Imprimer

De sœur Marie du Sacré-Cœur à Mme La Néele. 11 juillet 1897.

 

Dimanche 10 Juillet

Ma chère petite Jeanne,

Je n'ai pas encore répondu à la lettre que tu m'écrivais pour ma fête (du Sacré-Cœur, le 25 juin). Hélas ! je ne savais pas quelle épreuve le bon Dieu nous réservait il y a quinze jours. Je ne savais pas que lorsque je te répondrais j'aurais le cœur si abattu. Je suis, ma pauvre petite Jeanne, comme si on m'avait ensevelie sous une grosse croix, et c'est cela en effet que le bon Dieu a fait. Il me semble que je ne suis plus de ce monde, que j'en suis déjà partie avant notre ange chéri. Tout me paraît si vain, si factice quand je vois de si près l'Eternité, quand je vois au seuil de l'autre vie une petite sœur que j'aime tant, qui est comme une partie de moi-même ! Oui, avec elle, la moitié de mon âme s'en ira, quittera cet exil et j'espère qu'en travaillant à perfectionner l'autre moitié si pleine de misères, en la détachant de plus en plus de tout ce qui passe, elle ne tardera pas à rejoindre la première, c'est-à-dire ma petite Thérèse.

Pourtant Mr. de Cornière ne la trouve pas pire, mais il est toujours sans espoir de la sauver à moins d'un miracle. Et tu le sais, ma chère petite Jeanne, le bon Dieu ferait plutôt un miracle pour nous ravir cet ange qui désire tant le posséder qu'il n'en ferait un pour la laisser ici-bas. - Je ne te donne aucun détail sur sa patience, sa gaieté, sa sainteté. J'y renonce car c'est intraduisible, c'est un abandon ravissant, la confiance d'un enfant qui se sent aimé du meilleur des pères, une confiance sans bornes. Ah ! ma chère petite Jeanne, imitons notre petite sœur ; comme tu me le disais dans ta lettre - dans 50 ans nous jugerons des choses bien autrement... puisque nous savons cela, commençons dès aujourd'hui à les juger ainsi c'est-à-dire à la seule véritable lumière de la volonté du bon Dieu. Alors nous ne serons plus en peine des pourquoi et des comment. Bientôt, car la vie ne sera pas longue ! Jésus nous dira là-haut dans la vraie vie le secret de nos croix, le secret de nos désirs non réalisés, le secret de toutes les larmes versées ici-bas, car n'est-il pas dit «qu'il essuiera lui-même toutes les larmes de nos yeux. »

Adieu, ma petite Jeanne chérie, embrasse bien tous ceux que j'aime, remercie ma petite Tante des bons fruits qu'elle nous envoie par Aimée45. Chaque semaine elle nous apporte des guignes, nous n'en achèterions pas car elles sont très chères.

Ta petite sœur M. du S.-Cœur.

Retour à la liste des correspondants