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Sr Marie du Sacré Coeur à Mère Agnès de Jésus - 19 mars 1924

Lettre de Sr Marie du Sacré Coeur à Mère Agnès de Jésus

 

19 mars 1924

+Jésus

Ma petite Mère chérie,

Vous me demandez mes pensées sur la béatification. Serai-je capable de vous les dire, mon âme est tellement exilée ! Il me semble que je ne puis ni penser ni jouir de rien. Je trouve pourtant  que c’est une grâce immense que le bon Dieu nous a faite en nous donnant une telle sainte dans notre famille. Mais nous avons tant souffert de toutes façons pour sa cause qu’il n’y a dans nos coeurs que les joies de l’exilé  qui regarde vers sa patrie pour voir s’il aperçoit enfin le port après tant d’orages !

  Pourtant je ne puis dire que je n’ai pas goûté des joies célestes pendant les fêtes du triduum de Mai. Je n’oublierai jamais les impressions que j’en eues en voyant le Cardinal Vico et tous les prélats et religieux remplissant le sanctuaire en ce jour mémorable du 30 ! Oui, " mes yeux

se sont remplis de cette gloire unique. "  C’était pour moi aussi  " comme une image du jugement ! " La Ste Eglise ratifiait avec une divine majesté les jugements du Seigneur sur notre petite Thérèse. Il n’y a point de paroles pour exprimer les sentiments de mon âme à ce moment là.

  Mais en même temps l’épreuve m’a visitée. Vous vous rappelez, ma petite Mère, que j’avais de la peine à monter sur le grand marche-pied près de la grille. Je ne pouvais m’agenouiller à cause d’une crise de rhumatismes qui avait fait son apparition dans la nuit du 29 Avril fête de la Béatification à Rome. N’importe, je n’en étais pas trop triste, puisque je pouvais quand même assister à toutes ces belles cérémonies. Et puis je m’oubliais facilement en présence d’un tel événement. Après tant de travaux et de renoncements intimes (comme aux jours des dépositions !!!) c’était bien peu de choses que mes petites infirmités, ce n’était rien du tout parce qu’elles étaient submergées dans un océan de grâces infinies.

  Mais maintenant, mon fragile esquif est revenu à la surface, il s’étonne de se voir balloté à droite et à gauche, il ne veut pas s’abandonner assez à la volonté du bon Dieu  qui lui est manifestée par ma petite Mère. Alors je souffre et je suis triste souvent. Et je dis à mon âme : " Pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu ? " Le Seigneur aime à nous voir dans la joie, c’est donc que tu n’es pas dans sa volonté.

  Ma petite Mère chérie, il y a aujourd’hui 38 ans  que j’ai pris l’habit. Si je ne comptais pas sur la miséricorde du bon Dieu j’aurais encore un grand sujet de m’attrister en me voyant ce que je suis après tant d’années de vie religieuse. Mais j’aime mieux comme le petit enfant de la Voie d’enfance détourner la tête de tout cela et me cacher dans la Face de Jésus.

 Votre pauvre Marie qui vous aime tant !..