qu'on veut bien penser à elle. Mais il y a une manière d'agir douce et ferme en même temps, simple et sérieuse, qui, en éloignant les attentions trop multipliées, ne froisse pas celles qui se croient obligées de les avoir.

Si une Prieure est un peu courageuse, elle sentira que sa santé peut même se trouver bien d'une vie commune, uni­forme et austère. Qu'elle se rappelle quel­quefois ce qu'elle a souffert et supporté en silence lorsque, perdue, pour ainsi dire, dans le gros de la communauté, le bon Dieu permettait qu'on ne fît pas en elle, la moindre attention aux petits maux dont parle notre sainte mère Thérèse. Combien de fois n'a-t-elle pas cru, dans ce temps qu'on oublie avec trop de faci­lité , ne pouvoir remplir telle ou telle obligation, ni supporter telle ou telle nourriture ! Et cependant l'obéissance lui en donnait la force.

Ne retrouvera-t-elle pas cette force dans l'amour de ce Dieu qui est devenu plus immédiatement son maître dans l'exercice de sa charge? De quelle grâce puissante ne sera-t-elle pas environnée dès l'instant où, s'oubliant elle-même, elle ne consultera que la volonté divine! Dieu devenant pour elle un directeur in­séparable, toujours sa lumière divine lui fera distinguer dans son propre cœur la Prieure et la simple religieuse. Obligée de parler en tout temps, à toute heure, en tout lieu, elle saura se taire dès qu’elle aura dit le nécessaire, sans que la charité en ait à souffrir, et dès qu'elle s'aperce­vra que la nature profite de la liberté qui lui est laissée. Elle pourra être appelée par sa charge à s'éloigner de la commu­nauté à l'heure d'un exercice religieux ; mais elle ne s'en exemptera jamais par un motif personnel. Elle devra même ne point laisser passer le jour sans faire en son particulier l'exercice dont une occu­pation lui aura ravi le précieux moment. Il en sera de même dans toutes les cir­constances. Si elle est fidèle religieuse avant tout, elle en conservera l'esprit, malgré ce qui pourrait l'exposer à le perdre ou à le laisser altérer. La con­duite des autres, au contraire, la vue de leurs défauts et de leurs vertus sera une leçon utile pour elle. En travaillant à leur avancement, elle travaillera à sa perfection. La grâce augmentera au lieu de s'affaiblir. Ses filles aimeront à re­trouver en elle la religieuse fidèle dans les moindres choses, humble dans l'élé­vation, obéissante en commandant, silencieuse lorsque rien ne l'oblige à par­ler; et l'exemple, toujours plus puissant que les paroles, fera fructifier les siennes dans tous les coeurs.

 

 

CHAPITRE IV

 

Le bonheur de la charge est d'être toujours victime.

 

Qu'avons-nous dit en entrant en reli­gion ? Me voici, Seigneur : je viens pour être votre victime. La vue des sacrifices ne nous a point effrayée : nous voulions les faire avec générosité, et lorsqu'on essayait de nous les montrer de loin, et qu'on nous demandait si nous aurions le courage de vivre en victime sans cesse immolée, quoique ne recevant pas le dernier coup de mort, nous répondions que c'était là ce que nous voulions trouver dans la vie religieuse. Pourquoi donc changerions-nous de sentiment à la vue de cette longue carrière de souffrances et de sacrifices qu'aperçoit un esprit ré­fléchi à travers les dehors honorables d'un emploi élevé ? Pourquoi, lorsqu'il y a une nécessité si pressante de ne pas se laisser éblouir par cette élévation, ne saisirions-nous pas avec transport la croix qui doit être notre soutien et notre unique espérance ?

La charge, séparée de la croix et con­sidérée comme un honneur tel qu'on l'entend dans le monde, serait insuppor­table à une âme qui a tout quitté pour s'anéantir et s'ensevelir toute vivante dans une retraite solitaire, où, loin des regards de la terre, elle ne devait plus vivre qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu.

Mais une charge qui me promet une immolation de chaque instant, une charge que je ne dois remplir qu'en m'oubliant sans cesse pour les âmes que Dieu me confie ; une charge dans laquelle, sous ombre de commander, je suis sûre de ne faire jamais ma propre volonté; une charge où tantôt flattée, tantôt humiliée, tantôt approuvée, tantôt blâmée, j'ap­prendrai à ne m'estimer pas davantage au milieu des applaudissements qu'au milieu de la critique et de la censure ; une charge enfin où chaque pas me pro­met un sacrifice; où, semblable à Jésus- Christ, je dois m'immoler par état pour la perfection et le salut de mes sœurs, cette charge alors me devient chère. Je commence à y entrevoir le bonheur, parce que le bonheur de l'âme religieuse est de n'avoir nul repos en cette vie, de se compter pour rien, de mourir tous les jours, et de se considérer dans les mains de Dieu comme un instrument inutile. Dès lors, dis-je, mes plaintes doivent cesser. Je ne dois plus penser qu'à con­naître les desseins de Dieu, pour les ac­complir. Je dois dire avec la Vierge des Vierges le fiat mihi qui a sauvé le monde, après avoir dit avec les mêmes sentiments et dans la vue de ma bassesse : Voici la servante du Seigneur. Oh ! si jamais d'au­tres sentiments que ceux de mon inutilité personnelle, de ma misère et de ma fai­blesse devaient entrer dans mon cœur; si un jour, oubliant ce que je suis, je de­vais me croire ce que je ne suis pas, avec quelles instances dois-je demander à Dieu qu'il ne permette pas qu'on m'impose un fardeau sous le poids duquel je devrais si malheureusement succomber.

La Prieure doit donc, dès le commen­cement de l'exercice de sa charge, se nourrir de ces saintes pensées, se dé­pouiller de toutes vues humaines, ne se plaindre que de ce qui semble l'élever, se défier de tout ce qui tendrait à détruire en elle les sentiments de la plus profonde humilité, et se réjouir de tout ce qui l'immole, de tout ce qui lui fait sentir qu'elle est la victime de son Dieu. Qu'elle ne se plaigne jamais de voir son temps absorbé sans qu'il lui soit laissé un seul moment de repos. Son temps n'est plus à elle. Chaque minute est une minute précieuse, parce qu'elle est pour son immolation et pour les âmes de ses filles.

Qu'elle ne craigne pas de voir sa santé s'affaiblir. Sans doute elle doit la conser­ver et l'entretenir avec une sage discré­tion, selon l'ordre de Dieu et la volonté de ses supérieurs; mais cette santé n'est plus pour elle, et si les travaux l'affaiblis­sent, elle doit se réjouir de ce que l'holo­causte brûle. D'ailleurs qu'elle se per­suade bien que, hors le soin discret qui nous est permis, moins elle pensera à elle, plus sa santé sera florissante ; plus elle sera généreuse dans la route du sa­crifice, plus Dieu augmentera ses forcer, afin qu'elle puisse, pour ainsi dire, se multiplier et suffire à tout.

Qu'elle n'oublie jamais que sa vie doit être la vie de Jésus-Christ qui, dans sa vie publique, n'avait pas un lieu pour se loger et reposer sa tête, était exposé à la contradiction du peuple, répandant par­tout ses bienfaits et ne trouvant qu'in­gratitude, répondant à ses disciples qui le pressaient de manger : Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre; pas­sant le jour à instruire et à faire des miracles, consacrant les nuits à la prière, toujours caché aux yeux de ceux mêmes qui l'entouraient, et jouissant dans le se­cret de son âme, au sein d'une vie pauvre et souffrante, de l'union béatifique avec son Père céleste.

Voilà le vrai bonheur d'une Religieuse que Dieu emploie à la conduite des âmes : être un autre Jésus-Christ, vivre cachée dans une position qui la met en évidence; et tenir son regard intérieur immuable­ment fixé sur son divin Modèle, de telle sorte qu'elle puisse dire avec vérité : "Je ne vis plus; mais Jésus-Christ vit en moi. »


 

CHAPITRE V

 

La charge est une école d'humiliation


Tout le monde a des défauts, nous l'avons dit -, il y en a dans l'âme la plus sainte. Serait-il raisonnable de croire que la personne appelée à gouverner les autres en sera exempte? Quand même on rencontrerait dans une Prieure toutes les qualités qui doivent fixer le choix de sa communauté, elle aura toujours un un faible, par où l'humanité se montrera infailliblement plus ou moins. Il y a défauts qui ne paraissent pas dans une simple Religieuse, faute d'occasion, et que les contradictions attachées à la charge de Prieure découvrent peu à peu. Et voilà précisément le premier genre d'humi­liation qui s'y rencontre. Un mouvement d'impatience ou d'humeur passait ina­perçu dans la simple Religieuse : dans la Prieure il est mis en évidence comme toute sa conduite. Pour une âme qui se connaît un peu il y a là une source féconde d'humiliations; et sans cesse elle sera obligée de reconnaître tous les défauts que dérobait à ses regards et à ceux de ses sœurs une position plus obscure.

Appelée à donner l'exemple, elle com­prendra plus d'une fois qu'on pourrait dire d'elle : faites ce qu'ils disent, et ne faites pas ce qu'ils font. Obligée de montrer le chemin de la perfection, de parler des choses de Dieu, un regard sur elle- même lui montrera sans cesse combien cette maxime du Sauveur se réalise pour elle.

La réputation qu'elle doit avoir donc la communauté l'obligera même plus d'une fois à dissimuler ses torts, et la privera du bonheur d'avouer des fautes qu'il lui serait salutaire et qu'il lui de­vrait être si doux de réparer en s'humiliant.

Du côté de ses inférieures, que n'é­prouvera-t-elle pas! Objet qu'elle sera bien souvent de leurs peines et de leurs tentations, le démon la défigurera à leurs yeux comme malgré elles ; et dans les aveux qu'elles lui en feront à elle-même, elle apprendra comment on la juge et sous quelles défavorables couleurs paraît aux regards de ses filles ce que peut-être jusque-là elle avait pensé être en elle des vertus. Quelle patience, quel oubli d'elle-même, quel mépris de ses propres actions ne lui faudrait-il pas en certains moments pour tout écouter, tout entendre, tout supporter sans s'émouvoir! Combien de mesures, prises sagement pour le bien de la communauté, paraîtront à quelques-unes de ses filles inutiles ou téméraires ! Sans cesse elle se verra portée au tri­bunal de l'esprit humain, pour y être jugée, non par mauvaise volonté, mais parce que Dieu permet que les actions les plus saintes ne rencontrent pas une ap­probation générale, et que d'ailleurs tous les esprits ne sont pas également justes et bien disposés. Ces jugements mêmes ne seront bien souvent que des tentations exposées à la Prieure avec la plus grande naïveté: tentations sans fondement ; mais enfin quelles qu'elles soient, il faut, en écoutant le récit qu'on en fait, se voir représentée sous des traits qui ne sont pas flatteurs, et se dire intérieurement qu'ils sont plus d'une fois bien près de la vérité, de cette vérité qui nous montre dans notre cœur un fonds inépuisable de défauts, de misères et de faiblesses.

Si l'on veut, au contraire, se justifier, prendre en main sa propre cause, affliger l'âme qui communique déjà peut-être avec peine ce qu'elle a ressenti contre sa Prieure, le but est manqué des deux côtés. Non-seulement elle n'opérera aucun bien dans l'âme qu'elle dirige ; mais encore elle lui fera des plaies pro­fondes et quelquefois incurables ; et elle-même n'entrera pas dans cette voie d'hu­miliation cachée, qui est un des trésors de la charge.

Ce n'est pas tout encore : il est un genre d'humiliation qui ne manque jamais à une Prieure, supposé que ce que nous venons de dire lui fût épargné. En vain travaillera-t-elle à contenter toutes ses filles : cela lui sera impossible. Elle sera donc quelquefois applaudie, souvent même, si vous le voulez. Mais à peine aura-t-elle reçu un éloge ou des remerciements pour telle mesure prise, pour tel usage établi, que presque aussitôt d'autres sœurs viendront lui faire mille représentations, mille plaintes peut-être, et, en rappelant, le gouvernement des Prieures qui l'ont précédée, établir entre leur conduite et la sienne une comparaison défavorable. Le passé n'est qu'un songe : la peine pré­sente est toujours la plus forte et la plus sentie.

Peut-être lorsque nous aurons quitté la charge, on se servira de notre sou­venir pour affliger celle qui nous succédera. Hélas ! sera-t-il à dire pour cela que nous la surpassons en mérite, en sa­gesse, en talents? Pas du tout. Il faut savoir comprendre cette triste vérité : que dans l'asile le plus saint, dans la so­litude la plus profonde, par là même qu'il s'y trouve des créatures mortelles, il s'y rencontre avec elles toutes les erreurs, tous les caprices, toutes les préventions de l'esprit humain. Elles sont modifiées, il est vrai, par la vie religieuse, mais elles ne sont jamais entièrement détruites. Elles se réveillent même quelquefois avec plus de fureur dans le cloître le plus austère pour des raisons connues et dirigées par la sagesse divine, qui toujours nous laisse apercevoir la nécessité de nous humilier et d'être abaissée par les autres dans la position la plus élevée.

Il est encore une sorte d'humiliation qui n'échappera pas à une âme dont les sentiments sont grands, profonds, épurés; à une âme surtout qui, bien pénétrée de la connaissance d'elle-même, a contracté l'habitude de se mépriser et de s'oublier dans ses meilleures actions; à une âme qui ne s'est jamais aperçue du bien qu'elle a fait, et qui ne cherche point sa récom­pense dans les hommes. Cette humiliation viendra des éloges mêmes que reçoit continuellement une Prieure : éloges qui contrastent toujours avec le sentiment qu'elle doit avoir d'elle-même. Nous ne sommes véritablement que ce que nous sommes devant Dieu. Cette maxime, si chère à notre bienheureuse sœur Marie de l'Incarnation, sera profondément gra­vée dans le cœur d'une personne qui doit presque toujours à sa charge, bien plus qu'à son propre mérite, l'estime dont elle est l'objet. On croit devoir ad­mirer en elle des actions qui ne sont rien moins qu'admirables et ne sont que l'accomplissement du plus strict de­voir. Outre cela, l'esprit de foi qui doit animer ses filles, le respect dû à l'autorité établie de Dieu, enfin des motifs quelque­fois louables et quelquefois bien puérils, feront trouver des vertus là où bien souvent une âme éclairée ne découvre que des imperfections. Faudra-t-il rejeter et combattre de front cette sorte d'adulation, qui n'est parfois que de l'en­thousiasme ? Non : ceci pourrait être un orgueil subtil, caché sous le voile de l'humilité.

Sans doute une Prieure doit s'appliquer à détruire le penchant à la flatterie dans des âmes qui doivent être aussi humbles que vraies ; mais cette bonne opinion est nécessaire. Dieu la permet pour conserver dans les inférieures le respect dû à celle qui les gouverne. Si cependant, bien loin de croire tout ce qu'on lui dit à sa louange, elle pense sérieusement à ce qu'elle est dans la vérité, trouvera-t-elle une humiliation plus profonde que celle de recevoir des éloges, qu'elle sent si bien ne pas mé­riter ? Elle verra des défauts légers dans ses filles, des fautes presque imperceptibles qu'elle devra reprendre et cor­riger: tandis qu'elle-même, souvent plus coupable que celles qu'elle aura reprises ne trouvera de correction et de confusion que dans son propre cœur. Oh ! quelle est l'âme qui ne verra pas en cela une véritable humiliation pour elle ? Quelle est celle qui voudra recevoir de la part des hommes la récompense du bien qu'elle fait, et qui n'aura pas assez de délicatesse dans les sentiments, pour comprendre la distance qu'elle doit toujours laisser entre l'opinion des autres et sa propre conviction ?

Je ne prétends pas contredire ce que j'ai écrit plus haut, que l'approbation ou la critique de la conduite d'une Prieure partagent également les esprits, et que l'une est presque toujours le contrepoids de l'autre. Le genre de louanges dont je viens de parler, et que je me plais à nommer une véritable humiliation, est indépendant de l'autre et subsiste malgré les tentations contraires. C'est un lan­gage que l'on tient par habitude et que l'on croit indispensable. Il est employé pour tout ce que fait une Prieure, pour tout ce qu'elle dit, pour les talents qu'elle a ou qu'on lui suppose, pour les travaux auxquels elle se livre. Si une simple Religieuse est accablée sous le faix, per­sonne n'y fait attention ; et si une Prieure met la main à quoi que ce soit, on trouve ou l'on dit qu'elle en fait trop. Et même, hélas! faut-il le dire? une sœur qui, en secret, sera tentée de murmurer en com­parant le travail auquel on l'emploie avec celui de sa Prieure, ou qui trouvera mauvais qu'elle se dispense de tel ou tel tra­vail, sera la première à lui donner des éloges et à l'engager à se reposer. Je ne crois pas que ce soit par duplicité, à Dieu ne plaise ! C'est comme je viens de le dire, une sorte de langage de convention, de politesse, une espèce de nécessité que l'on s'impose. Et c'est précisément ce qui oblige une Prieure à apprécier ce qu'on lui dit à sa juste valeur, et à ne compter pour rien ce qu'elle fait, lorsque les autres semblent le compter pour beau­coup.

Heureuse donc mille fois l'âme attentive et fidèle à profiter de tous les genres d'humiliations attachés à sa charge! Elle comprendra que souvent Dieu se sert de ses défauts mêmes pour parvenir aux fins qu'il se propose, et qu'une simple Religieuse a souvent bien plus de vertus qu'elle, sans qu'on y prenne garde. Qu'elle se plonge alors dans son néant ; qu'elle y demeure, et qu'elle dise avec le Psalmiste : J'ai été réduite au néant. Je suis devant vous, Seigneur, comme ce qui n'est pas, comme le vase brisé qui n'a plus aucune forme, comme un instrument dont vous vous servez selon qu'il vous plaît, mais qui n'a rien de lui-même. Qu'elle ait de l'estime pour celles qu'elle se voit obligée d'humilier : et qu'elle soit convaincue qu'à leur place elle aurait moins de pa­tience et moins d'amour pour le mé­pris.

C'est ainsi qu'elle s'instruira et pro­fitera de tout ; qu'elle parcourra cette carrière difficile du gouvernement des âmes avec plus de sûreté, et que, toujours vigilante sur elle-même, elle pourra s'en­tendre louer sans cesser d'être humble, parce qu'elle ne cessera de se confon­dre.

 

 

CHAPITRE VI

 

La charge apprend à se connaître, à se mépriser et à estimer les autres.

 

Si l'humiliation ne vous venait que des circonstances ménagées par la divine Providence, elle ne s'établirait pas dans l'âme sur un fondement assez solide. La connaissance de soi-même ne peut venir que de sa propre expérience. Il y a des positions qui, par elles-mêmes, nous dérobent, du moins en partie, la vue de notre misère. Un Supérieur, à qui l'on vantait la vertu d'une sœur comme bien au-dessus de l'ordinaire, demanda quel était son emploi. On lui répondit qu'elle travaillait dans sa cellule. Attendez, dit- il, qu'elle soit chargée d'un office qui la mette en rapport avec ses sœurs, et vous pourrez alors juger de son mérite. Que dire, d'après cela, d'une Prieure qui se trouve engagée par sa charge dans une multitude d'occupations, et qui a affaire avec tous les caractères? Elle ne tardera pas à voir en elle des défauts qu'elle ne connaissait pas. Douce, patiente, chari­table d'abord, ne commandant qu'avec peine, elle ne comprend pas qu'on puisse agir autrement. Mais bientôt on s'accou­tume à avoir autorité sur toutes les sœurs, et c'est alors qu'on se laisse aller peu à peu à tous les défauts qu'on avait autrefois, et contre lesquels on avait peut-être longtemps combattu.

Il y a des moments où tout semble cons­pirer autour de nous pour ébranler le courage, exercer la patience, choquer le bon sens et contredire la raison. La vertu la mieux affermie ne peut soutenir ce combat avec la même égalité d'âme. Il faudrait, pour cela, la vertu des anges. Dans l'homme le plus saint il reste encore la fragilité de la nature humaine. Que sera-ce donc d'une Prieure qui n'a qu'une vertu faible, ou un caractère qu'elle a de la peine à dompter ? D'ailleurs, si les des­seins de Dieu s'accomplissent sur les in­férieures par les petits chagrins que leur procurent les imperfections de la Supé­rieure, ils s'accomplissent également sur celle-ci en lui faisant connaître par sa propre expérience des défauts qu'elle n'aimait pas à s'avouer, ou qu'une position plus obscure eût dérobés à ses regards. Une âme de bonne foi se verra telle qu'elle est dans ce fond de l'âme où Dieu seul jus­que-là voyait sa misère. Elle compren­dra qu'on a plus de peine et de mérite à lui obéir, qu'elle n'en a eu elle-même, lorsqu'elle était simple Religieuse : et cette leçon salutaire lui montrera le mé­rite caché de ses inférieures.

Autrefois peut-être un refus, une con­tradiction, une humiliation de la part de sa Prieure lui avaient paru sévères ou même injustes. Elle apprendra qu'avec la meilleure volonté, on n'est pas toujours assez maître de soi pour adoucir, par sa manière d'agir, ce qu'on est obligé d'im­poser par devoir. Enfin, si celte âme de bonne foi veut profiter de tout, elle de­viendra la plus humble de sa commu­nauté. Convaincue de son insuffisance personnelle pour exercer une charge qu'on ne connaît bien que par soi-même, elle ne verra dans le choix de la commu­nauté qu'une volonté de Dieu inexpli­cable. La soumission de ses filles lui fera découvrir en elles des vertus qu'elle n'aurait jamais cru y découvrir. Si elle réussit à faire quelque bien, elle en rap­portera uniquement la gloire à Dieu ; et lorsqu'elle échouera dans ses meilleurs projets, elle y reconnaîtra son propre ouvrage. De plus, que de secrets ne découvrira-t-elle pas dans les âmes, les­quels lui feront admirer des vertus dans des actions où se glissait, selon elle, une imperfection qui n'était qu'apparente ! Que d'âmes, faibles et lâches à l'exté­rieur, font sur elles-mêmes des efforts qui ne sont vus que de Dieu et de leur Prieure ! Que de motifs expliqueront à ses yeux une conduite où elle sera forcée de reconnaître un ordre de grâce tout spécial ! Certainement il y a des âmes dans lesquelles on trouve plus de misères et d'imperfections qu'on n'en voyait lorsqu'on les connaissait moins ; mais là encore que de leçons à recueillir ! N'a­vons-nous pas, par exemple, à remercier le Seigneur, à admirer sa bonté, de nous avoir épargné les occasions et les obsta­cles qui ont rendu, il est vrai, cette âme faible et languissante, mais qui peut-être nous auraient fait faire à nous-mêmes des chutes plus déplorables? En voyant cette âme de plus près, nous nous apercevons souvent qu'il y a encore en elle une cer­taine bonne volonté que nous n'aurions peut-être pas nous-mêmes dans de sem­blables circonstances; et alors la Prieure sent augmenter dans son cœur et le mé­pris pour elle-même et la charité pour cette pauvre âme.

La Prieure, dans le bien même qu'elle fait aux âmes, pourra-t-elle trouver une raison de l'attribuer à son mérite, à ses talents ou à la peine qu'elle se donne? Qu'il faudrait être aveugle pour le croire ! Combien de fois tous ses soins et tous ses efforts seront inutiles on infructueux ! Souvent elle se trouvera en présence d'une âme affligée, tentée, éprouvée, sans pou­voir lui dire une seule parole de conso­lation et d'encouragement. D'autres fois elle travaillera absolument sans succès, malgré sa constance et ses soins em­pressés auprès d'une âme imparfaite. Elle répétera cent fois la même chose sans être écoutée ou comprise; et tout à coup cette âme, sortant de son sommeil, s'a­vancera dans la perfection par un moyen absolument indépendant du travail de sa Prieure, par un de ces traits de lumière et de grâce qui éclairent et changent les cœurs sans le secours de personne.

Il reste à une Prieure, après tout cela, qu'à dire cette parole si vraie, si consolante pour une âme humble : Nous sommes des serviteurs inutiles; et celles-ci encore : J'ai planté, Apollon a arrosé ; mais Dieu a donné l'accroissement.

Une autre conclusion non moins utile à tirer de ce qui a été dit dans ce chapitre et dans le précédent, c'est que si l'on veut se rendre justice et se placer dans sa propre estime au rang qui nous convient, nous avouerons que bien souvent on pourrait dire de nous ce que le divin Maître disait des scribes et des phari­siens : Ils lient des fardeaux pesants ; mais ils ne voudraient pas les toucher du bout du doigt. En effet, quelles répu­gnances n'éprouverait pas quelquefois une Prieure à exécuter les ordres qu'elle donne, à porter les charges qu'elle im­pose, à recevoir les réprimandes qu'elle fait, à supporter la privation des secours qu'elle refuse ou qu'elle néglige de donner.

Je sais bien qu'elle est obligée par le devoir de sa charge à faire sentir le poids de son autorité. Qu'elle le fasse, à la borne heure ! Mais qu'elle sente bien qu'il y a plus de vertu à se soumettre qu'à commander. Qu'elle se méprise elle- même en pensant à sa faiblesse person­nelle. Qu'elle estime les autres en les voyant soumises à son obéissance, et qu'elle se persuade que la seule volonté de Dieu doit la faire agir, sans perdre de vue la basse opinion d'elle-même que doit sans cesse augmenter la vue de ses imperfections et de la vertu de ses filles. Cette conviction foncière ne rendra pas son gouvernement faible et sa marche incertaine. Bien loin de là, une âme qui s'oublie dans l'exercice de sa charge pour faire la volonté de Dieu, mais qui se sou­vient en même temps que cette volonté sainte l'y a placée sans aucun mérite de sa part, profite des grandes leçons qu'elle y trouve; s'anéantit devant celui qu'elle représente ; en parlant en son nom, elle le fait avec cette fermeté grave et mo­deste qui annonce qu'elle a compris ce qu'elle est, et l'importance de la mission qu'elle remplit. Lorsque cette connais­sance de soi-même et de la volonté de Dieu est intime et vraie dans une âme, elle s'exprime par la conduite, et non par des paroles affectées. Un seul mot, un seul regard, les moindres circonstances comme les plus importantes, tout prouve que l'autorité dont elle est revêtue, bien loin de nourrir son amour propre, est pour elle une source féconde d'humilité, de charité et de patience. Le joug qu'elle impose avec de si heureuses dispositions ne paraîtra jamais pesant. Et lorsque les années de la charge seront expirées, elle saura reprendre, avec son rang de simple Religieuse, l'esprit de soumission et de dépendance qui doit la caracté­riser. Elle mettra alors en pratique les grandes leçons qu'elle a reçues en ensei­gnant les voies de la perfection; et elle évitera ainsi le plus funeste écueil, celui de conserver la moindre supériorité lors­que la volonté de Dieu la replace dans un rang inférieur.


 

CHAPITRE VII

 

La charge nous détache de tant ce qui est créé.

 

Si l'âme religieuse qui réfléchit, loin des regards de la terre, sur le néant et la vanité de tout ce qu'elle a quitté com­prend si bien le vide des créatures, que dirons-nous d'une Prieure qui voit de près les faiblesses du cœur humain, et qui, par sa charge, a plus de rapports extérieurs avec le monde! Combien de fois sera-t-elle attaquée dans sa paisible retraite par la critique de quelques personnes mécontentes peut-être du refus qu'elle aura fait d'une postulante, ou de la préférence qu'elle aura donnée à une autre sur celle-là ! Avec les meilleures intentions, elle fâchera certaines per­sonnes ; elle ne sera pas approuvée par d'autres ; elle recevra des reproches de la part des parents des religieuses, si, exacte comme elle doit l'être à son de­voir, elle leur refuse des privilèges qu'ils n'ont pas droit d'obtenir. Enfin dans plus d'une circonstance elle pourra se con­vaincre qu'à travers les grilles du cloître le plus obscur, on sent encore les effets de la malice du monde, qu'on trouve peu de vrais amis, peu de personnes dé­vouées, et que dans le nombre de celles avec lesquelles elle est obligée de s'entre­tenir, il s'en rencontre qui ne l'interrogent que pour la juger et la condamner ensuite. S'il ne s'agissait que de ces petits mécomptes extérieurs, la leçon de déga­gement ne serait pas bien importante à recueillir. Quand nous avons quitté le monde, nous l'avons apprécié à sa juste valeur, et nous savions qu'on trouve en lui un juge sévère, surtout lorsqu'on le méprise pour se donner à Dieu. Mais le Sauveur, jaloux des âmes qu'il a choisies pour lui seul, les détache encore, dans la vie religieuse, de tous les appuis sen­sibles. Une Prieure surtout sentira le vide de tout ce qui est créé, même dans les âmes les plus saintes, même dans les se­cours spirituels qu'elle a droit d'attendre, et dans lesquels Dieu se plaira à lui mon­trer qu'elle doit l'y chercher seul dans un parfait dégagement. Oui, dans les âmes les plus saintes, dans celles qui sont habituellement son conseil et sa lumière, elle découvrira toutes les faiblesses de l'humanité; et dans les consolations qu'elles lui offriront quelquefois, dans les conseils qu'elles lui donneront, il y aura toujours un mélange d'amertume, une incertitude qui lui feront sentir que Dieu est tout et que la créature n'est rien.

Pour les secours spirituels, que de sacri­fices n'aura-t-elle pas à faire dans la pri­vation d'un bon directeur ou dans la diffi­culté d'en trouver un auquel elle puisse se confier pleinement ! Si elle ne cherche pas Dieu avant tout et au-dessus de tout ; si elle compte sur la liberté que lui donne sa charge, Dieu saura bien la rappeler à lui en changeant les moyens en obstacles, en renversant ses projets, de sorte qu'elle pourra reconnaître que les appuis hu­mains ne sont rien, et n'ont d'autre utilité que celle que Dieu leur donne selon nos besoins. Lors même que tout ira selon ses souhaits de la part des Supérieurs et des Directeurs, il y aura toujours des épo­ques où elle sentira un vide, une insuffi­sance, ou d'autres sortes de peines qui la ramèneront à la recherche de l'unique bien dans la simplicité de la foi. Heureux moments! Heures fortunées! où elle éprouvera la vérité de cette parole du Prophète : "Tous mes os disent : Seigneur, qui est semblable à vous?"

Si dans une vie privée Dieu fut son amour et son tout, dans l'exercice de sa charge de Prieure il faut à cet amour quelque chose de plus intime. Les secours sont bons ; ils sont nécessaires; mais ne l'oublions pas, c'est pour nous conduire à Dieu, et non pour se placer entre lui et nous. Son amour jaloux souffrirait-il qu'une âme destinée à montrer aux au­tres la voie du dégagement pût elle-même s'attacher à quelque chose ? C'est donc là, si je puis le dire, l'objet de ses soins les plus marqués sur une Prieure qui ne veut sincèrement que lui. Obligée par sa charge de se répandre au dehors, d'entretenir des personnes saintes dont la conversation l'attache ; libre de pro­longer ses entretiens au parloir et au con­fessional, d'y trouver quelquefois l'occa­sion de s'instruire sur la vie intérieure, qu'il lui serait facile de chercher la créa­ture sous les plus spécieux prétextes! Il faut toujours qu'elle prenne de ces entre­tiens ce qui peut augmenter son amour pour Dieu et son dégagement des créatu­res, mais jamais rien pour elle-même. Ce sera par un instinct merveilleux qu'elle comprendra ces nuances délicates que ne saisira jamais une âme peu fidèle à la grâce, une âme qui n'est pas franchement décidée à s'oublier pour Dieu.

C'est pour cela aussi que Dieu, de son côté, travaille, dans sa bonté infinie, à dégager cette âme de tout ce qui n'est pas lui, par mille moyens qu'elle n'aurait pas su prendre d'elle-même.

Dans la direction de ses filles, elle trou­vera des leçons qui ne lui seront pas moins fructueuses. Il lui semblera quel­quefois qu'elle est utile, nécessaire même à certaines âmes ; elle recevra de leur part des témoignages de confiance, d'une confiance toute particulière ; — elle ne pourra se dissimuler le bien qu'elle leur fait. Mais que la tentation vienne fondre sur ces âmes objets de sa prédilection, et voilà que tout changera bientôt de face. Elles ne pourront plus rien comprendre à sa direction. Elle-même se sentira re­froidie et hors d'état de calmer leurs peines.

Il surviendra peut-être un dégoût mu­tuel qui ne laissera à la mère et aux filles qu'une impression crucifiante dans leurs rapports, et une espèce d'étonnement d'avoir pu autrefois se convenir et s'entendre si bien. Toute la consolation que la Prieure re­cevait de ces âmes, se change en amer­tume. Alors elle sent qu'il n'y a rien de nécessaire, rien de bon sur la terre que Dieu seul, qui lui reste toujours comme le centre unique de ses affections, et l'unique source de tout le bien qu'elle a pu faire.

La mort de ses filles les plus saintes et les plus chéries viendra peut-être en­core renverser ses projets, détruire ses espérances et, en détachant toujours plus son cœur des objets créés, le rapprocher de son Créateur, et l'unir de plus en plus à lui. Placée par sa charge au-dessus de toutes ses sœurs, elle découvrira, comme d'une hauteur qui domine un champ de bataille, tout ce que les passions humaines ont de contraire à la grâce de Dieu, et ce qu'elles auraient encore de vivacité dans les âmes religieuses, si cette grâce ne leur donnait pas la force de les surmonter et de les vaincre.

Oui, nous avons vu des âmes qui sem­blaient déjà dans le ciel et dont la vertu confondait notre lâcheté, nous les avons vues tout à coup livrées à des tentations si violentes, qu'il était impossible de les reconnaître, et qu'elles devenaient inca­pables de juger sainement de certaines choses qui leur causaient une émotion, involontaire, il est vrai, mais d'autant plus humiliante, que leur état était plus parfait.

Quant aux divers emplois de la maison, combien de fois, après les avoir confiés à des sœurs qui semblaient devoir les rem­plir parfaitement, trouve-t-on des fai­blesses, des misères, une incapacité qui étonnent et confondent!

A tous ces motifs de dégagement, viennent s'ajouter les confidences qu'une Prieure reçoit au parloir, où des cœurs oppressés par la souffrance lui décou­vrent le vide affreux et les cuisantes dou­leurs que cachent des positions qui sem­blent faites pour exciter l'envie de ceux qui n'en voient que l'extérieur.

Faut-il qu'une Prieure, ainsi éclairée par tant d'expériences, s'afflige de ne trouver sur la terre aucun appui solide, aucune consolation véritable ? Bien loin de là, elle doit tressaillir de bonheur en voyant que Dieu seul est tout, et lui est toutes choses. Avec quels transports s'écriera-t-elle, en apercevant de loin les événements qui agitent les enfants des hommes : « Ils périront, mais vous, Sei­gneur, vous demeurerez ! » Elle s'appuiera tous les jours davantage sur cette immu­tabilité de Dieu, et lui dira avec bon­heur : « Vous êtes toujours le même, et vos années ne finiront point. » Profitant de tout ce qu'elle a compris de l'humaine fragilité, elle se fixera pour jamais dans le centre véritable de toute perfection. Elle n'éprouvera pas cependant ce dé­goût des créatures qui vient plus du re­gret de ne pouvoir s'y attacher que d'un véritable amour de Dieu. Un tel sentiment ne saurait se trouver dans une âme que la vraie charité embrase, et qui sait voir à travers les faiblesses humaines, l'image de Dieu dans sa créature. Élevée au-des­sus de tout ce qui passe, rien de créé ne saurait troubler la paix dont elle jouit. Bien convaincue du néant de tout ce qui l'entoure, son âme détachée n'a plus de patrie sur la terre, plus de maison, plus de volonté propre. On peut l'envoyer au bout du monde : le Carmel est dans tous les lieux où l'obéissance lui marque sa place. Partout elle trouvera Dieu ; et si elle sent encore le sacrifice, elle ne s'ar­rête pas, parce qu'elle n'a point oublié qu'elle est sa victime et l'épouse d'un Dieu crucifié.

C'est ainsi que la charge de Prieure devient pour l'âme réfléchie une école d'humilité et de dégagement, bien loin de lui laisser la moindre pensée, le moin­dre sentiment d'élévation. Elle a appris à se connaître et à connaître les créa­tures ; mais elle a appris en même temps à connaître Dieu : elle a compris ce qu'il est pour une âme qui le cherche et qui veut profiter de tout pour aller à lui. Quel charme ne répand pas sur sa vie cette douce pensée. Tout ce qui est créé n'est plus rien pour une âme religieuse ! Il lui semble qu'il n'y a plus que Dieu et elle dans l'univers, ou plutôt qu'elle s'est anéantie, qu'elle a disparu et que Dieu seul est resté : Tu autem permanebis. C'est lui seul qu'elle voit, lui seul qu'elle adore, lui seul qu'elle aime ; et dans cet abîme d'amour elle se perd heureuse­ment pour se retrouver en lui dans l'éter­nité.


 

CHAPITRE VIII

 

La Prieure doit respecter les différents degrés de grâces dans les âmes.

 

Toutes les âmes sont à moi, dit Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elles sont, en ef­fet, le prix de son sang, la conquête de sa grâce ; et s'il en est ainsi de tous les chré­tiens, qu'en sera-t-il de l'âme religieuse, de celle qu'il a choisie et qu'il a séparée de la masse de perdition pour la faire ha­biter la maison du Seigneur? Après le premier appel de la grâce, après celte marque de prédilection, il continuera, il perfectionnera son ouvrage dans chaque âme, mais d'une manière différente, et aussi d'une manière parfois si cachée, que celle qui les conduit ne découvrira la marche de la grâce que par une lumière surnaturelle et par une attention soute­nue à en observer l'admirable économie. O mon Dieu ! qu'est-ce que l'homme pour comprendre vos œuvres? Et pourrons- nous sans témérité mettre la main à votre ouvrage? C'est là précisément que l'on est grandement exposé à contrarier l'es­prit de Dieu, si l'on ne tâche de se vider de soi-même, de renoncer à ses propres vues, et même à un certain désir, trop vif parfois, de la perfection des âmes qu'on dirige, pour se laisser mouvoir par ce divin Esprit et agir sous sa douce in­fluence.

Sans doute les âmes appelées à la vie religieuse, à la vie du Carmel surtout, sont appelées aussi à un très-haut degré de perfection : et on doit les y conduire, leur montrer la nécessité d'y tendre. Mais il y a une si grande différence entre elles, Dieu les conduit par des routes si di­verses, que le grand talent d'une Prieure est d'étudier ses voies et de seconder la grâce sans jamais la devancer. De plus, il faut la respecter, cette grâce, sous toutes ses formes, dans tous ses progrès, dans ses lenteurs mêmes, puisqu'il s'agit non point de notre propre ouvrage, mais de l'ouvrage de Dieu. Ce mot dit tout à une âme déjà pénétrée de la grandeur de sa mission et de l'importance de la bien rem­plir, ou plutôt de l'impossibilité où elle est de faire rien par elle-même.

Qu'elle se persuade d'abord que dans cette multitude de grâces différentes que Dieu distribue à chaque âme selon son in­finie sagesse, la plus petite étant le prix du sang de Jésus-Christ, elle doit être considérée comme un immense trésor et cultivée avec soin. Sans s'arrêter donc à voir si cette grâce est d'un ordre aussi élevé que semble le demander la perfec­tion de la vie du Carmel, elle doit mettre toute son attention à aider l'âme qui la reçoit à y correspondre fidèlement. Nous ne savons pas pourquoi Dieu l'a accordée. Nous ne connaissons pas ses desseins, ni les raisons qu'il a de donner peu ou beau­coup. Nous ne pouvons pas même juger de la valeur de ses bienfaits. Il nous suffit de nous humilier en sa présence et de se­conder son oeuvre.

Une âme demeurera des années en­tières dans un degré de grâce qui nous semble très-inférieur à celui où elle est appelée. Si cette faiblesse de vertu ne peut pas être attribuée à la négligence, et que l'on aperçoive dans cette âme des efforts qui témoignent de sa bonne vo­lonté, prenons patience : ce sont alors les lenteurs, et comme le sommeil mystique de Dieu; respectons-les et ne forçons rien. Mais si nous pouvons juger avec une sorte de certitude que cette âme n'est pas assez généreuse et qu'elle retarde elle-même l'action de la grâce, c'est alors le cas de la réveiller de son assoupissement et de chercher à ranimer sa marche, sans oublier toutefois la patience de Dieu dans les défaillances même de cette âme.

On pousse quelquefois une âme à la perfection, on lui en parle, on la presse de marcher, on lui fait mille reproches qui n'aboutissent qu'à resserrer son cœur, et comme si nos paroles et notre empresse­ment pouvaient seuls renverser les obsta­cles et édifier un ouvrage qui ne peut être le nôtre, on ne tempère pas ses efforts par cette suave longanimité dont le divin Maître nous donne l'exemple.

Si nous avions pour la grâce de Dieu le respect qu'elle mérite, heureuses qu'il nous fût permis d'y préparer doucement les âmes, nous aurions sans doute un zèle inspiré par le désir de leur avancement spirituel; mais nous ne nous agiterions pas autant à la vue de leur marche lente et incertaine, quelle que fût d'ailleurs la cause de cette lenteur, et nous nous appli­querions à leur faire comprendre et sentir le besoin qu'elles ont du secours d'en haut pour se corriger de tel défaut ou ac­quérir telle vertu.

Une Prieure devrait faire comme le jar­dinier qui prépare la terre, fait des ou­vertures pour que les eaux se répandent, et attend ensuite le fruit de son travail. Mais, encore une fois, pour cela il faut savoir s'oublier, ne se compter pour rien, travailler sans vouloir trop ardemment le succès, et se persuader que nous ne sommes pas les propriétaires des âmes, mais qu'elles sont à Dieu.

On s'irrite quelquefois contre une Reli­gieuse, parce qu'on trouve en elle des sen­timents d'orgueil, des répugnances pour les humiliations, pour l'obéissance ou autre chose; mais dépend-il de nous d'o­pérer le changement de ces dispositions ? Dépend-il toujours de cette âme de ne pas sentir cette opposition au bien? Peut-être cette opposition qu'elle voit très-bien lui fait-elle éprouver une peine véritable. Peut-être regarderait-elle comme le plus beau jour de sa vie celui où le sentiment de l'humilité, de la dépendance et des autres vertus remplacerait en elle ceux qui leur sont contraires. Oh ! s'il en est ainsi, hâtez-vous de relever son courage et de lui inspirer de la confiance en Dieu. Peut-être même est-ce là l'objet de ses prières, de ses soupirs et de ses larmes. Dieu, qui veut lui faire connaître par sa propre expérience le fonds de misère qui est en elle, semble être sourd à sa voix. Il supporte avec amour les fautes, peut-être involontaires, dans lesquelles tombe cette pauvre âme, afin de perfectionner ainsi son ouvrage, dont le fondement sera par là même plus solide. Gardez-vous donc, sous prétexte de seconder son œuvre, d'accabler cette âme, de vouloir lui faire franchir précipitamment tous les obsta­cles, et de désirer immodérément qu'elle soit parfaite avant le temps et les moments que le Père céleste a marqués. Contentez-vous d'incliner doucement sa volonté vers le bien, et de l'aider à supporter sa fai­blesse. Faites-lui considérer avec un saint respect l'importance de la grâce qu'elle demande, et qu'elle l'attende comme un bien qui ne lui est pas dû. Découvrez-lui les opérations divines qui existent ou qui pourraient exister en elle. Montrez-lui qu'elle reçoit encore beaucoup plus de grâces qu'elle ne pense, et dites-lui d'en remercier l'auteur de tout bien.

Il arrive quelquefois à une Prieure de chercher à exciter dans les âmes faibles l'amour d'une plus haute perfection en les comparant aux autres, et de vouloir ainsi les porter à les imiter, de vouloir du moins les humilier en faisant ressortir de la sorte leur imperfection. Je ne sais si cette mé­thode est bonne ou mauvaise, mais j'a­voue ne l'avoir presque jamais employée sans m'en être repentie. Cette comparai­son laisse dans les âmes des traces sou­vent ineffaçables. Un petit esprit croit y découvrir une préférence qui le blesse. Un esprit élevé n'aperçoit dans ce genre de correction qu'un stimulant propre à l'en­fance, et involontairement il porte ses regards sur les défauts qui compensent, dans les autres, les vertus qu'on lui si­gnale; et, par le même contraste, il s'excuse intérieurement sur les défauts qu'on lui reproche. Ah ! qu'il vaut bien mieux laisser les âmes renfermées dans la mesure de grâce qu'elles possèdent, et ne pas les admettre à des regards curieux sur les dons que reçoivent les autres, et dont la vue les pourrait exposer à une sorte de jalousie spirituelle !

On est naturellement porté à préférer certaines âmes en qui reluisent davantage les dons de Dieu, surtout lorsqu'elles sont bien mortes à elles-mêmes, et qu'on trouve dans toute leur conduite le divin Esprit qui les meut. Ce sentiment n'est pas con­damnable. Mais en admirant l'œuvre de Dieu dans ces âmes élevées, il faut savoir ne pas la méconnaître dans les âmes faibles et imparfaites, ne pas se lasser de leur peu de progrès, et, encore une fois, respecter le degré de grâce dans lequel elles se trouvent. Il faut bien se garder de la devancer, cette grâce, et de croire que nous puissions par nous-même élever les âmes plus haut. Il ne faut pas leur dire ce que Dieu ne leur dit pas, ni leur révéler les mystères qu'il leur cache. Cette témé­rité ne viendrait pas de l'esprit de Dieu, mais d'un secret amour-propre qui se glisse facilement dans nos bons désirs, dans celui même que nous avons de voir tout parfait et sans retard. Il est si essen­tiel de faire agir par le cœur, qu'on ne saurait trop prendre garde à ne pas don­ner un aliment de plus à l'imagination en fatiguant l'esprit, pour lui faire concevoir un genre de perfection que Dieu ne de­mande pas ou ne demande pas encore.

De plus, il faut savoir reconnaître la grâce sous les diverses formes qu'elle prend. Il y a des grâces d'épreuve, des grâces de privation, des grâces d'humi­liation, des grâces même cachées sous les tentations les plus désolantes. Combien ne faut-il pas que les âmes soient puri­fiées pour parvenir à l'union divine, qui est le but où elles doivent tendre! Dieu sait les y conduire : et il les fait passer, pour cela, par des routes diverses et quel­quefois bien dures. Hélas! dans ces mo­ments affreux où une âme ne se reconnaît plus elle-même, on mettrait le comble à son tourment en lui reprochant comme des fautes les effets involontaires de la tentation, en lui montrant son état sous des couleurs noires, en exigeant d'elle ce qu'elle ne peut réellement faire tant que l'épreuve dure. Ah ! pourquoi ne pas lui découvrir, dans cette voie crucifiante, la grâce et l'amour de son Dieu, le chemin sûr qui la conduit à lui? Pourquoi la pres­ser d'avancer, lorsqu'une puissance supé­rieure la retient dans cette espèce de pur­gatoire? Pourquoi ne pas lui faire adorer les desseins de Dieu sur elle, et ne pas profiter de ces jours nébuleux pour l'ai­der à poser le fondement solide de l'hu­milité et de l'abnégation?

Il faut, pour tenir cette conduite, qu'une Prieure sache bien ce qu'elle est à l'égard des âmes qu'elle conduit. Il faut qu'elle sente tellement le prix de la moindre grâce, qu'elle considère tous les travaux de la vie, toutes les tentations des démons, toutes les épreuves de Dieu comme peu de chose lorsqu'il s'agit de l'obtenir. Il faut encore qu'en excitant doucement les âmes à s'élever toujours à un degré de grâce au-dessus de celui qu'elles possèdent, elle sache en même temps les faire profiter de la grâce du moment avec toute la perfection que Dieu demande d'elles. C'est ainsi qu'elle les préparera aux faveurs divines les plus signalées, et que le Seigneur placera en elles ses dons avec d'autant plus de sû­reté qu'elles s'en croiront plus indignes.

 

 

CHAPITRE IX

 

La Prieure doit estimer toutes les croix que portent ses inférieures.

 

Lorsque notre divin Maître nous invite à le suivre, il dit : Que celui qui veut venir après moi porte sa croix. Il ne dit pas la croix. Ce n'est donc pas la souffrance en elle-même que l'on peut apprécier à sa juste valeur, mais l'effet qu'elle produit sur la personne qui l'endure. Souvent une chose crucifie ou console sans autre différence que celle de notre caractère et de nos goûts. Une Prieure, pour bien juger quel est le poids des croix que por­tent ses filles, doit partir, non de son propre point de vue, mais du leur. Ah! que surtout elle ne se permette jamais de mépriser leurs petites peines, quand même elle ne les comprend pas. Qu'il lui suffise de savoir qu'une âme souffre, pour croire qu'elle doit lui donner le re­mède, ou du moins la soutenir, l'éclairer, l'encourager. Qu'elle la porte par là à mépriser elle-même ce qui l'affecte, lorsque le sujet n'en vaut pas la peine ; mais qu'elle l'y porte par esprit de foi, par amour, par le désir du sacrifice, en un mot par sa propre conviction : c'est là le vrai moyen ; mais jamais en lui di­sant que ce qu'elle souffre n'est rien. Ou du moins qu'elle en vienne là en lui prou­vant que si elle souffre, c'est parce qu'elle n'est pas assez généreuse, trop pusilla­nime, trop attachée à elle-même, et que l'objet de sa douleur lui paraîtra bien lé­ger, lorsque, revenue à des réflexions sérieuses, elle pourra l'envisager de sang-froid.

Mais d'où vient qu'une Prieure pa­raît quelquefois ne faire aucun cas des croix que portent les autres, qu'elle va même jusqu'à leur dire que tout n'est rien en comparaison de la charge de Prieure, et que là seulement il y a de quoi se plaindre ? Hélas ! de ce que, rem­plie de nous-même, touchée de nos pro­pres intérêts, nous ne sentons que ce qui nous est personnel, et nous oublions trop souvent que cette croix, dont nous nous plaignons, est la sauve-garde de l'éléva­tion où la Providence nous a placée ; et que bien loin de nous en plaindre, nous ne devrions appréhender que de ne pas assez souffrir.

Qu'arrive-t-il de là ? que, sans péné­trer dans le fond des âmes, dans les se­crets replis du cœur, on dit froidement à une Sœur qui s'accuse d'avoir eu des pensées de murmure : Vous êtes trop heureuse d'obéir; plaignez celle qui com­mande ! Le principe est vrai ; mais peut-on toujours l'appliquer? Non. Lorsqu'une âme est peinée de ce qu'on lui com­mande, lorsque tout en elle se révolte au seul nom d'obéissance, lorsque peut-être vous-même avez froissé son cœur, ou du moins son amour-propre, est-ce le moment de mettre le fer et le feu à une plaie qu'il faudrait adoucir? La tentation peut aller plus loin encore. Cette âme vous trouve heureuse de n'être plus sou­mise au joug que vous lui imposez. Elle n'ose pas vous en faire l'aveu : et vous, au lieu de deviner sa pensée, vous allez comparer votre croix à la sienne et mé­priser sa souffrance, pour exalter la vôtre. Loin de réussir par ce moyen, vous aug­menterez sa peine et ne guérirez ni son esprit ni son cœur.

   Une autre se plaindra de l'ennui de sa solitude, que Dieu lui laissera quelquefois sentir : et on lui répond qu'elle est la plus heureuse de la maison, puisqu'elle n'a aucun souci, aucun emploi. On com­parera sa position à celle des autres, sur­tout à celle de la Prieure, en faisant res­sortir la croix qu'elle porte, par l'obligation où elle est de parler, sans cesse et de se répandre au dehors.

Assurément rien n'est plus vrai : et pour une àme intérieure et recueillie, y a-t-il un plus grand sacrifice qu'un com­merce continuel avec les créatures? Mais une âme tentée ou éprouvée ne comprend plus ce langage ; et vous achevez de la désoler, si vous l'employez auprès d'elle en ce moment. Vous lui représentez le bonheur de la solitude, lorsque les quatre murs de sa cellule semblent l'écraser ! Vous lui vantez le silence, lorsque son cœur serré par la peine aurait besoin de s'épancher, et ne trouve pour ainsi dire ni ciel ni terre, mais un vide affreux qui ressemble aux ombres de la mort ! Vous trouvez mauvais qu'elle ne sente pas l'a­vantage de n'avoir aucun emploi, et vous oubliez que si elle avait ce sentiment elle ne trouverait plus de croix dans son isolement. La solitude, le silence, l'inaction font les délices de l'âme contemplative, lorsqu'elle peut en jouir. Mais dès l'in­stant que la nature se révolte et veut re­prendre ses droits; dès qu'elle ressent les répugnances, les dégoûts, les angoisses de la tentation ou de l'épreuve, n'est- elle pas crucifiée par cela même qui devrait faire sa consolation ? Faut-il donc alors ne pas paraître la comprendre, et lui montrer dans une position différente une croix qu'elle n'y aperçoit pas. Que dis-je ? une croix qui peut-être lui sem­blerait un soulagement en comparaison de l'état où elle est réduite ?

Dans d'autres circonstances, une âme religieuse peut être tentée de se plaindre de la dépendance continuelle où elle vit, de l'obligation où elle est de ne point faire un pas sans permission. Tout à coup saisie d'une soif ardente de liberté, elle confie sa peine à la Prieure, qui la reçoit avec une espèce d'indignation, et veut lui montrer le bonheur que l'on goûte dans la certitude de faire toujours la volonté de Dieu : certitude que quelquefois elle n'a pas elle-même, quand par exem­ple elle dit qu'elle seule est digne de pitié. Si elle répond ainsi, elle ne connaît pas le cœur humain ; elle n'a jamais été ten­tée; et, par une heureuse exception, la vertu lui est comme naturelle. Mais alors, que la grâce et l'oubli d'elle-même sup­pléent à ce défaut d'expérience. Sans cela, elle désolera l'âme qu'elle conduit ; et bien loin de la faire avancer dans la perfection, elle retardera sa marche en augmentant sa peine.

Une autre Sœur, malgré tous ses ef­forts, ne pourra supporter la plus petite humiliation : et lorsque son plus grand bonheur serait de la chérir, un mot la dé­concertera et fera revivre, malgré elle, tout l'orgueil caché dans le fond du cœur humain. Ah ! n'est-ce pas là une véri­table croix pour une âme qui veut aimer Dieu, qui l'aime sans doute, mais qui, livrée à l'excès de sa peine croit être en opposition directe avec son Sauveur ré­duit aux plus profonds abaissements ?

Combien de Supérieures ne compren­nent pas assez la différence qui existe entre une âme de cette trempe et une âme qui, nourrissant volontairement l'estime d'elle-même, ou du moins ne faisant pas d'efforts pour se vaincre, se plaint de tout ce qui lui semble humiliant et mortifiant! Pour celle-là sans doute il ne s'agit pas seulement de compatir à sa peine : il faut lui faire comprendre qu'elle en est elle-même la principale cause.

Mais répondre à la première en lui di­sant que sa croix n'est rien ; qu'il n'y a rien aussi beau que d'être humiliée ; ajou­ter surtout qu'on voudrait bien être à sa place ; répéter sans fin cette maxime que ce sont là des croix de paille, et qu'on vou­drait bien les porter toutes plutôt que d'être Prieure : c'est ce qu'il faut soigneu­sement éviter.

Portons les fardeaux les unes des autres. Rappelons-nous le temps où la croix de la Prieure n'était pas à nos yeux la seule pesante. Comprenons qu'apprécier une peine n'est pas la sentir, et que celle qui nous parle peut bien comprendre le poids d'une charge, mais peut bien plus encore succomber sous le poids d'une affliction qui ne nous en semble pas une. C'est pré­cisément pour cela que, nous défiant de nos pensées, nous devons oublier nos pro­pres intérêts et nos chagrins personnels en présence de ceux que l'on vient dépo­ser dans notre cœur.

Il en est de même en ce qui concerne les souffrances du corps, la privation des actes de communauté, certains défauts naturels qui rendent une personne fati­gante pour elle-même et pour les autres; en un mot, tout ce qui afflige, tout ce qui touche, est une croix, non pas sans doute toujours une croix en soi, mais par l'impression douloureuse qu'en reçoit celle qui la porte.

Laissons donc une bonne fois le moi humain de côté. Ne faisons pas tant va­loir les peines de la charge que nous oc­cupons. Il vaut mieux les laisser voir en silence et garder sa compassion pour les autres. Ah ! qu'une Prieure qui se compte pour rien a de pouvoir sur le cœur de ses filles pour leur faire supporter leurs peines avec courage, patience et amour ! Que son langage sur le bonheur des souf­frances est éloquent, lorsque, accablée elle-même sous le poids de ses obligations et des diverses exigences de celles qu'elle gouverne, elle semble ne pas s'en souve­nir et n'apercevoir que la croix des au­tres ; lorsqu'elle sait compter pour ainsi dire une à une toutes les douleurs, et les apprécier au point de vue de celles qui viennent chercher dans son cœur mater­nel quelque soulagement!

D'ailleurs, si nous trouvons dans cer­taines âmes quelques faiblesses qui nous paraissent impardonnables, souvenons- nous que jamais nous ne les ferons dis­paraître par la rigueur ou par l'indiffé­rence. Entrons dans cette âme ; propor­tionnons-nous à ses petites vues ; éprou­vons par notre commisération ce qu'elle ressent elle-même, et nous comprendrons quel est le baume qu'il faut appliquer à ses plaies. Lorsque nous aurons bien saisi le genre du mal, il nous sera plus facile d'y appliquer le remède, peut-être même de faire convenir que cette croix n'était si pesante que parce qu'on la por­tait sans courage.

Une chose aussi, qu'il est essentiel de se persuader, c'est que, quelque fatigantes que soient les occupations d'une Prieure, quelque opposition qu'elle rencontre à son attrait et à ses goûts, malgré la peine que lui causent les distractions oc­casionnées par ses rapports avec les per­sonnes de la maison et avec celles du de­hors, ses occupations détournent son imagination de mille chagrins quelle a pu ressentir autrefois. Ses peines se succè­dent et se multiplient dans certains mo­ments ; mais elles varient : et dans ce genre de souffrance, elle ne doit pas ou­blier la différence immense qui se trouve entre elle et une simple Religieuse. Celle-ci, en effet, renfermée dans sa cellule, y porte la peine qu'elle concentre en elle, dont rien ne la distrait, mais au contraire que l'imagination grossit ; et ce n'est qu'après avoir changé d'objet qu'on peut comprendre la folie des raisonnements qui ont accablé l'esprit et desséché le cœur comme s'ils avaient eu quelque fondement.

Ne comparons donc jamais notre posi­tion à celle des autres. Il y a une trop grande différence des Supérieures aux in­férieures, pour qu'elles puissent assimi­ler des épreuves qui prennent leur source dans des causes si opposées. Le but que Dieu se propose dans les unes et dans les autres étant toujours de les purifier pour les rendre plus dignes de lui, il est certain que le moyen de cette purifica­tion, quel qu'il soit, cause à l'âme qui le subit une véritable souffrance. Respec­tons, dirai-je encore, respectons ce que nous ne comprenons pas dans les âmes. Devenons faibles avec les faibles, pleu­rons avec celles qui pleurent ; et renonçons à la petite satisfaction de nous faire plaindre par celles à qui nous devons l'exemple du courage, de la générosité, de la patience, et même de l'amour des souffrances que Dieu nous départ à toutes dans son infinie sagesse, selon la mesure de sa miséricorde et de sa tendresse pour nous.


 

CHAPITRE X

 

La Prieure ne doit pas se considérer seule dans le choix des Directeurs.

 

Notre sainte mère Thérèse demande en grâce à toutes les Prieures de conser­ver à leurs filles la liberté de conscience. Elle juge ce point si important, qu'elle ne craint pas d'assurer dans son Chemin de la perfection que si l'on ferme cette porte au démon, elle espère qu'il n'en trouvera point d'autre pour entrer dans le monas­tère.

Il faut avoir souffert de la privation d'un directeur propre au besoin de son âme, pour bien comprendre le martyre d'une Religieuse que l'on tient captive sur un point si important. Mais aussi quelle sagesse, quelle prudence ne faut-il pas, pour prévenir les abus d'un moyen qui peut devenir un obstacle !

Il faut que toutes les Sœurs soient per­suadées que la Prieure tient à ce point important des constitutions, et que ja­mais par sa faute elles ne manqueront d'un secours si essentiel. Voilà pour le général de la communauté. Mais dans l'application particulière il y a des âmes auxquelles il faut offrir un confesseur extraordinaire, d'autres auxquelles il faut l'accorder; d'autres auxquelles il faut savoir le refuser.

Les secours spirituels sont un moyen de parvenir à la perfection ; mais la per­fection d'une Carmélite ne consiste pas à beaucoup parler, mais à vivre de la vie de Dieu seul. Par conséquent la direc­tion doit tendre à l'établir dans un état où elle se passe, autant que possible, de ces longs entretiens, qui peuvent cepen­dant être nécessaires en certains mo­ments. Ne nous le dissimulons point, ce n'est pas en captivant les âmes, en les privant, par de continuels refus, des secours qu'elles ont le droit de demander, que nous les établirons dans la solitude intérieure où Dieu est tout à l'âme qui l'aime et le possède. C'est là l'ouvrage de la grâce, et quand cette grâce se fera sentir à leur cœur, elles seront les pre­mières à ne plus rien désirer, à ne plus rien demander, et à tendre sans cesse à l'oubli des créatures, pour s'attacher au Créateur.

Mais cette grâce doit être bien dirigée dans l'âme qui la reçoit. Les fondements de l'édifice spirituel doivent être posés par une main habile, pour que la base en soit solide. S'il n'est fondé sur la mort à soi-même, sur la séparation de tout ce qui est sensible, après quelques jours, quel­ques années peut-être d'une ardeur pro­duite par la consolation, l'âme se laissera aller à une langueur funeste, et tombera peu à peu dans une vie presque séculière.

Le point important est donc de procu­rer aux âmes une direction assez sage, assez forte pour les établir dans un état de perfection qui puisse résister à tous les orages de la vie. Il faut, pour cela, étudier leurs besoins et faire, entre les divers esprits, le discernement que Dieu fait lui-même, afin de donner ou de refu­ser à propos les secours étrangers.

Je sais que la principale direction des Religieuses doit leur venir de leur Prieure, que c'est à elle habituellement qu'elles doivent avoir recours ; mais si elle leur procure des confesseurs tels qu'ils doi­vent être, ce secours, bien loin de les détourner de la direction de la Prieure, les aidera à s'en tenir bientôt à ses con­seils, non par force, mais par convic­tion.

Ce n'est point à nous de persuader à nos filles qu'elles doivent se contenter de notre direction : l'expérience prouve tous les jours que ce serait là le moyen de faire sentir le besoin de communiquer avec d'autres. Il faut le dire cependant, après bien des angoisses, bien des com­bats, bien des efforts, une pauvre âme viendra avouer simplement à sa Prieure qu'elle sent le besoin de s'ouvrir à un directeur. Il faut alors éviter de lui répondre : « Eh bien ! dites-moi tout ce que vous voudrez ; je suis prête à vous écouter. » Surtout qu'on se garde bien de lui dire qu'elle est heureuse d'être simple Religieuse et d'avoir une Prieure ! Car peut-être sa tentation, c'est de penser que la Prieure est libre de parler à qui elle veut. Que jamais ce ne soit nous-même qui fassions valoir notre direction. Si nous voulons qu'on la goûte, compre­nons, avec celle qui nous parle, tout ce que notre direction a d'insuffisant pour calmer les agitations d'un cœur qui en désire une autre. Nous ne gagnerons pas la confiance en la demandant, mais plutôt en montrant que nous savons que l'ouverture de cœur est quelquefois un sacrifice, et en procurant volontiers un sage et habile directeur.

Peut-être une Prieure craindra-t-elle qu'on ne prenne l'habitude de recourir fréquemment à des confesseurs extraordi­naires; et surtout, s'il s'agit des novices, elle le refusera à la maîtresse qui vient demander pour elles. Mais faudrait-il ne pas soigner un malade de peur qu'il ne prît l'habitude des remèdes? Faudrait-il ne pas nourrir un nouveau-né, de peur qu'il ne pût prendre dans la suite que le lait de sa nourrice? Au contraire, lors­qu'un malade prend à propos les remè­des, il recouvre plutôt une bonne santé. Un enfant bien nourri s'accoutume aisément à un régime convenable à ses forces et à ses progrès.

Hélas ! voilà ce que bien souvent on ne sait pas appliquer aux besoins des âmes : parce que bien souvent aussi une Prieure oublie les souffrances intérieures de ses filles, ou n'en fait pas assez de cas. Elle se livre à des craintes sans fondement, à une prudence humaine qui lui dicte une conduite peu en rapport avec l'état de celles qu'elle gouverne ; et sous les plus spécieux prétextes, elle laisse languir des âmes qui, bien guidées, voleraient vers le sommet de la montagne de la perfec­tion.

Quant à celles qui ne cherchent qu'à parler, à s'occuper d'elles et en occuper les autres, et qui ne retirent de leurs lon­gues directions qu'une véritable perte de temps, je crois qu'il est bon de les tenir, autant que possible, aux confessions des Quatre-Temps. Encore faut-il que le re­fus qu'on leur fait ne paraisse pas venir d'une rigueur qui les froisse, ou du mé­pris de leurs peines. Il faut leur faire sentir qu'en désirant les assister, on craint de favoriser leur penchant à se répandre inutilement et sans en devenir meilleures.

Ce n'est pas tout : la Prieure doit prendre garde, en procurant à ses filles de bons directeurs, de ne pas toujours se guider, dans le choix qu'elle en fait, sur la confiance qu'ils lui inspirent à elle-même, et sur le bien particulier qu'ils peuvent faire à son âme. Persuadons-nous qu'un directeur, pour une raison ou pour une autre, peut ne pas aller à toutes les âmes. Il lui arrivera de voir très-clairement dans les unes et de ne rien comprendre aux autres. Ses paroles por­teront la force et la vie dans celles-ci, et ne produiront aucun effet sur celles-là. Le cœur d'une religieuse se dilatera, s'épan­chera tout entier auprès d'un directeur, dont la seule présence portera le trouble et la frayeur dans une autre, qui n'aura pas une seule parole à lui dire.

Une Prieure peut recevoir un bien réel pour elle-même de la part d'un directeur qui n'en ferait aucun à sa communauté.

Ainsi, sans m'étendre sur les qualités d'un bon directeur, que de plus habiles que moi ont expliquées au long, je dirai seulement que la Prieure doit prendre garde à ne pas se laisser entraîner par la confiance que lui inspire un prêtre, pour lui confier sa communauté, pour le van­ter à ses filles, et trouver pour ainsi dire mauvais qu'elles ne partagent pas ses sentiments. Il en est même qui vont jus­qu'à faire entendre à une Religieuse que c'est dans elle une très-mauvaise marque si telle ou telle direction ne lui va pas, et qui veulent juger de sa perfection ou de son imperfection par la confiance qu'elles ont elles-mêmes en celui qu'elles admirent comme un oracle ! C'est là le moyen de resserrer le cœur, et non de le guérir : c'est une véritable impru­dence, dans une Prieure, que de montrer pour un directeur une confiance exclu­sive, et d'exiger que toutes les sœurs aient pour lui une ouverture sans ré­serve.

La Prieure, d'ailleurs, doit être bien convaincue que Dieu ne se sert ni d'un seul moyen ni d'un seul homme pour faire son œuvre dans les âmes. Toujours puis­sant, toujours admirable dans les conseils profonds de sa divine sagesse, il emploie les instruments quelquefois les plus fai­bles, pour opérer des merveilles. Il prive une âme d'un secours qu'il semble vouloir accorder à une autre, sans que nous sa­chions pourquoi. Notre devoir est donc de conduire chacune selon les desseins de Dieu et la mesure de sa grâce, sans choi­sir pour elles d'autres moyens ou d'autre appui que ceux que le divin Maître nous indique.

Et puis, si la Prieure doit être toujours victime ; si le bien de la communauté exige le sacrifice de ses propres intérêts, il ne l'exigera pas moins dans le choix des confesseurs qu'elle a à admettre pour l'utilité de ses filles. Après avoir commu­niqué elle-même avec un confesseur, et en avoir retiré le plus grand fruit pour son âme, si elle comprend qu'il ne serait pas propre à faire le même bien dans toutes les âmes, ou que du moins elle ne trouve pas en lui les qualités les plus nécessaires pour le bien général de sa maison, elle doit, sans hésiter, ne pas l'admettre et lui préférer un homme, moins habile peut-être et qui lui inspire personnelle­ment moins de confiance, mais qui lui semble plus propre à faire l'œuvre de Dieu et à diriger chaque âme selon sa voie.

Au reste, je n'ai pas prétendu, par les réflexions que présente ce chapitre, en­gager les Prieures à admettre un grand nombre de confesseurs dans leurs com­munautés, et à suivre à cet égard l'attrait et la confiance de chaque Religieuse : ce serait, ce me semble, aller contre l'inten­tion de notre sainte mère Thérèse, qui, en demandant pour ses filles la liberté de leur conscience, a désiré qu'on évitât le désordre que peut produire dans une communauté la pluralité des confesseurs. Mon seul but est de faire comprendre l'importance de l'article des Constitutions qui accorde la liberté de consulter de sages directeurs, et surtout la délicatesse avec laquelle une Prieure en doit faire le choix, le devoir pour elle, de porter jus­que-là l'oubli de ses propres goûts et de ses propres intérêts, pour ne considérer que ceux de sa communauté.

   Elle doit aussi faire comprendre à celles de ses filles qui n'auraient pas de con­fiance au confesseur extraordinaire de la communauté, lorsqu'il est d'ailleurs tel qu'on le peut désirer pour le bien général, que c'est une disposition particulière de la Providence à leur égard, une croix qu'elles doivent porter, un sacrifice de plus à faire, une preuve que Dieu veut plutôt pour elles la privation que la con­solation, mais qu'il n'y a pas de raison de se plaindre et de solliciter d'autres se­cours. Par cette conduite elle évitera l'in­convénient d'introduire plusieurs confes­seurs à la fois.

Le point essentiel est de dilater les âmes, et de savoir leur cacher quelque­fois ce que le joug de la vie religieuse a d'un peu sévère en comparaison de la li­berté dont jouissent les personnes du monde pour traiter des affaires de leur conscience. Lorsqu'on dirige des Carmé­lites dans un esprit de sacrifice, mais de sacrifice volontaire et fait par amour, ce qui est le propre de l'esprit de notre saint état, on les amène infailliblement à im­moler ce qu'il y a de plus doux et de plus consolant dans la vie religieuse, et à se passer volontiers de ce qu'elles n'ont pas. Si la grâce agit dans un cœur, elle le dé­tachera de tout peu à peu et l'amènera à ne vouloir que Dieu seul. Mais, encore une fois, que ce ne soit pas par contrainte ; que ce ne soit pas nous qui séparions les âmes des moyens qui les aident à trouver la paix et la stabilité, qui est le fruit de la paix. Préparons la voie au Seigneur, et laissons-le bâtir l'édifice et demander lui-même les sacrifices qu'il désire. Aidons les âmes faibles à les faire avec généro­sité, sans les leur imposer avec trop de rigueur.

Prenons garde encore qu'elles ne puis­sent condamner notre conduite, les Consti­tutions à la main, et nous demander pour­quoi nous sommes plus sévères que notre sainte Mère Thérèse. Sans doute une Reli­gieuse ne doit jamais en venir là ; mais plutôt accepter toutes les dispositions de la Providence à son égard, sans vouloir pénétrer les raisons de la Prieure ou les condamner. Mais comme j'écris ici pour les Prieures seulement, je tâche de signa­ler sur ce point les écueils dans lesquels j'en ai vu tomber plusieurs.

Quelquefois la Prieure se persuade que toutes ses filles sont contentes et ne dési­rent rien, pas même un autre confesseur, parce que quelques-unes assurent que non-seulement elles n'ont besoin de rien sous ce rapport, mais qu'elles vont même avec peine trouver le confesseur extraor­dinaire. Ces âmes-là ne doivent pas faire changer la règle. N'y en eût-il qu'une seule, n'y en eût-il pas même une qui en eût besoin, on ne doit jamais laisser perdre un usage établi sur les plus graves raisons : c'est-à-dire que le confesseur extraordinaire doit venir, et que toutes les Religieuses doivent au moins se pré­senter à lui.

J'ai connu des Religieuses qui ont souf­fert pendant de longues années par la pri­vation des secours spirituels, qui même sont tout à fait sorties de leur voie parce qu'elles étaient sans guide, et qui n'ont jamais eu le courage de faire connaître leur peine à la Prieure, parce que celle-ci, par ses paroles et sa manière d'agir, sem­blait ne pas approuver d'autre direction que celle du confesseur ordinaire.

Persuadons-nous qu'on n'en vient pas tout de suite à un état de perfection où Dieu seul suffise. Notre clôture est étroite. L'imagination y joue un grand rôle; il faut tendre à la calmer plutôt par la dila­tation du cœur que par des efforts trop directs. Il est donc de notre devoir de nourrir les âmes, afin que le règne de Dieu s'établisse en elles, et que, le con­naissant et le goûtant toujours davantage par la foi et par l'amour, elles montent peu à peu à ce degré d'union qui fait dire avec bonheur : Que veux-je sur la terre et que désirai je dans le ciel, si ce n'est vous, ô mon Dieu ?


 

CHAPITRE XI

 

La Prieure doit tendre sans cesse à l'union divine.

 

Que seraient tous les raisonnements les plus sages, les résolutions les plus fortes, les talents les plus remarquables et l'ex­périence de tous les jours, si Dieu lui-même ne mettait la main à l'œuvre et ne prenait pour ainsi dire la place de celle qui gouverne? Si les âmes appelées au Carmel tendent nécessairement à s'unir à Dieu, cette union devient plus indispen­sable encore pour une Prieure, qui doit être un autre Jésus-Christ, et pouvoir dire avec vérité qu'elle ne vit plus, mais que lui seul vit en elle.

Il faut que, faisant abstraction de son propre esprit et de ses lumières natu­relles, elle se livre entièrement à l'esprit de Dieu, afin qu'il la gouverne, et qu'en elle s'accomplisse cette parole de saint Paul : « Ceux-là sont les enfants de Dieu, qui sont mus par son esprit. » Elle ne par­viendra à cet heureux état que par l'oubli d'elle-même, qui la conduira peu à peu au parfait anéantissement du moi humain, autant que cela se peut ici-bas. Parvenue alors au vrai paradis de la terre, elle com­prendra, elle sentira, elle goûtera que Dieu est tout et que la créature n'est rien.

On pourra lui donner des éloges, elle pourra compter ses succès par chacun de ses pas, sans que jamais son cœur éprouve un autre sentiment que celui du mépris d'elle-même et de la reconnaissance pour celui qui, malgré sa faiblesse, a daigné faire d'elle l'instrument de ses merveilles. Sa vie paraîtra parfaite aux yeux des au­tres, et sera aux siens une vie complète­ment inutile. En vain lui répétera-t-on que sans elle rien ne pourrait se faire dans la maison : elle sentira, sans réflexion et sans effort, que Dieu fait rendre à l'instru­ment dont il se sert des sons harmonieux qui charment l'oreille; mais qu'il le brise quand il veut et le remplace par un autre auquel il donne la même valeur, et plus de valeur encore.

Elle verra d'un même œil ses vertus et ses fautes. Humble, défiante d'elle-même dans la pratique des vertus, elle sera humble encore et confiante lorsque sa fai­blesse la fera tomber dans des fautes. Contente de voir sa misère, elle en gémira sans découragement, et se trouvera heu­reuse de recommencer tous les jours l'ou­vrage de sa perfection.

Jamais elle n'aura la pensée du bien qu'elle a fait; et si quelquefois Dieu lui laisse entrevoir en elle, ou dans les âmes qu'elle conduit, le fruit de ses efforts et de ses travaux, cette vue n'aura aucun danger et ne servira qu'à lui faire bénir et remercier davantage le Dieu auquel elle rapporte tout et de qui elle attend tout.

Bien loin de s'affliger, comme certaines âmes, de ne découvrir en elle que des im­perfections et des faiblesses, et de ne pou­voir compter en rien sur elle-même, elle ne trouvera de vraie jouissance que dans la certitude que tous les biens sont en Dieu et qu'il faut, dans une humble dé­pendance, attendre de lui son pain de chaque jour. Elle aimera à se voir quel­quefois incapable de dire une parole ou de faire le moindre acte de vertu, et à re­connaître, lorsqu'elle réussit, que c'est Dieu qui agit en elle et par elle.

Oui, c'est à ce degré de désintéresse­ment, de dévouement et d'amour que Dieu conduit une âme généreuse, fidèle et con­stante à se livrer à sa grâce, à le laisser gouverner en souverain, à ne choisir que lui seul pour son partage, sa félicité et son tout, en sorte qu'elle ne sait plus ce qu'elle est, ni même si elle existe autre­ment qu'en lui. Elle devient si indifférente pour elle-même, qu'elle ne saurait rien désirer, rien choisir que Dieu seul.

Que sont alors les travaux et les croix de la charge ? des soulagements, des com­pensations pour l'élévation où elle semble nous placer. Les sacrifices n'en conser­vent que le nom, et la vie a des charmes parce qu'on peut s'immoler et donner à Dieu tout ce que l'on a et tout ce que l'on est.

Quelle paix inaltérable est le fruit de cette union sainte de l'âme avec Dieu ! Ah ! c'est bien la paix qui surpasse tout sentiment ! La paix qui ne subsiste que dans la consolation passe avec elle ; mais la paix fondée sur l'union de l'âme avec Dieu demeure et est immuable comme lui. Elle résiste aux agitations extérieures et aux secousses intérieures. Lorsque tout en nous et hors de nous semble se réunir pour la troubler, cette paix céleste revient aussitôt que l'âme rentre en elle- même par le recueillement le plus simple et le plus facile. Pourquoi ? Parce qu'en retournant dans son intérieur l'âme y re­trouve toujours le Dieu qui y fait sa de­meure, et que, bien convaincue que tout n'est rien en dehors de lui, elle sent con­tinuellement l'effet de ces paroles de saint Paul, qui les emprunte au Psalmiste : « Ils périront, mais vous demeurerez. » Et l'âme demeure ferme comme celui sur le­quel elle s'appuie au milieu des boulever­sements de la terre, et finit par ne com­prendre d'autre jouissance ou d'autre af­fliction que de trouver Dieu ou de le perdre.

Cette perfection n'est pas l'ouvrage d'un jour, ou plutôt ce n'est pas l'ouvrage de la créature, mais celui du Créateur, qui se plaît à la replacer dans l'état d'innocence primitive où l'homme, à peine sorti de ses mains et ne connaissant que lui, jouis­sait sans obstacle de sa présence et de son amour. Hélas ! si le péché a laissé dans nous des traces ineffaçables, et nous a privés de la vue de Dieu pendant cette vie, les mérites de Jésus-Christ, qui rendent à l'âme sa première beauté, lui font re­trouver aussi, par la foi, la félicité du pa­radis terrestre.

Quoique ce soit Dieu lui-même qui con­duise l'âme fidèle à une perfection qu'elle ne pourrait jamais atteindre par ses pro­pres efforts, cette âme cependant doit y tendre de toutes les forces de sa volonté, et ne rien négliger pour y parvenir. Qu'elle se persuade d'abord qu'une charge où elle n'est placée que par la volonté de Dieu ne peut être un obstacle à l'union divine; qu'elle est plutôt une raison qui lui en fait un devoir; que pour faire le bien il faut qu'elle s'anéantisse dans sa propre estime et se dépouille de tout ce qui n'est pas Dieu, ou, pour ainsi dire, qu'elle se laisse dépouiller par sa main divine, acquiesçant toujours et ne résis­tant jamais.

Elle ne se soutiendra dans les occupa­tions de sa charge qu'en menant une vie intérieure et surnaturelle : vie qu'elle doit entretenir par la pratique constante de l'Oraison et du recueillement, par une exactitude ponctuelle à toutes les obser­vances communes. Qu'elle n'oublie pas que le temps qu'elle déroberait au soin de son âme pour le consacrer à ses filles ne leur serait pas utile, excepté dans quelques cas très-rares. La raison en est simple. Que sont nos paroles pour tou­cher les cœurs, si Dieu ne les bénit? Et bénira-t-il jamais ce qui n'est pas dans l'ordre, ce qui tend à diminuer les forces spirituelles d'une Prieure? Lorsqu'elle sera vide de Dieu, quel bien fera-t-elle? Mais si elle est vide d'elle-même et rem­plie de l'esprit de Dieu, un seul mot de sa bouche produira des fruits admirables. D'ailleurs, que ne peut-on pas par l'exem­ple et par la prière? En vain excitera-t-on les autres à ne se dispenser jamais de l'oraison, à profiter des moments libres pour les employer à traiter avec Dieu, si soi-même on néglige de le faire. Dieu est le maître des cœurs. C'est donc à lui que la Prieure doit s'adresser pour qu'il em­brase de son saint amour ceux de ses filles, pour qu'il les détache de la terre et d'elles-mêmes.  

Après avoir indiqué la voie, selon l'o­bligation de sa charge, qu'elle n'oublie jamais son impuissance personnelle et le besoin qu'elle a du secours d'en-haut. Si le Seigneur n'édifie lui-même la maison de leur âme, en vain travaillera-t-elle. Oh ! qu'on a de pouvoir sur le cœur de Dieu, lorsqu'on vient lui avouer sa propre faiblesse, non par découragement et par défiance, mais par conviction, et avec la ferme espérance qu'il daignera suppléer à l'insuffisance de nos efforts !

C'est dans l'oraison, dans une oraison prolongée, que la Prieure comprendra, sentira le vide de tout ce qui est créé et se donnera toujours plus à son Dieu, pour qu'il la possède et la gouverne. Qu'elle ne s'effraye pas du bruit de l'ima­gination ni de la fatigue produite par le contact des créatures, par la multitude des affaires; mais surtout qu'elle n'y trouve jamais un prétexte pour quitter l'oraison ou l'abréger. La nature quel­quefois est épouvantée par un état dans lequel on semble ne plus trouver Dieu, et souvent alors elle veut nous reporter vers les œuvres de zèle, qui offrent un appui plus sensible, et par là même sem­blent plus utiles qu'un temps passé pres­que tout entier dans les distractions et les sécheresses. Ce piège serait d'autant plus dangereux qu'il serait caché sous l'apparence du bien. Des Religieuses de­mandent à parler à la Prieure pour les besoins de leur âme dans les moments destinés à l'oraison, et la Prieure se laissera entraîner pensant qu'elle peut leur être utile, tandis qu'elle ne fait rien à l'o­raison !

Eh quoi! n'est-ce donc rien de s'humilier en la présence du Seigneur ? d'y reconnaître qu'après avoir parlé de la perfection, après avoir expliqué les choses les plus élevées quelquefois, après avoir paru devant une communauté comme l'oracle qui annonce les vérités les plus saintes, on se voit obligée de dire avec le prophète : « J'ai été réduite au néant, et je ne le savais pas! » et encore : « J'ai été devant vous comme une bête de charge ! » N'est-ce pas beaucoup de sortir d'une telle oraison au moins plus convaincue de sa misère et de son inutilité, plus pénétrée, par conséquent, de la grandeur de Dieu, du besoin de sa grâce et de ses lumières, et de cette vérité suprême : qu'il est tout et que nous ne sommes rien? D'ailleurs, savons-nous ce que Dieu opère dans notre âme, lorsqu'il nous semble qu'il n'y fait rien? Pourquoi vouloir sonder ses mys­tères et la profondeur de sa sagesse ? Pourquoi vouloir juger le secret de ses voies ? Et n'est-ce pas dans ces jours d'obscurité que la foi doit prendre plus d'accroissement en nous ?

Que sera une Prieure, si elle n'est sur­tout une âme de foi ; si, comme saint Pierre, elle ne sait pas aller à Dieu en marchant sur les eaux d'une mer agitée ; si elle croit avoir tout perdu parce que le Seigneur semble dormir? O sommeil mystique, pendant lequel il se passe peut- être de si grandes choses ! Et si l'Epoux des Cantiques ne veut pas qu'on éveille sa bien-aimée, pourquoi la bien-aimée voudra-t-elle éveiller celui qui sait aussi bien la conduire lorsqu'il dort que lors­qu'il veille, mais qui, jaloux de son amour et de sa confiance, veut exercer sa foi ?

Non, encore une fois, la charge et les distractions qu'elle entraîne ne sauraient arrêter une Prieure dans la route de l'u­nion divine, si par sa foi, sa confiance et son abandon, elle change ces obstacles en moyens, correspondant ainsi à l'admi­rable conduite de Dieu sur les âmes qui le cherchent en vérité et ne veulent que lui. Plus l'extérieur de sa vie semblera s'opposer à cette union, plus elle doit se renfermer en elle-même pour se créer une retraite dans le plus intime de son cœur : retraite qui deviendra un séjour de délices pour son âme, et une source de bénédictions pour son ministère au­près des Sœurs. Mais pour cela, elle ne doit pas s'y renfermer seule : car elle y vivrait alors avec son amour propre; elle y serait, au milieu de ses misères, sans force et sans courage. Quelle sorte, au contraire, d'elle-même; c'est-à-dire qu'elle s'élève au-dessus de tout ce qui peut l'arrêter dans sa course, ne se ré­pandant jamais tout entière dans l'action extérieure ; ne donnant au dehors que ce que Dieu exige, et non ce que la nature demande. Qu'elle se dise que, livrée à elle-même, elle n'est que faiblesse, qu'elle ne saurait profiter aux âmes qu'elle con­duit que par son anéantissement propre et par une mort de tous les jours, qui devient le principe de la vraie vie pour elle et pour les autres; que sa principale

obligation est de rester en la société du divin Maître par qui seul elle peut tout. D'ailleurs, on ne parvient à l'union divine qu'en parcourant une route semée d'é­preuves et de sacrifices. On ne trouve Jésus qu'en montant après lui sur le Cal­vaire. Pourquoi donc les croix insépara­bles d'une charge où Dieu nous a appe­lées deviendraient-elles des obstacles pour aller à lui? Si en apparence elles offrent plus de difficultés, en elles-mêmes et vues de près par une âme réfléchie, que de moyens n'y trouve-t-on pas pour se connaître, pour apprécier à sa juste valeur le vide de ce qui est créé et s'en détacher, pour se plonger dans les sour­ces de la grâce et y boire à longs traits l'eau vivifiante que le Sauveur promit à la Samaritaine !

Si l'orabon d'une Prieure est quel­quefois plus distraite et traversée par des préoccupations involontaires, n'est- ce pas là aussi qu'elle s'applique, avec un besoin mieux senti, à épancher son cœur dans celui de son divin Époux ? N'est-ce pas là qu'elle le cherche en com­mençant une journée dont elle ne prévoit pas le détail, mais dont elle abandonne tous les instants à Celui qui doit en dis­poser et les remplir? N'est-ce pas là qu'elle le retrouve après les fatigues du jour? Et si quelquefois la poussière de la terre a obscurci ses regards, si même des fautes de fragilité ont terni la pureté de son âme, n'est-ce pas encore là qu'elle en gémit, qu'elle en obtient le pardon, et que son amour lui fait trouver dans sa douleur une réparation abondante, et dans son pardon un témoignage de plus de la miséricorde de son Dieu ?

Partout la paix l'accompagne. — Par­tout elle ne voit que Celui qu'elle cherche; et elle passe, sans s'arrêter, au milieu des embarras de la vie, parce qu'elle ne rencontre plus rien qui l'attache.

C'est par une simplicité parfaite et une fidélité de chaque instant qu'elle parvien­dra peu à peu à une vie si heureuse. Qu'elle s'applique à profiter de tout, se renfer­mant dans le moment présent, pour agir avec toutes les forces que la grâce lui donne, parce que c'est à ce moment, et non à celui qui doit le suivre, qu'elle re­cevra les grâces que Dieu lui a préparées. Le temps qui succédera aura aussi les siennes; et suivant ainsi pas à pas cette chaîne mystérieuse, elle passera de degré en degré jusqu'à celui de la perfection à laquelle Dieu l'a destinée de toute éternité et qu'elle ne manquerait que par sa faute.

Oh ! quelle étrange illusion que de se persuader que le temps d'une charge est un temps de stérilité et de perte pour l'âme, et d'attendre d'être rentrée dans la solitude pour pratiquer les vertus reli­gieuses ! comme si une Prieure n'était pas Religieuse avant tout ! comme si, pour montrer la voie aux autres, elle était dis­pensée d'y marcher elle-même!

N'ayons jamais de semblables pensées. Dieu est notre fin, mais Dieu atteint et possédé au plus haut degré où l'on puisse parvenir en cette vie. S'il a promis à ceux qui guident les âmes, qu'ils brille­ront comme des soleils dans le royaume de son Père, il ne leur a sans doute assigné des places si éclatantes, il n'a projeté de les revêtir de sa propre beauté, qu'à condition qu'ils se seront dépouillés d'eux-mêmes et qu'ils auront ainsi acquis une parfaite ressemblance avec lui ; telle est sa volonté. Il faut donc qu'une Prieure soit, avant tout, unie à Jésus-Cbrist. O mon Dieu ! puissent toutes les âmes char­gées de la direction des autres voir s'ac­complir en elles ces paroles de votre Pro­phète : « Ils changeront de force. » Puis­sent-elles, pour cela, vous tout donner, afin de tout attendre de vous! Et elles ne seront pas trompées dans leur espérance. Elles pourront dire avec le même Pro­phète : « Seigneur, vous êtes ma pa­tience." Dépouillées d'elles-mêmes, elles pourront bien se croire sans vertus; mais vous les enrichirez de votre sagesse, de votre puissance, de votre charité, de votre douceur au milieu des épreuves, et des contradictions inséparables d'une charge dans laquelle la force succombe et le courage s'ébranle, si la créature agit par elle-même. Avec vous et par vous, seigneur, rien n'est impossible, rien n'est nuisible à une âme. Avec vous elle profite de tout, même de ses fautes, elle marche, ou plutôt vous la portez, jus­qu'au jour bienheureux où elle vous verra sans voile et sans nuage, pour ré­gner avec vous et se perdre éternelle­ment dans les délices de votre amour, avec toutes celles qu'elle aura sanctifiées par son exemple et par ses conseils.

 

 

 

CHAPITRE XII

 

La Prieure doit reprendre l'esprit de Novice en quittant sa charge.

 

Il est assez ordinaire à une Prieure de désirer de sortir de charge, et surtout de le témoigner beaucoup. Elle soupire sans cesse, dit-elle, après le jour heu­reux où elle n'aura plus qu'à obéir. Il lui semble que rien n'est si facile, et que l'esprit d'enfance, qu'elle a si souvent prêché aux autres, est d'une pratique d'autant plus aisée qu'elle-même, sans s'en douter peut-être, s'en est éloignée

davantage. Mesure-t-elle alors d'un œil juste la distance immense qui se trouve entre une Prieure et une simple Reli­gieuse ? A-t-elle bien compris le chan­gement qu'ont pu opérer en elle des ha­bitudes de commandement contractées depuis bien des années, des occupations diamétralement opposées à celles d'une Religieuse enfermée dans les murs d'une cellule ? Est-ce toujours l'esprit de Dieu qui lui fait désirer de quitter la charge? et ce désir suppose-t-il une vraie con­naissance de son propre cœur? Sans doute on ne doit être en charge que parce que Dieu le veut; et la pente d'un cœur humble reporte nécessairement ce cœur dans les exercices d'une vie obscure et cachée. Mais, encore une fois, sommes- nous assez sûres de nos dispositions, pour établir un jugement sur notre état à venir ? Et surtout pouvons-nous croire la nature assez immolée en nous, pour espé­rer qu'elle ne redemandera pas des droits qu'elle n'a plus, et que les flatteries insé­parables des charges ne lui ont pas rendu assez de vie pour la porter à se plaindre quelquefois de l'oubli dans lequel elle va se trouver ?

S'il ne s'agissait que de quitter la charge et de conserver plus ou moins l'esprit d'indépendance, et un droit à cer­tains égards, qu'on ne manque pas d'of­frir aux anciennes Prieures, la difficulté paraîtrait moins grande, quoiqu'en réa­lité un état mixte ne procure jamais une véritable paix : mais ne nous le dissimu­lons pas, pour le bien de la communauté et pour le bien de notre âme, il faut entièrement et de bonne foi redevenir sim­ple Religieuse, avec l'obligation de plus de corriger en nous les défauts dont nous avons eu à souffrir dans celles qui ont été sous notre conduite. Il faut mou­rir à notre jugement, non plus comme autrefois, alors que, n'ayant pas été Prieure, si on nous demandait notre avis, on se croyait en droit de n'en faire aucun cas, mais mourir à notre jugement de telle sorte qu'il soit évident, quand nous disons notre avis, que nous y tenons peu, et que nous sommes bien loin de vouloir entraîner à le suivre celles qui nous le demandent. Il faut se décider à combattre, dans de semblables circonstances, l'opi­nion d'une communauté qui veut établir en tout une différence entre la Prieure qui sort de charge et les autres Religieuses; savoir, au contraire, les re­prendre pour compagnes dans tous les travaux, dans tous les exercices, et se placer au plus bas lieu sans affectation : ce qui doit être le fruit de la conviction profonde de notre misère : conviction que l'exercice d'une charge augmente toujours dans une âme intérieure, comme nous avons essayé de le prouver en ce petit écrit.

Que la Prieure sortant de charge se persuade bien que tous ses droits sur la communauté ne seront plus à l'avenir que dans la prière et dans l'exemple; voilà tout ce qui lui reste : elle n'a point d'autre mission et ne doit pas conserver d'autre influence.

La grâce qu'elle avait pour conduire et diriger les âmes sera accordée à la nouvelle Prieure. C'est là, et là seule­ment, que ses filles doivent désormais chercher la lumière qui les guide et la source d'eau vive qui les désaltère. Quelle que soit cette Prieure, fût-elle inférieure en tout à celle qui l'a précédée, elle sera toujours, pour les âmes de foi et d'obéissance, l'oracle de Dieu ; et par conséquent c'est sa voix qu'elles doivent écouter et suivre. Hors de là, elles se creuseraient des citernes cassées, qui ne peuvent contenir l'eau.

Cependant, soit par affection, soit par reconnaissance, ou même par convenance, on dira à la Prieure qui sort de charge que sans doute elle ne se refusera pas à donner quelques conseils, au moins de temps en temps; que si elle ne veut pas s'y engager, on le demandera à la nouvelle Prieure ou au Supérieur de la maison ; que d'ailleurs elle connaît tout ce qui se passe dans leur âme, et qu'avec un mot, un regard elles lui feront com­prendre ce qu'elles ne lui diront pas ; qu'ainsi il lui sera facile de les encoura­ger et soutenir encore. Elles iront jusqu'à lui dire que c'est pour parvenir à donner leur confiance à celle qui lui succède, et qu'elles ont besoin de lui soumettre leurs doutes à cet égard, au moins au commen­cement. Elles se retrancheront, s'il le faut, sur les jours de licence; et, abusant de ce mot, elles voudront se persuader et lui persuader à elle, qu'alors elles peu­vent lui parler de leur âme.

Toutes ces raisons, et bien d'autres encore, sont d'autant moins admissibles que l'on comprend davantage le danger de partager l'autorité d'une nouvelle Prieure. Oui, il faut quitter la charge en toute vérité. Il faut céder la place sans en retenir la plus petite partie. Il faut oublier, s'il est possible, tout ce qu'on sait de l'intérieur des âmes, et ne conser­ver pour chacune que les sentiments de la plus pure charité, sans aucune recherche de soi-même et dans un parfait dégage­ment. Plus elles ont de peine à quitter notre direction et à se ranger sous le joug d'une nouvelle autorité, moins il faut craindre de briser des liens qui leur deviendraient funestes en arrêtant le cours des grâces qui découlent de l'auto­rité légitimement établie.

La Prieure qui sort de charge doit pré­venir ces abus en manifestant d'avance le désir de ne se mêler de rien ; sans cela, le démon ne manquerait pas de persua­der à certains esprits que c'est la nou­velle Prieure qui s'oppose à toute com­munication avec elle. Il faut toujours mettre l'autorité à l'abri. Il faut prouver par sa conduite qu'on veut n'être plus rien : voilà le vrai moyen de le persua­der aux autres. Il faut encore être déci­dée à ne pas profiter des permissions que l'on pourrait obtenir du Supérieur ou de la Prieure pour nous engager à donner des conseils de direction, à moins d'une circonstance tout à fait exceptionnelle et qui ne peut se prévoir. D'ailleurs, ne craignons pas de le dire, les dispositions de celle qui sort de charge servent, en grande partie, de règle aux Supérieurs pour accorder ou refuser certaines de­mandes en pareilles circonstances. S'ils peuvent croire sérieusement que c'est de bonne foi que nous voulons rentrer dans notre rang de simple Religieuse, ils nous y laisseront : bien persuadés que cette ma­nière d'agir, d'accord avec notre con­duite, produira d'excellents fruits dans la communauté, en affermissant l'autorité de la nouvelle Prieure, et en prouvant toujours davantage la souveraine indé­pendance de Dieu, qui n'a pas besoin de sa créature pour accomplir son œuvre, mais qui répand ses bénédictions sur l'instrument qu'il choisit, et le rend ca­pable, quand il veut, d'opérer des mer­veilles.

Au contraire, si les Supérieurs pré­voient qu'une Prieure déposée ne saura pas comprendre parfaitement sa position; que, n'étant redevenue Novice qu'en paroles, elle sera froissée si on refuse à une Religieuse la permission de communi­quer avec elle, ou si on ne la consulte pas en tout et pour tout, et qu'elle lais­serait, malgré elle, apercevoir sa tristesse pour cette conduite : en ce cas, ils trou­veront moins d'inconvénients à ne pas la mettre tout à fait à la place qui lui con­vient, à avoir quelque condescendance, moins pour les Religieuses qui veulent lui parler que pour sa propre faiblesse. Ils couvriront du voile de l'obéissance certaines choses dont le sacrifice eût été offert à demi, et par conséquent peu pro­fitable aux unes et aux autres.

C'est donc dans notre propre cœur que doivent se briser d'abord tous les liens par lesquels l'amour-propre pourrait nous tenir attachées, sinon à la charge, du moins à l'estime et à l'affection aux­quelles on croit trop souvent qu'elle donne quelques droits. C'est de nous-même, je le répète, que nous devons redevenir No­vice, et ce n'est point aux Supérieurs à nous en imposer l'obligation. Si c'est pour Dieu, et pour Dieu seul, que nous avons rempli une charge, nous la quitte­rons sans en emporter même le souvenir. Le vœu le plus sincère de notre cœur sera que la Communauté oublie ce que nous avons été ; qu'elle ne pense à nous que dans la prière, afin de demander par­don pour nous des fautes inévitables dans l'exercice de cette charge. Nous désire­rons que la Prieure nouvellement élue nous traite en tout et partout comme les autres ; qu'elle ne craigne jamais de nous donner un ordre, ou de nous refuser ce qu'elle ne jugera pas à propos de nous accorder.

Si l'on a un vrai dégagement de la charge, on ne craindra pas de voir ren­verser ce qu'on aura établi; et, toujours persuadée que les autres font mieux que nous, on verra dans ce qui se trouvera d'opposé entre leur conduite et la nôtre la réparation de nos erreurs. Ce dernier point, appliqué à tous les détails de la vie, renferme, en grande partie, nos de­voirs à l'égard de l'autorité établie, et procure à l'âme une paix que rien ne sau­rait troubler, qui conduit à une indiffé­rence totale pour tout ce qui se passe autour de nous, et sans cesse nous ramène à cette vérité consolante, que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien et ne doit être compté pour rien.

D'après le léger aperçu que j'ai essayé de tracer, il est facile de conclure que, pour revenir en réalité aux sentiments et à la conduite d'une Novice, lorsqu'on a exercé la charge de Prieure, il faut une mort totale à soi-même, un anéantisse­ment pratique de l'amour-propre. Or, peut-on croire en venir là par ses propres forces, et regardera-t-on cet état comme facile, si on le comprend bien? Ah! plu­tôt, défions-nous de nous-même. Sentons le besoin que nous avons de la grâce de Dieu dans toutes les positions de la vie. Craignons l'imperfection jusque dans nos bons désirs. Présentons-les à Dieu, lors­qu'il nous les donne comme un fruit de sa bonté, et, nous humiliant profondé­ment, reconnaissons que nous ne pour­rons les accomplir que par lui.

La nature cherche ce qui est élevé et ce qui flatte les sens ; elle aime à être indé­pendante et à commander aux autres, sans se soumettre à personne. D'où viendra donc dans une âme religieuse le désir d'être la dernière de la maison, oubliée, inconnue, obéissante, méprisée même, s'il le faut, dans un âge avancé, avec des connaissances et des talents peut-être qui la rendent supérieure à ses Sœurs? Ah ! c'est là l'ouvrage de la grâce, et Dieu seul peut donner de tels sentiments. La défiance de soi-même doit en être la sauve-garde, et la confiance en la bonté de Dieu en établir et en maintenir la pra­tique dans l'âme qui les possède. Les en­nuis inséparables d'une charge, la fatigue que l'on y ressent, peuvent bien, après qu'on l'a exercée, faire accepter volontiers de rentrer dans une vie commune; mais pour que le cœur soit dégagé de tout, pour que la conduite soit toujours égale, humble et dépendante, et cela avec une simplicité de Novice, nous ne sau­rions trop le répéter, il faut la grâce de Dieu, et ce n'est que par la grâce qu'une âme en revient là.

Que doit donc faire une Prieure pour se préparer à quitter sa charge? Prier et se défier d'elle-même; ne pas se dissimu­ler les difficultés, au lieu de se livrer sans réflexion à la douce pensée de se retrou­ver sous l'obéissance d'une nouvelle Prieure. Tandis qu'elle sera encore en charge, qu'elle prie sans cesse le bon Dieu de la préparer lui-même à imiter l'obéissance du divin Maître pendant les trente années de sa vie cachée. Qu'elle lui demande de la préserver de son amour- propre et des folles prétentions qu'il se croit trop souvent en droit d'avoir après qu'on a commandé; et qu'elle s'applique à ne perdre jamais l'esprit d'une vraie Re­ligieuse, même dans le temps où la vo­lonté de Dieu la tient au-dessus des autres.

Après avoir demandé avec instance et persévérance la grâce de Dieu pour com­mencer une vie nouvelle; après avoir montré une détermination inébranlable à n'accepter jamais aucune distinction et à ne se mêler de rien, elle pourra compter sur la bonté de Dieu, qui nous donne tou­jours plus que nous ne lui demandons, et qui se plaît à façonner lui-même une âme qu'il chérit et qui s'abandonne à sa con­duite, selon les diverses positions où il la place. Ce n'est plus elle qui se réforme : c'est Dieu qui opère en elle une création nouvelle et la rajeunit comme l'aigle. C'est lui qui, se faisant enfant avec elle, la re­porte par sa grâce à ces premiers jours de la vie religieuse, où, ignorée à l'ombre du sanctuaire, toute son étude était de lui plaire, toute son ambition, de n'être comptée pour rien. Cette âme fortunée, qui redevient Novice par la main et sous la direction de Dieu, ne juge plus des choses comme autrefois. Elle a oublié, il est vrai, tout ce qui tient à la charge de Prieure; mais il y a un souvenir qu'elle conservera toujours, un souvenir qui est le fruit de son expérience : c'est celui des vertus des Sœurs qui ont été sous sa con­duite. Oui, si son œil a été éclairé de la lumière du ciel, elle a su discerner des vertus jusque dans les plus imparfaites. Il lui a été souvent donné de voir com­bien les apparences sont trompeuses, et combien d'actes de vertus cachées ont compensé des défauts qui, en humiliant une âme, n'ont pas été sans profit pour elle. A ce premier souvenir combien d'au­tres ne se rattachent point! Celui de nos propres misères : misères qu'on a sup­portées avec plus de charité que nous n'en avons trop souvent nous-même pour les autres ; celui de ce qu'ont fait souffrir notre caractère, notre manière d'agir, les diverses mesures qu'il nous afallu prendre. Oh ! combien tous ces souvenirs sont puis­sants sur une âme sensible pour l'exciter au bien, pour lui donner un désir sincère de réparer le passé et de se placer comme naturellement sous les pieds de toutes ses Sœurs, pour se trouver toujours trop bien traitée, pour recevoir avec reconnais­sance tout ce qu'on voudra bien lui don­ner, plus convaincue que jamais qu'on ne lui doit rien et qu'elle ne mérite rien.

Si elle a été fidèle dans le temps de sa charge, elle sentira l'accroissement de la grâce dans son intérieur, et Dieu, agissant en elle, la conduira pas à pas tout le reste de sa vie. Il lui sera donné de sentir le bonheur de la vie privée, de savourer les délices de la contemplation dans l'obscu­rité du cloître, et de pouvoir dire avec vérité : J'ai choisi d'être la dernière dans la maison de mon Dieu, plutôt que d'ha­biter sous les tentes des pécheurs.

Lorsqu'on est humble par conviction, on l'est aussi sans affectation. Et c'est là le fruit qu'il faut essayer de recueillir de l'exercice d'une charge. O mon Dieu ! qu'est-ce que l'homme, si vous le laissez à lui-même? Que trouve-t-il hors de vous? Dangers dans l'élévation, dangers jusque dans ses bons désirs, dangers dans l'humiliation même ! Où se trouve l'assu­rance, si ce n'est en vous? Où se trouve la jouissance, si vous n'en êtes le prin­cipe et l'objet? Qu'est-ce que le sacrifice, si ce n'est lorsque c'est vous, ô mon Dieu, qui choisissez et marquez la victime ?

En terminant ce petit écrit, que j'offre à mes filles comme un épanchement de mon cœur, qu'il me soit permis de redire ces paroles : Que veux-je dans le ciel et que désiré-je sur la terre, si ce n'est vous, ô mon Dieu? Placez-moi où il vous plaira; conduisez-moi, conduisez toutes les âmes

selon vos vues adorables. Apprenez-nous à ne trouver rien d'élevé ni rien de bas que par rapport à vous, afin que toutes celles que vous avez appelées dans l'heu­reuse terre du Carmel puissent redire avec vérité, elles aussi, ces paroles du Roi-Prophète : J'ai demandé une seule chose au Seigneur, et je la lui demanderai sans cesse : c'est d'habiter dans sa maison tous les jours de ma vie. Amen.

 

FIN.

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