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De Marie Guérin à Thérèse - 10-11 novembre 1887

De Marie Guérin à Thérèse.
10-11 novembre 1887


Ma chère petite sœur,
Il y a huit jours aujourd'hui que nous nous sommes quittées, quel long trajet as-tu fait depuis ce temps
et quelles merveilles ont passé devant tes yeux! Nous vous suivons partout et pensons que vous devez
être bien fatiguées; pour moi le temps me semble bien long, et Dimanche je n'ai pas chanté à la messe
n'ayant pas mon maître chantre (M. Martin) derrière moi. Hier je suis allée chez vous et je me suis
balancée, mais cette balançoire qui me plaît tant habituellement m'ennuyait et je m'en suis lassée bien
vite. Quant aux poires tu peux dire à Céline qu'il y en avait beaucoup de trop mûres et maman en a
donné aux pauvres de la ruelle (je ne me rappelle plus leurs noms). Il y avait un petit poirier dont
les fruits étaient jaunes et personne ne savait leur nom, moi je les appelais des poires de Normandie,
mais tout le monde se moquait de moi et disait qu'il n'existait pas de poires de cette espèce; enfin je
soutenais toujours que c'était des poires à cuire ayant entendu Céline le dire. Je ne me trompais pas,
c'était des poires d'Angleterre, et Marie nous a donné l'explication de ce fameux poirier; je savais bien
que c'était des poires qui avaient pour nom un royaume, j'avais oublié seulement de passer la Manche!
Je m'aperçois que j'emplis mes pages et que je dis toujours des banalités; je suis toujours la même, pas
plus sérieuse qu'autrefois, tombant toujours dans les mêmes fautes.
Nous revenons du Carmel où nous avons passé un bon parloir et Pauline m'a chargée de te dire qu'elle
désirait fortement que tu parles au Souverain Pontife au sujet de ton entrée au Carmel. S'il ne passe pas
auprès de toi elle voudrait que tu ailles au-devant de Lui pour demander la grâce que tu souhaites avec
tant d'ardeur. De mon côté, je t'assure, ma chère petite Thérèse, que je ne t'oublie pas, je prie pour toi
à en casser les prie-Dieu; ce soir j'ai été à ma demi-heure d'Adoration diurne et j'ai dit tout un chapelet
pour ma chère petite sœur. Je ne sais si la Sainte Vierge va m'exaucer; suffit que je voulais prier avec
ferveur, j'avais une foule de pensées qui venaient troubler ma méditation sur les mystères douloureux;
chaque fois que je m'en apercevais je m'excitais de nouveau à la ferveur; enfin je n'avais plus qu'un «je
vous salue Marie» à dire pour ma petite Thérèse et celui-là devait être bon ou mauvais; j'ai tant prié la
Sainte Vierge d'écouter cette petite prière faite avec tant de confiance, que je crois qu'à eux seuls ces
quelques mots ont valu toutes les prières possibles.
Si tu savais comme je t'aime, ma chère petite Thérèse, je t'aime tant que je ne puis pas l'exprimer.
Nous en parlions hier à Pauline et nous disions que nous vous aimions non pas comme des cousines
mais comme des sœurs, et des vraies sœurs.
Adieu, ma chère petite Thérèse, il y a bien des lieues à faire pour pouvoir t'embrasser, mais pour mon
cœur les distances ne sont pas un obstacle, et la fatigue ne les connaît pas pour te dire toujours je
t'aime, je t'aime des millions de fois.
Ta sœur qui te chérit
Marie
Ce n'est pas la peine de mettre Marie Guérin, je crois que tu as reconnu le cœur qui a dicté ces pages
bien mal écrites quoique je ne sois pas en wagon pour Rome.
Embrasse bien Céline et mon cher parrain pour moi. Bon voyage et bonne nuit.
Le 11 Novembre 87 Lisieux
Mme Mansonnet (?) m'a demandé de vos nouvelles, et je lui ai dit que vous étiez à Bologne, je crois
qu'elle comprenait le bois de Boulogne, car je lui ai parlé que vous aviez passé à Venise et elle a fait
un ah! qui montrait qu'elle commençait à comprendre que c'était en Italie. L'autre jour elle a demandé
à Jeanne si Rome était plus loin que Lourdes!