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Notes de lecture de Louis Martin

Poèmes et prose copiés par Louis Martin et lus en famille le soir.

Ce cahier de notes est important pour comprendre la formation de Thérèse et celles de ses soeurs,
à une époque sans télévision ni radio. Certains poèmes étaient probablement chantés, aisément mémorisés.


Contemplation d’une prairie
[32e considération in Les leçons de la nature présentées à l'esprit et au cœur
Par Louis Cousin-Despréaux, Alfred Mame et Cie 1865]

Quel spectacle que celui de la nature dans les beaux jours du printemps et qu'elle est bienfaisante cette main qui non contente de nous présenter de toutes parts les choses nécessaires à la vie, sème avec profusion la beauté et les charmes autour de nos demeures. Tout plaît dans un paysage, les collines, les vallons, les bois, les vignes, les hameaux, les châteaux, les masures mêmes, les rochers et les ravins : la réunion de ces objets forme un mélange où l'œil s'égare avec délices. Mais de tous les lieux champêtres que nous parcourons tour à tour, celui où l'on revient le plus souvent et qu'on a le plus de peine à quitter, est cet agréable tapis de verdure émaillé de mille fleurs que foulent les nombreux troupeaux de gros bétail, sur lequel bondit le tendre agneau, et qui est à la fois pour tous ces êtres destinés au service de l' homme, le lit où ils prennent un doux repos, et une table couverte des mets les plus exquis. Bois sombres et majestueux, où le sapin lève sa tête altière, où le hêtre déploie le plus agréable feuillage, où les chênes touffus répandent leur ombrage frais et vous fleuves, qui roulez vos flots argentés entre des montagnes grisâtres, ne venez point encore vous offrir à mon imagination avide de vos charmes.

*

Ma lointaine patrie

   Paul Loysel

Je pleure ton soleil
Je pleure ta prairie
Au si doux sommeil
Et quand éclôt l’aurore
Hélas ! je pleure encore
De ton clocher sonore
L’angélique réveil !
Stat crux dum volvitur orbis.

de  Brizeux

Chantez, chantez, Bretonnes fières
Et vous oiseaux de mes bruyères !
Je connais un chant d'amour
Triste et gai tour à tour.


Sans titre

de Paul Loisel

Qu'il est doux de fouler le gazon de Bretagne,
Sous l'ombrage embaumé de sa verte campagne
On voit à chaque pas changer son horizon.
Et je ne sais quelle est la plus douce saison,
Pour égarer ses pas dans la forêt bretonne,
De l'été, du printemps ou du mourant automne,
L'hiver lui-même est beau dans nos âpres climats.
Lorsqu'il étend partout son manteau de frimats.
semant sur les blés verts de blancs flocons de neige
Pour que d'un froid mortel ce voile les protège,
Suspendant , le matin, des cristeaux transparents.
Aux rameaux dépouillés de leurs fruits odorants.
Et d'un souffle glacé poursuivant les nuages
Qui figurent dans l'air de bizarres images
Alors que sous mes pieds frémissait le verglas,
Et qu'au clocher voisin retentissait un glas,
Je me suis quelque fois arrété solitaire
A voir nos toits de chaumes avec leurs murs de terre
Epars sur la colline ainsi qu'un blanc troupeau
Ou bien, pour m'y mirer, bordant l'eau d'un ruisseau .
Et, de chaque demeure avec grand soin fermée,
Je voyais s'élever la blanchâtre fumée,
Qui montait vers le Ciel, ainsi qu'un pur encens
Offert à Jésus-Christ par des coeurs innocents.
Mais, lorsque le printemps répandant son haleine,
Fait tout épanouir et germer dans la plaine,
Quand la neige a fondu sur l'humide gazon :
Quand aux blanches brebis on a pris leur toison:
C'est alors qu'il faut voir nos riantes prairies
Etaler leurs trésors de riches pierreries
Comme un tapis brodée de cent mille couleurs,
Bardé de chèvre-feuille et d'aubépine en fleurs
L'amarante bruyère a réjoui la lande.
Le cerisier suspend sur les blés ses guirlandes
Que la brise en son vol agite mollement,
Et voudrait emporter vers le bleu firmament
Sur un front virginal, aussi pur que la rose.
Quelquefois, un moment, la guirlande repose,
On dirait voir la main de l'ange Gabriel
Essayer sur un front la couronne du ciel.
Oh ! dans tous les buissons que de battements d'ailes !
Que l'on entend au loin gémir de tourterelles !
Que de milliers d'oiseaux par couples réunis,
Occupés, sous les fleurs, à se bâtir des nids !
A la vie, à l'amour, la nature s'éveille ;
On revoit la fourmi, l'hirondelle et l'abeille :
Mois chéri de Marie, ô riant mois de mai,
Tu fleuris ma Bretagne, et toujours je t'aimai,
Tu parais et déjà sourit la jeune fille,
D'une douce gaîté son front rayonne et brille              
Nos pâtures [patours ?] sont joyeux comme des sansonnets ;
J'entends monter leurs voix du milieu du milieu des genêts
Aux dernières lueurs du pâle crépuscule,
Le chant mélancolique éclate et se module :
(?) comme un soupir d'un doux écho lointain,
Qui semble répéter : "Vivrai-je encore demain ?"
Tantôt comme un éclat de bruyante allégresse,
Qui jaillit dans un coeur consumé de tendresse.




Je vois l'humble forêt d'où la voix prend l'essor
Dans l'air paisible et pour courber ses rameaux d'or ;
Il en sort deux moutons suivis d'une ...?
Et d'un enfant qui bat la chèvre sa nourrice.
Quand l'été dans les blés a semé le bluets
Sous l'ardeur du soleil les oiseaux sont muets.
Les amours sont passés ; la tendre tourterelle
A perdu les petits que réchauffait son aile :
Depuis que sa couvée a pris au loin son vol,
On n'entend plus, le soir chanter le rossignol :
Mais les blés-noirs fleuris embaument la Bretagne,
Et d'un voile de vierge entourent sa campagne.
Oh ! pourquoi le pommier a-t-il perdu sa fleur,
qui s'unissait si bien à leur blanche couleur ?
Le voile virginal ne veut point de parure,
Et n'attend d'ornement que sur la sépulture.
A peine la faucille entame la moisson
Qui commence et s'achève au bruit d'une chanson
L'aire est pleine de blés, les fléaux en cadence
Y résonnent le jour, et le soir on y danse,
La ronde en tournoyant jette ses cris dans l'air
Et des fusils tonnants jaillit le prompt éclair.
L'automne qui finit avec mélancolie,
Est pour le vendangeur le temps de la folie
Le doux jus du pommier coule sous le pressoir
La cruche pleine en main le Breton vient s'asseoir
Près de l'âtre noircie qu'ouvre sa cheminée,
Et se repose un peu des travaux de l'année.
Ainsi tout meurt, tout change, et jamais l'avenir
Ne nous rend tout entier l'objet du souvenir
Ainsi chaque saison nous montre une figure
Et tout est varié même dans la nature.
Il est pourtant un sceau permanent et divin
Que rien n'effacera du sol armoricain ;
C'est le sceau de la croix empreint sur cette terre
Sa plus humble colline est toujours un calvaire
Le Breton devant lui se découvre le front,
Mais souvent l'étranger lui prodigue l'affront.
La croix ! c'est notre bien notre unique héritage.
Puisque la liberté n'est plus notre partage
Nous la plantons partout, sur le bord des sentiers,
Sur les talus couverts de ronces et d'églantiers
Dans la lande, témoin des sanglantes batailles
Elle y jette racine au jour des funérailles.
On la trouve debout dans le chant de la mort
Comme un berger veillant sur son troupeau qui dort,
Tantôt, on la sculpta dans un gros bloc de pierre,
Sur son front vénérable on dirait voir écrit :
"Vos pères comme vous adoraient Jésus-Christ !"
Tantôt, bois chancelant soutenu par un chêne,
On dirait le sauveur dans la nuit de la cène,
Appuyé sur le sein d'un Ange bien-aimé ;
Et dans ses bras pieux tendrement enfermé :
Tantôt son noble front comme un phare s'élève,
Au sommet d'un rocher qui domine la grève :
Le vent ne tient contre elle aucun pouvoir
Le pilote, au retour, le voit , comme à l'adieu: de Dieu.
*


Arc-en ciel

de Malfilatre

...De Junon l’agile messagère
Glisse dans l'air sur une aile légère.
De ses couleurs le mélange éclatant
Brille à sa suite, et peint en un instant
L'immensité des célestes campagnes,
Descend en arc au dessous des montagnes,
Touche les pins, les chênes, et paraît,
En l'éclairant, embraser la forêt.
*

Tableau du déluge

de Lord Byron

Déjà les tours de marbres étaient ensevelies sous les flots, déjà des vagues noires roulaient. Leurs masses énormes sur les têtes des montagnes. Le front sourcilleux d'un rocher s'élevait seul encore du fond des eaux. Un tumulte affreux régnait autour de ses flancs battus par les flots ; les malheureux qui dans leur désespoir cherchaient à gravir sa cime, poussaient des cris lamentables pendant que la mort portée sur les ondes, poursuivait la plante de leurs pieds. La ...? portion de la montagne se détache et se précipite avec tout son fardeau d'hommes gémissants dans les flots mutinés : ici des courants impétueux formés par les pluies orageuses , emportent le fils qui cherche vainement à sauver son père mourant ou à trainer plus haut sa mère désolée, entourée de ses autres enfants. Il ne restait plus que le sommet supérieur qui s'élevait encore du fond des abîmes. C'était sur ce sommet que Semin, jeune homme généreux avait sauvé Sémire, sa bien-aimée : deux tendres amants qui venaient de se jurer un amour éternel. Ils étaient seuls, les flots avaient englouti tout le reste ; ils étaient seuls au milieu de l'orage et des vents furieux. Les torrents de pluie se pécipitaient sur eux. Le tonnerre grondait au-dessus de leurs têtes, une mer en furie mugissait sous leurs pieds. D'affreuses ténèbres régnaient autour d'eux, à moins qu'ils ne vissent briller les éclairs au milieu de cette scène d'horreur. Chaque nuage portait la terreur sur son front obscur, et chaque flot chargé de ...? se roulait à travers la tempête, et cherchait de nouvelles destructions? Sémire prend son amant contre son coeur palpitant ; des larmes mêlées avec des gouttes de la pluie, ruisselaient le long de ses joues pâles : elle dit avec des paroles entrecoupées: Il n'est plus de salut pour nous, ô mon bien-aimé ! mon cher Semin ! Environnés de tous côtés par la mort affreuse !... O destruction ! ô désolation ! Toujours elle s'avance de plus près la mort ! laquelle de ces vagues, oh ! laquelle sera celle qui nous ensevelira ? Soutiens-moi, oh mon bien-aimé, soutiens-moi dans tes bras tremblants. Bientôt, bientôt entraînés dans la destruction...? tu ne seras plus, je ne serai plus !... Voici... ô Dieu !... Vois-tu ce flot ? Qu'il est terrible et le vois-tu à la lueur des éclairs ? comme il s'avance ! Voici ... ô Dieu !... ô juge !... Elle dit et se pencha sur le sein de Semin.

Les bras défaillants de Semin serrèrent la jeune fille évanouie, ses lèvres tremblantes se turent, il ne voyait plus la destruction d'alentour, il ne voit que son amante évanouie, penchée sur son sein ; et à cette vue, il ressent plus que les angoisses de la mort. Il baisa ses joues pâles, lavées par l'eau froide de la pluie ; et la prenant plus fortement contre son coeur il dit : Sémire, ma chère Sémire, réveille-toi. Ah ! reviens encore une fois sur cette scène d'horreur. Que tes yeux se tournent encore une fois sur moi ; que tes lèvres décolorées disent encore une fois que tu m'aimes, que tu m'aimeras jusqu'à la mort : encore une fois avant que nous soyons emportés par les ondes. Il dit, et elle se réveilla : elle tourna sur lui son regard dans lequel étaient exprimées la tendresse la plus vive et l'affection la plus profonde. Jetant ensuite la vue sur la destruction elle s'écria : O Dieu ! ô juge ! il n'est donc plus de salut, plus de miséricorde pour nous ! O comme les eaux se précipitent comme le tonnerre gronde autour de nous ! Quelles terreurs manifeste la vengeance implacable de l'éternel ! O Dieu ! Nos années s'écoulaient dans l'innocence. Toi , des jeunes hommes le plus vertueux... Malheur, Ah ! malheur à moi ! Ils ne sont plus ceux qui comblaient ma vie de mille douceurs ! Et toi qui m'a donné la vie...   ¸cruel... les flots t'ont emporté de mes côtes, tu as encore une fois levé la tête et les mains. Tu voulais me bénir, mais tu fus englouti... Hélas ! ils ont tous péri, et cependant...ô Semin ! Semin, le monde solitaire, détruit serait pour moi un jardin de délices à tes côtés. Dieu, les années de notre jeunesse s'écoulaient dans l'innocence... Hélas ! il n'est donc plus de salut, plus de miséricorde à espérer !... Mais que dit mon coeur déchiré ? O Dieu ! Pardonne : Nous mourons. Qu'est-ce que l'innocence de l'homme devant toi ?

Le jeune homme soutenait son amante qui cherchait ? aux assauts des ?... et lui dit oui, oui, ma bien-aimée, tout être vivant a été détruit sur la terre ; on n'entend plus gémir aucun mourant du milieu de cette destruction. O ma Sémire ! ma chère Sémire ! l'instant qui va venir sera notre dernier instant. Oui, elles sont toutes évanouies les espérances de cette vie ! toutes les perspectives charmantes que nous voyions dans les heures délicieuses de nos amours, elle sont toutes évanouies, nous mourons, la mort s'élance vers nous ; déjà elle touche mes pieds tremblants, mais n'attendons pas, comme les réprouvés le destin général. Nous mourons. Et... Ah ! ma bien-aimée ! que serait notre vie la plus longue, la plus délicieuse ? Une goutte de rosée suspendue à un rocher, et que le soleil du matin fait couler dans la mer. Relève ton courage. Une éternité de bonheur nous attend au-delà de cette vie. Ne tremblons pas maintenant que nous ...? Embrasse-moi et attendons avec résignation notre destin. Bientôt , ô ma Sémire, bientôt nos âmes s'élèveront au-dessus de ces abîmes d'horreur : pénétrées du sentiment d'une félicité inexprimable, elles prendront l'essor. Grand Dieu ! c'est avec cette confiance que mon âme espère. Oui, ma chère Sémire, élevons nos mains vers Dieu. Est-ce à des mortels à juger de ses jours ? Celui dont le souffle nous anime envoie la mort aux justes et aux injustes. Mais heureux celui qui marche dans le sentier de la vertu ! Ce n'est plus pour la vie que nous t'implorons, ô Dieu juste. Enlève-nous dans ton jugement, mais ranime la grande espérance de cette félicité inexprimable que la mort ne saurait plus troubler. Grondez, tonnerres, soulevez-vous, abîmes, venez sur nous , ô vagues. Louez soit à jamais, le Dieur juste ! Que ce soit là notre dernière pensée.

La joie et le courage reparurent sur le visage embelli de Sémire : puis élevant ses mains au milieu de l'orage, elle dit oui je suis remplie désormais de toutes ces grandes espérances. Loue le Seigneur, ô ma bouche. Versez des larmes de joie, mes yeux, jusqu'à ce que la mort vienne vous fermer. Un ciel plein de béatitude nous attend. Vous nous y avez précédés, ô vous tous qui nous étiez si chers ! Nous vous suivons, et bientôt nous nous reverrons. Ils entourent maintenant le trône du Très Haut, les justes ; Dieu après son jugement, les a rassemblés devant sa face. Grondez , tonnerre, mugissez, abîmes : vous êtes les cantiques de sa justice. Ensevelissez-nous, ô flots !... Voilà ah , mon bien-aimé ! embrasse-moi. Voilà qu'elle vient, la mort ; elle s'avance sur cette vague noire. Embrasse-moi, Semin ; ne m'abandonne pas. Ah ! déjà l'onde me soulève.

"Je t'embrasse, Sémire, dit le jeune homme, je t'embrasse, ô mort, je te salue ; nous voici. Loué soit l'être éternellement juste !" Ils parlaient ainsi, et se tenant embrassés, ils furent entraînés par les flots.

*

Sublime sentiment d’une mère qu'on cherchait à préparer à la perte prochaine de son fils.

Anonyme

Une mère perdit son enfant adoré ;
Son digne et vieux pasteur sur sa vive souffrance
Versait le baume heureux d'une douce éloquence
"Ranimez, disait-il, ce courage abattu ;
Du pieux Abraham imitez la vertu :
Dieu demanda son fils, et Dieu l'obtint du père
─ Ah ! Dieu ne l'eut jamais exigé de sa mère !"

*

 

Mort de Coligny

Voltaire

« Le signal est donné sans tumulte et sans bruit ;
C'était à la faveur des ombres de la nuit.
De ce mois malheureux l'inégale courrière
Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière :
Coligny languissait dans les bras du repos,
Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
Soudain de mille cris le bruit épouvantable
Vient arracher ses sens à ce calme agréable :
Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés
Courir des assassins à pas précipités ;
Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,
Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,
Les meurtriers en foule au carnage échauffés,
Criant à haute voix : « Qu'on n'épargne personne ;
C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne ! »
Il entend retentir le nom de Coligny ;
Il aperçoit de loin le jeune Téligny,
Téligny dont l'amour a mérité sa fille,
L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,
Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras.
« Le héros malheureux, sans armes, sans défense,
Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance,
Voulut mourir du moins comme il avait vécu,
Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
« Déjà des assassins la nombreuse cohorte
Du salon qui l'enferme allait briser la porte ;
Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux
Avec cet œil serein, ce front majestueux,
Tel que dans les combats, maître de son courage,
Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.
« À cet air vénérable, à cet auguste aspect,
Les meurtriers surpris sont saisis de respect ;
Une force inconnue a suspendu leur rage.

 





« Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
« Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs,
« Que le sort des combats respecta quarante ans ;
« Frappez, ne craignez rien ; Coligny vous pardonne ;
« Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...
« J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous... »
Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux :
L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes ;
L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes
Et de ses assassins ce grand homme entouré
Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
« Besme, qui dans la cour attendait sa victime,
Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime ;
Des assassins trop lents il veut hâter les coups ;
Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
À cet objet touchant lui seul est inflexible ;
Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,
Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
Si du moindre remords il se sentait surpris.
À travers les soldats il court d'un pas rapide :
Coligny l'attendait d'un visage intrépide ;
Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux
Lui plonge son épée, en détournant les yeux,
De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage
Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.
Du plus grand des Français tel fut le triste sort,
On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort,
Son corps, percé de coups, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture ;
Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,
Conquête digne d'elle, et digne de son fils.
Médicis la reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
*

 

Paroles d’un croyant

Félicité de La Mennais 

Lorsqu'après une longue sécheresse une pluie tombe sur la terre elle boit avidement l'eau du ciel qui la rafraîchit et la féconde. Ainsi les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu lorsqu'elle descendra sur elles comme une tiède ondée Et la justice avec l'amour et la paix ct la liberté germeront dans leur sein Et ce sera comme au temps où tous étaient frères et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la voix l'esclave, les gémissements du pauvre ni les soupirs des opprimés mais des chants d'allégresse et de bénédiction ! Les pères diront à leurs fils ; nos premiers jours ont été troublés pleins de larmes et d'angoisses Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir. Et les mères diront à leurs filles : Voyez nos fronts à présent si calmes, le chagrin la douleur y creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme au printemps la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !

Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères ; mais quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous il se passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir !

Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fanent ; elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit, ni la lumière ne les colore plus. Il n' y a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grain vers l'automne et nos mères comme la vigne qui se charge de fruits. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d être auprès de nos mères et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir.                                                 

*
 

À l’amitié

de Ducin

Noble et tendre Amitié, je te chante en mes vers.

Du poids de tant de maux semés dans l'univers,

Par tes soins consolants, c'est toi qui nous soulages.

Trésor de tous les lieux, bonheur de tous les âges,

Le ciel te fit pour l'homme, et tes charmes touchants

Sont nos premiers plaisirs, sont nos premiers penchants.

Qui de nous , lorsque l'âme encore naïve et pure

Commence à l'entrevoir et s'ouvre à la nature.

Nos pas senti d'abord, par un instinct heureux

Le besoin enchanteur, ce besoin d'être deux,

A dire à son amie ses plaisirs et ses peines !
 

La chicane                                                                  

de Boileau in « Le lutrin »

Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'salle
Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale,
Est un pilier fameux, des plaideurs respecté,
Et toujours de Normands à midi fréquenté.
Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique,
Hurle tous les matins une Sibylle étique :
On l'appelle Chicane ; et ce monstre odieux
Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux.
La Disette au teint blême, et la triste Famine,
Les Chagrins dévorants, et l'infâme Ruine,
Enfants infortunés de ses raffinements,
Troublent l'air d'alentour de longs gémissements.
Sans cesse feuilletant les lois et la coutume,
Pour consumer autrui, le monstre se consume ;
Et, dévorant maison, palais, châteaux entiers,
Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers.
Sous le coupable effort de ta noire insolence,
Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.
Incessamment il va de détour en détour.
Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour :
Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe ;
Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe.
En vain, pour le dompter, le plus juste des rois
Fit régler le chaos des ténébreuses lois ;
Ses griffes vainement par Pussort accourcies,
Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies ;
Et ses ruses, perçant et digues et remparts,
Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

 

Retour d’un Fougeray convalescent

C. H.    24 septembre 1834

Fougères, pays frais, hérissé de coteaux,
J'aime de tes vallons les limpides ruisseaux.
Hier, en arrivant par la rapide voie
Qui domine ce mont que le Lançon côtoie
Quand mon oeil découvrit, après d'heureux détours
Du gothique château les formidables tours,
Les toits qui des hauteurs couronnent tous les faîtes.
Les temples du Seigneur, puis mes retraites.
Je respirais si bien que j'en conçus l'espoir
De guérir de plaisir, ravi de te revoir
Pour la seconde fois, cité je te salue ;
Tes ... ? surtout réjouissent ma vue :
Car la campagne ici ne cède qu'à regret
Pour étendre tes murs quelque champ qui nous plaît,
De sorte qu'entourée de fraîcheur et d'ombres,
On passe en te quittant sous des ombrages sombres.
Tu ne me vis qu'un jour et ne me connaîs plus.
Sache donc qu'un asile où jadis je me plus,
Une route à mon gré dans le vallon tracée,
Un ruisseau dont le cours amusa ma pensée,




Un arbre, un frais gazon où j'aimais à m'assoir,
Un coteau découvert où je rêvais le soir,
Restent dans mon esprit, ainsi que du visage,
Se répètent les fleurs sur le flot qui voyage
Je m'attache au passé ; car du fleuve des jours
J'ai déjà descendu tous les riants détours ;
Je ne rencontre plus que d'insipides grèves,
Rien qui dans l'avenir doive embellir mes rêves.
En outre à ton air pur, à tes yeux dont jamais
Nul limon ne ternit le cristal toujours frais,
Je viens redemander ce trésor qu'on envie
Souvent au malheureux qui se plaint de la vie,
La santé. Si tu rends à mes nuits le sommeil,
Si je puis, parcourant les environs agrestes,
Me délivrer enfin de ces glaçons funestes
Dont un fléau cruel m'impose la rigueur,
Hôte reconnaissant, sorti de ma langueur,
Je salurai tes murs d'un chant qui j'ose croire,
Ne sera pas perdu Fougères, pour ta gloire.      
                          

 *


Palémon  in Idylles et poèmes champêtres
de Salomon Gessner

Que l'aurore brille agréablement à travers ces coudriers et ces rosiers sauvages qui s'étendent devant ma fenêtre ! Que l'hirondelle chante gaiment sur la poutre qui soutient le toit de ma cabane ! La vive alouette chante aussi du haut des airs. Toute la nature s'éveille. La rosée a ranimé les plantes, elles semblent rajeunies ; je crois rajeunir aussi . Mon bâton, le soutien de ma vieillesse va me conduire à la porte de ma chaumière.

Là, je me placerai vis à vis du Soleil levant, et je parcourrai des yeux la verdure des prés. Que tout ce qui m'environne est beau ! tout ce que j'entends est la voix du bonheur et de la reconnaissance ; Les oiseaux dans les airs, le berger dans la plaine chantent la joie qui les anime ; Les troupeaux sur les collines verdoyantes et dans les vallons entrecoupés de ruisseaux, expriment le plaisir par leurs mugissements. Combien de temps, ô Dieu ! combien de temps serai-je encore témoin de votre bonté ! J ai vu quatre-vingt-dix fois la révolution des saisons et quand mes pensées se tournent en arrière pour contempler depuis ce moment jusqu'à l'heure de ma naissance cette vaste mais douce perspective dont le premier terme échappe à ma vue et semble se perdre dans le vague d'un air pur et serein Ah! qu'alors tout mon cœur est ému ! Ce transport que ma langue ne peut balbutier, ces larmes de joie que je répands ah ! Dieu, ne sont -ce pas là de trop faibles actions de grâces pour vos bienfaits ? Ah ! coulez mes larmes, coulez le long de mes joues ! Quand je regarde en arrière, il me semble que toute ma vie n'a été qu'un long printemps et que les moments ténébreux, semés dans mon coeur ont été de ces orages passagers qui rafraîchissent les campagnes et raniment les plantes. Jamais une contagion funeste n'a diminué mon troupeau, jamais aucun accident n'a fait périr mes arbres ; jamais l'infortune ne s'est reposée longtemps sur ma cabane.

Avec quels transports j'envisageais l'avenir lorsque mes enfants souriaient en folâtrant dans mes bras ou lorsque ma main guidait leurs pas chancelants. En voyant germer ces tendres rejetons je portais ma vue dans l'avenir je versais des larmes de joie : je veux disais-je les garantir de tous les accidents ; je veillerai sur leur croissance et Dieu bénira mes efforts ; ils s'éleveront, ils porteront des fruits, ïls deviendront arbres et la douce fraîcheur de leur ombre récréera ma faible vieillesse. En parlant ainsi, je les pressais contre ma poitrine. Maintenant qu'ils ont achevé de croître sous la bénédiction de Dieu, ma vieillesse grisonnante trouve sous son ombre un heureux abri. C'est ainsi que j'aî vu croître ces pommiers, ces poiriers et ces grands noyers que j'ai plantés dans ma jeunesse autour de ma cabane. Maintenant au loin leurs rameaux antiques , et couvrent d' un ombrage agréable ma petite habitation.

La st Barthelemy

Voltaire

Qui pourrait cependant exprimer les ravages
Dont cette nuit cruelle étala les images?
La mort de Coligny, prémices des horreurs,
N'était qu'un faible essai de toutes leurs fureurs.
D'un peuple d'assassins les troupes effrénées.
Par devoir et par zèle au carnage acharnées,
Marchaient le fer en main, les yeux étincelants,
Sur les corps étendus de nos frères sanglants.
Guise était à leur tête, et, bouillant de colère,
Vengeait sur tous les miens ! les mânes de son père.
Nevers, Gondi, Tavanne un poignard à la main.
Echauffaient les transports de leur zèle inhumain ;
Et, portant devant eux la liste de leurs crimes,
Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes.

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris.
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père.
Le frère avec la sœur, la fille avec la mère.
Les époux expirant sous leurs toits embrasés.
Les enfants au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des humains c'est ce qu'on doit attendre.

suivi de chant 2e de La Henriade

« Ô combien de héros indignement périrent !
Resnel et Pardaillan chez les morts descendirent ;
Et vous, brave Guerchy, vous, sage Lavardin,
Digne de plus de vie et d'un autre destin.
Parmi les malheureux que cette nuit cruelle
Plongea dans les horreurs d'une nuit éternelle,
Marsillac et Soubise, au trépas condamnés,
Défendent quelque temps leurs jours infortunés.
Sanglants, percés de coups, et respirant à peine,
Jusqu'aux portes du Louvre on les pousse, on les traîne ;
Ils teignent de leur sang ce palais odieux,
En implorant leur roi, qui les trahit tous deux.
« Du haut de ce palais excitant la tempête,
Médicis à loisir contemplait cette fête :
Ses cruels favoris, d'un regard curieux,
Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux,
Et de Paris en feu les ruines fatales
Étaient de ces héros les pompes triomphales.

*

Adieu de Philoctète à son antre
in Les Aventures de Télémaque
de Fénelon

« Ô heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoire, où Echo répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos… »

*

Une nuit d’été sur les bords de la Néva
in Les soirées de Saint-Pétersbourg - premier entretien par Joseph de MAISTRE
(les passages en jaune n'ont pas été copiés par M. Martin)

Il était à peu près neuf heures du soir ; le soleil se couchait par un temps superbe ; le faible vent qui nous poussait expira dans la barque que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame ; nous leurs ordonnâmes de nous conduire lentement.

Rien n’est plus rare, mais rien n’est plus enchanteur qu’une belle nuit d’été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l’hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier ; soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l’occident, et ne laisse après lui qu’un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l’horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage du palais, donnent au spectateur l’idée d’un vaste incendie.

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d’une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l’étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n’est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l’imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l’eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d’orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l’ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s’empare des richesses qu’on lui présente, et jette l’or, sans compter, à l’avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d’élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d’or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n’appartient qu’à la Russie, et c’est peut-être la seule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d’homme vivants ont connu l’inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l’idée de l’antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie ! emblème éclatant fait pour occuper l’esprit bien plus que l’oreille. Qu’importe à l’œuvre que les instruments sachent ce qu’ils font ? vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d’eux ; le mécanisme aveugle est dans l’individu : le calcul ingénieux, l’imposante harmonie sont dans le tout.

La statue équestre de Pierre Ier s’élève sur le bord de la Néva, à l’une des extrémités de l’immense place d’Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie fondateur. Tout ce que l’oreille entend, tout ce que l’œil contemple sur ce superbe théâtre n’existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d’un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d’où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l’auguste effigie : on regarde, et l’on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

À mesure que notre chaloupe s’éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s’éloignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l’horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu’on ne saurait peindre, et que je n’ai vu jamais ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s’entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.
*


Le cheval

in Les trois règnes de la nature de Jacques Delille 

Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître.
Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre,
Le traînant dans un char ou s'élançant sous lui ,
Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui ,
Il s'éveille il s'anime, et redressant la tête,
Provoque à la mêlée, insulte à la tempête
De ses naseaux brûlants il souffle la terreur
Il bondit d'allégresse, il frémit de fureur
On charge, il dit Allons, se courrouce et s'élance
Il brave le mousquet il affronte la lance ;
Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants
Terrible, écbevelé, s'enfonce dans les rangs ;
Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre,
Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre,
Il prévient l'éperon, il obéit au frein,
S'enivre de valeur de carnage et de gloire
Et partage avec nous l'orgueil de la victoire ;
Puis revient dans nos champs oubliant ses exploits
Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois.
Aux rustiques travaux humblement s'abandonne,
Et console Cérès des fureurs de Bellone.
*

Mort de Jeanne d’Arc

par De Barante.

Jeanne fut condamnée à être brûlée vive. Quand cette dure et cruelle mort fut annoncée à la pauvre fille, elle se prit à pleurer et à s'arracher les cheveux. Ses voix l'avaient souvent avertie qu'elle périrait ; souvent aussi elle avait cru que leurs paroles lui promettaient délivrance ; mais aujourd'hui elle ne songeait qu'à cet horrible supplice. « Hélas ! disait-elle, réduire en cendres mon corps qui « est pur et n'a rien de corrompu. J'aimerais sept fois mieux qu'on me coupât la tête. Si, comme je le demandais, j'eusse « été gardée par les gens d'église, et non par mes ennemis , il ne me serait pas si cruellement advenu. Ah! j'en appelle à Dieu, le grand juge, des cruautés et des injustices qu'on me fait. » 
Lorsqu'elle vit Pierre Cauchon : « Évèque, dit-elle, je meurs par vous. » Puis à un des assesseurs: « Ah ! maître Pierre, où serai-je aujourd'hui ? — N'avez-vous pas bonne espérance en Dieu ? répondit-il.

— Oui, reprit-elle, Dieu aidant, j'espère bien aller en paradis. » Par une singulière contradiction avec la sentence, on lui permit de communier. Le 30 mai, sept jours après son abjuration , elle monta dans la charrette du bourreau. Son confesseur, frère Martin l'Advenu, et frère Isambart, qui avaient plus d'une fois réclamé justice dans le procès, étaient près d'elle. Huit cents Anglais armés de haches, de lances et d'épées, marchaient à l'entour. Dans le chemin elle priait si dévotement, et se lamentait avec tant de douceur, qu'aucun Français ne pouvait retenir ses larmes. Quelques-uns des assesseurs n'eurent pas la force de la suivre jusqu'à l'échafaud. Tout à coup un prêtre perça la foule, arriva jusqu'à la charrette et y monta. C'était maître Nicolas l’Oiseleur, qui, le cœur contrit, venait demander à Jeanne pardon de sa perfidie. Les Anglais l'entendant et furieux de son repentir, voulaient le tuer; le comte de Warwick eut grand'peine à le sauver.

Arrivée à la place du supplice : « Ah ! Rouen, dit-elle, Rouen, est-ce ici que je dois mourir? » Le cardinal de Winchester et plusieurs prélats français étaient placés sur un échafaud , les juges ecclésiastiques et séculiers sur un autre. Jeanne fut amenée devant eux. On lui fit d'abord un sermon pour lui reprocher sa rechute ; elle l'entendit avec patience et grand calme. « Jeanne, va en paix, l'Église ne peut te défendre, et te livre aux mains séculières. » Tels furent les derniers mots du prédicateur.

Alors elle se mit à genoux et se recommanda à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints, surtout à saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite ; elle laissait voir tant de ferveur que chacun pleurait, même le cardinal de Winchester et plusieurs Anglais. L'évêque de Beauvaîs donna lecture de la sentence qui la déclarait relapse et l'abandonnait au bras séculier. Ainsi repoussée par l'Église, elle demanda la croix. Un Anglais en fit une de deux bâtons et la lui donna. Elle la prit dévotement et la baisa ; mais elle désira avoir celle de la paroisse ; on alla la quérir, elle la serrait étroitement contre son cœur en continuant ses prières.
Cependant les gens de guerre des Anglais, et même quelques capitaines, com mencèrent à se lasser de tant de délais: « Allons donc, prêtre, voulez- vous nous faire dîner ici? disaient les uns; donnez-la-nous, disaient les autres, ce sera bientôt fini. — Fais ton office, disaient-ils au bourreau. » Sans autre commandement et avant la sentence du juge séculier, le bourreau la saisit. Elle embrassa la croix et marcha vers le bûcher. Des hommes d'armes anglais y entraînaient avec fureur. Jean deMailly, évêque de Noyon, et quelques autres du clergé de France, ne pouvant endurer un si lamentable spectacle, descendirent de leur échafaud et se retirèrent.

Le bûcher était dressé sur un massif de plâtre. Lorsqu'on y fit monter Jeanne, on plaça sur sa tête une mitre où étaient écrits les mots hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Frère Martin l'Advenu, son confesseur, était monté sur le bûcher avec elle; il y était encore, que le bourreau alluma le feu! « Jésus, » s'écria Jeanne, et elle fit descendre le bon prêtre. « Tenez-vous en bas, dit-elle, levez la croix devant moi que je la voie en mourant, et dites-moi de pieuses paroles jusqu'à la fin. »

L'évêque s'approcha, elle lui répéta : « Je meurs par vous. » Et elle assura encore que les voix venaient de Dieu, qu'elle ne croyait pas avoir été trompée, et qu'elle n'avait rien fait que par ordre de Dieu. « Ah ! Rouen, ajoutait-elle, j'ai grand'peur « que tu ne souffres de ma mort. » Ainsi, protestant de son innocence, et se recommandant au ciel, on l'entendit encore prier à travers la flamme. Le dernier mot qu'on put distinguer fut : « Jésus ! »
Il y avait peu d'hommes assez durs pour retenir leurs larmes ; tous les Anglais, sauf quelques gens de guerre, qui continuaient à rire, étaient attendris. « C'est une belle fin, disaient quelques-uns, et je me tiens heureux de l'avoir vue , car elle fut bonne femme. » Les Français murmuraient que cette mort était cruelle et injuste. « Elle meurt martyre pour son vrai Seigneur. « — Ah ! nous sommes perdus, on a brûlé une sainte. — Plût à Dieu que mon âme fût où est la sienne ! » Tels étaient les discours qu'on tenait. Un autre avait vu le nom de Jésus écrit en lettres de flammes au-dessus du bûcher.
Mais ce qui fut plus merveilleux, c'est ce qui advint à un homme d'armes anglais. Il avait juré de porter un fagot de sa propre main au bûcher; quand il s'approcha pour faire ce qu'il avait dit, entendant la voix étouffée de Jeanne, qui criait : « Jésus! » le cœur lui manqua, et on le porta en défaillance à la prochaine taverne. Dès le soir il alla trouver frère Isambart, se confessa à lui, dit qu'il se repentait d'avoir haï tant la Pucelle, qu'il la tenait pour sainte femme, et qu'il avait vu son âme s'envoler des flammes vers le ciel, sous la forme d'une blanche colombe. Le bourreau vint aussi se confesser le jour même , craignant de ne jamais obtenir le pardon de Dieu. (…)
Il n'en demeura pas moins établi dans les esprits, en France et dans les pays chrétiens, que les Anglais avaient mis cruellement à mort cette pauvre fille par une basse vengeance, par colère de leurs défaites, et en mettant leur volonté à la place de la justice. Les Bourguignons eux- mêmes ne partageaient en rien le ressentiment des Anglais, et chez eux on parla toujours de la Pucelle comme d'une fille merveilleuse, vaillante à la guerre, et qui ne méritait en rien cette horrible sentence.

*

L’île Bourbon

in Lettre à Bertin, de Parny

Ici ma main dérobe à l'oranger fleuri
Ces pommes dont l'éclat séduisit Atalante;
Ici l'ananas plus chéri
Elève avec orgueil sa couronne brillante;
De tous les fruits ensemble il réunit l'odeur.
Sur ce coteau l'atte pierreuse
Livre à mon appétit une crème flatteuse;
La grenade plus loin s'entr'ouvre avec lenteur;
La banane jaunit sous sa feuille élargie;
La mangue me prépare une chair adoucie;
Un miel solide et dur pend en haut du dattier;
La pêche croît aussi sur ce lointain rivage;
Et plus propice encor, l'utile cocotier
Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

*

 

Les nids des oiseaux

in Revue Britannique

En lisant la description des nids, nous reconnaissons des oiseaux mineurs, maçons, charpentiers, tisserants et tailleurs. Les uns cherchent dans le sein de la terre une température plus égale et plus chaude pour leurs tendres oeufs ; les autres leur maçonnent une chaumière ; attendant avec impatience que les petits fondements de boue mêlée de paille soient bien secs, ils les resserent en y collant leur queue, et en les pressant de tout le poids de leurs petits corps, jusqu'à ce que la première couche de maçonnerie puisse sans crouler en supporter une seconde.

La pie des bois, à bec d'ivoire est le roi des oiseaux charpentiers ; l'écorce des bois les plus durs s'ouvrent pour lui fournir sa nouriture et dans l'aubier s'arrondit son nid. Dans les bas pays de la Caroline cet oiseau pour y établir sa demeure, choisit le puissant cyprès des marais. Mâle et femelle travaillent ensemble alternativement, y creuse une cavité de deux à cinq pieds de profondeur et faite en tournant de telle sorte que le vent n'y puisse pénétrer. Parmi les oiseaux fabricants de paniers il faut distinguer le baya, espèce de moineaux que l'on trouve dans l'Indoustan, et qui se distingue par la beauté de son plumage et sa sagacité à faire son nid : il le tresse fort habilement avec de longs brins d'herbe, dans la forme de bouteilles à large ventre et à col étroit dont se servent les chimistes, et il le suspend par le bout le plus mince à l'extrémité d'une branche assez forte seulement pour soutenir le poids de la petite habitation et de ses hôtes, garantis ainsi des attaques des serpents, des écureuils et des oiseaux de proie. Ces nids ont plusieurs divisions : ce sont des appartements complets. Dans l'un la femelle couve, l'autre, consistant en un petit toît de chaume, abrite une courte perche horizontale, sur laquelle le mâle se place à l'abri de la pluie, garde son nid balancé par le vent au bout d'un fil léger, et amusant sa famille par ses joyeux gazouillements. On voit des centaines de ces petits paniers suspendus au même arbre. Les moineaus des haies, la bergeronnette, le rouge-gorge, la linotte, sont tisserands et bordent leurs nids d'une tresse ouvrier : il fabrique une espèce de feutre dont il forme une poche de six à sept pieds de longueur, qu'il fourre de ce qu'il peut trouver de plus doux et terminé avec un couche de crin. Le lit douillet est abrité par un dais naturel ou parasol de feuilles; car comme la demeure du baya, il est attaché à l'extrémité d'un léger rameau. Dans la saison où le battisseur fait son nid, les femme sont obligées de veiller sur le fil ou le coton qu'elles mettent à blanchir dehors, car  l'oiseau en dérobe souvent une grande quantité. Les l'oxis du Bengale, très communs dans l'Inde tisse avec des brins de gazons un nid semblable au drap, en forme de bouteille, l'attache fortement aux branches élevées du haut figuier des Indes ou du palmier, au-dessus des fraîches émanations d'un puits ou d'un ruisseau murmurant, exposé de façon à ce que les vents le balencent. Il place l'entrée au-dessous pour mettre la couvée à l'abri de oiseaux de proies. Ce nid qui renferme deux ou trois pièces séparées, il l'éclaire la nuit avec un ver luisant ; il attrape l'insecte vivant et le colle, le fixe aux parois de son petit palais avec un peu de terre humide et grasse. L'oiseau tailleur, plus petit que notre roitelet et vivant dans les Indes, coud en se servant de son bec comme d'une aiguille, un feuille morte et une vivace, et y attache son léger nid de duvet. D'autres oiseaux foulent le feutre de leurs nids ; d'autres encore les fabriquent en pâtes succulentes, délices de la ... (?) et l'un des revenues les plus considérables de l'Ile de Java.

*

Romance prise dans le dernier chant du pèlerinage d’Harold


Le pèlerinage d’Harold  de Alphonse de Lamartine

XXVII Semez, semez de narcisse et de roses,
     Semez la couche où la beauté repose!
Pourquoi pleurer? C'est ton jour le plus beau!
Vierge aux yeux noirs, pourquoi pencher ta tête
Comme un beau lis courbé par la tempête,
Que son doux poids fait incliner sur l'eau?
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!
C'est ton amant! Il vient; j'entends ses pas.
Que cet anneau soit le sceau de sa flamme!
Si ton amour est entré dans son âme,
Sans la briser il n'en sortira pas.
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!
Entre tes mains prends ce sacré flambeau;
Que d'un feu pur votre âme consumée
Parfume ainsi la route du tombeau!
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!
Vois-tu jouer ces chevreaux couronnés,
Que sur ton seuil ont laissés tes compagnes?
Ainsi bientôt l'émail de nos campagnes
Verra bondir tes heureux nouveau-nés.
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!
Vole au vallon, courbe un myrte en cerceau,
Pour ombrager ton enfant qui sommeille.
Le moissonneur prépare sa corbeille,
La jeune mère arrondit son berceau!
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!
Sais-tu les airs qu'il faut pour assoupir
Le jeune enfant qui pend à la mamelle?
Entends, entends gémir la tourterelle;
D'une eau qui coule imite le soupir!
     Semez, semez de narcisse et de rose,
     Semez la couche où la beauté repose!

 

*

Mélanges

A la Bretagne romance par un breton

Oui, je t'aime d'amour, ô ma chère Bretagne,
Oui, je t'aime d'amour, avec ta pauvreté,
Avec ton sol de pierre et ta rude campagne,
Avec tes longs cheveux et ton front indompté !
L'étranger te délaisse et dit sombre pays
Mais c'est de ta tristesse que mon coeur est épris
Car toujours une mère, une mère
Est belle pour son fils
Oui je t'aime,ô ma terre, car c'est toi mon pays.

II

Voyez dans ces rochers un petit héritage
Sol aride et brulant , sans tour et sans manoir :
On n'y voit point de fleurs, on n'y voit point d'ombrages
Quatre murs seulement dans un champ de blé noir.
Mais mon coeur, pauvre champ qui vit mes premiers pas,
Pour le plus beau Royaume ne te donnerait pas
   Car toujours une mère etc...

                                       





III
Ah bonheur, j'apperçois la passerelle en planche
Et le torrent sauvage que j'aimais tant à voir ;
Nos bretonnes pieds nues avec leurs coiffes blanches
S'en aller en chantant du gros bourg au lavoir.
Mais l'image chérie fuit avec le sommeil
Oh ! ma belle patrie, je te pleure au réveil
           S'il est loin de sa mère,
Il n'est point de bonheur pour un fils
           Je te pleure pauvre terre,
Car je suis loin de toi mon pays.
                                                     

*

Le jour des morts

de Chateaubriand

S'il existe dans notre Bretagne des superstitions absurdes et grossières, il en est aussi de douces et de poétiques, qui ouvrent l'âme aux sentiments tendres, et la dispose à la vertu. Au jour des morts, par exemple, si vous entrez dans une ferme bretonne, vous voyez l'aïeul, (dont le siège est placé dans le coin du foyer, le moins exposé au vent, son chapelet entre les doigts ) ; sa tête , sur laquelle il ne reste plus que quelques cheveux gris oubliés par le temps, est découverte. Le patriarche de la famille a seul le privilège de rester assis, quatre-vingt-cinq hivers ont presque soudé ses articulations mais ses enfants et ses arrière-petits-fils, sont prosternés devant Dieu, leur ferveur est aujourd'hui plus grande que jamais. Une tradition leur apprend que les âmes de leurs parents défunts sont là près d'eux, qu'elles sont affranchies jusqu'à demain des peines dues à leurs péchés : aussi croiraient-ils être coupables s'ils ne veillaient pour prier. Je voudrais que vous les entendissiez dans leur langage, simple et énergique, peindre la douleur de l'âme malheureuse qui regagne le lieu de ses souffrances, sans pouvoir présenter à Dieu la pétition de ses amis, pour sa délivrance.

Si les habitants de nos campagnes ne semblent pas sentir vivement la perte d'un fils, d'un père, de tous ceux qui glissent de leurs bras, oh ! c'est qu'ils savent que le laboureur ne peut reposer que dans la tombe. Certains du bonheur de l'autre vie, ils espèrent l'obtenir pour l'objet de leur affection. Les voici dans la posture deu publicain qui fut exaucé ; jamais sans implorer pour leurs parents la miséricorde divine ils ne laissent passer le jour des morts.

*

Combat d’Hercule et d’Acheloüs

dans les Métamorphoses d’Ovide, trad. de M. de Saint-Ange

Intrépide lutteur, mes muscles sont raidis
Et j'apprête au combat mes deux poings arrondis.
Hercule à pleines mains me couvre de poussière.
Je l'en couvre à mon tour. Il recule en arrière.
Il s'élance, il m'attaque aux pieds, aux flancs, aux bras.
Et cherche à me surprendre où je ne l'attends pas.
Défendu par mon poids, les pieds fermes immobiles
Je résiste, et je rends son attaque inutile.
Je suis comme un rocher qui battu, par les flots
Par sa masse affermi, repousse leurs assauts.
L'un de l'autre éloignés, nous reprenons haleine.
Puis avec plus d'ardeur revenus dans l'arène,
Tous deux à tenir ferme obstinés à la fois.
Mes pieds pressent ses pieds, mes doigts pressent ses doigts.
Mon front heurte son front. Tel au fond d'un bois sombre
Amans d'une génisse en paix couchée à l'ombre
J'ai vu s'entre choquer deux superbes taureaux.

 


Cependant qu'incertain qui de ces deux rivaux
Doit vaincre et conquérir l'empire du bocage,
Tout le troupeau frémit de leur lutte sauvage
Trois fois mon ennemi que j'enlace et retiens
De mes bras vainement veut dégager les siens.
Mais d'un dernier effort la puissante secousse
L'écarte loin de moi, loin de lui me repousse.
Déjà son poing fermé me presse sans repos,
Me retourne et soudain élancé sur mon dos,
Je ne cacherai rien ; je le dis à ma honte,
Hercule me saisit, Hercule me surmonte.
Je n'exagère point : en ce moment je crois,
Qu'un mont sur moi tombé, m accable de son poids.
Dans ses pieds qu il recourbe entravé hors d'haleine,
Mes bras d'entre ses bras s'arrachent avec peine,
Épuisé de fatigue, inondé de sueur,
Je perds en vains efforts un reste de vigueur.
Il me saisit la gorge, il m'étouffe, il me serre,
M'écrase et sous son poids me fait mordre la terre

Le nuage

de J. Veillat 

Amis vous le savez, quand la nature sombre
A pris son vol hardi sous le souffle de Dieu,
Il voit les monts, les bois qu'il couvre de son ombre
Les déserts, les cités et les peuples sans nombre,
Et leur fait, en passant un éternel adieu ;
Il va toujours suivant sa course vagabonde,
Sous la main du seigneur courbant son large front,
Comme un cheval sans frein, ignorant à quel monde
S'arrêteront ses pas insensés, à quelle onde
De son flanc déchiré les flots se méleront.
Comme le Juif proscrit de la Sainte Ecriture.
Il voudrait s'arréter dans quelque beau vallon,
S'endormir au dessus d'une grande verdure ;
Se mirer un instant au fond d'une onde pure ;
Mais la voix du très haut, le pousse et dit "allons".

*

L’orage dans les déserts de l’Amérique

Chateaubriand

Le soleil se couvre, les premiers roulements du tonnerre se font entendre ; les crocodiles y répondent par un sourd rugissement, comme un tonnerre répond à un autre tonnerre. Une immense colonne de nuages s'étend au nord-est et au sud-est ; le reste du ciel est d'un cuivre sale demi transparent et teint de la foudre. Le désert éclairé d'un jour faux, l'orage suspendu sur nos têtes et près d'éclater offrent un tableau plein de grandeur. Voilà l'orage ! qu'on se figure un déluge de feu sans vent et sans eaux ; l'odeur de soufre remplit l'air ; la nature est éclairée comme à la lueur d'un embrasement A présent les cataractes de l'abîme s' ouvrent ; les grains de pluies ne sont point séparés : un voile d'eau unit les nuages à la terre.

non copié: Les Indiens disent que le bruit du tonnerre est causé par des oiseaux immenses qui se battent dans l'air et par les efforts que fait un vieillard pour vomir une couleuvre de feu. En preuve de cette assertion ils montrent des arbres où la foudre a tracé l'image d'un serpent.

Souvent les orages mettent le feu aux forêts elles continuent de brûler jusqu'à ce que l'incendie soit arrêté par le cours de quelque fleuve ; ces forêts brûlées se changent en lacs et en marais Le courlis dont nous entendons la voix dans le ciel au milieu de la pluie et du tonnerre nous annonce la fin de l'ouragan. Le vent déchire les nuages qui volent brisés à travers le ciel, le tonnerre et les éclairs, attachés à leurs flancs les suivent,l'air devient froid et sonore : il ne reste plus de ce déluge que des gouttes d'eau qui tombent en perles du feuillage des arbres Nos filets et nos provisions de voyage flottent dans les canots remplis d'eau jusqu'à l'échancrure des avirons.

*

St Aubin du Cormier.

in Guide pittoresque du voyageur en France.

St Aubin du Cormier est une petite ville située sur une colline escarpée, près de la forêtde ce nom, à quatre lieues trois quarts de Fougères. Population 1730 habitants. Cette ville doit son origine à un château-fort construit en 1223 par Pierre de Dreux, Duc de Bretagne. Sa position élevée lui procure un air très vif et un horizon très étendu.

Elle a été assiégée et prise sur les Bretons par les Français, dans la guerre que termina glorieusement pour ces derniers la célèbre bataille de St Aubin, gagnée par le Vicomte de la Trémouille, Général en chef de Charles VIII à l'âge de dix-huit ans, contre le Duc de Bretagne, François DII le Prince d'Orange et le Duc d'Orléans, l'année 1488. Le Duc d'Orléans y fut fait prisonnier, mais il fut rendu à la liberté quelque temps après. Il ne reste plus de son gothique château que quelques pans de murs et une tour très élevée, qui signale au loin cette ancienne demeure ducale, habitée passagèrement par la Duchesse Anne. A côté de cette ruine pittoresque, est une chaîne d'énormes rochers, plus pittoresques encore. Un chemin âpre et tortueux parcourt, dans sa longueur, leur crête escarpée. Tout à côté [on] voit un bel étang.

*

Fragment de la mélancolie
par Legouvé
 
Arrêtons-nous aux champs qu’un riche émail colore
Du pourpre des raisins et de l’or des guérets
L’aspect riant, d’abord, a pour nous des attraits
Mais que nous préférons l’épaisseur d’un bois sombre !
C’est là qu’on est heureux ! là, le soleil et l’ombre
Qui formant dans leur lutte un demi-jour charmant
Ménagent la clarté propice au sentiment ;
Mille arbres qui penchant leur tête échevelée,
Tantôt dans le lointain allongent une allée.
D’un dédale tantôt font serpenter les plis,
Dessinent des bosquets ou groupent des taillis,
Enfin le doux zéphyr, qui, muet dans la plaine ;
Gémit dans les rameaux qu’agite son haleine ;
Tout dispose à penser, invite à s’attendrir ;
Sous ces dômes touffus le cœur aime à s’ouvrir ;
Et, conduit par leur calme aux tendres rêveries ;
Se plait à réveiller ses blessures chéries.
Sous ces bois inspirants coule-t-il un ruisseau,
L’émotion augmente à ce doux bruit de l’eau
Qui dans son cours plaintif qu'on écoute avec charmes
Semble à la fois rouler des soupirs et des larmes.
Et qu'un saule pleureur par un penchant heureux
Dans ses flots murmurants trempe ses longs cheveux,
Nous ressentons alors, dans notre âme amollie
Toute la volupté de la mélancolie.






Cette onde gémissante et ce bel arbre en pleurs
Nous semblent deux amis touchés de nos malheurs ;
Nous leur disons nos maux nos souvenirs, nos craintes ;
Nous croyons leur tristesse attentive à nos plaintes,
Et remplis des regrets qu’ils expriment tous deux,
Nous trouvons un bonheur à gémir avec eux.
Écoutons : des oiseaux commence le ramage ;
De ces chantres ailés un seul a notre hommage ;
C'est Philomène [sic] au loin lamentant ses regrets.
Oh que sa voix plaintive enchante les forêts ;
Que j’aime à m’arrêter sons l’ombre harmonieuse
Où se traîne en soupirs sa chanson douloureuse,
De l’oreille et du cœur je suis ses doux accents,
Rêveur, et tout entier à ses sons ravissants.
Je ne m’aperçois pas si, planant sur ma tête,
Des nuages affreux assemblent la tempête,
Si le tonnerre gronde, ou si le jour qui fuit
Cède le firmament aux voiles de la nuit,
Je ne vois que les maux que cet oiseau déplore :
Il cesse de chanter et je l’écoute encore !
Tant la mélancolie est un doux sentiment !

*

Maximes
in Aux soldats - ch. 8 Discours aux soldats sur la piété et la religion
de Louis de Boussanelle:

Soldats, mes amis, mes compagnons, disait Bertrand Du Guesclin à ses guerriers, trois points ; soldats trois points : le premier la crainte de Dieu ; le second le soin de votre honneur plus que de votre vie ; le troisième le service du Roi quand les moeurs ont été pures et innocentes...

*

La mer

de François-René de Chateaubriand  

Des vastes mers tableau philosophique,
Tu plais au coeur de chagrins agité :
Quand de ton sein par les vents tourmenté,
Quand des écueils et des grèves antiques
Sortent des bruits, des voix mélancoliques ;
L'âme attendrie en ses rêves se perd,
Et, s'égarant de penser en penser,
Comme les flots de murmure en murmure,
Elle se mêle à toute la nature :
Avec les vents, dans le fond des déserts,
Elle gémit le long des bois sauvages,

Sur l'Océan vole avec les orages,
Gronde en la foudre, et tonne dans les mers.


Mais quand le jour sur les vagues tremblantes
S'en va mourir ; quand, souriant encor,
Le vieux soleil glace de pourpre et d'or
Le vert changeant des mers étincelantes,
Dans des lointains fuyants et veloutés,
En enfonçant ma pensée et ma vue,
J'aime à créer des mondes enchantés
Baignés des eaux d'une mer inconnue.
L'ardent désir, des obstacles vainqueur,
Trouve, embellit des rives bocagères,
Des lieux de paix, des îles de bonheur,
Où, transporté par les douces chimères,
Je m'abandonne aux songes de mon coeur.

*

L'incendie de Moscou

de Ph. de Ségur in le Foyer des Familles, publication de la Sciété de Saint Victor - MAGASIN CATHOLIQUE illustré 1850

L’embrasement, poursuivant ses ravages eut bientôt atteint les plus beaux quartiers de la ville. En un instant tous ces beaux palais que nous avions admirés par l’élégance de leur architecture et le goût de leur ameublement furent consumés par la violence des flammes. Leurs superbes frontons, décorés de bas-reliefs et de statues, venant à manquer de supports tombaient avec fracas sur les débris de leurs colonnes. Les églises quoique couvertes en tôle ou en plomb, tombaient aussi ; et avec elles ces dômes superbes que nous avions vus, la veille, tout resplendissants d’or et d’argent. Les hôpitaux où se trouvaient plus de vingt mille malades ou blessés, ne tardèrent pas à être incendiés ; le désastre qui s’ensuivit révoltait l’âme et la glaçait d’effroi.Consternés par tant de calamités, nous espérions que les ombres de la nuit en couvriraient l’effrayant tableau ; elles ne servirent qu’à rendre l’incendie plus terrible et à faire ressortir davantage la violence des flammes, agitées par le vent, elles s’élevaient jusqu’au ciel. On apercevait aussi les fusées incendiaires que les malfaiteurs lançaient du haut des clochers : elles sillonnaient des nuages de fumée et de loin ressemblaient à des étoiles tombantes. Le lendemain on ne distinguait les endroits où il y avait eu des maisons, que par quelques piliers en pierres calcinées et noircies Le vent soufflait avec violence, et formait un mugissement semblable à celui que produit une mer agitée et faisait tomber sur nous, avec, un fracas épouvantable les énormes lames de tôle qui couvraient les palais. De quelque côté qu’on tournât les yeux, on ne voyait que des ruines ou un océan de flammes. Le feu prenait comme s’il eût été mis par une puissance invisible ; des quartiers immenses s’allumaient, brûlaient et disparaissaient tout à la fois.

A travers une épaisse fumée se présentait une longue suite de voitures toutes chargées de butin ; forcées par l’encombrement de s’arrêter à chaque pas, on entendait les cris des conducteurs, qui craignant d’être brûlés, poussaient pour avancer des imprécations effroyables.  Le feu était au Kremlin ; mais Napoléon, maître enfin de ce palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder cette conquête, même à l’incendie. Sourd aux sollicitations, car tous les officiers s’étaient réunis autour de lui, ce ne fut qu’après avoir jugé par lui-même du danger, qu’il se décida enfin à fuir. Il descendit rapidement cet escalier du Nord, fameux par le massacre des strililz. Mais nous étions assiégés par un océan de flammes ; elles bloquaient toutes les parties qui furent tentées. Après quelques tatonnements on découvrit à travers les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et la garde parvinrent à s’échapper du Kremlin Mais qu’avaient ils gagné à celte sortie ? Plus près de l’incendie ils ne pouvaient, ni reculer, ni demeurer ; et comment avancer .Comment s’élancer à travers les vagues de cette mer de feu ? Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés par les cendres ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues disparaissaient dans la fumée et sous les décombres. Il fallait pourtant se hâter A chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes. Une seule rue étroite tortueuse et toute brûlante s’offrait plutôt comme l’entrée que comme la sortie de cet enfer. L’empereur s’élance à pied et sans hésiter, dans ce dangereux passage. Il s’avança au travers du pétillement de ces brasiers au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes qui dévoraient les édifices entre lesquels il marchait dépassaient leur faîte, fléchissaient sous le vent, et se recourbaient sur nos têtes Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu ! Un air dévorant, des cendres étincelantes embrasaient notre respiration, sèche haletante et déjà suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d’une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtements. 

*

Le serpent

de Belille : Les trois règnes in Leçons françaises de littérature et de morale 1841.

Habitant des forêts et des monts et des champs
Le serpent à son tour a des droits à mes chants
Par ses beaux mouvements et sa riche parure ,
Cher à la poésie ainsi qu à la peinture ;
Le serpent a ses mœurs ses combats ses amours,
Son port audacieux ses habiles détours ;
Mais il fuit nos regards dans le sein des broussailles.
Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles,
Il semble qu’affligé de son triste renom
Il cache ses remords sa honte et son poison.
Je n’en décrirai point les nombreuses espèces. 
Différentes d’aspect de penchants et d’adresses,
Je compterais plutôt les sables des déserts.


Les feuillages des bois et les vagues des mers
Que les variétés de sa race effrayante.
Il court, nage, bondit, gravit, vole ou serpente.
Tantôt au bruit lointain des agrestes pipeaux
Caché dans la moisson il attend les troupeaux.
Et des plis écaillés qu’avec force il déploie,
Saisit étreint étouffe et dévore sa proie.
Le chevreau, la brebis, souvent un bœuf entier,
Tout à coup engloutis dans son large gosier
Se débattent en vain dans sa gueule béante.
Mais bientôt expiant sa fureur dévorante
Il s’endort sous le poids de l’énorme festin.
Et livrant au chasseur un facile butin,
Sous la lourde massue ou le fer du sauvage
Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage.

*

La jambe de bois

de Gessner trad. de l’allemand par M. Huber

Sur le mont d’où le torrent de Rauti se précipite dans la vallée un jeune berger faisait paître ses chèvres, Son chalumeau appelait gaiement l’écho des antres du rocher et sept fois de ses chants mélodieux l’écho faisait retentir les vallons.Tout à coup il aperçut un homme gravissant la côte de la montagne. Cet homme était vieux. Les ans avaient blanchi sa tête. Un bâton se courbait sous ses pas pesants et mal assurés, car il avait une jambe de bois. Il s’approcha du jeune homme et s’assit à ses côtés sur la mousse d’un rocher. Le jeune berger le regarda avec surprise, et ses yeux s’arrêtèrent sur la jambe de bois. Mon fils, lui dit le vieillard en souriant : n'est ce pas que tu penses qu’impotent comme je le suis j’aurais mieux fait de rester dans la vallée? Sache cependant que je ne fais ce voyage qu’une fois chaque année ; et telle que tu la vois, mon ami, cette jambe m'est plus honorable qu’à bien d’autres la plus droite et la plus souple. Je veux bien, mon père, reprit le berger qu’elle te soit plus honorable ; mais je parie que les autres sont plus commodes. Sans doute tu es fatigué. Veux-tu du lait de mes chèvres ou de l’eau fraîche de la source qui jaillit là-bas dans le creux du rocher ?
Le Vieillard :
J’aime la candeur peinte sur ton visage Un peu d’eau fraîche suffira pour me soulager si tu veux bien m'en apporter ici, je te raconterai l’histoire de cette jambe de bois. Le jeune berger courut à la fontaine et fut bientôt de retour.

Quand le vieillard se fut rafraîchi, il dit : Lorsque vous voyez vos pères estropiés et couverts de cicatrices, jeunes gens, adorez le ciel, et bénissez leur valeur Sans elle vous courberiez la tête sous le joug, au lieu de vous égayer à la douce chaleur du soleil, et de faire répéter aux échos des chants d’allégresse. La joie et la gaieté habitent les collines et les vallées, et vos chansons résonnent d’une montagne à l’autre. Liberté ! douce liberté, c’est toi qui répands le bonheur sur cette terre chérie ! Tout ce que nous voyons autour de nous, nous appartient. Satisfaits, nous cultivons nos propres champs. La récolte que nous y faisons est à nous et nos moissons sont des jours de fêtes.

Le jeune Berger: Celui-là n’est pas digne d’être un tomme libre qui peut oublier que c’est au prix du sang de ses pères

Le Vieillard : A leur place, mon fils, qui ne ferait pas ce qu’ils ont fait, ne l'est pas davantage.... Depuis la journée sanglante de Nefels, je viens une fois tous les ans sur cette montagne ; mais je le sens, j’y viens pour la dernière fois... D’ici je vois encore tout l’ordre de la bataille où la liberté nous fit vaincre. Regarde, c’est de ce côté-là que s’avançait l’ennemi. Des milliers de lances étincelaient au loin avec plus de deux cents chevaliers, couverts de superbes armures. Les panaches qui ombrageaient leurs casques s’agitaient sur leurs têtes, et la terre frémissait sous les pas de leurs chevaux. Déjà notre petite troupe avait été rompue. Nous n’étions que trois à quatre cents combattants. Les cris de la détresse retentissaient de tous côtés et la fumée de Nefels embrasé, remplissait la vallée, et s’étendait avec horreur le long des montagnes. Cependant au pied du mont où nous sommes s’était porté notre chef. Il était là où ces deux pins s’élancent des bords de la roche escarpée. Entouré d’un petit nombre de guerriers, je crois le voir encore, ferme, inébranlable, rappeler les troupes dispersées autour de lui J’entends le bruit de ce drapeau que son bras agitait dans les airs c’était comme le bruit des vents qui précèdent l’orage. De toutes parts on accourait vers lui. Vois-tu ces sources se précipiter du haut des monts. Des pierres, des rochers, des arbres renversés, s’opposent en vain à leur cours ; elles franchissent, elles entraînent tout et se rassemblent au fond de cet étang. Ainsi nous accourûmes à la voix de notre général, en nous faisant jour à travers l’ennemi. Rangés autour du héros, nous fîmes serment, et Dieu nous entendit, de vaincre ou de mourir.
L’ennemi s’approchant en ordre de bataille, fondit sur nous avec impétuosité. Nous l'attaquâmes à notre tour. Déjà nous l’avions chargé onze fois, mais toujours forcés de nous retirer à l’abri de ces hauteurs, nous y resserrions nos rangs aussi inébranlables que le rocher qui nous protégeait. Enfin renforcés par trente guerriers de Schwitz ; nous tombâmes tout à coup sur l’ennemi, comme la chute d’une montagne, comme une roche qui éclate, tombe, roule à travers la forêt et brise avec fracas les arbres à son passage. De toutes parts les ennemis et cavaliers et fantassins confondus dans le plus horrible tumulte se renversent les uns sur les autres pour échapper à notre fureur. Acharnés au combat, nous foulions à nos pieds les morts et les mourants pour porter plus loin la vengeance et le trépas. J'étai au milieu de la mêlée. Un cavalier ennemi me renversa dans sa fuite et son cheval me fracassa la jambe. Le guerrier qui combattait le plus près de moi, m'ayant aperçu, me chargea sur ses épaules et courut, en me portant ainsi hors du champ de bataille. Un bon religieux, prosterné non loin de là sur un rocher, implorait le ciel pour nous... Ayez soin, mon père, de ce guerrier lui dit mon libérateur il a combattu en homme libre. Il le dit et revole au combat. La victoire fut à nous, mon enfant, elle fut à nous. Mais plusieurs des nôtres étaient étendus sur des monceaux d’ennemis Ainsi dit-on repose le moissonneur fatigué sur les gerbes qu’il a moissonnées lui-même. Je fus soigné, je fus guéri Mais je n’ai jamais pu découvrir celui à qui je dois la vie. Je l’ai recherché vainement. J’ai fait des vœux et des pèlerinages pour qu’un saint du paradis ou quelque ange voulût me le révéler. Hélas ! tous mes efforts ont été inutiles Je ne pourrai plus dans cette vie lui prouver ma reconnaissance.
Le jeune berger avait écouté le vieux guerrier les larmes aux yeux. Il lui dit : Non mon père dans cette vie tu ne pourras plus lui prouver ta reconnaissance.
Le vieillard surpris s’écria : Ciel que dis-tu ? Saurais tu, mon fils, quel fut mon libérateur ?

Le jeune berger : Je serais bien trompé ou c’était mon père, oui, c'était lui-même. Souvent il m’a raconté l’histoire de la bataille et souvent je lui ai entendu dire : L’homme que j’ai emporté du champ de bataille serait-il encore vivant ?

Le vieillard : O Dieu ! anges du ciel ! Cet homme généreux serait ton père?

Le jeune Berger : Il avait une cicatrice ici. (en montrant sa joue gauche ) Il avait été blessé par l'éclat d’une lance ; peut être le fut-il avant qu’il t'emportât de la mêlée.

Le Vieillard : Sa joue était couverte de sang quand il m’emporta. O mon enfant, ô mon fils.

Le jeune Berger : Il mourut il y a deux ans et comme il était pauvre je suis réduit pour vivre à garder ces chèvres....Le vieillard l'embrassa, et dit le ciel en soit béni ; Je pourrai te récompenser de tes bienfaits. Viens mon fils, viens avec moi, qu’un autre garde ces chèvres

Ils descendirent ensemble dans la vallée et ils marchèrent vers la demeure du vieillard. Il était riche en champs et en troupeaux et une fille aimable était sa seule héritière.

Mon enfant, lui dit-il, celui qui m’a sauvé la vie était le père de ce jeune berger. Si tu pouvais l’aimer je serais heureux de te voir unie avec lui.

Le jeune homme était d’une figure aimable, la fraîcheur et la gaieté brillaient sur son visage, des boucles d’un blond doré ombrageaient son front et le feu brillant de ses yeux était tempéré par une douce modestie. La jeune fille avec une réserve ingénue demanda trois jours pour y penser mais le troisième lui parut bien long Elle donna sa main au jeune homme et le vieillard versa des larmes de joie et leur dit : Que ma bénédiction repose sur vous mes enfants ! C’est aujourd'hui que je suis le plus heureux des hommes !

*

ODE II

in Le paysage en gros de Jean Racine

Que je me plais sur ces montagnes
Qui s’élevant jusques aux cieux
D’un diadème gracieux
Couronnent ces belles campagnes !
O Dieu que d’objets ravissants
S'y viennent offrir à mes sens !
De leurs riches vallées,
Quel amas brillant et confus
De beautés rassemblées,
Éblouit mes yeux éperdus !
De là j’aperçois les prairies
Sur les plaines et les coteaux
Parmi les arbres et les eaux
Étaler leurs pompes fleuries,
De là je vois les pampres verts
Enrichir cent tertres divers
De leurs grappes fécondes
Et là les prodigues guérets
De leurs javelles blondes
Border les prés et les forêts

[ODE IV – L’ÉTANG ]

Que c’est une chose charmante
De voir cet étang gracieux
Où comme en un lit précieux
L’onde est toujours calme et dormante !
Mes yeux, contemplons de plus près,
Les inimitables portraits
De ce miroir humide,
Voyons bien les charmes puissants
Dont sa glace liquide,
Enchante et trompe tous les sens.



2 strophes ont été sautées dans la copie et il poursuit :

Là l’hirondelle voltigeante,
Rasant les flots clairs et polis,
Y vient, avec cent petits cris,
Baiser son image naissante
Là mille autres petits oiseaux
Peignant encore dans les eaux
Leur éclatant plumage :
L’œil ne peut juger au dehors
Qui vole ou bien qui nage,
De leurs ombres et de leurs corps
Quelles richesses admirables
N’ont point ces nageurs marquetés,
Ces poissons aux dos argentés,
Sur leurs écailles agréables !
Ici je les vois s'assembler,
Se mêler et se démêler
Dans leur couche profonde
Là je les vois (Dieu ! quels attraits)
Se promenant dans l’onde,
Se promener dans les forêts
une strophe sautée
Enfin ce beau tapis liquide
Semble enfermer entre ses bords
Tout ce que vomit de trésors
L’Océan sur un sable aride :
Ici l’or et l’azur des cieux
Font de leur éclat précieux
Comme un riche mélange
Là, l’émeraude des rameaux
D’une agréable frange,
Entoure le cristal des eaux.

*

1er janvier

Panard

De trois cent soixante-cinq jours
Qui de l’an composent le cours,
C’est le premier de tous où l’on ment davantage
Nul autre ne fait voir tant de duplicité.
Combien dans ce jour si fêté,
Voit-on par un fatal usage,
De faux baisers et donnés et rendus !
Combien de l’amitié tiennent le doux langage,
Qui voudraient voir périr ceux qu’ils flattent le plus
De là certainement vient le double visage
Que la fable donne à Janus.

 *

 

CALYPSO

in Les aventures de Télémaque par Fénelon

On arrive à [la porte de] la grotte de Calypso où Télémaque fut surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique tout ce qui peut charmer les yeux. On n’y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues ; cette grotte était taillée dans le roc, en voûtes, pleines de rocailles et de coquilles, elle était tapissée... d’une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les deux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur, des fontaines, coulent avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal ; mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée. Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d’or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons répand le plus doux de tous les parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n’entendait jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d’un ruisseau qui, se précipitant du haut d’un rocher tombait à gros bouillons pleins d’écume, et s’enfuyait au travers de la prairie. La grotte de la déesse était sur le penchant d’une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois faiblement irritée contre les rochers où elle se brisait en gémissant et élevant ses vagues comme des montagnes. D’un autre côté on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusques dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité d’autres avaient une eau paisible et dormante ; d’autres, par de longs détours revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues, et dont la figure bizarre, formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vndit verts, qui pendaient en festons. Le raisin plus éclatant que la pourpre ne pouvait se cacher sous les feuilles et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, l’olivier, le grenadier, et tous les autres arbres ; couvraient la campagne et en faisait un grand jardin.

*

Le combat du taureau

de Florian in Leçons françaises de littérature et de morale

Au milieu du champ est un vaste cirque environné de nombreux gradins ; c’est là que l’auguste reine, habile dans cet art si doux de gagner les cœurs de son peuple en s’occupant de ses plaisirs, invite souvent ses guerriers au spectacle le plus chéri des Espagnols. Là, les jeunes chefs, sans cuirasse vêtus d’un simple habit de soie, armés seulement d’une lance, viennent sur de rapides coursiers attaquer et vaincre des taureaux sauvages. Des soldats à pied, plus légers encore que les cheveux ; enveloppés dans des réseaux, tiennent d’une main un voile de pourpre, de l’autre des lances aiguës.  Non copié: L'alcade proclame la loi de ne secourir aucun combattant de ne leur laisser d’autres armes que la lance pour immoler, le voile de pourpre pour se défendre.

Les rois entourés de leur cour, président à ces jeux sanglants, et l’armée entière, occupant les immenses amphithéâtres témoigne, par des cris de joie par des transports de plaisir et d’ivresse, quel est son amour effréné pour ces antiques combats. Le signal est donné, la barrière s’ouvre, le taureau s’élance au milieu du cirque ; mais, au bruit de mille fanfares, aux cris, à la vue des spectateurs, il s’arrête, inquiet, troublé ; ses naseaux fument, ses regards brûlants errent sur les amphithéâtres ; il semble également en proie à la surprise et à la fureur. Tout- à- coup il se précipite sur un cavalier qui le blesse et fuit rapidement à l’autre bout. Le taureau s’irrite, le poursuit de près, frappe à coups redoublés la terre et fond sur le voile éclatant que lui présente un combattant à pied. L'adroit Espagnol, dans le même instant, évite à la fois sa rencontre, suspend à ses cornes le voile léger et lui darde une flèche aiguë, qui de nouveau fait couler son sang. Percé bientôt de toutes les lances, blessé de ces traits pénétrants dont le fer courbé reste dans la plaie, l’animal bondit dans l’arène pousse d’horribles mugissements s’agite en parcourant le cirque secoue les flèches nombreuses enfoncées dans son large cou, fait voler ensemble les cailloux broyés, les lambeaux de pourpre sanglants, les flots d’écume rougie, et tombe enfin épuisé d’efforts de colère et douleur.

*

Une mère au Seigneur.
Aux polonais

Regarde-moi, Seigneur ! prends pitié d'une mère
Qui baigne de ses pleurs ses fers ensanglantés !!
Maître de mes palais tristes et dévastés,
Ils dorment... et je veille !...et comme une étrangère,
J'ose à peine gémir dans mes propres cités.
 
Les pieds nus et meurtris, errant au bord du fleuve,
Qui fuit avec horreur ces murs jadis sacrés,
Je vois, les vêtements et le sein déchiré :
Aux ombres de minuit, reine tombée et veuve,
J'ensevelis les os de mes fils massacrés !...
C'est pour la liberté qu'ils saisirent les armes,
Que femmes, enfants, vieillards combattaient confondus :
Si mes cris maternels ne sont pas entendus,
Seigneur tu n'as donc pas compté toutes mes larmes,
Tu n'as donc pas compté les fils que j'ai perdus !
 
Criez vers le Seigneur, forêts dont le feuillage
Cache à leurs ennemis la tombe des héros !
Spectres de mes enfants !... de la terre et des flots,
Criez vers le Seigneur !... vastes champs de carnage.
Demandez au Seigneur justice des bourreaux.

Oui, vengeance ! Mon Dieu ! Par cette jeune fille,
Que le viole souillait et jetait au poignard !
Par la langue et les yeux arrachés aux vieillards,
La mère de son sang inondant sa famille,
Et dont les seins coupés séchaient sur les remparts. 



Mais vengeance surtout, Seigneur, de mes ancêtres,
De ces indignes fils qui m'ont frappée au coeur :
Sans eux, mon Aigle blanc serait libre et vainqueur
Que ta main, chaque nuit, serre le cou des traitres ;
Plante-les sur leur or pour cible à ta fureur !
 
Grâce pour mes martyrs, qui dans la Sibérie,
Traînent d'horribles fers sous d'effroyables cieux.
Prends pitié de ces pleurs qui gèlent dans leurs yeux ;
Console leur sommeil d'un rêve de patrie,
Et brise le bâton qui se lève sur eux.
Sur l'ombre de ton aile, à leurs mornes prières,
Que l'espérance arrive et couse leurs haillons
De leur soleil glacé ranime les rayons ;
Pour nourrir mes vengeurs : gonfle le sein des mères ;
Sauve ces Daniels dans la fosse aux lions !
 
Mon Dieu protège aussi ma tribu dispersée,
Astres sereins, guidez leur gloire et leur malheur,
Mets la force en leurs bras, ta grâce dans leur coeur,
Dans l'âme de leur hôte, une noble pensée,
Et de ton pur froment garde pour eux la fleur.
 
Seigneur, si de mon sang chaque goutte qui tombe
Fertilisait le champ de ma postérité,
Ah ! frappe encore ce sein ensanglanté !
Et qu'un jour, un seul jour, j'entende de ma tombe,
Ce hourra de mes fils... Pologne !... et liberté.

*

Fragment du pèlerinage d’Harold  

Lamartine

Mais sur les flots obscurs quel son renaît, expire,
Et comme un cri plaintif roule autour du navire?
Serait-ce...? Harold, rebelle aux cris des matelots,
Reconnaît une voix,.., s'élance au sein des flots,
Nage au bruit, voit flotter sur la nuit de l'abîme,
Un débris qu'embrassait une jeune victime ;
L'arrache aux flots jaloux, l'emporte triomphant,
Et revient sur le pont déposer... une enfant.
Essuyant ses beaux yeux du flot qui les inonde,
De ses cheveux trempés il fait ruisseler l'onde,
La réchauffe aux rayons d'un foyer rallumé,
Et, sous son vêtement à demi consumé,
Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine,
Il découvre un portrait!... Il le prend, il s'incline;
Aux lueurs de la flamme il contemple... Grands dieux!






Ces traits!... sont ceux d'Harold! ! ! Il n'en croit pas ses yeux.
« Quel est ton nom? - Adda. - Ton pays? - Épidaure.
- Ta mère? - Éloydné. - Ton père? - Je l'ignore:
Ma mère, en expirant sous le glaive assassin,
Cacha, sans le nommer, son image en mon sein.
On dit qu'un étranger... Mais qui sait ce mystère?
- C'est assez, dit Harold; va, je serai ton père! »
Et, pressant sur son coeur l'enfant abandonné,
II murmurait tout bas le nom d'Éloydné !.
Soit qu'il sût le secret de sa triste naissance,.
Soit qu'il fût attendri des grâces de l'enfance,
Et voulût opposer à son coeur attristé.
Cette image du ciel : innocence et beauté!

*


Notices sur les Francs

de Châteaubriand

" Le jeune chef franc marchait à pied au milieu des siens ; son vêtement d'écarlate et de soie blanche était enrichi d'or ; sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. Ses compagnons portaient pour chaussures des peaux de bêtes garnies de tout leur poil ; leurs jambes et leurs genoux étaient nus, les casaques de ces guerriers montaient très haut, serraient les hanches et descendaient à peine aux jarrets ; les manches de ces casaques ne dépassaient pas le coude ; par-dessus ce premier vêtement se voyait une sage ? de couleur verte brodée d'écarlate, puis un manteau fourré et un étroit ceinturon, et leurs armes leur servaient autant d'ornements que de défense. Ils tenaient dans la main droite des piques à deux crochets ou des haches à lancer, leur bras gauche était caché par un bouclier aux lymbes d'argent et à la bosse dorée.Tels étaient nos pères."

*

Glycère

de Béranger

UN VIEILLARD
Jeune fille au riant visage
Que cherches-tu sous cet ombrage ?

LA JEUNE FILLE
Des fleurs pour orner mes cheveux.
Je me rends au prochain village
Avec le Printemps et les Jeux
Bergers, bergères amoureux
Vont danser sur l’herbe nouvelle ;
Déjà le sistre les appelle :
Glycère est sans doute avec eux ;
De ce hameau c’est la plus belle :
Je veux l’effacer à leurs yeux,
Voyez ces fleurs c’est un présage

LE VIEILLARD Sais-tu quel est ce lieu sauvage ?

LA JEUNE FILLE Non, et tout m’y paraît nouveau.

LE VIEILLARD
La repose, belle étrangère
La plus belle de ce hameau :
Ces fleurs, pour effacer Glycère
Tu les cueilles sur son tombeau.
*

Les Tombeaux champêtres

de François-René de CHATEAUBRIAND  

Dans les airs frémissants j'entends le long murmure
De la cloche du soir qui tinte avec lenteur ;
Les troupeaux en bêlant errent sur la verdure ;
Le berger se retire et livre la nature
A la nuit solitaire, à mon penser rêveur.

Dans l'orient d'azur l'astre des nuits s'avance,
Et tout l'air se remplit d'un calme solennel.
Du vieux temple verdi sous ce lierre immortel
L'oiseau de la nuit seul trouble le grand silence.
On n'entend que le bruit de l'insecte incertain,
Et quelquefois encore, au travers de ces hêtres,
Les sons interrompus des sonnettes champêtres
Du troupeau qui s'endort sur le coteau lointain.

Dans ce champ où l'on voit l'herbe mélancolique
Flotter sur les sillons que forment ces tombeaux,
Les rustiques aïeux de nos humbles hameaux
Au bruit du vent des nuits, dorment sous l'if antique.
De la jeune Progné le ramage confus,
Du zéphyr, au matin, la voix fraîche et céleste,
Les chants perçants du coq ne réveilleront plus
Ces bergers endormis sous cette couche agreste.
Près de l'âtre brûlant une épouse modeste
N'apprête plus pour eux le champêtre repas ;
Jamais à leur retour ils ne verront, hélas !
D'enfants au doux parler une troupe légère,
Entourant leurs genoux et retardant leurs pas,
Se disputer l'amour et les baisers d'un père.
Souvent, ô laboureurs ! Cérès mûrit pour vous
Les flottantes moissons dans les champs qu'elle dore ;
Souvent avec fracas tombèrent sous vos coups
Les pins retentissants dans la forêt sonore.
En vain l'ambition, qu'enivrent ses désirs,
Méprise et vos travaux et vos simples loisirs :
Eh ! que sont les honneurs ? L'enfant de la victoire,
Le paisible mortel qui conduit un troupeau,
Meurent également ; et les pas de la gloire,
Comme ceux du plaisir, ne mènent qu'au tombeau.
Qu'importe que pour nous de vains panégyriques
D'une voix infidèle aient enflé les accents ?
Les bustes animés, les pompeux monuments,
Font-ils parler des morts les muettes reliques ?

Jetés loin des hasards qui forment la vertu,
Glacés par l'indigence aux jours qu'ils ont vécu,
Peut-être ici la mort enchaîne en son empire
De rustiques Newtons de la terre ignorés,
D'illustres inconnus dont les talents sacrés
Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire :
Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ;
Ainsi meurent aux champs des roses passagères
Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères,
D'inutiles parfums embaument les déserts.

 



Là dorment dans l'oubli des poètes sans gloire,
Des orateurs sans voix, des héros sans victoire :
Que dis-je ? des Titus faits pour être adorés.
Mais si le sort voila tant de vertus sublimes,
Sous ces arbres en deuil combien aussi de crimes
Le silence et la mort n'ont-ils point dévorés !
Loin d'un monde trompeur, ces bergers sans envie,
Emportant avec eux leurs tranquilles vertus,
Sur le fleuve du temps passagers inconnus,
Traversèrent sans bruit les déserts de la vie.
Une pierre, aux passants demandant un soupir,
Du naufrage des ans a sauvé leur mémoire ;
Une muse ignorante y grava leur histoire
Et le texte sacré qui nous aide à mourir.
En fuyant pour toujours les champs de la lumière.
Qui ne tourne la tête au bout de la carrière ?
L'homme qui va passer cherche un secours nouveau :
Que la main d'un ami, que ses soins chers et tendres,
Entrouvrent doucement la pierre du tombeau !
Le feu de l'amitié vit encor dans nos cendres.

Pour moi qui célébrai ces tombes sans honneurs,
Si quelque voyageur, attiré sur ces rives
Par l'amour de rêver et le charme des pleurs,
S'informe de mon sort dans ses courses pensives,
Peut-être un vieux pasteur, en gardant ses troupeaux,
Lui fera simplement mon histoire en ces mots :
« Souvent nous l'avons vu, dans sa marche posée,
Au souris du matin, dans l'orient vermeil,
Gravir les frais coteaux à travers la rosée,
Pour admirer au loin le lever du soleil.
Là-bas, près du ruisseau, sur la mousse légère,
A l'ombre du tilleul que baigne le courant,
Immobile il rêvait, tout le jour demeurant
Les regards attachés sur l'onde passagère.
Quelquefois dans les bois il méditait ses vers
Au murmure plaintif du feuillage et des airs.
Un matin nos regards, sous l'arbre centenaire,
Le cherchèrent en vain au repli du ruisseau ;
L'aurore reparut, et l'arbre et le coteau,
Et la bruyère encor, tout était solitaire.
Le jour suivant, hélas ! à la file allongé.
Un convoi s'avança par le chemin du temple.
Approche, voyageur ! lis ces vers, et contemple
Ce triste monument que la mousse a rongé. »
Épitaphe.
Ici dort à l'abri des orages du monde
Celui qui fut longtemps jouet de leur fureur.
Des forêts il chercha la retraite profonde,
Et la mélancolie habita dans son coeur.
De l'amitié divine il adora les charmes,
Aux malheureux donna tout ce qu'il eut, des larmes.
Passant, ne porte point un indiscret flambeau
Dans l'abîme où la mort le dérobe à ta vue ;
Laisse-le reposer sur la rive inconnue,
De l'autre côté du tombeau.

 

*

Fougères

in Guide pittoresque du voyageur en France ; 1838

Fougères est une ville très agréablement située à l’intersection de cinq grandes routes sur une hauteur qui lui procure un air sain et un fort bel horizon Elle est régulièrement bâtie, les rues en sont larges, bien percées et bordées de maisons agréables ; mais on n’y trouve aucune place remarquable Derrière l’église paroissiale est une promenade en terrasse, d’où l’on jouit d’une vue charmante sur un riant et frais vallon, arrosé par le Nançon, petite rivière dont les eaux aussi vives que limpides vivifient une jolie prairie ombragée de bouquets d’arbres et qui au bout d’un quart de lieue, va se perdre dans le Couesnon. Des pentes sinueuses, les unes adoucies, les autres escarpées, toutes ombragées et verdoyantes comme le vallon même ; des maisons rustiques disséminées dans ce joli paysage, et le château bâti par Raoul de Fougères, dont les vieux remparts et les gothiques tours subsistent encore, forment un ensemble agréable et romantique. Le vallon entoure en grande partie Fougères, et devait en rendre l’accès difficile pour quiconque arrivait, soit de Rennes, soit de Saint Malo. Le château était d’une faible défense pour la ville puisque ne commandant qu’au faubourg, il était commandé lui-même par la partie haute de la ville, ainsi que par les éminences environnantes. C’est au fond du vallon que se réunissent les routes de Rennes et de Saint Malo, par une descente naguère très rapide, suivie d’une montée plus rapide encore. Une forte levée, exécutée depuis quelques années, franchit aujourd'hui la gorge profonde où s’enfonçait l’ancienne route.

*

L’oiseau-mouche

Morceaux choisis de Buffon

De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature, elle l’a placé dans l’ordre des oiseaux au dernier degré de l'échelle de grandeur maxime miranda in minimis.

Son chef d’œuvre est le petit oiseau-mouche. Elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux ; légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre et dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l’air. Volant de fleurs en fleurs, il a leur fraîcheur comme il a leur éclat, il vit de leur nectar et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent. C’est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes ces espèces d’oiseaux-mouches ; elles sont assez nombreuses et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car ceux qui s’avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu’un court séjour ; ils semblent suivre le soleil, s’avancer se retirer avec lui, et voler sur l’aile des zéphirs à la suite d’un printemps éternel. Les Indiens frappés de l’éclat et du feu que rendent les couleurs de ces brillants oiseaux, leur avoient donné les noms de rayons ou cheveux du soleil ) Pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche (le taon ), pour la grandeur et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine, et leur langue un fil délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillants, les plumes de leurs ailes sont si délicates qu’elles en paraissent transparentes. A peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus ; ils en font peu d’usage, et ils ne se reposent que pour passer la nuit, et se laissent pendant le jour emporter dans les airs ; leur vol est continu, bourdonnant et rapide : on compare le bruit de leurs ailes à celui d’un rouet. Leur battement est si vif que l’oiseau s’arrêtant dans les airs paraît non seulement immobile mais tout à fait sans action. On le voit s’arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre ; il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein, les flattant de ses ailes sans jamais s’y fixer, mais aussi sans les quitter jamais. Il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes, car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir il ne fait que pomper leur miel et c’est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée elle est composée le deux fibres creuses formant un petit canal divisé au bout en deux filets ; elle a la forme d’une trompe dont elle fait les fonctions l’oiseau la darde hors de son bec ct la plonge jusqu’au fond du calice des fleurs pour en tirer les sucs.

Rien n’égale la vivacité de ces petits oiseaux si ce n’est leur courage ou plutôt leur audace. On les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu’eux s’attacher à leur corps et se laissant emporter par leur vol les becqueter à coups redoublés jusqu’à ce qu’ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois même ils se livrent entre eux de très vifs combats, l’impatience paraît être leur âme s ils s’approchent d’une fleur et qu’ils la trouvent fanée ils lui arrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. Ils n’ont d’autre voix qu’un petit cri screp screp fréquent et répété ils le font entendre dans les bois dès l’aurore jusqu’à ce qu’aux premiers rayons du soleil tous prennent l’essor et se dispersent dans la campagne.

*

Élégie   une nuit sans sommeil.

La cloche du hameau tinte les glas funèbres,
L'horizon s'obscurcit, la nature est en deuil ;
De ses pâles clartés dissipant les ténèbres,
Le flambeau de la nuit veille sur un cercueil.
 
Dans les bras des amours ou sous l'aile d'un ange
Le malheureux s'endort oubliant ses douleurs :
Seul, je n'attends plus rien de cet heureux mensonge,
Je veille pour gémir et pour verser des pleurs.
 
Que je souffre, ô mon Dieu ! que ma tête est brûlante ;
Et je puis vivre ainsi ?... vivre sans espérer
Que la vie est amère, et que la mort est lente
Pour celui qui l'attend et qui n'a qu'à pleurer !
 
Pleurer... hélas ! mes pleurs seraient un crime ;
Il faut aux yeux de tous dévorer ma douleur :
De mon coeur ulcéré comprendraient-ils l'abîme,
Vous le fîtes, mon Dieur, si différent du leur.
 
J'ai besoin de terreurs, j'ai besoin d'épouvante
La mort seule a pour moi d'invincibles attraits,
Je veux aller m'asseoir, ainsi qu'une ombre errante,
Sur les marbres glacés où tout dort pour jamais.
Minuit !... J'ai tressailli d'espérance et de crainte,
Dans la nuit vers le but enfin portant mes pas,
J'ai franchi des tombeaux la redoutable enceinte,
J'ai retrouvé la vie où règne le trépas.
La voilà cette pierre où mon âme brisée
Pour mourir de douleur, vit descendre à jamais
Dans l'éternelle nuit immobile et glacée,
Celle que j'aimais tant et par qui je vivais.
 
Ombre chère et sacrée, idole de ma vie,
Prends pitié de mes pleurs, descends du haut des cieux !
Avant que d'être à moi toi qui me fus ravie,
Comme un rayon d'espoir viens briller à mes yeux
 
Dans le sein de ton Dieu dors, ô ma tendre amie !
Tandis que prosterné sur ces froids monuments,
Semblable à l'exilé qui pleure sa patrie,
Je lèverai vers lui mes regards suppliants
 
J'adore ses décrets sans en chercher les causes ;
J'ai foi dans l'avenir, dans un monde nouveau ;
Non, non, la mort n'est pas la fin de toutes choses,
L'éternité commence au-delà du tombeau.

*


Le spectacle d’une belle nuit dans les déserts du nouveau monde

Chateaubriand

Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
        La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.

*

Apollon pasteur

de Fénelon in Fables de Fénelon et d’Ésope

Apollon, indigné de ce que Jupiter, par ses foudres, troublait le ciel dans les plus beaux jours, voulut s'en venger sur les Cyclopes qui forgeaient les foudres, et les perça de ses flèches. Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flammes, on n'entendit plus les coups des terribles marteaux, qui, frappant l'enclume, faisaient gémir les profondes cavernes de la terre et les abîmes de la mer : le fer et l'airain, n'étant plus polis par les Cyclopes, commençaient à se rouiller. Vulcain, furieux, sort de sa fournaise : quoique boiteux, il monte en diligence vers l'Olympe ; il arrive, suant et couvert de poussière, dans l'assemblée des dieux : il fait des plaintes amères. Jupiter s'irrite contre Apollon, le chasse du ciel, et le précipite sur la terre. Son char vide faisait de lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les nuits, avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les troupeaux du roi Admète. Il jouait de la flûte, et tous les autres bergers venaient à l'ombre des ormeaux, sur le bord d'une claire fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avaient mené une vie sauvage et brutale : ils ne savaient que conduire leurs brebis, les tondre, traire leur lait et faire des fromages ; toute la campagne était comme un désert affreux.
Bientôt Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre la vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne, les parfums qu'il répand et la verdure qui naît sous ses pas ; puis il chantait les délicieuses nuits de l'été, où les zéphyrs rafraîchissent les hommes et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi dans ses chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les travaux des laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la folâtre jeunesse danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui couvrent les montagnes, et les creux vallons où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit aussi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de gracieux. Les bergers, avec leurs flûtes, se virent bientôt plus heureux que les rois, et leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les innocentes bergères. Tous les jours étaient des fêtes : on n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui tombait de quelque rocher, ou les chansons que les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu leur enseignait à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les daims et les cerfs. Les dieux même devinrent jaloux des bergers ; cette vie leur parut plus douce que leur gloire, et ils rappelèrent Apollon dans l'Olympe.

Le lion et l’aigle

par Delille

Au lion dans les bois à l’aigle dans son aire
Qui ne reconnait pas le même caractère
Tous deux sont fiers, tous deux tyrans de leurs vassaux
Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux
L’impérieux amour, le besoin d’une épouse,
Domptent seuls les fureurs de leur fierté jalouse
Tous deux rois des états par la victoire acquis,
Ne veulent de festins que ceux qu’ils ont conquis
Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes,
Enfin tous deux font grâce à de faibles victimes,
Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs
Et différents de race ils sont joints par les mœurs.

*

Le chevalier

par Aimé Martin - traduit des Fabliaux

Honneur au chevalier qui s’arme pour la France
Dans les champs de l’honneur il reçut la naissance
Bercé dans un écu dans un casque allaité,
Déchirant des lions le flanc ensanglanté,
Il marche sans repos où la gloire l’appelle.
A l’aspect du combat son visage étincelle
L’amour arme son bras et l’honneur le conduit.
Il paraît tout frissonne il comba tout s’enfuie
Au sein de la tempête étendu sur la terre,
Il dort paisiblement au fracas du tonnerre :
Et lorsque la poussière, en épais tourbillons
Cache des ennemis les sanglants bataillons,
Lui seul les voit encore et s’élance avec joie ;
 

 




Semblable à l’aigle altier qui découvre sa proie
Et qui dans sa fureur plongeant du haut des cieux
La frappe, la saisit, la déchire à nos yeux.
Les montagnes, les bois et les mers orageuses
Des Sarrasins vaincus les rives malheureuses
Ont retenti souvent du bruit de ses exploits.
Il venge la faiblesse, il protège les Rois.
Vingt troupes de guerriers devant lui dispersées ,
Les coursiers effrayés, les armes fracassées,
Comblent tous les désirs de son cœur belliqueux,
Et voilà ses plaisirs, ses fêtes et ses jeux.

*

Le lion malade et le renard  

de Jean de La Fontaine

        De par le Roi des Animaux,
            Qui dans son antre était malade,
            Fut fait savoir à ses Vassaux
            Que chaque espèce en ambassade
            Envoyât gens le visiter :
            Sous promesse de bien traiter
            Les Députés, eux et leur suite,
            Foi de Lion, très bien écrite,
            Bon passeport contre la dent ;
            Contre la griffe tout autant.
            L'édit du Prince s'exécute :
            De chaque espèce on lui députe.
            Les Renards gardant la maison,

            Un d'eux en dit cette raison :
            Les pas empreints sur la poussière
Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,
Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
            Pas un ne marque de retour.
            Cela nous met en méfiance.
            Que Sa Majesté nous dispense :
            Grand merci de son passeport .
            Je le crois bon ; mais dans cet antre
            Je vois fort bien comme l'on entre,
            Et ne vois pas comme on en sort.

 

 

Plaisirs que procure à l'agronome la culture des champs et des jardins

Anonyme

La plupart des travaux obligent l'homme à se renfermer, mais celui qui se consacre à la culture des champs se trouve en plein air, et respire librement sur le magnifique théâtre de la nature. Le ciel azuré est un dais. La terre tapissée de fleurs est son plancher, l'air qui circule autour de lui n'est point corrompu par les exhalaisons empoisonnées des villes : une foule d'objets agréables s'offrent à ses yeux ; et s'il a quelque goût pour les beautés de nature, les plaisirs réels et purs ne sauraient lui manquer. Au matin, dès que la lumière du jour ouvre le brillant spectacle de la création, il se hâte d'en aller jouir dans les jardins ou dans les champs. L'aurore lui annonce la prochaine arrivée du soleil ; l'herbe fraîche se redresse et ses pointes sont toutes brillantes de gouttes de rosée qui paraissent autant de diamants, d'émeraude ou de saphirs. Les parfums délicieux qu'exhalent les fleurs viennent de lui. Se fait entendre le ramage des oiseaux qui expriment leur joie et leur félicité. Ils publient à leur manière, la gloire du créateur, dont ils éprouvent aussi les bienfaits.

Et quelles nuits délicieuses succèdent à ces beaux jours ! Voyez l'astre qui y préside au milieu du firmamant et entoure d'un rideau de nuages que ses rayons dissipent par degrés. Sa lumière se répand insensiblement sur les montagnes qui brillent d'un vert argenté. Les vents ont retenu leur haleine. On entend dans les bois, au fond des vallées, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui s'agitent dans leurs nids, réjouis par une faible clarté et par le calme qui règne dans toute la nature. Les étoiles étincellent et se réflechissent du sein des ondes qui répètent leurs images tremblantes.

*

Ballade

LA LAMENTATION DES ORPHELINS

in Le chansonnier des grâces pour 1831

Notre aïeule (en son sein que Jésus la recueille !)
Oyant pendant la nuit s'éjouir les hiboux,
Nous disait : Au froid temps comme tombe une feuille,
Une âme s’en va choir... mes enfants, signez-vous !
 
Lorsque un malheur pour nous s’apprête,
Quand notre ange vient nous chercher,
L’oiseau des nuits trois fois s’arrête
Au faîte aigu du noir clocher.
Le chaperon sur votre tête
D’un crêpe doit se décorer
Faites taire vos chants de fête
Et préparons-nous à pleurer
Notre aïeule etc        
  
Hélas! avant Pâques fleurie,
Du manoir le beau damoisel
Peut être aura perdu la vie
Dans les ébats d’un carrousel !
Bientôt s'allumeront les cierges
Devant monseigneur St Denis,
Pour son repos les blanches vierges
Chanteront les versets bénis.
Notre aïeule etc.
               
Suivi d’hommes d’armes célèbres
L’an dernier Messire est parti ;
Peut être l’oiseau des ténèbres
L’a vu rendre l’âme... à merci !
Au pied de la Ste montagne,
Aurait-il vu nos preux gisants,
Et la croix verte de Bretagne
En mains du chef des mécréants ? Notre aïeule etc.

Tandis pour noble mariage
Qu’au châtel viennent nos seigneurs,
Qu’on invite le vasselage,
Qu’on pare nos châsses de fleurs,
Peut être un pâtre solitaire,
Sur les époux jetant un sort,
Cherche dans l'aride bruyère
Une herbe qui donne la mort.  Notre aïeule etc.

Du tonnerre et des noirs orages,
Des ardens et du mal de feu,
Des franes archers de leurs ravages,
Préservez-nous, Mère de Dieu !...
Or, sa crainte n’était pas vaine,
Mais ne fut pour le damoisel,
Pour messire ou la châtelaine,
Hélas que s’ouvrit le tombel !  Notre aïeule etc....

 

*

Les plaisirs du botaniste
in Démonstrations élémentaires de botanique
par  Marc-Antoine-Louis Claret de La Tourrette, François Rozier et Jean Emmanuel Gilibert.

 

 
Quand le printemps me rit je gravis sur les monts
Et, guidé par Jussieu, j’en détache ces plantes,
Ces simples bienfaisants, dont les vertus puissantes
Réchauffent du vieillard l'inactive langueur,
Et dans un corps souffrant suspendant la douleur,
Leur parfum les trahit...Votre émail fleurs nouvelles
Et vos vives couleurs et vos formes si belles,
Se disputent le droit de fixer mes regards.
Le ciel est moins brillant et moins d’astres épars
Rayonnent dans l’azur de sa voûte superbe.
Ainsi nonchalamment promené d’herbe en herbe
Des touffes de Mélisse à l’odorante ...?net
Et de l’Acanthe en fleurs à l’humble Serpolet
Mon œil suit dans leurs jeux ces vivantes machines
Je classe, j assortis leurs nuances si fines.
Entouré constamment de ces riants objets,
J’étudie et leurs lois et leurs rapports secrets
Et j’apprends de ces fleurs, sœurs et beautés rivales!
Le propre caractère et les mœurs générales
Le disque du cristal de mes yeux rapproché,
Grossit, dévoile, tend l’organe trop caché,
Ou d’un tranchant acier, les subtiles blessures
M’aident à pénétrer leurs savantes structures .
Pour prix de tant de soins, mon esprit voit enfin
De leurs variétés le principe et la fin.

 *

Le chevalier double

conte de Théophile Gautier

Qui rend donc la blonde Edwige si triste ? Que fait-elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau ? Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais ; comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son coeur, l’a percé et traversé à jour.

Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux Sauveur ? Doutez-vous de l’indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis ? Vous allez être mère ; c’était votre plus cher voeu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à l’église de Saint-Cuthbert si vous lui donniez un fils.

Hélas ! hélas ! la pauvre Edwige a le coeur percé des sept glaives de la douleur ; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelques mois, un étranger est venu au château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.

L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé ; il souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.

Cet étranger était un maître chanteur ; son teint bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux ; il disait venir du fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement. Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.

Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient le coeur et donnaient des idées furieuses ; tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son épaule ; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait applaudir en secouant ses ailes. – Edwige pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune ; Edwige rougissait, rougissait comme les roses de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, languissante, à demi-morte, enivrée comme si elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font mourir. Enfin le maître chanteur put partir ; un petit sourire bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre.

Edwige est mère ; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil. – Le vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille pièces d’or à l’orfèvre dans une bourse de peau de renne pour fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un bon buveur. L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de l’étranger : sa mère l’a bien vu. Ah ! pauvre Edwige ! pourquoi avez-vous tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau ?...

Le chapelain ondoie l’enfant ; – on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau nom ! – Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope. Le temps était clair et froid : comme une mâchoire de loup-cervier aux dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le bord de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent.

Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute ; il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout constellé de signes cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à peser les pierres fines ; cependant il recommence : il n’a pas fait d’erreur.

Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme l’enfer ; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double ?

Avec un air grave et compassé, le mire rentre dans la chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :
« Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils : l’une bonne, l’autre mauvaise ; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double ascendant ; il sera très heureux ou très malheureux, je ne sais lequel ; peut-être tous les deux à la fois. »

Le comte Lodbrog répondit au mire : « L’étoile verte l’emportera. » Mais Edwige craignait dans son coeur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.

De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard de tigre, au charmant sourire de vipère. Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son coeur, sur son coeur percé à jour.

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange : on dirait qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent ; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le visage de sa gouvernante. Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme ; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la plus absolue ; quoiqu’il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible ! Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.

Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable ; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une expression embarrassante ; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la race du Nord ; mais sous son front blanc comme la neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières orangées un oeil aux longs cils noirs, un oeil de jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.

Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années ! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd’hui. Il est très adroit à tous les exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui ; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le coeur du but ; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages. Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille ; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine ; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit : « Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale ! » Et l’autre jour il s’écriait : « Ô filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange ! coeurs de flamme dans des poitrines de bronze ! » Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas ! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous ; son coeur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.  Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla ! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants ?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer ; il lui dit de seller son cheval.
« Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des sapins ; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie ?

– Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau ; je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre. »

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière, se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne ; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre ; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface ; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit ; on dirait qu’il galope dans un nuage ; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.

Voici le bois de sapins ; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis chargés de nappes blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes et les plus flexibles : on dirait une suite d’arceaux d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la terreur.

Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches lamentables ; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne. Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque ; nul obstacle ne l’arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette d’étincelles aussitôt éteintes.

« Allons, Mopse, courage ! tu n’as plus à traverser que la petite plaine et le bois de bouleaux ; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à pleine mesure. »

Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux ! Toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère : on dirait une immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec tous ses stalactites ; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et plus variés.

« Seigneur Oluf, que vous avez tardé ! J’avais peur que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par la forêt ?

– De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune châtelaine.

– Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède ; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je n’écouterai jamais vos propos d’amour : je ne puis être la femme de deux hommes à la fois. »

Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de Brenda ; il s’en alla fort mécontent et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le rencontrer.

Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à tourelles en forme de poivrière : les amoureux ne se rebutent pas aisément.

Tout en cheminant il se disait : « Brenda sans doute est folle ; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge ? »

La tempête était des plus violentes ; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. À leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtèrent subitement : leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude ; ils subodorent la présence d’un ennemi. – Ce n’est point un loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens. Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason ; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

« Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage ; on m’attend, il faut que j’arrive.

– Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés », répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles pétillantes ; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail ; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes ; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.

Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu ; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait : il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le coeur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du coeur : sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.

Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de son adversaire. – Ô terreur ! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge ; le spectre jeta un grand cri et disparut.

La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin ; en revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le coeur d’Oluf, cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée : il n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.

En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de réconciliation céleste. – Le vieux Lodbrog en sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait réfléchir. – L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne de l’oeil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge : l’homme a terrassé l’incube.

Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir d’influence. Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte ; et vous qui avez le malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.

Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norvège, c’est un cygne ; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fjord, moitié nageant, moitié volant.

*

Adieux [Le Départ]

de Casimir Delavigne

Que la brise des mers te porte mes adieux,
O France, je te quitte; adieu, France chérie!
Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux!
Adieu, patrie! adieu, patrie !
8 strophes de l’original manquent
Famille, et vous, amis, recevez mes adieux!
Et toi, France, pardonne! Adieu, France chérie,
Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux!
Adieu, patrie! adieu, patrie!…
9 strophes de l’original manquent
Défends ta liberté, ce sont là mes adieux!
France, préfère à tout ta liberté chérie;
Adieu, doux ciel natal, terre où j’ouvris les yeux!
Adieu, patrie! adieu, patrie!   [fin]
et monsieur Martin signe au bas :
          Louis Martin !!!................................

*

Paris

de E. Plouvier - in Musée des familles: Lectures du soir, Volume 7

Oh! Paris qui pourra jamais te bien définir ? Qui pourra rassembler tes mille parties diverses pour les offrir sous un même point de vue, pour t’exprimer par une seule pensée ? Paris! Panthéon du vice, gémonies de la vertu, chose grande et chose ignoble, antithèse incessante du bon et du mauvais, du beau et du difforme, du céleste et du fangeux. Paris chose aussi difficile à définir que le monde lui-même, énigme sans mot, assemblage monstrueux, macédoine sublime, amalgame immonde. Paris ! Paris ! chacun le juge du point de vue où le sort l’a placé. Pour un mathématicien, c’est un tout multiplié. Pour un adolescent, c’est une douce et bonne chose, on y aime, on y est aimé. Pour un homme qui a épuisé la vie, c’est un cloaque infect où l’on salit son âme. Pour un avocat, c’est un tribunal où chacun plaide pour soi. Pour un artiste, c’est un théâtre sur lequel il faut briller malgré l’envie, la sottise et l’injustice. Pour un médecin, c'est un immense hôpital. Pour un diplomate, c’est un vaste cabinet où le plus adroit garde la première place. Pour un prêtre c’est un lieu d’épreuves! Paris! autel, échafaud, pinacle, égout, sanctuaire, lupanar, forêt, arène, tripot, asile, enfer, éden, marché, temple !!!

 *

 

Séduction d’Eve

in Paradis perdu de Milton, trad. par Jacques Barthelemy Salgues - 1807.

 

Au milieu de l’Eden un bois touffu s’élève ;
Dans ces lieux enchanteurs le fier Satan vers Eve
Porte ses pas, caché sous les traits du serpent
II ne se traînait pas sur la terre en rampant,
Comme on voit s’y glisser cette race ennemie ;
Il accourt, élevé sur sa croupe affermie,
Dont les divers anneaux l’un sur l’autre placés,
En dédales vivants montaient entrelacés.
Son cou noble, sa tête avec grâce flottante
Et des feux du rubis sa prunelle éclatante,
Et sa robe, où jouait le reflet vif et pur
De mille écailles d’or d’émeraude et d’azur,
Embellissaient ce corps élégant et superbe,
Dont les derniers replis se déroulaient sur l’herbe.
Il l’approche en prenant des détours sinueux
Tel, sur l’azur des mers près des bords tortueux
D’un long cap où le vent tourne et change sans cesse
Le vaisseau qu’un nocher dirige avec adresse,
De ce souffle incertain suit tous les mouvements
Et tour à tour présente ou son front ou ses flancs
Tel le serpent près d’Eve, en courtisan habile,
Varie à chaque instant sa démarche mobile ;
Et de divers replis dessinant le contour,
Pour en être aperçu forme cent pas d'amour.
D’un ouvrage riant toute entière occupée,
De ces brillants reflets Eve n’est point frappée.
Les animaux jouaient si souvent sur ses pas,
Que ses regards vers eux ne se détournaient pas.
Alors l'adroit serpent, sans que son œil l’appelle
Comme pour l’admirer se place devant elle.
Il y semble ravi de son auguste aspect,
Mille fois il incline, en signe de respect,
Et le panache errant d’une tête pompeuse,
Et d’un col émaillé la souplesse onduleuse ;
D’un œil étincelant dévore ses appas,
Et baise avec transport la trace de ses pas.
Ces efforts obstinés et ce muet hommage,
D’Eve qui les observe ont suspendu l’ouvrage.
Enfin sur le serpent son regard est fixé,
Il l’aborde en feignant un air embarrassé,
Et par ces mots flatteurs captive son oreille :
"Reine de l’Univers, rare et seule merveille
Dont nos bosquets divins doivent être orgueilleux
Que ce discours pour vous n’ait rien de merveilleux
Surtout, en vous cherchant, si j’ai pu vous déplaire,
Daignez à mes regards cacher votre colère.
Ce sentiment cruel n’est point fait pour vos yeux
Aussi doux que l’azur dont se parent les Cieux.
Ah ! rassurez plutôt un sujet qu’intimide
L’auguste majesté qui sur ce front réside.
Sans doute j’aurais dû fuir ce lieu retiré
Dont votre aspect divin fait un temple sacré ;
Mais j’ai voulu vous voir pensive et solitaire
A ce brûlant désir je n’ai pu me soustraire.
Et si c’est un forfait que de vous supplier,
Accusez vos attraits qui font tout oublier
Oui vous êtes de Dieu la plus brillante image,
C’est en vous que la terre aime à lui rendre hommage,
Tout ce qui vit, d’amour d’ivresse transporté,
Adore cette noble et céleste beauté,
Que sa puissante main en prodiges féconde,
Fit comme le Soleil pour enchanter le monde ;
Mais ce charmant ouvrage où se plut son auteur
Méritait comme lui plus d’un admirateur :
Je gémis de vous voir dans l’Eden prisonnière,
Parmi les animaux, troupe aveugle et grossière
Qui ne saurait sentir, dans son instinct borné
Tout le prix des attraits dont ce front est orné.
Seul des êtres vivants attirés sur vos traces,
L’homme peut dignement apprécier vos grâces ;
Mais quand vous rassemblez des trésors si nombreux,
Un seul être un seul juge est-il assez pour eux.
Déesse condamnée à trop peu de louanges,
Vous méritez pour suite et les Dieux et les Anges.
Ce sont eux qui devraient embrassant vos genoux
Partager leur encens entre leur maître et vous.
Il se tait : Son adroite et douce flatterie
D’Eve qu’il fait rougir, séduit l’âme attendrie.
Des discours du serpent elle se sent troublée :
Surprise en même temps de l’entendre parler
O prodige !... est-il vrai ? comme moi tu t’exprimes,
Ta voix même s’élève à des pensées sublimes ! 


Comment possèdes-tu ce présent qu’en ce lieu
L’homme seul avec l’Ange avait reçu de Dieu ?
D’un miracle si grand contes-moi le mystère,
Dis par quel intérêt, plus soigneux de me plaire,
Tu me rends aujourd'hui cet hommage empressé,
Que l’animal encor ne m’a point adressé."
Le fourbe redoublant son astuce profonde :
Belle Eve, reprend-il, premier charme du monde,
Lorsque vous commandez il m’est doux d’obéir
Quand Dieu de la clarté me permit de jouir ;
J’étais en tout semblable à la brute nourrie
De l’herbe que vos pieds foulent dans la prairie
J’avais par l’instinct seul éclairé chaque jour
Et l’esprit sans pensée, et le cœur sans amour.
Mais un matin, sorti d’un berceau balsamique,
Je vis dans le lointain un arbre magnifique,
Chargé d’immenses fruits que la pourpre et que l’or
De leurs riches couleurs embellissait encor ;
J’y cours avec surprise : une haleine embaumée
S'exhalant de ces fruits dont ma vue est charmée,
Porte à mon odorat des esprits plus flatteurs
Que le parfum du lait et le souffle des fleurs.
Et cette douce odeur ces formes séduisantes,
Irritent de ma faim les ardeurs plus pressantes.
Je n’y résiste plus : de mon corps tortueux
J’embrasse au même instant l’arbre majestueux.
Franchissant ses rameaux qui jusqu’au ciel s’élancent
Je monte vers la branche où ses fruits se balancent,
Sur sa cime élevée à la fin parvenu,
Je cueille un de ces dons, O transport inconnu !
Non, le doux suc des prés, le cristal des fontaines,
N’ont jamais fait couler dans mes brûlantes veines
Une joie, un bonheur qu’on puisse comparer
A ces plaisirs nouveaux qui vinrent m'enivrer.
Je voudrais peindre en vain leur charme inconcevable,
Mais ce n’est rien encor ; de cet arbre admirable
A peine je quittais le céleste aliment,
Que je sens dans mon âme un soudain changement.
L’ombre qui la voilait de sa vapeur grossière
Disparait la raison y lance sa lumière.
La naissante pensée est prompte à s y former ;
Sur mes lèvres les mots accourent l’exprimer ;
Et gardant mes seuls traits j entre avec assurance,
Sous les mêmes dehors dans une autre existence !
Depuis ce temps heureux, mon âme avec ardeur
A des œuvres de Dieu mesure la grandeur.
J’ai vu, j’ai comparé, sur la terre, sur l’onde,
Dans le pur firmament, voûte immense du monde,
Tout ce que d'admirable ils peuvent étaler :
Cet Univers n’a rien qui vous puisse égaler :
De vos dons éclatants l’assemblage suprême
Fait de vous la plus belle, en fait la beauté même.
Voilà ce qui m’amène, et, dussent vous lasser
Les tributs que mon cœur aime à vous adresser,
Permettez que dans vous j’observe, admire, adore
Celle dont tout se pare et que rien ne décore ;
Celle enfin qui baissant ou relevant les yeux
Offre aux miens enivrés le chef d œuvre des cieux.
Ces mots où le mensonge avec art se déguise,
D’Eve trop attentive augmentent la surprise.
Curieuse elle dit :" En flattant ma beauté,
Tu me défends de croire à cet arbre vanté,
Je doute que les fruits qui forment sa parure
Aient toute la vertu dont ta bouche m'assure.
Mais où s’élève-t-il dans ce vaste jardin ?
Il n’est pas loin d’ici, lui répond-il soudain,
On le voit dans la plaine épancher son feuillage
Sur les bords d’une source, au milieu d’un bocage
Où l’oranger le baume et le tilleul en fleur,
Disputent de parfum, d’ombrage, de couleur,
Et de myrtes touffus une allée odorante :
De cet arbre divin est la route charmante,
Mais sans guide vos yeux ne le trouveraient pas.
"Tu peux seul m’en servir, eh bien conduis mes pas,
Dit-elle.".Le serpent aussitôt la devance ;
En rapides anneaux il se roule il s’élance ;
Sa cruelle allégresse éclate en la guidant
Sa crête en est plus vive et son oeil plus ardent,
Tel, sous des cieux obscurs que sa rougeur colore,
En errant dans les airs s’enflamme un météore
Phénomène que l’ombre et la terre ont produit
Par un esprit malin ce feu toujours conduit,
A l’œil du voyageur dans la nuit ténébreuse
Fait briller en flottant une lueur trompeuse,
Un éclat qui bientôt l'égare en un sentier
Où quelque abîme ouvert l’engloutit tout entier.

*

Que la musique date du XVIe siècle

Fragment. (Victor Hugo)

Dieu ! que Palestrina, dans l'homme et dans les choses,
Dut entendre de voix joyeuse et moroses !
Comme on sent qu'à cet âge où notre cœur sourit,
Où lui déjà pensait, il a dans son esprit
Emporté, comme un fleuve à l'onde fugitive,
Tout ce que lui jetait la nuée ou la rive !
Comme il s'est promené, tout enfant, tout pensif,
Dans les champs, et, dès l'aube, au fond du bois massif,
Et près du précipice, épouvante des mères !
Tour à tour noyé d'ombre, ébloui de chimères,
Comme il ouvrait son âme alors que le printemps
Trempe la berge en fleurs dans l'eau des clairs étangs,
Que le lierre remonte aux branches favorites,
Que l'herbe aux boutons d'or mêle les marguerites !
A cette heure indécise où le jour va mourir,
Où tout s'endort, le cœur oubliant de souffrir,
Les oiseaux de chanter et les troupeaux de paître,
Que de fois sous ses yeux un chariot champêtre,
Groupe vivant de bruit, de chevaux et de voix,
A gravi sur le flanc du coteau dans les bois
Quelque route creusée entre les ocres jaunes,
Tandis que, près d'une eau qui fuyait sous les aulnes,
Il écoutait gémir dans les brumes du soir
Une cloche enrouée au fond d'un vallon noir !
Que de fois, épiant la rumeur des chaumières,
Le brin d'herbe moqueur qui siffle entre deux pierres,
Le cri plaintif du soc gémissant et traîné,
Le nid qui jase au fond du cloître ruiné

 





D'où l'ombre se répand sur les tombes des moines,
Le champ doré par l'aube où causent les avoines
Qui pour nous voir passer, ainsi qu'un peuple heureux,
Se penchent en tumulte au bord du chemin creux,
L'abeille qui gaiement chante et parle à la rose,
Parmi tous ces objets dont l'être se compose,
Que de fois il rêva, scrutateur ténébreux,
Cherchant à s'expliquer ce qu'ils disaient entre eux !
Et chaque soir, après ses longues promenades,
Laissant sous les balcons rire les sérénades,
Quand il s'en revenait content, grave et muet,
Quelque chose de plus dans son cœur remuait.
Mouche, il avait son miel ; arbuste, sa rosée.
Il en vint par degrés à ce qu'en sa pensée
Tout vécut. – Saint travail que les poètes font !
Dans sa tête, pareille à l'univers profond,
L'air courait, les oiseaux chantaient, la flamme et l'onde
Se courbaient, la moisson dorait la terre blonde,
Et les toits et les monts et l'ombre qui descend
Se mêlaient, et le soir venait, sombre et chassant
La brute vers son antre et l'homme vers son gîte,
Et les hautes forêts, qu'un vent du ciel agite,
Joyeuses de renaître au départ des hivers,
Secouaient follement leurs grands panaches verts !
C'est ainsi qu'esprit, forme, ombre, lumière et flamme,
L'urne du monde entier s'épancha dans son âme !

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La prière du soir à bord d’un vaisseau

Chateaubriand

Le globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l’éclat, prêt à se plonger dans les vagues étincelantes, apparaissait entre les cordages du vaisseau, et versait encore le jour dans des espaces sans bornes. On eût dit, par le balancement de la poupe que l’astre radieux changeait à chaque instant d’horizon. Les mâts, les haubans, les vergues du navire étaient couverts d’une teinte de rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l’orient, où la lune montait avec lenteur, le reste du ciel était pur ; et à l’horizon du nord, formant un glorieux triangle avec l’astre du jour et celui de la nuit, une trombe chargée des couleurs du prisme s’élevait de la mer comme une colonne de cristal supportant la voûte du ciel. Il eût été bien à plaindre celui qui dans ce beau spectacle n’eût pas reconnu la beauté de Dieu ! Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque tous mes compagnons ôtant leurs chapeaux goudronnés vinrent à entonner d’une voix rauque, leur simple et pieux cantique à Notre-Dame du bon Secours, patronne des mariniers.

Qu’elle était touchante la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile au milieu de l’Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots ! Comme elle allait à l’âme cette invocation du pauvre matelot. Cette humiliation devant celui qui envoie les orages et le calme, cette conscience de notre petitesse à la vue de l’Infini ; ces chants s’étendant au loin sur les vagues, .....la nuit s’approchant avec ses embûches ; la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d’admiration et de crainte, un prêtre auguste eu prière. Dieu penché sur l’abîme, d’une main retenant le soleil aux portes de l’occident de l’autre élevant la lune à l’horizon opposé, et prêtant, à travers l’immensité, une oreille attentive à la faible voix de sa créature,voilà ce que l’on ne saurait peindre et ce que tout le cœur de l’homme suffit à peine pour sentir.

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Histoire de France : les énervés de Jumièges

de Théodore Muret

Lorsqu'avec la marée montante vous entrez dans l'embouchure de la Seine, et que vous vous engagez dans les capricieux détours deu fleuve ; après que devant vos yeux ont passé tout à tour Harfleur et son haut clocher bâti par les Anglais, monument tout à la fois de leur règne et de leur défaite ; les ruines du manoir de Tancarville, la pointe de Duilleboeuf, fameuse par tant de naufrages ; puis enfin Caudebec, et son petit port où dorment quelques rares chasse-marées, vous apercevez sur la rive gauche, deux tours sveltes et blanches, qui se détachent en relief de l'azur du ciel pendant le jour, ces deux tours qui se terminent en pyramides effilées, servent de point de reconnaissance aux navires ; on les découvre à une grande distance, et le soir, vers la fin d'un beau jour, quand l'air est transparent et pur, on dirait deux blancs fantômes debout sur la rive. Isolée dans la campagne à l'extémité d'une des presqu'îles que forme le cours sinueux de la Seine, ces deux tours qui de loin semblent annoncer l'approche d'une grande ville, sont là mornes et perdues, sans autres habitants que les familles d'oiseaux dont les cris glapissants ont remplacé la voix sonore des cloches et les pieux concerts des chants d'église. Car c'était là, jadis, une riche et célèbre abbaye, dont l'origine allait rejoindre, à travers les siècles, les premiers temps de la monarchie française.

   Jumièges, sainte retraite, asile pendant si longtemps de la prière et des doctes travaux, était déjà célèbre au temps des premiers successeurs de Clovis. C'est dit la tradition, en l'an de grâce 640, sous le règne du roi Dagobert, de glorieuse mémoire, que Saint Philibert et quelques autres cénobites choisirent, à cinq lieues de de Rouen, bien petite bourgade en ces temps reculés, la presqu'île de Jumièges pour leur asile. Ils y bâtirent un monastère que les âges suivants augmentèrent et embellirent successivement, en dotant la sainte abbaye de Bénédictions, de toutes les merveilles, de toute la magnificence de leur architecture. L'art gothique prodigue pour Jumièges ses plus sveltes colonnettes,

ses arceaux les plus hardis, les caprices les plus élégants de ses sculptures miraculeuses. Il fit prendre à la pierre des formes plus gracieuses, il la découpa comme de la dentelle; statues des saints taillées avec une incroyable délicatesse ; arabesques où se déploie une richesse d'imagination qui semble tenir de la féerie, il jeta tout cela à pleines mains pour orner Jumièges. Et figurez-vvous que les artistes auteurs, de tant de merveilles, dont chacune suffirait à la gloire d'un homme n'ont pas même pour la pluspart, laissé leur nom après eux ! Figurez-vous comme il était grand dans les arts, ce moyen-âge temps de barbarie, au dire de quelques uns, qui semait ainsi de tous côtés, comme son occupation de tous les jours, tant de magnificences et de merveilles ! Or c'était quelques années après la fondation de Jumièges : le monastère humble et pauvre alors n'était encore fameux que par la sainteté de ses reclus. Philibert, fondateur et premier abbé de Jumièges, accompagné d'un de ses moines, se promenait un jour au bord de la Seine, bénissant Dieu de la paix qu'il avait donné à ses serviteurs, en ce temps de guerre cruelle et de sanglantes dévastations, au fond de ce pieux asile. Voici que le saint abbé aperçut au loin, voguant au hasard sur le fleuve, sans voile ni avirons, une barque dont se jouient les vents et les flots. Cette barque continuant à descendre le courant, saint Philibert put voir qu'elle n'avait pas été abandonnée par des pêcheurs en butte à l'orage, comme il le croyait d'abord.. Un homme était dans la barque, se laissant aller avec elle au cours de la Seine sans essayer, pour la diriger, un effort inutile. Enfin portée par les flots, la nacelle vint aborder auprès de l'abbaye ; et quelle fut la surprise de saint Philibert, quand il vit étendus sur de riches coussins, au fond de cette frêle embarcation, deux jeunes gens faibles et pâles, les deux bras enveloppés de linges encore sanglants ! "Ce sont dit le serviteur qui se trouvait avec eux dans la barque, les deux fils de notre seigneur Clovis, énervés par les ordres du roi leur père ! " Le seviteur avait dit vrai. Pour punir ses fils du crime de rebellion, le roi les avait fait énervés, c'est-à-dire qu'on leur avait coupé les nerfs des bras pour les mettre à l'avenir hors d'état de manier une épée ; et cette peine équivalait à l'interdiction du trône, en ces temps guerriers, où tout prince n'était guère qu'un capitaine, dont le principal privilège était de marcher le premier au combat. Les grands du royaume qui d'abord exigeaient la mort des jeunes princes s'étaient contentés à grand'peine de ce supplice. On avait jeté ces deux infortunés sur une barque sans voiles ni rames, en leur donnant seulement des vivres, et un homme pour les servir et on les avait abandonnés, à la garde de la providence. Depuis cette autre bourgade qui devint notre grand Paris, ils étaient ainsi voguant sur le fleuve, jusqu'à l'endroit où saint Philibert les reçut. Les prières et les soins du bon cénobite ne tardèrent pas à guérir leurs blessures. Peu après, les deux jeunes princes firent profession et revêtirent la bure sainte pour vivre et mourir dans cette solitude hospitalière. Averti que ses fils étaient sauvés et guéris, Clovis heureux que le ciel prît sous sa protection ceux que frappait une justice cruelle, vint à Jumièges, accompagné de la reine Bathilde. Il revit et embrassa ses enfants et dota richement l'abbaye qui devait leur servir de retraite.

Bien des siècles ont passé depuis ce temps-là. Bien des prines, bien des hauts seigneurs ont visité Jumièges, avant et après Charles VII, qui venait se reposer du tracas des armes auprès de cette belle Agnès Sorel, dont on voit encore, non loin de l'abbaye, la simple et modeste retraite, ce riant manoir que son souvenir a consacré.

Bien des abbés ont succédé au bon saint Philibert, dans ses pieuses fonctions ; bien des fois, les populations environnantes sont venues sous les hardis arceaux de l'église, assister aux offices, guidés par le renom de sainteté dont jouissait le couvent. Aujourd'hui tout dans Jumièges est muet et dévasté. Les révolutions, plus que les siècles ont appesanti leurs mains sur ce magnifique et pieux édifice. Le toît a jonché de ses débris le pied des hautes colonnes qui n'ont plus rien à soutenir. Des vandales ont jeté dans un four à chaux ou vendu à des Anglais pour quelques misérables pièces d'or, la plus grande partie de ces merveilles de sculpture, de ces figures de saints, de tous ces chefs-d'oeuvre dont les arts avaient à l'envi décoré Jumièges. Les oiseaux seuls peuplent ces ruines désolées ; l'herbe croît dans les salles et dans l'église. Plus rien que la solitude, l'abandon et les deux hautes tours que l'on aurait sans doute abattues aussi, pour en vendre les pierres, si elles ne servaient de guide aux marins qui remontent le fleuve ; mais si vous visitez Jumièges, au milieu de toute cette désolation non loin où fut déposé le coeur d'Agnès Sorel, on vous montrera encore, à demi caché sous les ronces et les décombres, le tombeau des deux Enervés.

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Une belle nuit d’été [Le Vieillard religieux ou la nuit ]

in La morale en action, ou Élite de faits mémorables et d'anecdotes instructives.
par Laurent Pierre Bérenger et Eustache Guibaud - 1813. 

Le soir d’un beau jour d’été, fatigué de la chaleur, je sortis pour respirer le frais ; le soleil tout en feu quittait l’horizon, et les ombres descendant des montagnes, s’étendaient déjà dans la plaine.

Bientôt je perdis de vue le hameau que j’habite, et les forges tonnantes où d’un œil épouvanté, l’on voit les fils de Vulcain, armés de longues tenailles, tirer de la fournaise embrasée le fer étincelant et le plonger dans l’onde frémissante.

Les bergers ramenaient de tous côtés leurs troupeaux nombreux, en jouant de la flûte et du chalumeau, les bœufs revenaient du labour à pas tardifs. J'errais dans la campagne, et je n’entendais plus qu’au loin le bruit des lourds marteaux, tombant à coups redoublés sur les enclumes résonnantes ; Insensiblement j’avançais et m'éloignais toujours. Il est si doux de se trouver seul dans des lieux qu’on aime, et de s’abandonner à ses rêveries ! Je prolongeais ainsi ma promenade, sans m’apercevoir que la nuit régnait déjà depuis longtemps, mais loin de m'effrayer, qu’elle me parut intéressante ! et qu’il est délicieux de jouir du spectacle d’une belle nuit !

L’air était pur, le ciel n’était obscurci d’aucun nuage, de brillantes étoiles embellissaient sa voûte d’azur un beau clair de lune partout répandu, donnait aux objets champêtres un charme nouveau.

Ce demi-jour, cette lumière incertaine, mêlés au loin à l’ombre des bois et des coteaux, inspiraient une douce mélancolie.

Tout reposait dans la nature ; à peine entendait-on murmurer dans la prairie le faible ruisseau qui l’arrose. Combien de calme universel, ce vaste silence attendrissait mon âme et la pénétrait de sentiments augustes et religieux ! Je m’arrêtai devant un lac superbe, uni comme une glace et bordé de saules et de peupliers, entre lesquels on aperçoit quelques chaumières isolées : avec quel ravissement, à la faveur des rayons argentés du flambeau de la nuit, je contemplais la magnifique voûte des cieux, renversée et reproduite toute entière dans ce vaste bassin, et les arbres qui semblaient s’allonger et fuir, et leurs feuillages qu’agitait un vent frais, balancés et flottant dans le miroir fidèle de l’onde tranquille.

J’allai m'asseoir dans un bosquet voisin, pour considérer à loisir tant de merveilles et là je me livrais à toutes les réflexions que peut inspirer un spectacle si doux, lorsque le son d’une voix vint tirer mon âme de l’enchantement où elle était plongée, cette voix me paraissant peu éloignée, j'écartai sans bruit les branches épaisses qui me laissèrent entrevoir non loin de moi un homme d’un grand âge. Sa tête presque chauve, son visage noble et serein, sa barbe ondoyante et blanchie par ses longues années, imprimaient un saint respect. II était à genoux sous un chêne, dont le tronc, vainqueur du temps produisait encore des jets vigoureux. Les yeux élevés vers le ciel, il parlait vivement. J'écoutai en silence et j’entendis cette prière majestueuse et touchante, qui partait d’un cœur tout plein de la divinité qu’il invoquait.

(Ce qui suit en jaune est omis par M. Martin) O toi dont la nature entière manifeste avec tant de grandeur l’existence et le pouvoir infini père des hommes du haut de ce trône sublime qu’environnent des chœurs innombrables d’esprits purs qui vivent de ton amour, qui brûlent de tes feux et célèbrent sans cesse sur des harpes ravissantes tes louanges divines, daigne un moment écouter un faible mortel et recevoir son hommage. Au milieu du silence de la nuit, j’élève ma voix et je viens adorer cette Intelligence éternelle qui m’a tiré du néant L’univers, grand Dieu est ton temple. Eclairés le jour par le soleil éblouissant qui est ton image et parsemés pendant la nuit d’étoiles étincelantes qui forment ta couronne, les cieux immenses sont la voûte de ce temple magnifique et l’homme innocent et pur en est le prêtre. Oh comment d'insensés mortels ont-ils pu méconnaitre cette sagesse visible universelle qui gouverne le monde avec tant d’éclat ! Comment à l’aspect de ces globes rayonnants, qui roulent au-dessus des nues, des mers profondes qui embrassent la terre et rapprochent les nations, de ces trésors répandus avec tant de profusion sur sa surface et dans ses entrailles, comment donc environnés de tant de prodiges en ont-ils oublié l’auteur ! Je te bénis Dieu suprême de m’avoir fait naître dans les champs, loin des cités corrompues et d’avoir éloigné de mon cœur l’orgueil et l’ambition grâce à ta bonté paternelle je jouis depuis un siècle des seuls vrais biens de la vie, la paix de l’âme et l’heureuse médiocrité. Jamais tu n’as cessé de me prodiguer les dons de ton amour ; mes derniers jours encore sont tous marqués par tes bienfaits: d’abondantes moissons remplissent mes greniers, tu arroses mes prairies, tu donnes la fécondité à mes troupeaux, tu fertilises mes vignobles, ta main couvre mes arbres de fleurs et de fruits que n’ont jamais ravagés le violent Africus ni l’Auster orageux. Pour comble de félicité tu m’as conservé ma compagne paisible et nos deux enfants dont la tendresse fait le charme de nos vieux jours. mon Dieu je n’ai plus rien à désirer que de mourir avant eux. Je le sens, je touche au terme de ma carrière, bientôt j’irai mêler ma cendre à celle de mes pères. Quand on m’aura descendu dans leur tombeau, protecteur de ma longue vie, je te recommande mes enfants, prends pitié de leur tendre mère veille du haut des cieux sur des têtes si chères, ô mon Dieu ! ne les abandonne jamais. En achevant ces mots ses yeux s'emplirent de larmes ; de profonds soupirs s'exhalaient de son cœur, il respirait à peine. Je crus voir alors je ne sais quoi de divin briller sur le front de ce vieillard vénérable. Il se leva et d’un pas tranquille se retira dans sa demeure où je l'entendis encore bénir longtemps l’Etre suprême...

Cependant l’aurore éclatante se disposait à ouvrir les portes du ciel ; les oiseaux voltigeant dans les arbres touffus, commençaient à gazouiller ; déjà les lapins, s’élançant de leurs terriers couraient dans les vastes prairies blanchies par la rosée, et broutaient le serpolet, tandis que, le renard glapissant poursuivait dans les bois le lièvre épouvanté. Déjà le diligent laboureur attelait à la charrue ses bœufs mugissants ; déjà les brebis, s’échappant en foule de l’étable, se répandaient en bêlant dam la campagne, suivies des chiens qui aboyaient, et des bergères chantant des airs rustiques ; le front couronné de rubis et de rayons d’or, le soleil sortait du sein de l’onde et lançait ses premiers feux : l’âme émue et ravie de ce que j’avais vu, de ce que je venais d’entendre, je me levai, et regagnai tranquillement mon réduit champêtre.                 

 

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