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De Marie Guérin à Thérèse - 17 novembre 1887

De Marie Guérin à Thérèse.
17 novembre 1887


Ma chère petite Thérèse,
Je viens passer la soirée à Rome, afin de me réfugier contre les grands froids qui parcourent la
Normandie, et gèlent sur place les pauvres Lexoviens. Que vous êtes heureuses là-bas, au moins vous
vous évitez un bon mois d'engelures, vous êtes là bien chaudement, comme en été, tandis que vos
cousines sont en plein hiver; la neige tombe, il gèle, c'est à qui grelottera le plus fort.
Malgré le grand froid nous avons été visiter votre cave, il y avait quelques poires de perdues, mais ce
qui a le plus attiré notre attention et notre compassion, c'est votre chien. Tom ne fait que de couiner
jour et nuit, il fait une pitié noire; si au moins j'avais la place de le mettre chez nous, je l'aurais
emmené et cela l'aurait distrait.
Pour continuer les nouvelles de ta maison, je te dirai que le gros arbre qui est à l'entrée a plié sous le
poids de la neige, ainsi que les deux rosiers qui sont à côté. Maintenant je vais t'apprendre le décès
d'une de tes poules qui a succombé après plusieurs jours de maladie. Maria, ne la voyant pas manger,
l'a portée chez Mlle Carré qui lui a dit que cette pauvre bête avait la maladie des poules; je doute de ce
qu'elle en a fait et je ne sais si elle songe à son enterrement.
Nous avons reçu la visite de Mr l'abbé Lepelletier qui a raconté son voyage de Rome et nous a donné
une photographie du Saint Père.
J'ai été à l'abbaye cette semaine où j'ai été parfaitement reçue et invitée pour Mardi prochain à la fête
de Mme St-Placide (Directrice du pensionnat de l'Abbaye) et il faudra que je joue mon morceau à
la fin de la séance, ce qui ne me sourit pas du tout. Tout le monde m'abordait en me demandant des
nouvelles des voyageuses, je ne savais où donner de la tête; tu peux te flatter de me donner un fichu
mal à redire toujours la même chose, j'en suis plus fatiguée que si je faisais le voyage. Rien de neuf
dans notre Lisieux, mais pour Rome c'est autre chose, il renferme un trésor dont il ne se doute pas,
et qu'il fera bien de me rendre bientôt; l'absence de ma chère petite Thérèse commence me sembler

 

bien longue; enfin pour faire passer le temps je prie tous les jours pour cette chère petite sœur, non
pour qu'elle revienne, mais pour ses intentions particulières, et je demande au bon Dieu de bénir son
voyage.
Adieu, ma chère petite Thérèse, je te remercie de ta bonne petite lettre. Je ne t'embrasse pas mais je
t'envoie mon cœur qui saura mieux que je ne saurais le dire: Je t'aime.
Ta sœur Marie le lutin.
Embrasse pour moi mon oncle et Céline. Prie pour moi. Maman Papinau a pris ses plus chauds habits
et sa voilette de laine.