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Marie Guérin par le P. Piat - chap. 5

 

 La mort des justes

 

 

«Lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. » De cette parole de la chère disparue, Sœur Marie de l'Eucharistie va faire la douce expérience. Jusqu'en avril 1900, elle sera placés sous la tutelle de Sœur Marie des Anges, qui avait servi de Maîtresse des novices à Thérèse et qui reprit la charge, des mains de Mère Marie de Gonzague, le lendemain même de la mort de la Sainte. En fait, celle-ci continua d'exercer sur sa cousine une influence prépondérante.

Tout contribuait à approfondir cette action posthume. Les grâces reçues par son entremise entretenaient dans les cœurs l'image de la petite Reine. Le retour de son natalis dies, comme parle la Liturgie, c'est-à-dire l'anniversaire de sa naissance à la Béatitude, fut désormais célébré avec ferveur. Sœur Marie de l'Eucharistie en fait part à ses parents : « La petite fête du 30 ! Ah ! vraiment, c'était un jour du Ciel. »

Elle narre la récréation donnée aux novices, le repas des jours solennels : « A sept heures, chant d'un petit cantique composé par Mère Agnès de Jésus, que l'on a été chanter au Petit Jésus que fleu­rissait Thérèse. J'ai rarement passé un jour aussi heureux. »

Elle recueillait par écrit les souvenirs qui perpétueraient la mémoire de celle qui l'avait initiée à la vie religieuse.

La publication de l'Histoire d'une Ame faisait l'objet des soins de la Prieure et de Mère Agnès de Jésus. L'auto­risation obtenue, le 7 mars 1898, de Mgr Hugonin Evêque de Bayeux, M. Guérin lui-même se chargeait des frais, et c'est sur son conseil et en couronnement de ses démarches que le Carmel confiait à l'Imprimerie Saint-Paul de Bar-le-Duc les modestes pages appelées à connaître l'un des plus grands succès de librairie des temps modernes. Lui-même surveillait l'édition et revoyait les épreuves avec la probité et le souci du détail qui le caractérisaient. L'ouvrage, tiré à deux mille exem­plaires, sortit de presse le 30 septembre 1898 [date officielle – en réalité le 10 octobre], au pre­mier anniversaire du trépas de la Sainte. Il fut aussitôt expédié, au lieu et place de la traditionnelle Circulaire nécrologique, à tous les Carmels de France et de l'étranger. Notre religieuse put donc méditer à loisir, présentés, cette fois, d'ensemble, !es enseignements que Thérèse lui monnayait au jour le jour.

Elle devait y puiser un sens de plus en plus aigu de l'humilité et un esprit d'oblation qui la fit s'engager, par l'acte d'offrande, dans la petite Légion des âmes victimes de l'Amour Miséricordieux. Le 21 novembre 1898, exprimant à sa mère ses vœux de fête, elle avoue, sous une forme enjouée, le travail qui s'opère en son âme :

« Un jour je me plaignais à notre Ange de ce que je ne sentais pas sa protection, et je priais Thérèse de me prendre à nouveau par la main, en me faisant marcher dans la voie du pur amour. Je lui disais toutefois qu'il était impossible que mon amour devînt aussi fort que le sien.

« Le lendemain, à l'oraison, je ne me souvenais plus de ma prière de la veille, tout en songeant à l'amour ardent de ma petite Sœur du Ciel, et, tout d'un coup, il se présenta à mon esprit cette inspiration : toute âme a dans son cœur une étincelle de cet amour - qu'elle possédait ; elle-même n'avait eu au début que cette petite étincelle d'amour ; mais elle avait su si bien l'alimenter, la raviver, que c'était devenu un immense brasier. Ah ! me suis-je dit, j'ai trouvé mon affaira ! j'ai, comme Thérèse, en mon cœur, une étin­celle d'amour de Dieu; mais il faut prendre grande attention pour qu'elle ne s'éteigne pas ; il faut lui donner de la nourriture, approcher d'elle un peu de braise bien fine, lui donner de temps en temps de petits coups de soufflets, pas trop violents; puis, quand la braise est bien prise, on met du menu bois, ensuite du plus gros et le bra­sier devient éclatant ; mais tout feu, quel qu'il soit, se conserve sous la cendre. Je me suis donc mise en devoir de trouver tous les instru­ments nécessaires pour alimenter mon étincelle : de la braise, du menu bois et du plus gros. Cela représente d'abord des petits sacrifices, tout ce qu'il y a de plus petit, parfois même la bonne volonté toute seule; puis on prend courage pour les gros sacrifices, tout en sachant qu'il faut du temps et de la patience pour en arriver là. Si l'on mettait du premier coup les grosses pièces, cela étoufferait la petite étincelle. Pour le soufflet, j'ai les actes et les soupirs d'amour, qui vont raviver l'étincelle.

Le lendemain de cette oraison, je demandai au bon Dieu comment il se faisait que notre cœur qui était chaque matin, au moment de la Communion, comme une fournaise, se refroidissait ensuite. Oh ! ce n'est pas étonnant, me fit comprendre mon Jésus, le feu se conserve sous la cendre. Et aussitôt, j'ai trouvé que ma cendre serait figurée par mes petites immolations de chaque jour, qui seront consumées par l'Amour et dans l'Amour. « Voilà mon petit bouquet de fête, ma chère petite mère, tu verras ainsi comment Jésus et la petite Thérèse se plaisent à instruire ta petite fille. »

La montée n'était pas verticale. Sœur Marie de l'Eucha­ristie portait toujours en elfe le double tourment d'un cœur trop effervescent et d'un esprit enclin au scrupule. Elle avait ses faiblesses, mais Thérèse lui avait inculqué l'art précieux de ne pas s'en dépiter et de les tourner à aimer :

« La voie par laquelle notre petit Ange me conduit, confiait- elle encore à sa mère, c'est l'Amour. Ce ne sont pas les belles pensées qui sont nécessaires pour aller au Ciel, c'est l'amour. Ma petite Sœur m'instruit beaucoup sur ce sujet. »

Les difficultés ne manquaient pas. Il y avait les manœu­vres du « Grippé » — ainsi notre amie désigne-t-elle l'esprit malin — qui choisissait de préférence le temps des exercices spirituels pour semer dans cette imagination frémissante mille motifs de doute et d'anxiété. Il y avait l'effort perpétue! de détachement. Croira-t-on que Marie Guérin accepta difficilement, tant les souvenirs passés gardaient sur elle d'emprise, l'éventualité de la vente de La Musse ? Il fallut, pour qu'elle s'y résignât, le choc soudain de ce verset du psalmiste : « Tout ce qu'il y a de plus beau dans les campagnes se trouve en moi. »

La Sainte lui apprenait aussi à dominer les crises dépri­mantes d'une santé chétive et toujours menacée. Qu'on en juge par cette épître envoyée à M. Guérin, après huit jours passés dans la solitude de l'Ermitage.

« Une retraite au Carmel, mon cher petit père, peut se comparer aux vacances dans le monde. Pendant les vacances, on voyage, on se repose : j'ai fait tout cela. J'ai voyagé dans les contrées du Ciel, et j'y ai vu de si belles choses que j'ai dû me reposer pour en savourer les délices.

« Entre mes oraisons, je coupais des pains d'autel, près de l'infir­merie d'où notre Ange Thérèse est partie pour le Ciel. Tout me portait donc en haut, et, pendant les récréations je chantais de toutes mes forces, en compagnie d'un grand nombre de petits oiseaux qui chantaient avec mol. Au loin, j'entendais un merle dont le sifflet ne faisait pas mal dans le concert. Plus j'élevais la voix, plus ils montaient aussi. Mais, le plus curieux, c'est que fous se taisaient en même temps que moi et ne recommençaient pas avant moi. J'en demeurais aussi étonnée que ravie.

« Ecoute, mon cher petit père, puisque, pour le bon Dieu, tu t'es privé d'entendre les roulades de ton rossignol, je pense qu'au Ciel tu jouiras d'autant plus, en écoutant ta fille chérie moduler le can­tique nouveau, le cantique des vierges.

« En attendant, je ne puis assez chanter, sur la ferre, la grâce inestimable d'être l'épouse d'un Dieu. Non, le beau jour de ma Profession n'est pas passé, il ne passera jamais, car c'est un jour éternel dont l'aurore était hier. »

Manifestement, la main de Thérèse restait posée sur le front timide de la Jeune moniale. Dans son âme trop vite apeurée, la fin prématurée de sa Maîtresse avait agi comme une grâce bienfaisante et éveillé les vouloirs magnanimes : « Il est certain, écrivait-elle, que, depuis la mort de notre petite Sainte, je ne me sens plus la même, et les autres le remarquent aussi. C'est incroyable comme elle aimait et comme elle aime encore mon âme. »

Ses lettres, devenues, par une permission spéciale, hebdomadaires, instituaient entre elle et ses parents un dialogue où se traduit l'ascension collective. Dans cet échange spirituel, M. Guérin se révèle émouvant de sincérité. Il livre simplement, comme on fait à un Directeur de conscience, ses heures déprimantes suivies de magnifiques sursauts. La confidence s'achève toujours en cri d'espérance.

« Heureusement, écrit-Il avec humour, que tous nos saints parents et ma petite Reine me feront la courte échelle, pendant que mes autres filles me pousseront par derrière. Saint Pierre me

laissera peut-être entrer comme un âne chargé de reliques. »

C'est surtout à travers la correspondance qu'elle entretient avec sa cousine, Céline Maudelonde, que nous pouvons suivre les progrès de Sœur Marie de l'Eucha­ristie. Depuis l'enfance, ces deux âmes étaient frater­nellement unies. L'entrée au cloître de Marie Guérin avait été pour sa jeune compagne, maintenant épouse et bientôt mère de famille, un véritable déchirement. Elle se dédommagea de l'absence en envoyant réguliè­rement au Carmel l'écho exact de ses combats, de ses déceptions, de ses efforts, un vrai Journal intérieur auquel répondirent des missives empreintes d'enjouement et de surnaturelle sérénité. De cet échange épistolaire, nous avons gardé soixante-treize lettres qui s'éche­lonnent de 1894 au 24 novembre 1904. Elles sont jalonnées de conseils opportuns sur la sanctification des devoirs d'état, la fidélité aux exercices de piété, l'art d'utiliser la maladie et l'épreuve, les livres à lire et à méditer.

Ce qui nous intéresse le plus en ces feuilles quadrillées, chargées — parfois dans les deux sens — d'une écriture fine et serrée, sans reprises ni ratures, c'est le portrait moral qu'elles reflètent. Elevée au rang de directrice spirituelle d'une âme qui a avec elle plus d'un trait commun, la Carmélite lui dispense, d'abord avec une certaine gaucherie, puis sur un ton d'autorité qui s'affirme d'année en année, les enseignements dont elle a elle- même bénéficié. Tandis qu'elle écrit, on croit voir se profiler, penché sur son épaule, le clair visage de Thérèse.

« Ma grande résolution de chaque jour, c'est d'essayer de tout faire par amour pour le Bon Dieu. On fait quelquefois ses actions par habitude, ou bien parce qu'il faut pratiquer la vertu, mais ce qui touche le plus le bon Dieu, c'est de les faire par amour. Lorsqu'on aime une personne, et qu'on lui fait un petit ouvrage, comme on le fait avec amour, on ne craint pas sa peine, son travail. Que ne ferait-on pour lui faire plaisir ? Eh bien ! le bon Dieu demande aussi que tout ce que nous faisons soit fait pour Lui, par amour pour Lui, dans l'unique but de Lui faire plaisir ! Il a tant besoin de nos travaux, de nos souffrances, de nos petites peines, déceptions et humiliations, pour Lui sauver des âmes. Pourquoi les Lui refuser?... On ne refuserait pas le moindre service à une personne du monde par politesse, mais pour le bon Dieu, on sait bien Lui faire des impolitesses. Eh bien ! moi, ma Céline, cela me touche beaucoup de voir combien le bon Dieu est rebuté des cœurs même chrétiens, même vertueux, et je veux l'en compenser en faisant de mon mieux. Il offre son amour à tout le monde, et on le Lui refuse ! Eh bien ! je le prie de répandre en moi tout l'amour dont les autres âmes font si bien fi ! et je ferai mon possible pour ne pas le refuser. Et je sais que ma petite sœur de là-bas fera aussi comme moi... »

Un dialogue va s'instituer, où la religieuse devra répondre eux objections qu'elle a elle-même formulées tant de fois. Comment briser les résistances de la nature, la lassitude ou la révolte foncière à l'égard des divines exigences ?

« Lorsqu'il arrive quelque petite peine ou contrariété, dire un Merci sans goût, sans ferveur... mais le dire quand même... Il n'est pas nécessaire d'en sentir la douceur... Ce Merci arraché comme malgré nous plaît à Jésus. C'est comme une communion spirituelle... » — « Pour être sainte, il n'y a qu'une seule voie : l'Amour. Faire tout par amour, cela conduit à la sainteté, et tu verras qu'il n'est pas nécessaire de sentir cet amour pour le posséder, mais qu'il faut en faire les œuvres dans une nuit obscure quand on se sent bon à rien. »

La banalité de l'existence, la monotonie des occupa­tions sont-elles des obstacles à pareil essor? Nullement : « Tu verras des âmes supporter parfaitement de grandes épreuves et se butter sur des riens. Une piqûre d'épingle est souvent plus douloureuse qu'un coup de lance. Tu ne connais pas encore la fidélité dans les petites choses, et cependant le bon Dieu en fait un grand cas. »

Faudra-t-il pour autant s'épuiser en un contrôle de tous ses actes et comme retenir son haleine pour observer ses moindres mouvements ? « Oh ! loin de moi cette pensée de vouloir faire de toi une âme confite, comme l'on dit vulgairement ! L'esprit de notre bon Jésus, sa voie est une voie d'amour, une voie large et non de contrainte. »

Il est plaisant de la voir, elle, jadis dévorée de scru­pules et si facilement pessimiste, balayer chez sa corres­pondante l'essaim morbide des idées noires : « Surtout, ne te laisse pas troubler, ne laisse pas le démon resser­rer ton cœur. C'est là la tentation des tentations. Quand il a mis la tristesse dans une âme, il a tout gagné. Au contraire, la joie est sa plus cruelle ennemie. Il sait qu'il ne peut rien contre une âme allègre, abandonnée, tandis qu'il entre facilement dans un cœur par le désespoir et le découragement. »

Est-ce Thérèse, est-ce sa petite Marie qui jette sur le papier ces lignes pressantes ? « Ta lettre du 30 juin m'avait fait de la peine. Tu ne sais donc pas comment il faut servir le bon Dieu largement, grandement, bonne­ment, sans contention d'esprit surtout. C'était le démon qui voulait te faire voir une perfection impossible pour te dégoûter entièrement de ton règlement de vie. Le service du bon Dieu se fait dans la joie, dans l'abandon, dans la confiance. On fait ce que l'on peut, ce que l'on sait lui être agréable, et Lui, Il fait le reste. Mais tout cela sans Inquiétudes. C'est un Père, tu sais, et le meilleur des Pères ; il ne nous met pas le couteau sous la gorge. La bonne volonté lui suffit. C'est elle qu'il couronne ; et même bien souvent IL récompense la bonne volonté de désirer accomplir une chose, alors même qu'on ne l'accomplit pas. Si tu savais comme sa miséricorde, sa bonté sont infinies ! »

Céline Maudelonde est durement frappée dans sa santé, dans celle de ses proches. A certaines heures, elle ployé sous le faix des angoisses, elle se plaint de ne plus savoir prier. Sa cousine compatit à l'épreuve. Elle a maintes fois passé par là. Elle peut en dire le prix :

« La maladie ! il n'y a pas de meilleure conductrice pour aller à Jésus. J'en ai fait la douce expérience bien des fois ; mais c'est surtout l'abandon qui attire ce Divin Maître dans les âmes. Quand il voit une âme dire Fiat à tout, c'est le moment où il se donne à elle avec le plus de bonheur. » — « Quelquefois, il m'arrive, lorsque je ne puis rien dire au bon Dieu, de prendre mon chapelet et, sur chaque grain, de redire à Jésus que je l'aime. A la fin, je me sens toute pleine d'amour. Mais la souffrance, mais les fiât répétés ! Oh ! la plus belle des prières, surtout lorsqu'elle sort d'un cœur oppressé, angoissé ! »

Le plus touchant, quand on se remémore le tremble­ment de Marie Guérin devant le mystère eucharistique, et la fameuse lettre du 30 mai 1889 où Thérèse se faisait auprès d'elle l'apôtre inspirée de la Communion fré­quente, c'est de la voir maintenant jouer le même rôle encourageant avec cette dialectique du cœur que n'arrête aucun obstacle.

Le document serait trop long à reproduire. Il démolit de façon péremptoire l'objection d'indignité et montre dans l'Hostie non pas la récompense, mais la source première de la sainteté. Vraiment, le « petit Docteur » n'avait pas perdu son temps auprès de son humble disciple. Celle-ci va jusqu'à reprendre ses comparaisons familières. Jouant aimablement de la tendresse de la maman pour ses deux fillettes, elle la provoque douce­ment aux vertus de l'enfance :

« Tu as sous les yeux des modèles de ce que tu dois être avec le bon Dieu. Tes petits enfants, ce sont de véritables petits maîtres. Etudie sérieusement, attentivement, leurs sentiments, leurs mouve­ments vers toi, et tu en tireras des déductions charmantes et pro­fondes pour ton âme... Abandonne-toi de même à l'amour du bon Dieu. C'est Lui qui a formé le cœur des mères, et ton amour pour eux n'est qu'un écoulement du sien. Il fait pour toi ce que tu fais pour tes enfants. Endors-toi sur son cœur dans tes peines. »

Quant aux fautes et aux imperfections de tout genre, inutile de les ressasser aigrement avec amertume ou dépit. « Il se peut qu'il y ait des fausses notes dans l'exécution de ton morceau, mais, dis-moi, si ta petite Marguerite, à une occasion quelconque, te jouait un morceau de musique qu'elle aurait appris pour te faire une surprise, si elle se troublait et ne jouait pas parfai­tement, lui en voudrais-tu ? Lui en ferais-tu des reproches ?... Eh bien ! ma Céline, le bon Dieu a un cœur encore plus tendre que celui des mères... »

Inutile d'allonger les citations. Nous constatons à notre tour que la Carmélite a bien appris son morceau et qu'elle rend sans fausses notes la pensée thérésienne. Pour l'élève effacée et modeste comme pour sa presti­gieuse maîtresse du noviciat, se peut-il plus bel hommage ?

Une cruelle épreuve ne tarderait pas à déchirer le cœur si filial de Soeur Marie de l'Eucharistie. Au cours de l'année 1899, la santé de Mme Guérin s'altéra dange­reusement. Elle fit face au péril en toute sérénité. Depuis l'entrée de sa benjamine au cloître, sa piété, déjà vive et sincère, avait pris plus de profondeur. On a gardé d'elle, à l'adresse d'une de ses amies, un règlement de vie qui la montre experte en ascétisme et douée d'un réel don de pénétration des âmes. Visiblement, la main divine la préparait pour l'éternelle rencontre.

Une cure faite en juillet, à Royat, n'apporta qu'une amélioration superficielle. Le 29 janvier suivant, une attaque d'influenza, minant sournoisement un organisme déjà débilité, la mena rapidement aux portes du tombeau. Elle accueillit la mort avec sa douceur coutumière. Deux jours auparavant, son gendre, dans un effort désespéré pour la sauver, lui ayant fait aux jambes des applications de sinapismes, la réaction fut atroce. Après une longue insomnie, elle fit cette confidence :

« Je souffrais beaucoup, mais ma petite Thérèse m'a veillée avec tendresse. Toute la nuit, je l'ai sentie près de mon lit. A plusieurs reprises, elle m'a caressée, ce qui m'a donné un courage extraordinaire. » M. l'abbé Ducellier, curé de Saint-Pierre, qui lui administra les derniers sacrements, déclarait par la suite : « Depuis « vingt-cinq ans que je suis prêtre, jamais je n'ai vu « recevoir les secours suprêmes de la religion avec une « piété aussi angélique. »

Elle passait des heures entières à étreindre son crucifix, répétant avec une foi communicative: « Venez, mon Jésus, venez... Que je suis heureuse de mourir! Oh ! non, je n'ai pas peur de la mort. » Apercevant à son chevet une Sœur tourière du Carmel envoyée par Mère Marie de Gonzague, elle lui dit dans un sourire : « Sœur Marie-Elisabeth, il me semble que je vois en vous ma petite Marie et que toute la Communauté m'assiste en ce moment. »

 

Le 10 février, elle reçut le bon Dieu en viatique et gagna, ainsi que son mari, l'indulgence du Jubilé.

Quand elle sentit sa dernière heure approcher, elle demanda humblement pardon à tous, notamment à ses domestiques ; elle se fit apporter ses plus chères reliques : une croix que Thérèse avait reçue pour sa première Communion, et le cierge de Profession de Sœur Marie de l'Eucharistie. Mêlant son holocauste à celui de sa fille, elle s'écria : « Mon Dieu, je vous renouvelle mon sacri­fice, je vous donne une seconde fois ma petite Marie. » Puis, après un temps de recueillement pour former ses intentions finales : « Mon Jésus, je vous aime, Je vous offre ma vie pour les prêtres, comme ma petite Thérèse de l'Enfant-Jésus. »

 

Jusqu'au bout, un léger sourire flotta sur ses traits décomposés. Elle s'éteignit enfin en un dernier geste de prière. C'était le mardi 13 février 1900, en la fête de l'Agonie de Notre-Seigneur. Elle allait avoir cinquante-trois ans.

Le coup fut cruel pour le cœur si aimant de Sœur Marie de l'Eucharistie dont la santé s'en trouva momentanément altérée. Depuis son entrée au Monastère, elle s'était tellement habituée à s'ouvrir à sa mère comme à rece­voir ses confidences ! Elle se réfugia dans sa dévotion favorite au mystère de Gethsémani. Quelques signes, audacieusement sollicités, la convainquirent que la douce disparue s'était promptement évadée des flammes du Purgatoire. Elle trouva la paix totale dans l'intégrale acceptation du sacrifice. Ne fallait-il pas qu'elle se consa­crât tout entière à consoler, de ses délicatesses, la soli­tude paternelle ?

Ce deuil prématuré privait M. Guérin de la compagne attentive et ingénieusement dévouée en son volontaire effacement, qui avait su faire à sa vie surchargée de travaux et de responsabilités un décor d'affection et de beauté. S'il ressentit douloureusement le vide immense de son foyer. Il ne se laissa pas désemparer par l'évé­nement.

« Dieu peut nous éprouver, nous pressurer, écrivait-il, nous l'aimerons quand même. »

La noblesse de son espérance transparaît dans les lettres qu'il adressait alors en réponse aux encoura­gements de sa Carmélite : « A l'heure même de la séparation, j'ai dit : Mon Dieu, c'est un abîme sans fond que vous ouvrez dans mon cœur. Votre amour seul peut le combler... Je goûte une paix, une consolation en moi-même, qui me rend presque heureux. Dieu me fait voir à chaque Instant sa main qui me soutient, me dirige, et, à chaque instant aussi, je m'écrie : Ah l que Dieu est bon l Je bénis la souffrance et je la demande presque, parce qu'à certains moments elle me fait voir Dieu. »

Sa fille Carmélite est la première à se réjouir d'une telle ascension : « Papa, écrit-elle à Marcelline Husé, est toujours éprouvé par la souffrance qui ne le quitte jamais, on peut le dire. Mais sa résignation est toujours aussi grande, et son amour pour le bon Dieu bien édifiant. A son dernier parloir, il nous a bien émues en nous parlant de cet amour. Jamais nous n'avions entendu parler avec autant d'ardeur et de conviction : O mes enfants, nous disait-il, demandez l'amour... Poursuivez-le jusqu'à ce que vous l'obteniez... et enfin mourez d'amour. L'amour du bon Dieu envahissait tellement son cœur qu'il ne pouvait retenir ses larmes, et des sanglots lui échappaient. Il nous a parlé ainsi plus d'un quart d'heure sur la bonté du bon Dieu. »

Ses proches n'en regrettent pas moins son isolement. Ils insistent — et Marie y va de toute son autorité de Car­mélite — pour que, domptant sa répugnance à imposer aux siens un exode et une cohabitation qui pourraient gêner leur vie conjugale, il accueille à Lisieux le foyer de sa fille Jeanne. La maison endeuillée de la rue Paul Banaston ne tardera pas à retrouver son habituelle animation. Le Docteur La Néele, quittant son cabinet médical de Caen, vint, en 1900, s'y établir avec son épouse. Ce rajeunissement contribuera par la suite à mettre dans la vieille demeure une note de mondanité dont M. Guérin lui-même, satisfait de retrouver un intérieur, s'accommodera sans trop de peine.

Le 19 avril 1902, Mère Agnès de Jésus succéda comme Prieure à Mère Marie de Gonzague. Sœur Marie de l'Eucharistie, qui vouait à la « Petite Mère » de Thérèse un attachement presque passionné, tressaillit de joie à cette nouvelle. Son âme parfois craintive postula jusqu'au bout une direction méticuleuse et quasi maternelle, au sens le plus humain du terme. Les fréquentes défaillances de sa santé aggravèrent ce besoin du cœur. Dès 1899, elle se vit hors d'état de suivre, en sa stricte observance, la Règle austère du Carmel. Cette impuis­sance excitait ses alarmes. Elle souffrait de se sentir incapable et inutile. Elle s'accusait d'être un poids mort pour la Communauté. Quand on tentait de l'apaiser en lui représentant qu'elle en constituait en fait l'insigne bienfaitrice, elle se récriait : « Je veux bien être une petite bienfaitrice de mes Sœurs en attirant sur elles, par mes vertus, tous les bienfaits du Ciel ; mais je ne veux pas l'être pour avoir le droit de manquer à la pauvreté et à la mortification. Si je ne suis pas la Règle, je préfère en avoir l'humiliation, comme si je n'avais rien apporté au Monastère. »

D'année en année, les crises se faisaient plus aiguës et plus menaçantes. La malade garde son sang-froid. A l'école de la douleur, elle se dépouille du romantisme facile avec lequel prédicateurs et épistoliers traitent trop souvent du mystère de la croix. L'expérience donne du poids à ses réflexions : « Je ne suis pas une âme à désirer la souffrance, non, mais à l'accepter lorsqu'elle arrive et à m'en réjouir pour la gloire du bon Dieu. »

Cette modestie nous rassure. Elle écrira encore à sa cousine Maudelonde : « Ne pas faire sa volonté mais celle de Dieu, c'est là l'unique joie. Oui, ma petite Céline, j'ai bien souffert, mais le bon Jésus m'a gâtée. Il m'a fait trouver une telle paix dans la souffrance que je regarde ces deux mois qui viennent de s'écouler comme les plus beaux et les plus doux de ma vie. Et cela sans aucun mérite de ma part. Jésus me portait dans ses bras. Je n'avais qu'à me laisser porter. A chaque instant, mon bonheur consistait à faire la volonté de Dieu, à accepter ce qu'il m'envoyait.»

A la fin de juillet 1903, une toux sèche, rebelle à tout traitement, dénonça le réveil agressif du bacille qui sommeillait en elle depuis la grippe infectieuse contractée dix ans plus tôt. La tuberculose prolongera, vingt et un mois durant, son travail de sape, avec des alternatives d'amélioration et de crise qui multiplièrent pour la jeune religieuse les occasions d'acquiescer à la volonté divine. Ce mal « aristocratique », comme d'aucuns l'ont qualifié, qui semble frapper de préférence les êtres d'élection et ronge les corps en épargnant, voire en affinant la lucidité des âmes, se révèle à l'expérience une incompa­rable école d'abandon. Il comporta pour Marie Guérin un luxe inédit de douleurs physiques. Elle avait foi en la science des docteurs. Ils le lui firent payer cher. Son père manda à son chevet une sommité médicale de l'Uni­versité de Paris, qui, essayant un remède nouveau, lui fit des injections répétées de sérum de cheval. Le résul­tat le plus clair fut une éruption d'abcès énormes qui torturèrent cruellement la patiente et dont, à deux reprises, elle faillit mourir. Elle se montra, aux mains des praticiens, d'une exemplaire endurance.

D'une main fatiguée, au crayon, elle envoie encore à sa fidèle correspondante ses impressions et ses conseils : « Je ne puis te raconter ces six mois de maladie ; ce serait trop long. J'ai beaucoup souffert. Si seulement j'avais bien souffert pour le bon Dieu ! Car il n'y a que cela qui durera éternellement, les souffrances bien supportées. »

En union avec M. Guérin qui s'est vivement intéressé à une oeuvre de réparation sacerdotale et offre à cette fin les crises aiguës d'une santé ébranlée, elle aime consa­crer au clergé le trésor de ses mérites. Elle se rappelle aussi le mot de sa mère qui l'invitait jadis dans ses épreuves d'adolescente à regarder plus bas qu'elle, vers les humbles de ce monde :

« Je vois, écrit-elle à sa sœur Jeanne, ces pauvres ou­vrières seules du matin au soir dans leurs longues maladies. Une voisine vient de temps en temps, deux fois par jour peut-être, leur donner le nécessaire, puis c'est la solitude complète pour le reste de la journée. Ou bien je vois les pauvres malades dans les hôpitaux, plus ou moins bien traités, n'ayant pas un cœur ami qui vienne les consoler. Et alors je pense que, même dans ma pauvreté, même dans mon épreuve, je suis plus heureuse qu'eux. »

Une pensée encore la réconforte, cette « dévotion au moment présent » que Thérèse a chantée dans son beau cantique : Rien que pour aujourd'hui. Elle veut même demeurer jusqu'au bout celle « dont la grâce est d'amuser les autres », et elle ose réclamer pour étrennes la voix de son père enregistrée en bonne et due forme sur disque de phonographe, dans cet air de Barbe-Bleue qui faisait trembler Thérèse enfant, et qui, avec l'Histoire d'une Ame « est en train de faire son tour du monde ».

Cette boutade ne l'empêche pas de confier à Mère Agnès de Jésus : « Ah ! ma Mère, puisqu'on me dit que j'aurai d'autant plus de capacité pour jouir, après cette vie, que j'en ai eu pour souffrir ici-bas,, j'aurai donc une belle place au Ciel, car, vraiment, j'ai beaucoup souffert sur la terre ! Je ne sais pas si j'ai bien souffert, je sais seulement que la paix la plus grande règne au fond de mon âme. Il me semble que Thérèse me communique ses sentiments, et que j'ai son même abandon. Oh ! si je pouvais comme elle mourir d'amour ! Ce ne serait pas étonnant puisque je suis entrée dans la Légion des petites victimes qu'elle a demandées au bon Dieu. Ma Mère, pendant mon agonie, si vous voyez que la souf­france m'empêche de faire des actes d'amour, je vous en con­jure, rappeliez-moi mon désir. Je veux mourir en disant à Jésus que je l'aime. »

Elle n'a pas la présomption de courir au-devant de l'épreuve. Le « dolorisme » n'est pas son fait. Elle reste en cela fille de Thérèse. M. Guérin s'étant mépris sur les termes mystiques d'une poésie composée pour elle par Mère Agnès de Jésus, elle se hâte de le rassurer. Non, elle n'a nullement sollicité la croix ni appelé le Ciel. L'offrande à l'Amour Miséricordieux est d'une tout autre essence : « La règle de ma vie a toujours été de laisser faire le bon Dieu... d'être insouciante comme le petit enfant entre les bras de sa mère. »

La maladie est pour la nature un exercice de morti­fication. Chez qui s'y prête généreusement, elle assouplit, elle désagrège, elle broyé lentement l'amour-propre. Sœur Marie de l'Eucharistie soupçonne Mme Guérin de lui avoir ménagé cette austère discipline :

« Pourquoi ? Ah ! parce qu'elle était l'humilité même et qu'elle ne craignait qu'une chose pour ses enfants : l'orgueil, [a domination sur les autres. C'était une des dernières recommandations qu'elle a faites à notre Mère à mon sujet : Ah ! surtout, ma Pauline, veille bien sur Marie, qu'elle ne soit pas orgueilleuse ! Aussi a-t-elle trouvé tout naturel de m'envoyer une maladie qui me tient dans l'humi­liation, qui fait que je suis assujettie à toutes et que je ne puisse me croire plus ou autant que les autres. »

Le 15 janvier 1905, en la fête du Saint Nom de Jésus, la malade annonce elle-même à sa famille qu'elle a été administrée : « Je viens de recevoir l'Extrême-Onction. Je suis bien heureuse et dans une grande paix. Que la lettre de Papa m'a fait plaisir ! Ne croyez pas que j'aie peur de la mort ; je suis très abandonnée au bon Dieu, je ne désire ni vivre ni mourir,.. Ma petite Mère veut que je vous bénisse. »

Le 10 mars, un billet griffonné au crayon exprime encore à la famille l'affection du petit benjamin qui veut faire la gloire de son Papa et de sa Maman en devenant une sainte, en suivant les traces de sa chère petite Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, qui est pour elle un véritable Ange Gardien, la guidant à chaque instant et lui prouvant son amour par toutes sortes de petites délicatesses qui ne peuvent venir que du Ciel. »

M. Guérin suivait avec angoisse les progrès de la consomption. Finies les heures célestes qu'il passait au parloir avec sa Carmélite ! Chaque visite au Tour pour prendre le bulletin de santé lui causait un véri­table déchirement. Quand il sentit le trépas approcher, il eut l'admirable courage d'annoncer lui-même à sa fille la libération toute proche. C'était le 14 avril 1905, en la fête de Notre-Dame de Compassion. S'inspirant de la liturgie du jour, il fit passer à la mourante ce billet d'adieu :

« Mon bien-aimé petit Ange, je te bénis et je te remercie de tout le bonheur que tu m'as donné... Ne crains pas de m'attrister ; j'ai communié ce matin ; Notre-Seigneur m'a fortifié, et je t'ai donné mon dernier baiser sur son Cœur adorable.

« Que Marie, Mère des douleurs, te prenne entre ses bras et te retire de cette misérable vie ! Que Jésus te donne enfin la récom­pense qu'il t'a préparée dans les cieux, et qu'il paie par des joies ineffables, toutes tes souffrances d'ici-bas !

« Sois sûre, ma chérie, qu'après le premier déchirement passé, mon cœur exultera de te savoir dans la gloire... J'ai senti cela à la mort de ta mère. Dieu venait comme un ravisseur saisir sa proie, et répandait en même temps sur nous ses plus suaves consolations. Il semble qu'il veut les prodiguer pour se faire pardonner...

« Ma chérie, ma petite bien-aimée, épouse de Jésus, portrait vivant de ta mère, je t'embrasse de toutes les forces de mon âme, et je baise la main du Seigneur avec amour et résignation ».

Ton père.

 

Le dénouement eut lieu ce matin même à dix heures et quart. Sœur Marie de l'Eucharistie était âgée de trente- quatre ans et sept mois. Elle avait toujours éprouvé une. répulsion instinctive devant le mystère de la mort. Elle avait supplié sa Thérèse de l'aider à franchir sans trouble le grand passage. Elle fut exaucée au delà de toutes ses espérances. Son calme, sa sérénité, frappèrent les assis­tantes au point que, neuf ans plus tard, un des témoins, Mère Isabelle du Sacré-Cœur, en parlait encore avec attendrissement : « Quand on a vu mourir Sœur Marie de l'Eucharistie, on ne peut plus avoir peur de la mort. »

On avait apporté dans l'infirmerie la statue miracu­leuse de la Vierge du Sourire. A sa vue, le visage de l'agonisante s'illumina d'un reflet du Ciel. Elle lui tendit les bras. « Oh ! qu'elle est belle ! »

Plus l'instant décisif approchait, plus ses aspirations se faisaient véhémentes : « je ne crains pas de mourir ! Oh ! quelle paix ! Il ne faut pas avoir peur de la souf­france... Il donne toujours la force... Oh ! que je voudrais bien mourir d'amour ! d'amour pour le Bon Dieu ! »

Son désir fut comblé. Elle expira, comme Thérèse, dans une dernière prière : « Mon Jésus, je vous aime! » L'élève rejoignait au Ciel celle qui avait été sa Maîtresse en sainteté, cependant que sa dépouille mortelle reposerait près de la sienne, là-bas, au flanc de la colline où s'étage, parmi les bouquets d'ifs et les haies de troènes, le pitto­resque cimetière lexovien.

Encore sous le coup de l'émotion, le 24 avril suivant, la Prieure confiait ses impressions dans une lettre adressée à Léonie, religieuse à la Visitation de Caen : « Ah ! chère sœur, que j'ai souffert ! SI tu savais ! Je suis plutôt soulagée maintenant que je sais ma petite Marie heureuse et déli­vrée. Ses derniers jours, surtout la dernière nuit que j'ai passée tout entière près d'elle, j'avais le cœur déchiré... Elle a fait une mort de sainte. C'était absolument céleste.

« Nous t'enverrons la photo de notre petite Marie. Qu'elle était jolie ! Toute la ville est venue la voir. Elle avait l'air d'un ange. A l'inhumation, il y avait tant de monde que la chapelle était trop exiguë. Nos parloirs et la sacristie étaient pleins. Jamais, pour aucune cérémonie, on n'avait vu cela. »

Outre l'hommage rendu à la défunte, cette affluence témoignait à la fois de l'estime qui entourait sa famille et de l'attrait surnaturel que valait au Carmel la renom­mée croissante de Thérèse.

 

Le 6 mai 1905, Mère Agnès de Jésus se vit confirmer en charge pour un nouveau triennat. M. Guérin se réjouit de cette réélection, lui qui se considérait comme le père nourricier de la Communauté et qui, non content de lui prodiguer les largesses en cours d'année, s'honorait d'en boucler libéralement, en fin d'exercice, le budget toujours déficitaire. Il fallait vivre, en effet, de maigres revenus grossis de quelques aumônes, ce qui, compte tenu de l'entretien et de la réparation des bâtiments, laissait annuellement un trou de dix mille francs. L'acquit­tement d'une telle somme à l'époque du franc-or n'était pas sans mérite.

Le châtelain de La Musse ne s'en tenait pas là. Pour rendre plus étroits les liens qui l'attachaient à l'Ordre de la Vierge, il avait fait Profession dans son Tiers-Ordre, le 11 septembre 1901, sous le nom de Frère Elie du Saint-Sacrement. Il entendait que cette filiation ne fût pas platonique. Ayant appris que les religieux du Mont Carmel sollicitaient les offrandes des catholiques, pour élever autour du Monastère un mur d'enceinte qui les protégeât de l'envahissement et des déprédations des infidèles, il fut des premiers à souscrire généreusement : « C'est mon devoir, déclarait-il, je suis fils du Carmel. » L'esprit de pauvreté qu'il pratiquait pour lui-même lui avait inculqué « l'intelligence du pauvre » et multi­pliait entre ses mains les moyens de soulager toute misère.

Quand sévit sur notre pays la persécution, le vieux lutteur se sentit doublement atteint dans son amour de l'Eglise et de la Patrie. Les décrets d'expulsion qui, par charretées, expédiaient aux frontières les Congrégations enseignantes et menaçaient de plus en plus les contem­platifs, le frappèrent personnellement au cœur. En 1903, il avait aidé de ses conseils et de ses démarches Mère Agnès de Jésus qui avait cru prudent de préparer à ses filles, pour l'éventualité d'un départ forcé, une position de repli. Le Docteur La Néele avait loué à cette fin en Belgique, dans la Province de Malines, une propriété sise à Weestmeerbeck. La Providence ne permit pas que le Carmel appelé à de telles destinées fut frappé d'exil, mais M. Guérin, qui avait dirigé de près cette affaire et pris le bail à sa charge, n'en suivit pas moins d'un œil angoissé les progrès de l'anticléricalisme qui préludait par ses ruines morales aux sinistres que la guerre mon­diale accumulerait sur notre sol.

Cette sympathie agissante pour la Communauté de la rue de Livarot induisit-elle l'Oncle de Thérèse à appuyer les efforts entrepris pour introduire la Cause de la petite Reine ? il s'en faut de beaucoup. Il gardait certes, au fond de l'âme, le culte de l'idéale enfant dont il avait tant de fois admiré les vertus. Il se faisait toutefois une autre Image de la sainteté canonisée. Sous l'influence des préjugés ambiants, il la voyait auréolée de charismes extraordinaires, escortée de macérations sensationnelles et d'exploits fulgurants. Il était trop essentiellement pru­dent pour tenter à cette occasion te risque d'un procès en Cour de Rome et s'exposer à un échec dont se gausseraient peut-être les clubs et les salons normands. C'est un fait qu'il n'encouragea nullement les démarches menées en ce sens. Quand la publication de l'Histoire d'une Ame et l'écho des premiers miracles commencèrent à défrayer la chronique lexovienne. Il en éprouva même une impression d'agacement qui lui inspira un moment le projet de quitter la ville. S'il ne donna pas suite à ce premier mouvement, il n'en persista pas moins, sous l'influence de Jeanne et de Francis La Néele, à douter du succès d'une entreprise que les mondains taxaient volontiers d' « histoire de nonnes », et qui ne laissait pas de troubler quelque peu la quiétude de sa retraite.

Quelles que fussent ses hésitations à ce sujet, il ne quittera pas cette terre sans avoir pu pressentir la gloire naissante de Thérèse. En 1907, pour la première fois, un chapitre de la Pluie de Roses est annexé à l'Auto­biographie.

Le 8 mai 1908, jour même de son élection, la nouvelle Prieure du Carmel, la Jeune Mère Marie-Ange de l'Enfant-Jésus, demandait à son Evêque l'introduction de la Cause de la Servante de Dieu. « Nous attendions cette requête », répondit avec bienveillance Mgr Lemonnier.

Au début de 1909, le Très Révérend Père Rodrigue de Saint-François de Paule, Carme déchaussé de Rome, était promu Postulateur, et Mgr Roger de Teil, vice-postulateur en France. M. Guérin trouva à part lui cet empressement peu raison­nable ; mais il était dit qu'en cette éblouissante aventure la raison perdrait tous ses droits. Dieu se jouerait des calculs et des prévisions de la sagesse humaine. L'hon­nête pharmacien qui avait salué sa nièce de l'appel­lation de « petite fleur privilégiée », le jour où, à titre de tuteur, il avait autorisé son entrée au cloître à quinze ans, ne connaîtrait qu'au Ciel à quel point il avait été bon prophète et que cette pure enfant experte à s'effacer deviendrait rapidement, au jugement d'un Pape, « la plus grande Sainte des temps modernes ».

M. Guérin eut un rôle plus actif dans l'expansion du culte de la Sainte Face dont le Carmel de Lisieux se ferait l'ardent propagateur. Cette dévotion avait surgi en lui à la lecture de la vie du « Saint homme de Tours », M. Du­pont. Il fit placer l'auguste image dans la Cathédrale Saint-Pierre, avec une lampe sans cesse entretenue par ses soins, il en avait chez lui une émouvante copie, et c'est devant les traits sanglants du Christ torturé qu'il réunissait les siens pour la prière en famille.

Quand parurent les premiers travaux sur le Saint Suaire de Turin, tant par goût scientifique que par conviction d'apologiste, il se passionna pour ce genre d'études. Il conta à sa fille au parloir les remous provoqués dans le monde des savants par les découvertes photo­graphiques qui accompagnèrent l'ostension de 1898. En 1902, il se procura l'ouvrage de Paul Vignon sur Le Linceul du Christ ; il le prêta à Sœur Geneviève que ce sujet attendrissait et captivait tout ensemble, et qui mit désormais tout son art à peindre trait pour trait le Visage du Sauveur. Trois ans plus tard, il fit venir, à l'intention de sa nièce, une reproduction intégrale du Saint Suaire, portant cachet de l'Archevêque de Turin et du Baron Antonio Mansio, Président de l'Exposition d'Art Sacré. Telle fut l'origine du tableau pathétique de Céline, qui devait arracher à Pie X un cri d'admiration et qui, répandu à des millions d'exemplaires, populariserait sous tous les cieux la poignante image. Après avoir tant contribué à l'élaboration de ce chef-d'œuvre, M. Guérin mit toute sa piété à en assurer la diffusion, ce qui lui fournit l'occa­sion d'exhaler, en des lettres d'une belle élévation, son amour pour la Passion du Christ et pour le Sacerdoce qui en prolonge le sacrifice.

 

Avec les ans, la dévotion du vaillant chrétien se faisait plus tendre. « Oh ! mes pauvres enfants, confiait-il un jour, c'est fini ! Je ne peux plus faire mon chemin de croix : je pleure trop, cela me rend malade. »

Précocement vieilli, la pensée de la mort s'imposait de plus en plus à lui. Elle ne l'effrayait pas. Dans le déclin de sa santé, il ne regrettait que son impuissance à servir encore par la parole ou par la plume la cause qu'il avait tant aimée. « Jésus sait bien qu'il est ma vie et mon tout, mais je pleure de lui être si indifférent !... et pourtant je voudrais mourir pour Lui ! » il se résigne d'ailleurs à cette Incapacité d'agir dans laquelle il voit la forme la plus raffinée du détachement. C'est dans cet esprit qu'il écrit à ses Intimes :

« Je vous souhaite autant de bonheur qu'on peut en avoir sur la terre. Moi, je n'en ai pas d'autre que de faire la volonté de Jésus qui rie veut humilié, souffrant et privé de Lui ! »

Depuis plusieurs années, M. Guérin était sujet à une grave affection hépatique compliquée de rhumatisme articulaire aigu. Doué d'une indomptable énergie, entouré des soins éclairés de sa fille et du Docteur La Néele, il avait victorieusement repoussé plusieurs assauts du mal. Une crise plus violente le terrassa. Il demanda de lui-même les Sacrements de l'Eglise et l'Indulgence du Tiers-Ordre qu'il reçut en peine con­naissance. Dans l'excès de ses tourments, on l'entendait gémir : « Appelez-moi, Jésus ! » Ce furent ses dernières paroles. Il expira saintement en sa demeure de la rue Paul Banaston, le mardi 28 septembre 1909, à dix heures trois quarts du matin. Il avait soixante-huit ans et demi.

Les obsèques eurent lieu le vendredi 1er octobre. L'immense vaisseau de la Cathédrale Saint-Pierre était rempli d'une foule recueillie où l'on remarquait tout ce que Lisieux comptait de notable et de chrétien, humbles et grands confondus dans un unanime hommage. La cérémonie religieuse fut d'une noble magnificence, mais c'est dans le corbillard des pauvres, et sur sa volonté expressément formulée, que M. Guérin gagna sa dernière demeure.

Pour respecter encore les dispositions testamentaires du défunt, l'inhumation se fit simplement, sans discours, mais le lendemain, La Dépêche de Lisieux, héritière du Normand, consacrait à son ancien rédacteur un magni­fique article nécrologique dont nous détachons ces quelques lignes.

« Nous pleurons en lui le plus sûr des amis, le plus discret des confidents, l'ami dont la porte nous était toujours ouverte, dont l'accueil souriant ne se démentit jamais au cours des dix-sept années que nous eûmes l'honneur de l'approcher, le conseiller d'expérience que, sachant sa profonde connaissance des hommes et des choses, nous aimions à consulter dans les circons­tances difficiles, et qui, obligeant à l'extrême, se faisait un bonheur d'être utile.

« Ce sont des choses qu'à travers les larmes nous nous plaisons à redire, car c'est un besoin du cœur d'acquitter cette dette de reconnaissance. Caractère ouvert, esprit délié, intelligence très cultivée, M. Guérin était en outre doué d'une énergie singulière qui forçait la confiance ; sa franchise parfois ressemblait un peu à de la brusquerie, mais il y allait d'un si bon coeur, et son désir d'être utile était si évident qu'au lieu de lui en tenir rigueur on lui savait gré de cette sorte de rudesse. C'est que, profondément religieux et n'obéissant qu'à sa conscience, M. Guérin n'admettait aucune transaction avec les principes. Nous avions d'ailleurs trop souvent éprouvé son libéralisme éclairé et sa largeur de vues pour ne pas accepter ses avis avec la plus respectueuse déférence.

« Homme du devoir, M. Guérin le fut avant tout. Dans une situation enviée, il multiplia les bienfaits autour de lui et Dieu seul peut-être sait à combien d'infortunes sa générosité vint en aide. Ce lui était un bonheur de faire des heureux : il était de ceux, trop rares, qui regar­dent comme les trésoriers de la Providence les privi­légiés de la fortune, et dont la devise est : Ce n'est que pour donner que le Seigneur nous donne...

« M. Guérin, est-il besoin de l'ajouter, soutenait de ses deniers toutes les bonnes œuvres et apportait son concours personnel à toutes les entreprises qui avaient pour but la gloire de Dieu et l'honneur de l'Eglise. L'ancienne fabrique Saint-Pierre eut en lui un trésorier dévoué ; le Comité de l'école chrétienne le comptait parmi ses membres les plus zélés, et la Conférence de Saint-Vincent de Paul n'en avait point de plus assidu.

« M. Guérin aimait à faire le bien, il l'a réalisé sous toutes les formes : par son exemple, par ses conseils, par son dévouement, par ses largesses. Que sa mémoire soit en vénération pour tous comme elle l'est pour nous-même. »

Le Docteur La Néele ne survécut que quelques années à son beau-père. Il décéda sans laisser de postérité, en la fête de saint Joseph, le 19 mars 1916. Seule Jeanne La Néele eut la joie de connaître ici-bas les triomphes thérésiens. Elle mourut à son tour, le 25 avril 1938, sous le toit de sa fille adoptive, à Nogent-le-Rotrou.

Dans le gracieux cimetière de Lisieux, une inscription signale au passant le monument funéraire de la famille Guérin. Solide et sévère, dominé par le signe du salut, il porte gravée la prière où resplendit la foi de plusieurs générations : O Crux, Ave, Spes unica... Le valeureux tertiaire, Frère Elie du Saint-Sacrement, se trouve avec les siens juste à côté des tombes carmélitaines où Sœur Marie de l'Eucharistie, exhumée en 1923, repose dans le caveau occupé jadis par la Sainte.

Dans l'allée inférieure, à quelques dizaines de mètres, émerge des bouquets de thuyas, l'austère croix de granit à l'ombre de laquelle, en 1894, M. Guérin avait voulu regrouper, auprès du cercueil de M. Martin, celui de son épouse et de leurs quatre enfants précocement disparus.

La statue de Thérèse domine le décor. Elle semble couvrir de sa tendresse et de sa prière tous ceux qui, rue Saint-Blaise, aux Buissonnets, à la Place Saint-Pierre, entourèrent la petite Reine de leur vigi­lance et de leur dévouement. N'est-ce pas, en faveur de ses proches, la réalisation de la sublime prière qu'elle avait osé emprunter au Sauveur lui-même : « Mon Dieu, je souhaite qu'où Je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même. »