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Ms C 32r

Ma Mère, vous dire mon bonheur serait chose impossible, mon désir comblé d'une façon inespérée fit naître dans mon coeur une joie que j'appellerai enfantine, car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir ; jamais depuis des années je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, c'était comme si l'on avait touché pour la première fois des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli.

Je comprenais les obligations que je m'imposais, aussi je me mis à l'oeuvre en essayant de redoubler de ferveur. Il faut avouer que d'abord je n'eus pas de consolation pour stimuler mon zèle ; après avoir écrit une charmante lettre pleine de coeur et de nobles sentiments, pour remercier mère Agnès de Jésus, mon petit frère ne donna plus signe de vie qu'au mois de juillet suivant, excepté qu'il envoya sa carte au mois de novembre pour dire qu'il entrait à la caserne. C'était à vous, ma Mère bien-aimée, que le bon Dieu avait réservé d'achever l'oeuvre commencée ; sans doute c'est par la prière et le sacrifice qu'on peut aider les missionnaires, mais parfois lorsqu'il plaît à Jésus d'unir deux âmes pour sa gloire, il permet que de temps en temps elles puissent se communiquer leurs pensées et s'exciter à aimer Dieu davantage ; mais il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité, car il me semble qu'autrement cette correspondance ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie