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Sr Marie du Sacré Coeur à Sr Françoise-Thérèse - 12 Juin 1921

 Sœur Marie du Sacré Cœur à Sr Françoise Thérèse                                           

+ Jésus                                                                                    Dimanche 12 Juin 1921

 

Ma petite sœur chérie,

 

J'attendais aujourd'hui avec impatience, car je n'ai guère le temps de t'écrire en semaine, pour te satisfaire, ma petite sœur.

Tu te demandes comment Mgr a pu nous permettre une visite aux Buissonnets. C’était bien utile, je t'assure. Mgr désirait que le Carmel achète la maison Dauphin qui est près de celle des Buissonnets afin que l'on puisse abattre le mur à droite auprès de la salle à manger et qu'ainsi on puisse tourner autour comme de l'autre côté. Il voulait donc que notre Mère se rende compte par elle-même si c'était nécessaire. Mais notre Mère a trouvé que cela ne valait pas la peine de dépenser vingt mille frs pour cette maison Dauphin qui en vaut 4 mille tout au plus et qu'il fait 20.000 ! Donc nous avons gagné cette somme dans notre voyage. Il fallait aussi voir pour l'arrangement de la chambre. Jeanne nous ayant rendu le lit, alors Mère devait se rendre compte pour placer l'autel etc.etc.

Maintenant si tu veux savoir les impressions que cette visite m'a laissées les voici : Je ne savais comment remercier le bon Dieu de m'avoir tirée de la terre d'Egypte pour m'établir dans la terre Promise. Oh ! que tout me semblait vide et désert loin du Carmel! Au belvédère je me suis mise à la place qu'occupait notre bon père et je regardais la belle vue qui me découvrait au loin la campagne et la magnifique verdure car depuis près de 40 ans que j'ai quitté les Buissonnets (39 ans) tout a poussé et on ne peut plus découvrir le château Duchesne .Oui je regardais tout cela et tout cela me semblait un exil indéfinissable... Le jardin est bien entretenu et vraiment très beau mais le même écho d'exil s'y faisait entendre... Je me suis arrêtée avec bonheur devant le petit jardin de Thérèse, ses petites statuettes d'un sou placées dans sa petite crèche m'ont dit beaucoup au coeur. Oh ! aimable simplicité ! C'est cela qui touche plus que tout.- Sous le hangar on se croit encore jeune, les 2 crochets de la balançoire sont à la même place... Qu'est-ce que la vie ? un rêve ! Enfin nous avons visité tous les coins et recoins de la maison qui reluit de propreté - Dans ma chambre en passant devant la glace j'ai jeté un regard sur moi afin de pouvoir méditer plus profondément ces paroles du psaume : "La vie de l'homme est comme la fleur qui s'épanouit le matin et le soir est déjà flétrie."

Enfin nous avons repris le chemin du Carmel, avec quel bonheur !!! La supérieure de N. D. de la Miséricorde du refuge nous avait prêté sa voiture qui ressemble à une voiture de pri­sonnier.

Les personnes se détournaient pour la regarder passer.

Je ne voyais pas la belle heure d’être arrivée, j'avais peur d'un choc d'automobile qui nous eut jetées par terre, j'avais peur de tout. Bien sûr que je n'ai pas le goût d'aller à Rome. Nous sommes rentrées par la grande porte qui donne sur le jardin, auprès du hangar. Quand la voiture est entrée dans la clôture les sœurs étaient là, qui nous attendaient avec anxiété. O mon Dieu ! que je vous remercie de m'avoir cachée dans cet oasis de la vie religieuse !

Maintenant, ma petite sœur, il faut que je réponde à tes questions, car je vois bien qu'il n'y a que moi qui pense à tous ces petits détails.

J'ai dit à Sr M.de la Trinité de s'occuper des lettres de Mgr Gay, il faut faire trop de pas et de démarches pour les trouver.

Nous avons reçu le drapeau du Venezuéla mais je te dirai que nous sommes habituées à tout cela, nous en avons tant que pour moi je n'y pense guère. Tu vas dire que je suis blasée. C'est un peu vrai. Je n'ai de goût qu'à rêver aux trésors que le bon Dieu nous réserve là-haut, ou plutôt je n'ai de goût qu'à penser à Lui seul ! parce que Lui seul peut me contenter pleinement.

Je t'enverrai la notice sur le P.P. par Mme Lecourt.

Merci de ta lettre pour ma fête, petite sœur chérie, et de l'églantine. Les fleurs des champs me ravissent. Il y a une heure j'étais au jardin assise dans un coin du pré à regarder avec admiration la grande herbe qui se balançait si gracieusement au moindre souffle du vent. Comme toute la nature est pleine de poésie ! C'est le grand livre où le bon Dieu a écrit quelque chose de lui-même ! Quand le verrons-nous Lui, face à face ?

Adieu, ma petite sœur il est temps que je termine cette longue lettre.

Je t'embrasse bien fort et suis bien heureuse de te savoir pour trois ans encore sous la maternelle et sage direction de ta bien aimée Mère qui est si bonne pour toi.

Je te prie de lui présenter mes hommages bien respectueux et reconnaissants.

Ton aînée

Sr. Marie du S. Coeur

r.c.i.

 

La lettre jointe à la tienne est très intéressante, nous al­lons essayer d'avoir des détails précis.

Il parait que le chemin était pavoisé d'arbres chacun avait voulu y mettre du sien. Je crois que jamais la procession n'avait été de ce côté là.

J'oubliais de te dire que Melle Mikaëlle a fait un reposoir aux Buissonnets et que dimanche dernier la procession a parcouru les allées du jardin. Le St Sacrement a fait deux fois le tour du jardin ! Ensuite la procession est sortie du côté du hangar tout tendu de draps fleuris.

Je viens de me renseigner sur les lettres de Mgr Gay chère petite sœur, c'est impossible de vous les envoyer. Mère S.Prieure me dit que nous ne les avons qu'une fois et qu'on ne peut contenter les sœurs qui attendent toujours après, paraît-il.