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Marie Guérin par le P. Piat - chap. 4

 

 Au lit d'agonie d'une sainte

 

 

La Providence, qui semble avoir tout disposé pour que rien ne se perde des paroles et des exemples de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, constitue Sœur Marie de l'Eucharistie témoin autorisé de la mort lente de la « Petite Reine ».

Dès juin 1896, la jeune novice sert d'intermédiaire pour alerter ses parents sur l'affaiblissement de leur nièce. A leurs multiples envois de remèdes, de forti­fiants, de douceurs — M. Guérin est pour l'heure le principal, sinon l'unique bienfaiteur du Carmel — elle est chargée de répondre par des messages de grati­tude. Fille de pharmacien, belle-sœur du Docteur La Néele, sa foi quelque peu naïve en l'art d'Hippocrate accumule en ces pages précisions et détails sur les symp­tômes du mal et les traitements pratiqués. Cela nous vaudra, quand la crise passera à l'état aigu, dix-neuf bulletins de santé qui constituent pour l'histoire thérésienne une précieuse contribution et que nous utiliserons largement.

Trois ou quatre jours après la Prise de Voile de Marie, une brève missive fait part de l'inquiétude de la Commu­nauté. Encore qu'anéantie et secouée d'angoisses mor­telles, la malade, elle, reste paisible. « Mourir sera mon bonheur, confiait-elle la veille à son entourage. Vivre le sera encore parce que je ne veux que ce que veut le bon Dieu.»

Puis, faisant allusion à la neuvaine commencée à son Intention, aux Messes demandées par Mère Marie de Gonzague au Sanctuaire de Notre-Dame des Vic­toires : « Ou la Sainte Vierge va me guérir, ou elle va m'emporter. Cela ne peut pas durer longtemps. »

Rue Paul Banaston, on suit les événements avec une tristesse nuancée de respect. Témoin ce billet adressé le 18 juin par Mr Guérin à Sœur Geneviève : « Je garde le silence... qui est un silence d'admiration et d'amour pour Dieu et pour la pauvre chère petite créature qu'il a élevée à une si haute perfection... »

Le 7 juillet, brusque aggravation. Le Docteur de Cor­nière diagnostique une congestion pulmonaire du côté droit, compliquée de poussées bacillaires. Les hémor­ragies se multiplient, la fièvre monte, qui fait dire à Thérèse que « dans le Purgatoire on ne doit pas brûler davantage ».

« Lorsqu'on va la voir, écrit Sœur Marie de l'Eucharistie, elle est bien changée, bien maigrie ; mais toujours le même calme, et le mot pour rire. Elle voit arriver la mort avec bonheur et n'en a pas la moindre peur. Cela va bien t'attrister, mon cher petit Père, cela se comprend, nous perdons tous le plus grand des trésors, mais qu'elle n'est pas à plaindre ! Aimant le bon Dieu comme elle l'aime, comme elle sera bien reçue Là-haut ! Elle ira certainement tout droit au Ciel. Quand nous lui parlions du Purga­toire, pour nous, elle nous disait : Oh ! que vous me faites de peine ! Vous faites une grande injure au bon Dieu en croyant aller en Purgatoire. Quand on aime, il ne peut y avoir de Purgatoire.

« Te dire dans quel état est la Communauté ! Ce sont des larmes, des sanglots, des désolations de tous les côtés... Mère Agnès de Jésus est admirable de courage, de résignation. Notre Mère est d'une bonté si maternelle pour nous toutes au milieu de la plus grande des peines, car ma Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus était son plus grand trésor.

« Oh ! mon cher petit Père, je ne sais que te dire, nous sommes brisées, atterrées et ne pouvons croire au malheur qui nous menace... Oh ! non, nous ne pouvons croire que le bon Dieu nous prenne notre Ange, mais il est si mûr pour le Ciel ! Hier soir, j'avais demandé au bon Dieu de me faire rêver d'elle, et alors cette nuit, je l'ai vue d'une beauté éblouissante, entourée de petits Anges et jouant avec eux. N'est-ce pas là la réalité, car par sa simplicité, elle res­semble aux petits enfants ? Il y a quelque temps, notre Mère avait donné à M. de Cornière sa poésie Vivre d'amour; elle n'était pas encore malade à ce moment, elle avait simplement son état muqueux, mais lorsqu'il l'a eu lue, il a dit à notre Mère : Je ne vous la guérirai jamais, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre. »

Le 8 juillet au soir, profitant d'une trêve, on transporta Thérèse à l'infirmerie, face à !a statue de la Vierge du Sourire. Le communiqué du lendemain se fait plus rassurant :

« Si tu voyais notre chère petite malade, tu ne pourrais t'empêcher de rire, il faut toujours qu'elle dise quelque chose d'amusant. Depuis qu'elle croit mourir, elle est gaie comme un pinson. Il y a des moments où l'on paierait sa place pour être auprès d'elle. Tout à coup, ce matin, elle se met à dire : Si j'allais être une des deux !.., Nous nous regardions et nous demandions ce que cela voulait dire, elle reprend : Oui, l'une des deux sur les cent ! Ça serait-il malheureux ! Tout simplement parce que notre Mère lui avait raconté que M. de Cornière disait que, dans son état, il n'en réchapperait que deux sur cent. Et elle avait peur d'être une de telles qui peuvent être sauvées.

« C'est quelque chose d'amusant de voir son rire et son regard malin en nous disant fout cela. Comme je lui annonçais que j'allais vous écrire pour vous rassurer un peu : Dites-leur que je les aime et que je suis une petite fille de contradiction : on me croit mourante et Je ne tourne pas encore de l'œil... on me croit vivante et je suis presque à la mort, je suis pure contradiction ; mais dites-leur surtout que je les aime tous beaucoup, beaucoup...

« Notre Père [M. le chanoine Maupas, curé de Saint-Jacques de Lisieux, Supérieur du Carmel] est venu la voir ce matin et il s'est écrié : Oh ! mais, vous voulez nous en faire accroire, vous n'êtes pas à la mort, et bientôt vous courrez dans le jardin, vous n'avez pas une figure de mourante. Vous donner l'Extrême-Onction ? mais le sacrement ne serait pas valide, vous n'êtes pas assez malade.

« Quand il a été parti, elle a dit : Une autre fois, je ne me mettrai pas tant en peine pour être polie : je me suis assise sur notre lit, j'ai fait l'aimable, et il me refuse ce que je lui demande ! une autre fois, j'userai de « feintise », je prendrai une tasse de lait avant son arrivée, parce que j'ai toujours bien plus mauvaise mine après, puis, je lui répondrai à peine en lui disant que j'agonise, et elle nous jouait positivement la comédie. Oui, je vois bien que je ne connais pas mon métier, je ne sais pas m'y prendre. »

Si elle aspire après l'ineffable rencontre, Thérèse ne demeure pas pour autant insensible à i'émoi des séparations humaines. Rien chez elle de l'impassibilité stoïcienne. Elle garde jusqu'au bout cette transparence de cristal, ou, pour mieux dire, cette simplicité d'enfant qui la fait rester si ouverte, si proche de nous, si natu­relle, à l'heure même où elle aborde aux plus hautes cimes de la sainteté. Elle a pour tous les siens de déli­cates pensées, et c'est à nouveau Soeur Marie de l'Eucha­ristie qui, le 10 juillet, est chargée de les transmettre à qui de droit :

« Je serai encore plus avec vous qu'avant, je ne vous quitterai pas. C'est moi qui veillerai sur mon Oncle, ma Tante, sur ma petite Léonie, sur tous enfin. Quand ils seront prêts à entrer au Ciel, j'irai bien vite à leur rencontre. »

Mis au courant de ses aspirations, le Supérieur la taquine : « Vous, aller bientôt au Ciel : mais votre couronne n'est pas faite ! Vous ne faites que de la commencer ! » — Alors, poursuit l'épistolière, empressée elle aussi dû recueillir ses Novissima Verba, elle lui a répondu si angéliquement : Oh ! mon Père, c'est bien vrai, je n'ai pas fait ma couronne, mais c'est le bon Dieu qui l'a faite. »

Si l'engorgement pulmonaire cède à la pression des remèdes, la tuberculose continue ses ravages, avec son rythme propre, discontinu, haletant, coupé de relâches que suivent des phases de paroxysme. Le 12 juillet, le bulletin est à l'optimisme. C'est l'heure de conter une anecdote :

« Petite Reine est toujours très gaie ; on l'a descendue dans le lit de l'infirmerie de Mère Geneviève, et comme Mère Geneviève a aussi plus d'une fois attendu et désiré la mort, et qu'elle a été plus d'une fois aussi frustrée dans son espérance. Petite Reine dit souvent : Quel lit de malheur ! Quand on est dedans, on manque toujours le train... Puis : Le voleur est parti bien loin, il m'a laissée pour aller voler d'autres enfants. Quand sera-ce mon tour ? Je n'en sais rien maintenant... Dites à mon cher petit Oncle, à ma Tante, à Léonie, à tous enfin que, lorsque je serai au Ciel, ce qui me fera le plus de bonheur, ce sera de pouvoir alors leur exprimer tout mon amour. Je ne le puis sur la terre: mon amour est trop fort, mais dans le Ciel, quand j'y serai, je pourrai leur faire comprendre. C'est là ce qui fait ma joie. Ce matin, comme je lui demandais ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait en voyant le bon Dieu pour la première fois, elle m'a répondu : Ne me parlez pas de cela, je ne puis y penser, tant cela me fait de bonheur. Ce que je ferai... je pleurerai de joie. »

Mme Guérin suit d'un regard anxieux les âpres sta­tions du calvaire de sa nièce. Les confidences de sa fille la bouleversent. Le 12 juillet, elle lui écrit à propos de Thérèse : « Nous sommes dans l'admiration de tout ce qu'on nous dit d'elle. Mais cela ne suffit pas : il faut l'imiter. Et comment arriver à un tel détachement, un tel bonheur de mourir ? Jusqu'ici je n'avais lu cela que dans la vie des Saints. Aujourd'hui, nous en avons l'exemple devant nous. » Plus tard encore: « Il me semble que le bon Dieu doit contempler avec bonheur l'Image de son Fils dans ce cœur d'Epouse qu'il s'est choisi. Elle est si pure, notre petite Thérèse, si sainte. Pour moi, elle est entrée au Carmel avec son innocence baptismale, et quels degrés elle a dû parcourir en si peu d'années ! Ma chère Marie, je me prends souvent à remercier le bon Dieu que tu aies pu voir de près cette chère petite âme, que tu aies vécu de sa vie... trop peu de temps, hélas ! »

M. Guérin exprime les mêmes sentiments : « Ma pensée ne quitte pas la chère et douce malade. Je la vois avec sa petite figure angélique, attendant la mort avec joie. Je suis dans l'admiration la plus profonde devant sa sagesse surnaturelle, sa connaissance si intime des secrets que communique l'amour divin, et son courage. Non, ce n'est pas du courage, car, lorsqu'on a pénétré si avant dans les mystères du Ciel, comme saint Paul, il n'est pas étonnant que l'on aspire à briser les liens qui nous retiennent encore sur la terre. Quel enseignement elle nous donne, cette petite fille, et comme je vais graver dans ma mémoire tout ce qu'elle dit et fait, pour tâcher de le reproduire au jour de ma mort ! Je marche vers ce jour à grands pas, je décline sur la pente rapide des années. Qu'est-ce que dix ans, que vingt ans même ? Et pourtant, après cette longue vie, je n'aurai pas le bagage de cette enfant pour me présenter devant Dieu. »

C'est le 16 juillet, en la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, que la Sainte adresse à ses parents d'adoption sa lettre d'adieu. Cueillons-y ce passage : « Je voulais vous parler en détail de ma Communion de ce matin, que vous avez rendue si touchante, ou plutôt si triomphante, par vos gerbes fleuries. Je laisse ma chère petite Sœur Marie de l'Eucha­ristie vous raconter les détails et veux seulement vous dire qu'elle a chanté, avant la Communion, un petit couplet que j'avais composé pour ce matin Quand Jésus a été dans mon cœur, elle a chanté encore ce couplet de Vivre d'Amour: Mourir d'amour c'est un bien doux martyre. Je ne puis vous dire comme sa voix était haute et belle ; elle m'avait promis de ne pas pleurer, pour me faire plaisir ; mes espérances ont été bien dépassées. Le bon Jésus a dû parfaite­ment entendre et comprendre ce que j'attends de Lui, et c'était justement ce que je voulais. »

La réponse arrive de La Musse, le 24 juillet. M. Guérin y laisse déborder sa douleur et sa fierté : « Tu étais la petite perle, tard venue, de ta bonne Mère ; tu étals la Petite Reine de ton vieux père, et tu es le plus beau fleuron de cette couronne de lys qui m'entoure, m'embaume et me donne un avant-goût des perfections du Ciel. Quelle que soit la douleur qui, à certains moments, m'obsède et m'étreint, jamais il ne m'est venu à la pensée de chercher à te disputer aux tendresses de l'Epoux qui t'appelle. »

Marie Guérin partage ces sentiments de vénération. Ayant supplié sa cousine de lui obtenir de grandes grâces quand elle sera dans son éternité, elle l'entend dire :

« Oh ! quand je serai au Ciel, je ferai beaucoup de choses, de grandes choses... Il est impossible que ce ne soit pas le bon Dieu qui me donne lui-même ce désir, je suis sûre qu'il m'exaucera ! » Il s'agit d'une strophe eucharistique coulée, comme la poésie Vivre d'Amour, dans la mélodie du cantique 'Il est à moi.'

Toi qui connais ma petitesse extrême

Tu ne crains pas de t'abaisser vers moi !

Viens en mon coeur, ô blanche Hostie que j'aime,

Viens en mon coeur, il aspire vers toi !

{ Poésie Supplémentaire 8   : Toi qui connais ma petitesse extrême, Strophe 1, vers 5 } PS08-B0 Ah ! je voudrais que ta bonté me laisse

Mourir d'amour après cette faveur.

Jésus ! entends le cri de ma tendresse.

Viens en mon coeur !

 

Et puis encore : « Quand je serai là-haut, c'est bien moi qui vous filerai de près... »

« Peut-être me ferez-vous peur », hasarde l'âme timorée.

« Votre Ange gardien vous fait-il peur ? Il vous file cependant tout le temps ; eh bien ! je vous filerai de même, et de près encore! Je ne vous laisserai rien passer. »

L'élève en spiritualité prend de plus en plus conscience des leçons qui lui sont données et de leurs caractères spécifiques. Dans une lettre adressée le 20 juillet à sa cousine Céline Maudelonde, elle témoigne, avec une belle lucidité, de l'originalité des vertus thérésiennes :

« Ce n'est pas une sainteté extraordinaire, ce n'est pas un amour de pénitences extraordinaires, non, c'est l'amour du bon Dieu. Les gens du monde peuvent imiter sa sainteté, car elle ne s'est étudiée qu'à tout faire par amour et à accepter toutes les petites contrariétés, tous les petits sacrifices qui arrivent à chaque instant, comme venant de la main du bon Dieu. Elle voit le bon Dieu en tout et fait toutes ses actions le plus parfaitement possible. Toujours le devoir avant fout ! Et le plaisir, elle savait le sanctifier, tout en le goûtant, en l'offrant au bon Dieu. Oh ! que de mérites elle a acquis ! Quelles découvertes l'on fera au Ciel !... Je lui demandais l'autre jour : Avez-vous quelquefois refusé quelque chose au bon Dieu ?... Elle m'a répondu : je ne me le rappelle pas. Même lorsque j'étais toute petite, dès l'âge de trois ans, j'ai commencé à ne rien refuser de ce que le bon Dieu me demandait. C'est tout dire, n'est-ce pas ? »

Bien que le bacille semble momentanément ralentir son offensive, les crachements de sang quotidiens, la fièvre persistante, la présence de plusieurs cavités dans

les poumons ne laissent aucun doute sur l'issue fatale, ce qui fait « jubiler » la petite malade. Elle a retrouvé l'usage de ses membres, elle se lève une heure chaque jour, mais elle est à la merci d'une hémoptysie.

« Quand M. de Cornière dit qu'elle ne peut aller bien des mois comme cela, elle ne peut s'empêcher de sourire et a bien du mal à cacher son contentement. On voit sa figure s'illuminer de bonheur. »

C'est elle qui réconforte ses infirmières. Elle a encore « le mot pour rire ».

Quant à la Communauté, elle en vient à accepter la perspective de la séparation. C'est ce que Marie Guérin confie à ses Parents, le 20 juillet : « Maintenant, nous sommes résignées et prêtes au sacrifice. Le bon Dieu nous a donné assez d'avertissements comme cela. C'est une consolation pour nous de ne pas la voir souffrir davantage et de voir la joie avec laquelle elle part pour le Ciel. »

Cet espoir même sera déçu. L'échéance entrevue comme prochaine reculera hors de toutes prévisions. Le drame se prolongera plus de deux mois, en un tragique crescendo qui ne peut s'expliquer — Thérèse l'avouera elle-même — que par son extrême désir de coopérer à la rédemption des âmes.

La lettre du 30 juillet accuse une crise aiguë et fait pressentir la fin comme imminente. Les hémorragies se succèdent fréquemment. Le dos brûle comme du feu. L'oppression est si forte que même les aspirations d'éther ne parviennent pas à enrayer la sensation d'étouffé ment. La veille, on avait cru que M. Martin viendrait chercher sa « Petite Reine », pour fêter le troisième anniversaire de sa mort.

Sur le conseil du Docteur, la Sainte reçut l'Extrême-Onction et la Viatique, le 30 à six heures du soir. « C'était bien touchant, écrit Sœur Marie de l'Eucharistie, de voir notre petite malade toujours avec son air calme et pur. Lorsqu'elle a demandé pardon à toute la Communauté, plus d'une a fondu en larmes... il est impossible de se figurer son bonheur de mourir ; c'est comme un petit enfant qui désire de tout son cœur aller retrouver son Père... Que voulez-vous, nous dit-elle, pourquoi la mort me ferait-elle peur Je n'ai jamais agi que pour le bon Dieu. Et lorsqu'on lui dit : Vous mourrez peut-être le jour de telle fête... — Je n'ai pas besoin de choisir un jour de fête pour mourir, nous répond-elle, le jour de ma mort sera le plus grand de tous les jours de fête pour moi.»

Puis faisant allusion à sa gaieté persistante : « Elle s'amuse à nous parler de tout ce qui arrivera après sa mort. De la manière dont elle nous raconte cela, là où on devrait pleurer, on rit aux éclats, tellement elle est amusante... Elle passe tout en revue, c'est son bonheur, et nous en fait part dans des fermes qui nous font bien rire. Je crois qu'elle mourra en riant tellement elle est gale. »

La menace paraissant momentanément écartée, M. et Mme Guérin se décident à faire leur cure annuelle à Vichy. Au Carmel, on devance de quatre jours la fête de Mère Marie de Gonzague pour y associer Thérèse. C'est elle qui remet à la Prieure, avec une charmante mimique, le cadeau rapporté d'Evreux par sa Tante.

Le 15 août, où Sœur Marie de l'Eucharistie reçoit à son tour présents et souhaits, se passe dans une détente relative ; mais, le soir même de ce jour, une douleur violente au côté gauche éveille de nouvelles craintes. L'enflure des jambes trahit les défaillances cardiaques. Le lendemain, le Docteur Francis La Néele, de passage à Lisieux, est admis à ausculter sa jeune cousine.

« Cette visite l'a bien ému, écrit Marie Guérin. Il a trouvé Thérèse bien mal et ne lui donne guère que quinze jours avant de partir au Ciel... Il nous a dit que la tuberculose était arrivée au dernier degré... Il a trouvé notre petite malade soignée admirable­ment et i! a dit qu'avec tous les soins que M. de Cornière lui avait fait donner, si elle ne s'était pas rétablie, c'est que le bon Dieu voulait la prendre pour lui malgré tout.

« Oh ! si tu savais, mon cher petit Père, comme ta Petite Reine est gentille et comme elle vous aime tous les deux. Quand elle me parle de vous, on sent qu'elle a une si grande affection et que, lorsqu'elle sera au Ciel, elle veillera si finalement sur vous ! Il ne faut pas croire que son désir d'aller au Ciel soit un enthousiasme. Oh ! non, c'est bien paisible. Elle me disait ce matin : Si l'on me disait que je vais guérir, ne croyez pas que je serais attrapée.-^Je serais con­tente tout autant que de mourir. J'ai un grand désir du Ciel, mais c'est surtout parce que je suis dans une grande paix que je suis heureuse, car, pour ressentir une joie immense comme quelquefois lorsque le cœur vous bat de bonheur, oh ! non !... Je suis en paix, voilà pourquoi je suis heureuse. »

Le 18 août, de Vichy, M. Guérin s'adresse à sa nièce dont il ne peut détacher sa pensée. S'abandonnant à son inspiration lyrique et à sa verve de journaliste, il trace avec complaisance le saisissant contraste entre la ville d'eaux où le Casino, l'Eden, le théâtre, le bal mobilisent les coureurs de plaisirs, et le modeste Carmel, sans dorures ni sculptures, d'où monte le murmure de la prière, où flotte comme une odeur d'encens, en face de la croix dénudée :

« Sur un lit de douleur gît une pure jeune fille, consumée déjà par les feux de cet amour divin auquel elle aspire à être confondue entièrement et pour toujours. Elle ne désire pas la mort, mais elle l'aime comme une libératrice. Elle demande la souffrance pour être plus conforme à son Maître, et elle offre tout : prières, morti­fications, souffrances, non pas en expiation des péchés qu'elle a commis, mais pour ceux de cette foule qui court en dansant, aux accords des violons infernaux, se précipiter gaiement dans l'enfer.

« Et j'entendais les voix si douces de mes cinq petites filles qui clamaient vers le Ciel : Grâce, Seigneur ! Miséricorde et pardon ! Et mes yeux se sont mouillés, comme ils se mouillent encore en écrivant cette vision d'avant-hier, et, du fond de l'âme, je me suis écrié : Merci, mille et mille fois merci. Seigneur, de m'avoir donné de tels anges ici-bas; merci plutôt encore, Seigneur, de m'avoir fait sentir, préférablement à tant d'autres, les beautés de votre Amour et la sainteté de votre Loi. »

Ces accents, où frémit la foi du grand chrétien, remuent délicieusement l'âme de Thérèse. Marie Guérin, le 22 août, se hâte de transcrire les sentiments de la Sainte : « Ce matin, pour mon anniversaire, elle m'a donné une image qu'elle a voulu signer. Tout ce qu'elle pouvait faire ! Elle a cru ne pas pouvoir achever. Aussi, elle ne peut pas répondre à la lettre de Papa, ce qui lui fait beaucoup de peine. Elle m'a dit : Vous ne saurez pas exprimer tout ce que je sens, vous ne leur direz pas assez combien je les aime et combien je suis touchée de leur affection. Elle ne se lassait pas de l'entendre, cette lettre ! Il fallait voir sa jolie petite figure pensive pendant que je lisais ; il a fallu que je recom­mence plusieurs fois, elle ne s'en rassasiait pas et disait : Oh ! qu'il est bon, mon Oncle ! qu'il a une grande âme ! Mais, pour dire ces quelques paroles, elle est obligée de s'arrêter une minute entre chaque mot à cause de l'oppression. »

Un trait mesure l'anéantissement physique de la petite victime. « Lorsqu'on lui apporte la Sainte Eucharistie, nous entrons toutes en psalmodiant le Miserere ; la dernière fois, elle était si faible qu'à nous entendre, elle souffrait le martyre. »

En fait, sa Communion du 19 août, celle que la Sainte offrit pour la conversion du Carme apostat, le Père Hyacinthe Loyson, sera la dernière ici-bas. Elle se verra obligée dorénavant « de se priver du bonheur de rece­voir le bon Dieu ».

La lettre du 27 août trace un tableau plus sombre encore : « Tu attends impatiemment des nouvelles de ta Petite Reine. Elles sont toujours les mêmes : de plus en plus faible, ne pouvant plus supporter le moindre bruit autour d'elle, même le froissement du papier ou quelques paroles dites à voix basse. Il y a bien du changement dans son état depuis le jour de l'Assomption. Et même nous en sommes venues à désirer sa délivrance, car elle souffre le martyre. Elle nous disait hier : Heureusement que je n'ai pas demandé la souffrance, car si je l'avais demandée, je craindrais de ne pas avoir la patience de la supporter, tandis que me venant de la pure volonté

du bon Dieu, il ne peut me refuser la patience et la grâce nécessaires pour la supporter.

 

« L'oppression la fait toujours beaucoup souffrir, mais ce qui est en ce moment sa plus grande souffrance, une vraie torture, ce sont [es douleurs d'Intestins. Malgré cela, elle disait hier : Je demande que toutes les prières qui sont faites pour moi ne servent pas à alléger mes souffrances, mois qu'elles soient toutes pour les pécheurs. »

 

Mr Guérin avait anticipé son retour de Vichy. Le dénouement tardant encore, son mari put, contre toute attente, mener sa cure à bonne fin. Pour la mortification de notre pieuse curiosité, les lettres désormais se feront rares, remplacées par les nouvelles orales données presque quotidiennement au Tour ou au parloir du Carmel.

Réduite à un état proche de l'agonie, la Sainte survivait par un véritable miracle. En cette nuit, sa foi demeurait toujours vivace, son espérance toujours invincible. Les raffinements de la souffrance physique, le brouillard glacial du doute obsédant n'entravent pas l'épanouis­sement moral. C'est le prodige de la vertu de les dominer avec le sourire. A la façon dont elle évite, en pareille conjoncture, de se replier et de s'apitoyer sur elle-même, on reconnaît de quel métal est une âme. Sœur Marie de l'Eucharistie ne se lasse pas de crayonner le portrait de l'héroïque patiente. Elle enregistre aussi ses suprêmes consignes.

 

Thérèse trouvait encore la force de donner à ses novices, en leurs brèves visites à son chevet, de judicieux et profonds conseils. Sa perspicacité d'observation ne l'abandonnait pas. C'est ainsi que, le 2 août, pour inspirer à sa cousine une volonté plus efficace de réprimer tout mouvement d'amour-propre, elle lui avait fait cette confidence : « Je ne trouve aucun plaisir naturel à être aimée, choyée, mais j'en trouve un très grand à être humiliée. Quand }'ai fait une bêtise qui m'humilie et me fait voir ce que Je suis, oh ! alors, c'est là que j'éprouve un plaisir naturel ; j'éprouve une véritable joie comme vous en éprou­veriez à être aimée. »

Le 11 septembre, elle adresse encore à Sœur Marie de l'Eucharistie ce pressant rappel à l'ordre : « Il faudrait que vous deveniez bien douce ; Jamais de paroles dures, de ton dur ; ne prenez jamais un air dur, soyez toujours douce. Ainsi, hier, vous avez fait de la peine à Sœur X... Quelques instants après, une Sœur lui en a fait aussi. Qu'est-il arrivé ? Elle a pleuré. Eh bien ! si vous ne l'aviez pas traitée durement, elle aurait mieux accepté la seconde peine, laquelle aurait passé inaperçue. Mais deux peines si rapprochées l'ont mise dans un état de tristesse bien grande, tandis que si vous aviez été douce, rien ne serait arrivé. »

 

Jusqu'au bout, la Sainte gardera cette étonnante maîtrise d'elle-même. Jamais elle ne tombera dans l'égocentrisme habituel aux malades. Elle restera « le guetteur » à l'affût des défaillances de ses chères novices, « le petit pinceau » appliqué à peindre dans les moindres détails sur la toile de leur âme l'image de la parfaite religieuse. Sœur Marie de l'Eucharistie bénéficiera entre toutes de cette expérience.

Le 17 septembre, elle envoie à son père un dernier communiqué qui s'achève par ce mot de la Petite Reine touchée jusqu'aux larmes des mille gâteries de sa famille : « Oh ! si je me croyais bien aimée, je n'aurais jamais cru qu'ils m'aimaient autant ! »

La jeune professe suit par le menu la terrible agonie de Thérèse. Elle en rapporte le récit à le grille du parloir où ses parents viennent chercher avidement les nou­velles du jour. Dans la prolongation insolite des tortures qui déchirent ce corps et cette âme virginale, il y a quelque chose de mystérieux qui fait pressentir des merveilles. Parlant de la mort imminente de sa nièce, Guérin déclare avec une prescience qui fait honneur à son jugement : « Cette éventualité qui nous attriste est l'aurore d'un triomphe. »

Le jeudi 30 septembre au matin, elle écrit à sa fille Jeanne : « C'est vraiment une petite victime que le bon Dieu s'est choisie. Au milieu de ses souffrances, elle a toujours la même figure, le même air angélique. »

Ce jour-là même, à dix-neuf heures quinze, Thérèse rendait son âme à Dieu, dans un dernier cri : « Je vous aime ».

Le lundi 4 octobre 1897, en la fête du Patriarche d'Assise, un cortège réduit, où l'on remarquait plusieurs prêtres, conduisit en terre chrétienne la dépouille funèbre. M. Guérin, retenu par la maladie, eut la douleur de ne pouvoir assister à la cérémonie. C'est lui du moins qui avait préparé à sa nièce sa dernière demeure. Peu de temps auparavant, il avait fait l'achat, au cimetière de Lisieux, d'un vaste terrain dont il s'était réservé une partie, le reste étant destiné aux tombes des Carmé­lites dont la concession ancienne ne comportait plus de place vacante. C'est dans cet enclos que la Petite Reine fut inhumée, à trois mètres vingt de profondeur. C'est là que les foules se portèrent, de plus en plus denses, pour la prier, avant de la ramener au Monas­tère, en une translation triomphale, le 26 mars 1923, pour les honneurs de la Béatification.

Sœur Marie de l'Eucharistie devait garder de la chère Sainte un insigne souvenir. Elle recevrait en cadeau de fête, le 15 août 1898, un des linges sur lesquels Mère Agnès de Jésus avait recueilli les larmes de l'agonisante.

Non moins précieusement conserverait-elle ces Ultima Verba de l'entretien par lequel Thérèse l'avait préparée à sa Prise de Voile, et qu'elle considérait à bon droit comme le testament spirituel de sa Maîtresse à son égard, la pressant de tendre de plus en plus à la sainteté.