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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Pottier. 20-23 février 1897.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Pottier. 20-23 (?) février 1897.

 

+Jésus                                   J.M.J.T.

 

       Ma chère petite Céline,

     Tu ne m'as fait aucune peine par ta dernière lettre, au contraire, je t'ai trouvée bien gentille et bien humble de bien vouloir t'en rapporter aux conseils de ta pauvre petite sœur.

     Je te laisse entièrement libre de ne pas m'envoyer quelques passages de ton journal. En effet le bon Dieu peut bien te demander ce petit sacrifice, qui satisferait peut-être ton amour-propre. Je comprends par­faitement ce que tu veux dire, ayant passé moi- [lv°] même par là. Il est certain que lorsqu'on envoie quelque chose, surtout lorsque ce sont ses pensées intimes que l'on communique, l'imagination travaille beaucoup, l'amour-propre s'y mêle entièrement et ce petit rien engendre une multi­tude de pensées vaines et vaniteuses. Et pendant ce temps qu'arrive-t-il? C'est que l'on ne s'occupe que de soi-même et que le bon Dieu est bien loin de notre esprit, Lui qui est si proche de nous dans notre cœur. Aussi ma chérie, si tu ressens tout ce que je viens de dire, ne m'envoie pas l'objet en question, cela te sera très méritoire, car quelquefois le désir est si fort que l'on a peine à se décider à faire [2r°] ce petit sacrifice que le bon Dieu demande. J'avoue que des sacrifices de cette sorte j'en ai eu beaucoup à faire, mais malheureusement, bien souvent j'ai été lâche...

       Hélas, ma chère petite sœur, que d'illusions sur ce sujet, j'en fais tous les jours l'expérience. Que de fois dans le monde j'ai été désabusée sous ce rapport. Quand j'écrivais mes pensées intimes à mon petit Carmel, je me figurais aussi comme toi que l'on allait trouver cela très beau, etc., m'ap­précier beaucoup... Tout cela ne se passe que dans l'esprit, c'est un amuse­ment pour lui et je me suis aperçue qu'ici on voit tant de belles choses, sous le rapport des âmes, que les [2v°] plus belles pensées, les plus beaux sentiments ne font pas ce que l'on s'imagine dans le monde. On est habitué à tout cela.

Seulement il y a une chose que ma petite Céline s'applique à tort, c'est le passage où il est dit qu'il vaut mieux ne pas se soulager en épan­chant son âme. Cela n'est pas du tout pour toi. Du moment que l'on retire du bien de cet épanchement on doit le faire. Ceci est dit pour les âmes qui seraient tout le temps à raconter leurs peines ou leurs joies dans le but simplement d'éprouver de la joie au cœur, et qui ne retireraient aucun bien de tous ces épanchements. Mais pour ma petite Céline ceci est fort utile, qu'elle m'en croie à ce sujet...

   Puisque tu as [3r°] bien voulu me demander conseil, tu vois que je ne te les marchande pas, les conseils, et je crois bien que tu vas être fatiguée de ton petit prédicateur. Cela ne fait rien, je vais encore continuer. Je voudrais bien que tu ne croies pas qu'il y a une si grande différence entre se confier ses pensées ou bien me montrer ce que tu as écrit. C'est exacte­ment la même chose et c'est très bien de se faire connaître même à sa meilleure amie. Le démon sait bien le profit que l'on retire de ces confi­dences intimes qui vous font avancer dans la vertu, aussi vous y fait-il trouver toujours des obstacles. Aussi que ce ne soit pas là une raison pour t'empêcher de me confier tes pensées, que ce soit pour l'orgueil [3v°] ou l'amusement de l'esprit; par sacrifice en un mot, c'est très bien mais pas pour l'autre raison.

       Veux-tu me permettre de te faire une petite question?... Je voudrais savoir quel profit tu retires de ton journal?... Réponds-moi, te fait-il aimer davantage le bon Dieu... ou bien n'est-ce pas pour toi une cause d'amour-propre, de complaisance en toi-même lorsque tu relis ainsi toutes tes pensées... Si je te dis cela, c'est parce que, pour moi, cela aurait été un sujet de complaisance, de vanité en voyant que je pense de si belles choses... j'aurais été incapable de le faire, à cause de cela. Mais tu sais, toutes les âmes ne ressentent pas les mêmes choses et il y en a d'autres à qui cela fait beaucoup de bien de communiquer ainsi ses pensées. Aussi je suis loin, de tous les [... ?...] même, de vouloir trouver à redire à ce que tu fasses ton journal. Je te pose simplement une petite question. Seulement je voudrais que ma chère petite sœur, puisqu'elle trouve bien moyen de faire son journal, trouve le temps aussi de faire une petite lecture spirituelle, tous les jours, d'un quart d'heure, même moins si elle le veut. Je trouve que cela est indispensable à l'âme, au milieu de la journée, de se retremper dans l'amour et la présence du bon Dieu. De même que le corps se réconforte par la nourriture [4r°] deux fois par jour et même plus quelquefois, il faut aussi que l'âme se réconforte par les bonnes pensées des Saints. Je veux parler d'une vie de Saint ou de quelque livre pieux qui parle de Dieu. Mais surtout de la vie des Saints. Cela donne de l'émulation à l'âme et lui permet d'être plus forte, plus recueillie. Te dire combien d'âmes pieuses dans le monde, de dames qui vont dans ce qui s'appelle le monde, ne manquent jamais de faire leur lecture spirituelle chaque jour et principale­ment lorsqu'elles vont à quelque distraction, théâtre, dîner, soirées, etc., elles ne partiraient jamais sans avoir lu avant quelque chose leur parlant de Dieu afin que cette idée de Dieu, cette présence de Dieu reste comme quelque chose de doux dans leur esprit. Ce qui ne les empêche pas d'être aimables, plus aimables que d'autres même, et de s'amuser dans ces dis­tractions, mais c'est une distraction plus douce, plus calme.

     En as-tu assez de mon sermon? Oh! oui, pauvre petite chérie, que je te plains d'avoir pris pour confidente et amie une petite sœur si prêcheuse !... Pardonne-moi, voilà le Carême et comme je vais être jusqu'à Pâques sans t'écrire je me dédommage. Je suis bien contente que tu sois entrée dans la Confrérie du Cœur Immaculé de Marie (Confrérie établie à Notre-Dame des Victoires à Paris). Ah! pour le coup nous devenons de plus en plus sœurs, puisque nous avons maintenant le même but : la gloire de Dieu et le salut des âmes. Oh! sauvons des âmes, ma chère petite sœur... N.S. a montré à Ste Gertrude la multitude des âmes qui tombent chaque jour dans l'enfer et à qui la miséricorde de Dieu ouvrirait les yeux si des cœurs charitables intercédaient pour eux... Ainsi tu le vois, par nos prières, nos sacrifices, nous faisons autant que les mission­naires qui courent à la conquête des âmes. Soyons généreuses et pro­curons la gloire de Dieu en sauvant des âmes puisque nous ne sommes créées absolument que dans ce but.

     Avant de te quitter, ma chérie, je vais à la fin de cette longue lettre te souhaiter un bon anniversaire (Céline Pottier aura vingt-quatre ans le 25 février). Que cette nouvelle année que tu vas commencer soit pour toi toute remplie de mérites et de grâces. En union avec toi, je récite souvent dans le jour la prière que tu dois dire maintenant aussi puisque c'est la prière de la Confrérie : O Très miséricordieux Jésus, plein d'amour pour les âmes, etc.

Un bon baiser à Bébé et le plus gros pour sa petite maman que j'aime beaucoup.

Ta petite Marie de l'Eucharistie
r.c.i.

Prie beaucoup pour moi en ce moment, je passe pour ma réception à la Profession. Demande au bon Dieu qu'il [3r°tv] veuille bien m'accepter et que je devienne bientôt une fidèle Epouse du bon Dieu.

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