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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Pottier. 17 mai 1896.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Pottier. 17 mai 1896.

 

J.M.J.T.     17 mai 96

 

Ma chère petite Céline,

       J'aurais bien désiré t'écrire plus tôt mais tu as sans doute su que j'avais été un peu souffrante, ce qui m'a empêchée de mettre mon désir à exécution. Maintenant je suis tout à fait rétablie, je viens te dire combien j'ai pensé à toi et t'ai suivie dans la circonstance douloureuse que tu viens de traverser. Notre [lv°] Mère m'a permis de t'écrire malgré la retraite car jusqu'à la Pentecôte nous sommes en retraite (retraite précédent la Pentecôte, qui tombe le 24 mai) et pendant ce temps il ne doit y avoir ni parloir ni lettres... mais pour cette circonstance, Notre Mère veut absolument que je vienne te dire combien j'ai été unie à toi.

       Ma petite chérie, tu es restée longtemps en face de la mort, me dis-tu, et tu y as appris à n'en pas avoir peur. Cela a dû te faire du bien à l'âme car tu as dû la nourrir de saintes pensées et de profondes méditations, et il me semble qu'après cela tu dois [2r°] être toute renouvelée et toute recueillie. Vois-tu, tous, dans n'importe quelle vocation, nous n'avons qu'un but : aller jouir de Dieu pendant toute l'éternité. Nous sommes tous sur la terre pour accomplir ce grand voyage et si nous aimions Dieu comme nous devons l'aimer, certes la mort ne nous ferait pas peur, nous la désirerions même, car lorsqu'on aime on ne désire qu'une chose, jouir et posséder celui qu'on aime. C'est pour cela qu'il faut beaucoup aimer Dieu et faire ses provisions pour ce grand voyage de l'éternité. Nous serons si [2v°] heureuses d'avoir souffert pendant la vie. Il faut que tout meure en nous pour être unie à Dieu, et nous n'avons qu'à surveiller notre nature, elle nous donnera de grandes occasions de mourir à nous-mêmes.

     Ma pauvre petite Céline, je te fais toute une dissertation sur la mort à soi-même, c'est que, vois-tu, je suis en apprentissage pour cette mort et malgré tout ce qui peut en coûter à la nature, on est tellement heureux de souffrir que je voudrais que le monde entier goûte mon bonheur. Et tous peuvent le goûter car il est à la portée de toutes les âmes. Fais-en l'expérience par toi-même. Lorsque tu as fait un sacrifice, ne te sens-tu pas heureuse, en paix, mais lorsqu'on a été infidèle, on se sent malheureux malgré que l'on se soit donné la satisfaction que l'on cherchait. Le bonheur dépend de soi et on le trouve dans le sacrifice...

       Mais assez causé de cela... J'ai vu ta petite fille (la petite Marguerite a été présentée au parloir par quelqu'un d'autre que sa maman; peut-être la famille Guérin, Mme Pottier étant retenue par un deuil familial). Te dire ce que nous l'avons trouvé gentille... un vrai petit bouquet. Mon voile blanc lui plaisait beaucoup sans doute car elle me regardait et me souriait à chaque instant. On aurait dit qu'elle comprenait que je l'aimais beaucoup. [lr°tv] Elle ne se serait pas trompée car tu sais combien cette petite âme m'est chère et me sera toujours chère. Tu dois être bien heureuse avec ce cher petit ange dont tu cultiveras l'intelligence pour le bon Dieu et certes, ce n'est pas cela qui lui manque, ses petits yeux indiquent qu'elle n'en est pas pauvre.

     Je te quitte, ma petite chérie, en te renouvelant toute mon affection qui ne date pas d'aujourd'hui comme tu le sais et qui va toujours croissant derrière mes bien-aimées grilles où je suis si heureuse. Je t'embrasse bien, bien fort. Un bon baiser à ma petite nièce (nièce à la mode de Bretagne : Marie Guérin et Céline Pottier-Maudelonde sont cousines germaines).

Ta petite sœur
Marie de l'Eucharistie
r.c.ind.

[2v°tv] Rappelle-moi au bon souvenir de ton mari et exprime-lui toute la part que j'ai prise à sa peine qu'il sait supporter si chrétiennement. Je le trouve bien admirable... Je comprends la peine que doivent éprouver ses parents et je pense bien à eux dans mes prières.

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