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Du chef de bataillon Henry de Lacauve, à M Martin - 22 décembre 1870.

Du chef de bataillon Henry de Lacauve, à M Martin.

       22 décembre 1870.

 

                                                                                             Münster le 22 Décembre 1870.

 

Mon bon frère Louis,

Si je t'appelle ainsi c'est que pour moi tu es un véritable frère (les deux hommes sont en réalité cousins germains par leurs mères) et que je sais que ton amitié pour moi équivaut à celle d'un frère. Donc je ne veux pas te laisser non plus que ma bonne tante ni ma chère cousine ta femme, sans nouvelles de moi et surtout au renouvellement de l'année : que Dieu vous conserve, qu'il vous donne joie et bonheur; qu'il vous préserve dans sa droite c'est là tout ce que le pauvre prisonnier de guerre peut faire de vœux pour vous tous: ces vœux n'ont qu'un seul mérite, c'est d'être bien sincères et de partir du fond du cœur.

Ta lettre du 13 novembre  m'a prouvé une fois de plus combien ma bonne tante aimait son Henri; que je suis donc désolé que ce maladroit d'officier se soit permis de donner un renseignement dont il n'était pas sûr; heureusement ta mère a pu faire dire une bonne messe d'action de grâces et cela vaut mieux qu'une messe d'enterrement (surtout pour moi qui suis le principal intéressé).

[1 v°] J'ai été bien peiné d'apprendre la mort de cette pauvre petite qui devait être ma filleule (Mélanie-Thérèse).  Et aussi j'ai à remercier la jeune demoiselle qui devait être ma commère (Mlle X.?) de l'intérêt qu'elle a bien voulu me porter et témoigner à la nouvelle de la mort. Je te prie de l'en remercier bien sincèrement pour moi et de lui dire que j'aurais été aussi fort heureux d'avoir l'honneur de la connaître.

Maintenant, mon bon Louis, j'ai plusieurs renseignements à te demander et assez de choses à te dire au sujet de ce mariage possible dont tu m'as parlé. D'abord, tu sais que j'ai 44 ans ce qui est loin déjà de la jeunesse. ,je n'ai pas, un sou vaillant qui m'appartienne, non parce que j’ai mangé le peu que je pouvais avoir mais parce que de bons parents (les Cousins) que j'avais obligés en leur prêtant une vingtaine de mille francs, m'ont fait sciemment banqueroute. Donc je n'ai aujourd'hui que ma position de chef de bataillon ce qui représente une valeur comme honorabilité dans le monde et environ 5. 000 francs avec la croix, plus mon nom qui peut à certains yeux avoir aussi son poids dans la balance (petit poids à mon avis). Il faut de plus te bien convaincre que j'ai passablement vieilli depuis que nous ne nous sommes vus : J'ai certainement encore bon pied bon œil et je pourrais affirmer être en état de donner [2 r°] au moins un défenseur à notre pauvre pays, mais ne va pas te figurer, non plus que ma bonne tante que je ressemble au jeune capitaine que vous avez vu. ‑ Voilà pour mon chapitre.

 

Deuxième chapitre. ‑ Comme je te l'ai écrit je ne veux pas mettre mes 44 automnes à côté de 20 printemps : ce serait ridicule et peut-être très imprudent. Donc en premier lieu je désire savoir l'âge de la personne dont tu m'as parlé; de plus je voudrais bien si cela est possible, savoir comment sont le père et la mère. Et puis, ah ! là tu vas peut-être me trouver bien indiscret, et puis je désirerais voir la photographie de la demoiselle;  je te donne ma parole de brûler cette photographie ou de la conserver pour te la rendre, comme tu le désireras. Vois et juge si cela est possible.

 Moi aussi je serai très heureux de pouvoir faire la connaissance de cette jeune personne que tu me dis fort bien sous tous les rapports; et du reste, mon bon frère Louis j'ai trop de confiance en toi pour douter un seul instant que la personne que tu me proposes soit très convenable (Henry de Lacauve restera célibataire); dans tous les cas il sera bon si la circonstance s'en présente, de lui dire tout ce que je te raconte dans le chapitre qui me concerne.

[2v°] Une nouvelle année va s'ouvrir; que Dieu la fasse meilleure pour notre pauvre patrie notre bien-aimée France que je regrette hélas de ne pouvoir défendre aujourd'hui.

A vous tous, j'envoie, de trop loin malheureusement, mes vœux les plus sincères pour votre bonheur. Vous savez tous quelle large place vous avez dans le cœur de votre parent et ami qui sait aussi de son côté combien vous lui portez d'affection.

   A bientôt de tes nouvelles, mon bon Louis, je vous embrasse tous dans une commune étreinte à l'occasion du nouvel an.

Bon souvenir à l'ami Legrand et au jeune Adolphe.

                               A toi comme toujours

                                      et pour toujours

                                           de Lacauve

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