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Sr Geneviève (Céline) à Sr Françoise Thérèse - 4 août 1924

Sr Geneviève de la Ste Face à sa sœur Françoise Thérèse

+ Jésus                                                                                   Carmel de Lisieux

                                                                                                     le 4 Août I924

Ma Léonie chérie, ma lettre n'est pas partie et comme j'ai un petit moment ce soir pendant le silence, je reviens avec toi, heureuse de te parler un peu du bon Dieu, car je ne t'ai fait jusqu'à présent que des commissions.

Je te parlai hier de mes travaux qui vont crescendo, je ne me reposerai qu'au Ciel, je crains que ma petite Thérèse ne m'emploie encore à lui aider à faire du bien sur la terre et à jeter ses roses, car je doute fort qu'elle se passe de moi !

Lorsque j'aurai fini mon apothéose je ferai ses deux portraits de grandeur nature, en peinture à l'huile : Thérèse aux roses et Thérèse portrait ovale afin de pouvoir avoir de grandes reproductions en couleur : demande au bon Dieu que je réussisse, car ce sera bien difficile et bien fatigant.

Au sujet de mes peintures j'ai eu une pensée qui m'a consolée et que je vais te communiquer car souvent on est porté à croire, à mesure qu'on avance en âge, que l'on recule dans la voie de la perfection et même dans l'amour du bon Dieu.

J'avais donc fini mon esquisse de l'apothéose, belle, exquise, je t'assure, on l'a décalquée pour l'envoyer à Rome: une esquisse bien faite est toujours jolie, l'imagination aidant, on augure ce que sera l'œuvre une fois terminée. Mon esquisse en était donc à ce point lorsque j'ai commencé l'ébauche en peinture. Alors oh ! alors je ne voyais plus que gâchis moi seule pouvais croire qu'il sortirait quelque chose de là, mais il devenait impossible de le montrer à personne et plus j'avançais plus l'œuvre semblait perdue.

J'ai vu là l'image du travail que Jésus opère dans notre âme. Quand on est jeune, on a quelquefois des grâces sensibles on sent de la ferveur de l'ardeur ; nos supérieure augurent une belle vie religieuse, elles sont fières de voir notre âme favorisée. C'est la belle esquisse...

Mais Jésus se met à couvrir la toile et plus il avance moins on comprend ce qu'il veut faire, l'âme alors se désole, les créatures, les supérieurs même quelquefois n'y comprennent rien ; on entre dans une voie d'humiliation intérieure et extérieure. Et c'est là le travail de toute la vie. Jésus n'achève nos œuvres qu'à notre dernier jour. Il l'achève tout à fait pour les petites victimes de son Amour qui espèrent tout de lui, pour d'autres, l'œuvre s'achève dans l'autre monde.

Voilà ma petite Léonie, je n'y vois plus et Matines vont sonner.

Ta Céline qui est heureuse de se voir toute livrée à Jésus sans voir ce qu'il fait en elle.