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De M. Guérin à Mère Agnès de Jésus - 10-22 mars 1909

 

De M. Guérin à Sr Agnès de Jésus, Pauline, sa nièce

10 Mars 1909

Mon petit Paulin chéri

Il y avait si longtemps que nous nous étions vus que notre dernier parloir a été bien rempli de nouvelles de toute nature. Ce qui m’a le plus intéressé ce sont les détails de votre cession de la Ste Face au bon Père Prévost. Quand vous m’aviez parlé de votre projet de cession je vous avais donné des conseils généraux sur les conditions à imposer. Entre autres celles de ne pas aliéner la propriété artistique et l’interdiction de faire quelque modification que ce fut sans votre assentiment.. Mais il y en avait bien d’autres que je vous aurais suggéré si vous m’aviez consulté sur l’acte à intervenir entre vous et le P. Prévost. J’ai toujours eu pour principe que entre un père et un fils et même entre deux saints les conventions doivent être … scellées et réfléchies, car on doit toujours compter avec la faiblesse humaine et sur les incertitudes de l’avenir.

Votre but était de créer une source de revenues à la Fraternité Sacerdotale. Vous deviez donc faire un acte en double, avec engagement réciproque, les deux parties parlant l’un au nom du Carmel et l’autre en celui de la Fraternité Sac. Le premier dictait ses conditions que le 2e s’engageait à suivre sous peine de rétrocession de l’objet donné. Et enfin prévoyant l’avenir, le cessionnaire réglait le sort du don en spécifiant son retour au Donataire dans le cas de la disparition de la Fraternité. Cette clause est plus nécessaire que jamais dans le temps troublé et de persécution où nous vivons, et en présence de la santé précaire du fondateur sur qui repose entièrement l’œuvre, et de l’absence presque complète des vocations qui seules pouvaient assurer sa perpétuité si le Fondateur venait à disparaître.

L’absence de cette clause peut faire tomber la perpétuité de la Ste Face entre les mains d’un prêtre schismatique ou d’un homme indigne quelconque contre lequel vous n’auriez aucun recours puisque vous n’auriez aucune pièce entre les mains.

Bien plus, la signature « Carmel de Lisieux pinxit » a disparu des nouvelles images. Quand nous nous sommes aperçu de cette de cette disparition nous avons été atterrés, ne pouvant trouver quel sentiment avait pu être l’inspirateur de cette suppression. En effet la signature d’un tableau ; d’une gravure fait partie intégrante de l’œuvre. Si quelqu’un me vend ou me donne un Raphaël ou un Poussin la suppression de la signature ne donnera aucun titre de plus à mon droit de possession, mais elle diminuera sa valeur. La reproduction de la photographie du St Suaire était presque impossible. Des artistes autrement habiles que Céline y avaient échoué, c’est pourquoi je la défiai de faire une œuvre valable. Quand son travail fut achevé je lui dis de ne pas en concevoir de l’orgueil car son succès n’était dû qu’à ses prières et à l’intervention de Thérèse. Il me semble que c’est la pensée qui se dégage de l’art.(icle) de

F.ois Veuillot. Cette suppression découronne l’œuvre et de plus c’est une atteinte à la ppté. artistique que vous vous étiez réservée.

Nous ne fûmes pas moins surpris d’apprendre que le P. Prévost à qui vous aviez accordé les privilèges d’éditeur à tous les ouvrages de l’ Histoire d’une Ame, ne vous eut pas même accordé la remise de dépositaire sur les images de la Ste Face

Je ne suis nullement surpris de ce qui arrive à l’un et à l’autre des contractants qui ne connaissent rien aux affaires du siècle et qui pensent plus au Bon Dieu qu’au Code. Le Père Prévost surchargé de soucis ne songe qu’à se procurer des ressources et tirer à lui toute la couverture vous croyant bien plus riches que lui, alors que vous êtes peut-être plus pauvres. Actuellement vos maigres ressources couvrent à peine la moitié de vos dépenses. Dans un avenir éloigné, après mes enfants, vous joindrez peut-être les deux bouts, mais d’ici là, et avec les incertitudes de l’avenir il ne vous est pas permis de ne pas veiller au grain. Il y a une dizaine d’années, vous aviez quelques relations, des petites industries et qques Carmels maintenant exilés pour vous venir en aide. Maintenant c’est fini et vous n’êtes pas libres comme le bon Père Prévost pour aller tendre la main sur tous les continents. Peut-être pense-t-il que je boucherai les trous de votre budget ? N’y comptez pas, mes chères enfants. Mes revenues diminuent ce qui n’est pas surprenant quand on est à la tête des Œuvres et le point de mire de ceux qui sont dans le besoin et cependant chez nous on ne voit ni festins, ni voyages.

En résumé je trouve qu’entre saints il est toujours facile de s’entendre surtout avec un saint comme l’excellent Père Prévost. Demandez-lui la rectification de vos conventions pour le présent et l’avenir et je considère que c’est un devoir de conscience auquel il ne voudra pas se soustraire d’autant plus qu’il n’a rien à y perdre.. Mais surtout de part et d’autre…

Commencer par régler tout votre arriéré de caisse et de marchandises avant de faire de nouveaux découverts et renouvelez ce règlement à la fin de chaque année. Je sais qu’il est difficile d’obtenir une réponse rapide du bon Père P. mais il ne faut plus tergiverser. Insistez d’une manière formelle, afin qu’il communique au moins ses observations ou qu’il vous les transmette par un de ses Pères.

Je t’embrasse ma chérie de tout mon cœur. Je pense que tu n’ignores pas que je garde la chambre chaque [fois ] que je suis malade d’une congestion pulmonaire comme l’année dernière et que j’ai bien du mal à écrire et à formuler mes pensées. Je ne sais quand j’irai te voir.

Ton oncle

I. Guérin

 

 

J’ai commencé cette lettre après mon parloir du 16 Mars. Je l’ai fait par bouts et depuis j’ai reçu de Céline le petit papier pour autoriser la Frat .Sacerd. à reproduire la Ste Face faite en 1905 et en terminant ainsi « Chaque image portera la mention suivante « Carmel de Lisieux

Pinxit » Je ne puis plus comprendre. Alors que vous avez écrit au moins 10 fois pour rétablir cette suppression. Vous auriez dû recevoir une explication au moins !!! 22 Mars 1909